| Télécharger au format pdf Serge Meitinger nous a envoyé ce « coup de cœur », déjà paru dans Le Journal des Poètes, à Bruxelles, en septembre 1999. Il s’agit de sa lecture de Rien que Lune, le recueil qui réunit les œuvres poétiques d’Esther Nirina, paru aux éditions Grand Océan à Saint-Denis de La Réunion en 1998. Cette grande figure de la poésie malgache d’expression française nous donne à entendre un verbe tout en puissance contenue, qui sait puiser dans l’énergie élémentaire et le visage de l’Autre de quoi « dépasser le cri ». Présentation de Rien que lune d’Esther Nirina Serge Meitinger L’œuvre d’Esther Nirina, poète malgache d’expression française dont les poèmes se trouvent ici réunis en une édition collective, se veut l’« Histoire simple/ D’une blessure absolue », celle de vivre et d’œuvrer dans la déchirure du Monde. « Sitôt né, le mortel se trouve inscrit dans les intervalles du Monde, de soi à soi-même, à autrui, aux choses ; et du Monde à soi » (Philippe Forget). L’existence est un perpétuel travail de remontée et/ou de passage du gouffre pour celui ou celle qui refuse la dilacération et l’anéantissement — l’aphasie. La femme assume peut-être, en tant que telle, en tant que prolongement incarné de la Terre matricielle et génitrice, un risque plus abyssal encore. Mais seule… Une femme seule Dedans son abîme sans fond Monte une échelle invisible Au rythme… De sa silencieuse respiration. Elle ne doit compter que sur son propre « rythme » qui est sa « respiration » et le battement de son cœur, la scansion aussi de la « simple voyelle », labile mais indestructible, qui naît de son souffle expirant puis s’enflant à l’orée de sa bouche. Et tout cela doit porter la voix jusqu’au mot, au mot nécessaire pour achever « la traversée », pour unir « ici » et « là-bas », pour atteindre « l’autre rive ». A mi-chemin du pont Où vacille l’image de l’autre Trouvez-moi le mot Qui mène à terme la traversée Avoir ainsi pour premier jet L’hybride né du langage D’ici et de là-bas « L’autre rive » n’est pas l’outre-monde, « l’autre » n’est pas l’étranger mais « le livre sans écriture », la face cachée et séparée du Monde, d’autrui, dont il faut assumer et réduire l’intervalle, ô paradoxe ! par le verbe et l’écriture. Et la « Simple voyelle », qui donne son nom au premier grand mouvement de l’œuvre, est douée alors d’une extraordinaire responsabilité : elle, qui distingue seule « l’amour » de « la mort », est vouée à l’infini et incessant ravaudage de notre vie vivante, tissée à égalité d’élan, de désir, d’osmose, de dévouement et de repli, de déréliction, de destruction. Cette « voyelle » tient et unit, tout en les disjoignant, les extrêmes ou les opposés — « la vie de mort » qui est vie suractivée dans et par la mort, mort féconde dedans la vie. Le feu qui symbolise cette alliance déchire et sourit, il brûle et apporte la paix. Sourires aux flammes paisibles La vie de mort Se filtre dans le creuset Scrutant la trace des trames Elle ne défend pas une cause Mais la cause demeure dans sa voix Mes filons brûlent de ce feu-là. Telle est l’humble transcendance qui naît de l’essor humain, de son feu vif et pâle, « respir » et rythme d’un cœur‑&‑âme vivant comme une tenace respiration qui maille et parle. Mais Esther Nirina veut croire aussi en celle qui descend des cieux, en la transcendance du Père dont elle est parfois tentée de douter, surtout quand elle pense, avec un serrement de cœur, au sort (colonial puis « tiers‑mondisé ») de son « peuple oublié de l’Histoire » réduit « à l’état d’homme à moitié ». Toutefois elle se ressaisit et s’ouvre alors pleinement à la verticalité de l’« éclaircie », symétrique ailé et inverse du gouffre, où le « silence » devient tolérable car, actif, il n’est plus aphasie mais contemplation. Acte du silence Durée d’une éclaircie Où règne Le visage vivant De Dieu. Ce « visage » délivre de la peur, de toute peur, et il rassemblera les contraires dans l’unité de l’amour. L’autre, le Monde et le moi, portés par la « simple voyelle » qui pulse et chante, s’unissent à la « consonne » qui est la dureté du squelette, de la structure qui arrête et fige, de la loi et le principe même de l’harmonieuse consonance. Il en résulte une « Multiple solitude » (titre du second volet de l’œuvre) où le soleil, la lune et les paysages du pays natal composent avec le Monde et les autres un monde habitable, unitaire et solidaire malgré la solitude toujours présente et menaçante. Dans « le miel du jour », grâce à l’alternance pacifiée du « flux et reflux », la « Maison » est aussi « une tombe invisible », utérine et céleste. (L’on peut penser ici à la proximité singulière, respectueuse et affectueuse, parfois teintée de crainte, qui caractérise le rapport des Malgaches à leurs morts — dans son livre, Esther Nirina évoque ses père-et-mère — et à la mort : cette dernière a droit au plein jour, au soleil.) Il suffit désormais d’accompagner la « Lente spirale » (titre du troisième moment de cette édition collective) qui est, à la fois, la lente remontée de l’abîme qui se poursuit et son prolongement aux cieux, épanouissement dansé, scandé, chanté. Musique et soleil deviennent à leur tour multiples, les contradictions et les déchirements s’apaisent. J’écoute ce que dit en moi Mon autre. Consonne Avec les voyelles Solitude Qui se conjugue Au pluriel Tout dans ce bémol Est je Avec nous Il nous donne L’entrée du temple. La « Maison » et/ou la « tombe invisible » deviennent « temple » : lieu mesuré et immense, libre et cerné, multiple et un où s’établit une communication verticale, solitaire et plurielle, entre l’abîme de l’intervalle et celui de l’ouvert, entre la mort et la (re)naissance « Par débordement / D’amour ». Pour citer cet article Serge Meitinger, « Présentation de Rien que lune d’Esther Nirina », (1999), lrdb.fr, mis en ligne en avril 2007.
Date de création : 21/04/2007 19:32
Dernière modification : 10/07/2007 15:54
Catégorie : MADAGASCAR
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