« Elle raconte des histoires tristes / À la méduse / L'holothurie »,   Shôha

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





MADAGASCAR - Esther NIRINA, S. Meitinger

Télécharger au format pdf

 

 

   Serge Meitinger nous a envoyé ce « coup de cœur », déjà paru dans Le Journal des Poètes, à Bruxelles, en septembre 1999.

   Il s’agit de sa lecture de Rien que Lune, le recueil qui réunit les œuvres poétiques d’Esther Nirina, paru aux éditions Grand Océan à Saint-Denis de La Réunion en 1998.

  Cette grande figure de la poésie malgache d’expression française nous donne à entendre un verbe tout en puissance contenue, qui sait puiser dans l’énergie élémentaire et le visage de l’Autre de quoi « dépasser le cri ».

 

 

 

 

 

Présentation de Rien que lune

d’Esther Nirina  

Serge Meitinger

 

 

 

 

L’œuvre d’Esther Nirina, poète malgache d’expression française dont les poèmes se trouvent ici réunis en une édition collective, se veut l’« Histoire simple/ D’une blessure absolue », celle de vivre et d’œuvrer dans la déchirure du Monde. « Sitôt né, le mortel se trouve inscrit dans les intervalles du Monde, de soi à soi-même, à autrui, aux choses ; et du Monde à soi » (Philippe Forget). L’existence est un perpétuel travail de remontée et/ou de passage du gouffre pour celui ou celle qui refuse la dilacération et l’anéantissement — l’aphasie. La femme assume peut-être, en tant que telle, en tant que prolongement incarné de la Terre matricielle et génitrice, un risque plus abyssal encore.

Mais seule…

Une femme seule

Dedans son abîme sans fond

Monte une échelle invisible

Au rythme…

De sa silencieuse respiration.

Elle ne doit compter que sur son propre « rythme » qui est sa « respiration » et le battement de son cœur, la scansion aussi de la « simple voyelle », labile mais indestructible, qui naît de son souffle expirant puis s’enflant à l’orée de sa bouche. Et tout cela doit porter la voix jusqu’au mot, au mot nécessaire pour achever « la traversée », pour unir « ici » et « là-bas », pour atteindre « l’autre rive ».

A mi-chemin du pont

Où vacille l’image de l’autre

Trouvez-moi le mot

Qui mène à terme la traversée

Avoir ainsi pour premier jet

L’hybride né du langage

D’ici et de là-bas

« L’autre rive » n’est pas l’outre-monde, « l’autre » n’est pas l’étranger mais « le livre sans écriture », la face cachée et séparée du Monde, d’autrui, dont il faut assumer et réduire l’intervalle, ô paradoxe ! par le verbe et l’écriture. Et la « Simple voyelle », qui donne son nom au premier grand mouvement de l’œuvre, est douée alors d’une extraordinaire responsabilité : elle, qui distingue seule « l’amour » de « la mort », est vouée à l’infini et incessant ravaudage de notre vie vivante, tissée à égalité d’élan, de désir, d’osmose, de dévouement et de repli, de déréliction, de destruction. Cette « voyelle » tient et unit, tout en les disjoignant, les extrêmes ou les opposés — « la vie de mort » qui est vie suractivée dans et par la mort, mort féconde dedans la vie. Le feu qui symbolise cette alliance déchire et sourit, il brûle et apporte la paix.

Sourires aux flammes paisibles

 

La vie de mort

Se filtre dans le creuset

Scrutant la trace des trames

Elle ne défend pas une cause

Mais la cause demeure dans sa voix

 

Mes filons brûlent de ce feu-là.

Telle est l’humble transcendance qui naît de l’essor humain, de son feu vif et pâle, « respir » et rythme d’un cœur‑&‑âme vivant comme une tenace respiration qui maille et parle. Mais Esther Nirina veut croire aussi en celle qui descend des cieux, en la transcendance du Père dont elle est parfois tentée de douter, surtout quand elle pense, avec un serrement de cœur, au sort (colonial puis « tiers‑mondisé ») de son « peuple oublié de l’Histoire » réduit « à l’état d’homme à moitié ». Toutefois elle se ressaisit et s’ouvre alors pleinement à la verticalité de l’« éclaircie », symétrique ailé et inverse du gouffre, où le « silence » devient tolérable car, actif, il n’est plus aphasie mais contemplation.

Acte du silence

Durée d’une éclaircie

Où règne

Le visage vivant

De Dieu.

Ce « visage » délivre de la peur, de toute peur, et il rassemblera les contraires dans l’unité de l’amour. L’autre, le Monde et le moi, portés par la « simple voyelle » qui pulse et chante, s’unissent à la « consonne » qui est la dureté du squelette, de la structure qui arrête et fige, de la loi et le principe même de l’harmonieuse consonance. Il en résulte une « Multiple solitude » (titre du second volet de l’œuvre) où le soleil, la lune et les paysages du pays natal composent avec le Monde et les autres un monde habitable, unitaire et solidaire malgré la solitude toujours présente et menaçante. Dans « le miel du jour », grâce à l’alternance pacifiée du « flux et reflux », la « Maison » est aussi « une tombe invisible », utérine et céleste. (L’on peut penser ici à la proximité singulière, respectueuse et affectueuse, parfois teintée de crainte, qui caractérise le rapport des Malgaches à leurs morts — dans son livre, Esther Nirina évoque ses père-et-mère — et à la mort : cette dernière a droit au plein jour, au soleil.) Il suffit désormais d’accompagner la « Lente spirale » (titre du troisième moment de cette édition collective) qui est, à la fois, la lente remontée de l’abîme qui se poursuit et son prolongement aux cieux, épanouissement dansé, scandé, chanté. Musique et soleil deviennent à leur tour multiples, les contradictions et les déchirements s’apaisent.

J’écoute ce que dit en moi

Mon autre.

 

Consonne

Avec les voyelles

 

Solitude

Qui se conjugue

Au pluriel

 

Tout dans ce bémol

Est je

Avec nous

 

Il nous donne

L’entrée du temple.

La « Maison » et/ou la « tombe invisible » deviennent « temple » : lieu mesuré et immense, libre et cerné, multiple et un où s’établit une communication verticale, solitaire et plurielle, entre l’abîme de l’intervalle et celui de l’ouvert, entre la mort et la (re)naissance « Par débordement / D’amour ».

 

 

 

Pour citer cet article

Serge Meitinger, « Présentation de Rien que lune d’Esther Nirina », (1999), lrdb.fr, mis en ligne en avril 2007.


Date de création : 21/04/2007 19:32
Dernière modification : 10/07/2007 15:54
Catégorie : MADAGASCAR
Page lue 3569 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde