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CARAIBES - SAINT-JOHN PERSE

La_Revue

 

n° 6, 2011-2012

 

 

« Vues d’ailleurs »

 

Supplément océan Indien

 

_____________________________

 

 

 

« Saint-John Perse, poète à la lampe d’argile. Présentation et extraits », Arnaud Sabatier

 

 

 

     Philosophe et initiateur des conférences-lectures du Théâtre du Grand Marché, Arnaud Sabatier propose ici une présentation rapide du poète Saint-John Perse, sa vie et son œuvre ; un premier accès à un poète réputé obscur et qui expliquait que cette obscurité ne tient pas à la nature propre de la poésie, qui est d’éclairer, mais à la nuit du monde et au mystère de l’âme qu’elle a pour mission d’explorer.

     On pourra compléter en lisant l'article de Serge Meitinger « Vents de Saint-John Perse ou la récitation occidentale ».

.

 

 

 

 

 

Saint-John Perse, poète à la lampe d’argile

 

Présentation et extraits

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

 

Quel est ce goût d’airelle, sur ma lèvre d’étranger, qui m’est chose nouvelle et m’est chose étrangère ?...

À moins qu’il ne se hâte, en perdra trace mon poème… Et vous aviez si peu de temps pour naître à cet instant. […]

Et le poète encore est parmi nous… Cette heure peut-être la dernière ; cette minute même, cet instant !... Et nous avons si peu de temps pour naître à cet instant ! », Vents, III, 6

« Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? »

Poète à « l’âme sans tanière » (Chronique, 8), Saint-John Perse n’aura cessé de chanter le mouvement, l’exil aussi et le départ ; il laissait hissé dans son jardin le pavillon qui signale un navire en partance : carré blanc sur fond bleu. « S’en aller ! s’en aller ! Parole de vivant ! », répète-t-il dans Vents. L’heure est à l’impatience et à la transgression, non pour fuguer ou profiter, mais parce que la marche est une habitation qui fait honneur au monde et le départ, un hommage au désir et à la vie. « C’est assez d’engranger, il est temps d’éventer et d’honorer notre aire ».

De son vrai nom Alexis Leger, Perse naît à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 31 mai 1887. Issu d’un milieu aisé, il a une enfance facile et choyée dont il se souviendra dans Éloges.

« Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…

(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés.) », Éloges, « Pour fêter une enfance », I

En 1899, un premier exil le conduit en France métropolitaine, à Pau − il ne reverra jamais la Guadeloupe. Élève curieux et brillant (dit son « autobiographie »), il entreprend des études de droit mais très tôt commence à écrire. Il rencontre de nombreux écrivains, Francis Jammes puis Claudel et Jacques Rivière. Il publie ses premiers textes dans La Nouvelle Revue Française dès 1909. Ses premiers poèmes (« Images à Crusoé », 1904 ; « Pour fêter une enfance », 1907 ; « Éloges », 1908) évoquent l’enfance, la mer « déserte plus bruyante qu’une criée aux poissons » (« Éloges », XIV) et le Soleil qui « précipite dans les darses une querelle de tonnerre » (XI) ; ils seront réunis dans son premier recueil, Éloges, publié en 1911 sous le nom de Saintleger Leger, son premier pseudonyme. S’entremêlent la louange « Ô ! j’ai lieu de louer ! » et le regret « Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ?... », mais c’est finalement la célébration qui domine : hymne à l’enfance, chant du monde, hommage à la poésie.

« … Or ces eaux calmes sont de lait

et tout ce qui s’épanche aux solitudes molles du matin.

Le pont lavé avant le jour, d’une eau pareille en songe au mélange de l’aube, fait une belle relation du ciel. Et l’enfance adorable du jour, par la treille des tentes roulées, descend à même ma chanson.

 

Enfance, mon amour, n’était-ce que cela ?…

 

Enfance mon amour… ce double anneau de l’œil et l’aisance d’aimer…

Il fait si calme et puis si tiède,

il fait si continuel aussi,

qu’il est étrange d’être là, mêlé des mains à la facilité du jour…

 

Enfance mon amour ! Il n’est que de céder… », Éloges, « Éloges », V

Le recueil s’achève sur l’image du départ et de la rupture. Le poète s’en va seul, mais que quitte-t-il et où va-t-il ? N’est-ce pas l’enfance rêvée et les souvenirs doux et prévisibles qui laissent place au monde réel des insectes et des pierres, des éléments et du corps ?

« À présent laissez-moi, je vais seul.

Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte m’attend pour traiter. Je me fais joie

du gros œil à facettes : anguleux, imprévu, comme le fruit du cyprès.

Ou bien j’ai une alliance avec les pierres veinées-bleu : et vous me laissez également,

Assis, dans l’amitié de mes genoux », Éloges, « Éloges », XVIII

« Ô Voyageur dans le vent jaune »

En guise d’insectes et de pierres, c’est avec des fonctionnaires que Saint-John Perse va avoir affaire pour un temps. Ayant réussi le concours d’entrée au Ministère des Affaires étrangères en 1914, il entame une carrière de diplomate de haut rang. Il est d’abord envoyé en Chine où il séjournera de 1916 à 1921. Il en profite pour découvrir la Corée, la Mongolie, le désert de Gobi. Passionné par la culture et les mœurs chinoises, il sera durablement marqué autant par les paysages aux espaces infinis que par la spiritualité asiatique (attachement/détachement au monde, rapport corps-esprit…) qui inspireront très largement Anabase, écrit en 1917, publié en 1924 et qui va clore cette « période asiatique ».

« Hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d’ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux ; gens des vallées et des plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à l’échéance de nos rives ; flaireurs de signes, de semences, et confesseurs de souffles en Ouest ; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campements dans le petit vent de l’aube ; ô chercheurs de points d’eau sur l’écorce du monde ; ô chercheurs, ô trouveurs de raisons pour s’en aller ailleurs,

vous ne trafiquez pas d’un sel plus fort quand, au matin, dans un présage de royaumes et d’eaux mortes hautement suspendues sur les fumées du monde, les tambours de l’exil éveillent aux frontières

l’éternité qui bâille sur les sables. », Anabase, I

Anabase est le premier poème signé Saint-John Perse et inaugure sans doute une autre écriture. Il s’agit d’une quête, d’une conquête spirituelle, l’épreuve d’une recherche de sens qui est aussi la recherche d’une voix poétique. Mais toujours et d’abord, c’est le monde dans sa diversité, ses hommes et ses bêtes, qui est décrit avec précision et tendresse, le jujubier et la chamelle, les confitures de roses à miel et le pain d’orge et de sésame, les pièges au bonheur et l’annonce d’une grande faveur. « C’est là le train du monde et je n’ai que du bien à en dire », (Anabase, IV)

« Un lieu de pierre à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. − De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens… », Anabase, VII

Avec Anabase, le poète acquiert une belle et large réputation, c’est néanmoins à cette époque qu’il cesse provisoirement de publier et sans doute d’écrire, se consacrant pleinement à sa vie de haut fonctionnaire.

Nommé directeur de cabinet du ministre Aristide Briand en 1925, il devient Secrétaire Général du Quai d’Orsay en 1933. Personnage central et influent de la politique étrangère française, il est pourtant écarté du pouvoir en 1940 par Paul Reynaud. Il part alors pour les États-Unis et vit son deuxième exil. Déchu de sa nationalité par le gouvernement de Vichy, radié de la Légion d’honneur, privé de ses biens mis sous séquestre, Alexis Leger s’efface définitivement derrière Saint-John Perse et le politique derrière le poète ; c’est aussi la naissance de la figure de l’Étranger, celui qui a quitté et perdu, mais aussi celui qui découvre et renaît.

« Les mains plus nues qu’à ma naissance, et la lèvre plus libre, l’oreille à ces coraux où gît la plainte d’un autre âge,

Me voici restitué à ma rive natale… », Exil, « Exil », V

« J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables »

Les débuts américains sont humainement et matériellement difficiles, mais des mécènes généreux et cultivés vont lui permettre de se consacrer à son écriture. La « période américaine » est fructueuse : « Exil », 1941 ; « Poème à l’étrangère », 1942 ; « Pluies », 1943 ; « Neiges », 1944. Ces poèmes composeront le recueil Exil.

« Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :

Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre…

“J’habiterai mon nom”, fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,

Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre », Exil, « Exil », VI

Encore emprunt de quelques échos biographiques, ces poèmes sont profondément liés à des lieux et des paysages, on y parle de banyan, de polypier, des cryptes de l’hiver et d’un Océan de neiges avec toujours, étonnamment mêlées, la précision lexicale du naturaliste et la sensibilité musicale du poète.

« Au frais commerce de l’embrun, là où le ciel mûrit son goût d’arum et de névé,

Vous fréquentiez l’éclair salace, et dans l’aubier des grandes aubes lacérées,

Au pur vélin rayé d’une amorce divine, vous nous direz, ô Pluies ! quelle langue nouvelle sollicitait pour vous la grande onciale de feu vert », Exil, « Pluies », IV

À plusieurs reprises, Perse s’interroge sur son avenir, hésitant entre un retour à ses fonctions de haut fonctionnaire et son œuvre de poète. « Exil » rapporte aussi les conclusions de cette hésitation : il sera poète. On peut d’ailleurs se demander si son travail de diplomate, qui l’a éloigné de l’écriture pendant une quinzaine d’année, n’aura pas été une autre forme d’exil, exil du monde « en des lieux vains et fades ».

« À nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant...

D'autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels:

Ma gloire est sur les sables! ma gloire est sur les sables!... Et ce n'est point errer, ô

Pérégrin

Que de convoiter l'aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l'exil un grand poème né

de rien, un grand poème fait de rien...

Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux!

J'ai fondé sur l'abîme et l'embrun et la fumée des sables. Je me coucherai dans les citernes

et dans les vaisseaux creux,

En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur. », Exil, « Exil », II

« Si vivre est tel, qu’on s’en saisisse ! »

Après Exil, Vents constitue le deuxième volet de cette période américaine. Ce long poème, composé de quatre « Chants » eux-mêmes divisés en « suites », sera publié en 1946. L’Étranger et le « proscrit » s’effacent au profit d’une humanité qui fait face à la démesure des éléments. Le poète, toujours soucieux de dresser le « procès-verbal » de ces forces brutes utilise une langue elle-même tout en élans excessifs et profus.

« C'étaient de très grands vents, sur toutes faces de ce monde,

De très grands vents en liesse par le monde, qui n'avaient d'aire ni de gîte,

Qui n'avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,

En l'an de paille sur leur erre... Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants ! », Vents, I, 1

Forces brutales, forces vives aussi, car les vents sont désirs et promesse de renaissance, capables peut-être « d’éventer l’usure et la sécheresse au cœur des hommes investis ». Et des hommes ont su se lever et marcher et tenir face au vent, « chercheurs de routes et d’eaux libres, forceurs de pistes en Ouest », tournant le dos à une humanité fatiguée ou repue.

Mais jusqu’où aller ? jusqu’où suivre les vents qui ne sauraient guider jusqu’au bout ? des vents qui ne disent rien parce qu’ils disent tout, « honneur de vivre », « horreur de vivre » aussi (IV, 6) ; où aller quand tout s’inverse et que la conquête vers l’Ouest revient à « déserter » l’Est ?

« C'est en ce point de ta rêverie que la chose survint : l'éclair soudain, comme un Croisé ! — le Balafré sur ton chemin, en travers de la route,

Comme l'Inconnu surgi hors du fossé qui fait cabrer la bête du Voyageur.

Et à celui qui chevauchait en Ouest, une invincible main renverse le col de sa monture, et lui remet la tête en Est. « Qu'allais-tu déserter là ? … »

Songe à cela plus tard, qu'il t'en souvienne ! Et de l'écart où maintenir, avec la bête haut cabrée, Une âme plus scabreuse », Vents, IV, 3

« Est-ce toi, Nomade, qui nous passeras ce soir aux rives du réel ? »

Après Vents, Perse s’impose une longue période de silence, il traverse sans doute, à nouveau, des moments de tension et d’interrogation qui semblent déboucher cette fois sur la fin de son travail de poète. En 1944, il écrit à son amie Mme Biddle, « C’est une œuvre assez étrange que je suis venu achever ici dans la solitude : destruction du poète en moi » (O. C., 906).

De fait, il faudra ensuite attendre plus de dix ans pour la publication du recueil suivant, Amers (1957), puissante ode à la mer, poème de la démesure, du foisonnement et pourtant soigneusement balisé et ordonnancé.

« Et c’est un chant de mer comme il n’en fut jamais chanté, et c’est la Mer en nous qui le chantera :

La Mer, en nous portée, jusqu’à la satiété du souffle et la péroraison du souffle,

La Mer, en nous, portant son bruit soyeux du large et toute sa grande fraîcheur d’aubaine par le monde », Amers, Invocation, 3

On doit à Perse lui-même un éclairage sur ce long poème. Répondant à son traducteur suédois il s’explique sur ses intentions :

« J'ai voulu exalter, dans toute son ardeur et sa fierté, le drame de cette condition humaine, ou plutôt de cette marche humaine, que l'on se plaît aujourd'hui à ravaler et diminuer jusqu'à vouloir la priver de toute signification, de tout rattachement suprême aux grandes forces qui nous créent, qui nous empruntent et qui nous lient. C'est l'intégrité même de l'homme - et de l'homme de tout temps, physique et moral, sous sa vocation de puissance et son goût du divin - que j'ai voulu dresser sur le seuil le plus nu, face à la nuit splendide de son destin en cours. Et c'est la Mer que j'ai choisie, symboliquement, comme miroir offert à ce destin - comme lieu de convergence et de rayonnement : vrai “lieu géométrique” et table d'orientation, en même temps que réservoir de forces éternelles pour l'accomplissement et le dépassement de l'homme, cet insatiable migrateur. », (O. C., p. 569)

« Grand âge nous voici. Prenez mesure du cœur de l’homme »

Après dix-sept ans d’exil, Perse rentre en 1957 et s’installe sur la presqu’île de Giens dans le Var dans une magnifique villa que lui offre une riche amie américaine, Mina Curtis ! La « fortune » continue de lui sourire, outre un mariage à 71 ans avec une (autre) riche américaine, Dorothy Milburn Russell, son œuvre rencontre un succès international et il se voit attribuer le prix Nobel de littérature en 1960. La « période provençale », marquée par la sérénité du « Grand âge » sera elle aussi féconde : Chronique (1960) et Oiseaux (1962).

« Grand âge, nous voici. Fraîcheur du soir sur les hauteurs, souffle du large sur tous les seuils, et nos fronts mis à nu pour de plus vastes cirques…

[…] Lève la tête, homme du soir. La grande rose des ans tourne à ton front serein », Chronique, 1

Sérénité, mais non point renoncement ou nostalgie ; avec ardeur même et curiosité, Saint-John Perse poursuit une œuvre exigeante et inspirée, nourrie d’incessants voyages, sur une « route de braise ».

« Grand âge, vous mentiez : route de braise et non de cendre… La face ardente et l’âme haute, à quelle outrance encore courons-nous là ? Le temps que l’an mesure n’est point mesure de nos jours. Nous n’avons point commerce avec le moindre ni le pire », Chronique, 2

L’édition originale d’Oiseaux, « compagnonnage » artistique avec Georges Braque, est publiée à Paris aux éditions Au Vent d’Arles en 1962, sous le titre l’Ordre des Oiseaux, avec douze eaux-fortes originales en couleur du peintre. Daté de « Washington, mars 1962 », le poème a été écrit entre 1958 et 1962, donc pour partie avant la commande des éditeurs, François et Janine Crémieux, qui avaient sollicité Perse. Le poète qui a toujours refusé tout « écrit de circonstance » accepte, parce qu’il ne s’agit ni d’illustration, ni de commentaire, mais du « voisinage à cette fête des Oiseaux [de Braque] », écrit-il à l’éditrice. Le thème de l’oiseau est omniprésent dans l’œuvre de Perse. Aigle, mouette, aigrette, chouette… c’est d’abord l’animal « le plus ardent à vivre » (I) ; incarnation de l’élan vital, de la puissance d’exister, l’oiseau « par son incitation au vol, fut seul à doter l’homme d’une audace nouvelle » (IX)

« Laconisme de l'aile ! ô mutisme des forts... Muets sont-ils, et de haut vol, dans la grande nuit de l'homme. Mais à l'aube, étrangers, ils descendent vers nous : vêtus de ces couleurs de l'aube − entre bitume et givre − qui sont les couleurs mêmes du fond de l'homme... Et de cette aube de fraîcheur, comme d'un ondoiement très pur, ils gardent parmi nous quelque chose du songe de la création », Oiseaux, XIII

Au début des années 60, Perse s’attelle alors à une tâche colossale, la composition du volume de ses œuvres complètes dans la fameuse collection La Pléiade des éditions Gallimard. Avec l’accord de l’éditeur, et contrairement aux usages, il en assure seul l’agencement. Auto-artisan de sa légende, il rédige, sans la signer et à la troisième personne, sa propre notice biographique et tout l’apparat critique. Il rectifie certains passages de sa correspondance, certaines lettres sont même écrites pour l’occasion ! Il choisit son masque sculpté pour la couverture, comme pour nous prévenir, non qu’il a triché mais que la vie du poète fait encore partie de l’œuvre. Le travail est achevé en 1970, il paraît en 1972.

« Vienne le rut, vienne le brame ! »

Les Œuvres complètes, à peine publiées, sont déjà incomplètes ; Perse se remet au travail et entame un nouveau cycle qui restera inachevé, Chant pour un équinoxe, consacré à la terre. Il s’agit d’une ode à la terre et du rappel de la correspondance secrète entre l’homme et le monde

« Ô Terre, notre Mère, n’ayez souci de cette engeance : le siècle est prompt, le siècle est foule, et la vie va son cours.

Un chant se lève en nous qui n’a connu sa source et qui n’aura d’estuaire dans la mort :

Équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme », Chant pour un équinoxe

Ce dernier recueil contiendra « Sécheresse », « Chant pour un équinoxe », « Nocturne » et « Chanté par celle qui fut là ». « Nocturne » (1973), très court poème, a des accents parfois funèbres et nostalgiques : « À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon ». Perse a quatre-vingt cinq ans, quinze ans auparavant déjà il chantait le « Grand âge », il est malade et s’inquiète : « Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? revivrons-nous la fièvre et le tourment ? ». Pourtant, au seuil du silence et de la nuit, c’est le jour et le poème qu’il continue passionnément de louer : « Au feu du jour toute faveur ! ».

« Sécheresse » (1974) est le dernier poème écrit, il figurera dans la deuxième édition de la Pléiade. Il semble rompre totalement avec le caractère sombre et personnel de Nocturne, c’est de la terre et des peuples dont on parle ici, mais paradoxalement, la sécheresse et l’usure sont aussi faveur et promesse. Il s’agit de l’exode d’un « peuple d’affamés qui a dévoré ses semences », mais aussi de l’annonce du retour de la vie qui, rétive,

« remontera de ses abris sous terre avec son peuples de fidèles : ses “Lucilies” ou mouches d’or de la viande, ses psoques, ses mites, ses réduves ; et ses “Talitres, ou puces de mer, sous le varech des plages aux senteurs d’officine », Sécheresse

Superbe dernier poème sur la perte et le retour, le désert et la sève, le dépouillement et l’appauvrissement d’une « terre émaciée [qui] criait son très grand cri de veuve bafouée » et l’annonce d’une renaissance possible, d’un dépassement ;

« Oui tout cela sera. Oui, les temps reviendront, qui lèvent l’interdit sur la face de la terre. Mais pour un temps encore c’est l’anathème, et l’heure encore est au blasphème : la terre sous bandelettes, la source sous scellés… Arrête, ô songe, d’enseigner, et toi, mémoire, d’engendrer », Sécheresse

Saint-John Perse mourra à Giens en 1975. La ville d’Aix-en-Provence abrite la fondation Saint-John Perse, à qui le poète, sans héritier direct, avait légué sa bibliothèque et tous ses manuscrits.

« Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance »

Comme nombre de poètes, Perse a toujours aussi écrit sur la poésie, ses limites, sa vocation, sa différence avec la philosophie, son rapport au monde et aux choses, et ce, notamment dans son « Allocution au banquet Nobel du 10 décembre 1960 », publiée sous le titre de Poésie. Il se faisait une haute idée de la poésie, qui

« n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter », Poésie

Il exigeait de la poésie qu’elle soit à la fois un mode de connaissance ou de découverte et une façon de vivre.

Son œuvre est une aventure audacieuse, une quête infatigable pour dire le monde dans sa richesse et sa diversité infinies. Il restera le poète des vents et des pluies, du sel et des sables ; sa poésie est « désir de monde », dira Édouard Glissant. Il ne faut pas se méprendre, s’il parle d’exil, ce n’est jamais chez lui une fuite et si la sécheresse gagne la terre, on ne saurait l’abandonner mais la reconquérir ; une sensibilité aiguë et un étonnement attentionné le vouent définitivement au monde et à son drame dans une présence fidèle et désireuse. Telle une « âme avide de son risque » (Chronique, 6), il explore l’Être et en dresse l’inventaire. Et si l’âme est évoquée, et les aventures spirituelles, c’est sans jamais oublier le sel noir de la terre, la chaume et les coraux et « les choses les plus vaines » ou les moins entendues :

« L’exil n’est point d’hier ! l’exil n’est point d’hier ! “Ô vestiges, ô prémisses”,

Dit l’Étranger parmi les sables, “toute chose au monde m’est nouvelle !...” et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère », Exil, « Exil », 2

 

« Il n’est d’histoire que de l’âme, il n’est d’aisance que de l’âme.

Avec l’achaine, l’anophèle, avec les chaumes et les sables, avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… », Exil, « Exil », 5

Sans doute faut-il s’élever, et la condition humaine est d’abord « une marche humaine », mais l’esprit sonne creux s’il oublie l’argile et les sables, et l’âme erre vite et se perd si elle renonce aux vents et aux « grandes proses hivernales ».

« “Qui n’a, louant la soif, bu l’eau des sables dans un casque,

Je lui fais peu crédit au commerce de l’âme…” (Et le soleil n’est point nommé, mais sa puissance est parmi nous. », Anabase, I

Le « poète indivis » sait cette double nature de l’homme et doit à la fois en maintenir l’ouverture et en assurer l’harmonie ; grâce à son œuvre, « l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain » (Poésie).

Pour dire ce monde Perse convoque un vocabulaire riche et parfois complexe ce qui lui vaut la réputation d’être un auteur hermétique. Il a assurément un goût pour les mots rares et les lexiques spécialisés (ornithologie, botanique, géologie…) nourri par la fréquentation assidue des dictionnaires. C’est Proust qui fait dire à Céleste, à propos des poèmes « admirables et obscurs » de Perse, « Mais êtes-vous bien sûr que ce sont des vers, est-ce que ce ne serait pas plutôt des devinettes ? » (À la Recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe, Gallimard, t. II, p. 849). Cela semble souvent, au premier abord, étrange et dense : les agaves et les amaranthes nous surprennent comme la cantharide verte et le lycène bleu, mais ce n’est jamais pédant ni précieux. C’est à la fois précis et évocateur, exact et musical ; la richesse de cette langue est comme une attention respectueuse à la diversité du monde, comme un hommage rendu à sa beauté ardente et fragile.

Poésie complexe et nuancée donc, mais non pas fermée, et si elle paraît obscure, elle doit son obscurité à son objet même :

« L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore et qu’elle se doit d’explorer : celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. », Poésie

Sans doute peut-on s’interroger, la poésie n’est-elle pas un divertissement, et en ces temps de crise, un luxe qui nous détourne et nous vole notre temps et notre attention ? Que peut la poésie ? et que peut le poète ? « Face à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? », demande Perse, pour répondre aussitôt : « − Oui, si d’argile se souvient l’homme », (Poésie).

 

 

 

Bibliographie

L'édition de référence est Saint-John Perse, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1972, édition augmentée en 1982.

 

Dans la collection de poche Poésie chez Gallimard, on dispose de 3 volumes :

Éloges, suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil (1967)

Vents, suivi de Chronique (1968)

Amers, suivi de Oiseaux (1970)

 

 

 

Anthologie

Éloges, « Images à Crusoé » , Les cloches

Éloges, « Images à Crusoé » , Le mur

Éloges, « Images à Crusoé » , La ville

Éloges, « Éloges », XVI

Éloges, « Éloges », XVIII

Anabase, X

Exil, « Exil », III

Vents, IV, 6

Amers, Strophe, IX, iii, 1, § 1 et 3

Amers, Strophe, IX, iv, 2

Amers, Chœur, 2

Amers, Chœur, 3

Oiseaux, VIII

Oiseaux, XIII

Chant pour un équinoxe, « Sécheresse »

 

 

 

                   Éloges, « Images à Crusoé » , Les cloches

 

Vieil homme aux mains nues,

remis entre les hommes, Crusoé !

tu pleurais, j’imagine, quand des tours de l’Abbaye, comme un flux, s’épanchait le sanglot des cloches sur la Ville…

Ô Dépouillé !

Tu pleurais de songer aux brisants sous la lune ; aux sifflements de rives plus lointaines ; aux musiques étranges qui naissent et s’assourdissent sous l’aile close de la nuit,

pareilles aux cercles enchaînés que sont les ondes d’une conque, à l’amplification de clameurs sous la mer…

 

 

                   Éloges, « Images à Crusoé » , Le mur

 

Le pan de mur est en face, pour conjurer le cercle de ton rêve.

Mais l’image pousse son cri.

La tête contre une oreille du fauteuil gras, tu éprouves tes dents avec ta langue : le goût des graisses et des sauces infecte tes gencives.

Et tu songes aux nuées pures sur ton île, quand l’aube verte s’élucide au sein des eaux mystérieuses.

… C’est la sueur des sèves en exil, le suint amer des plantes à siliques, l’âcre insinuation des mangliers charnus et l’acide bonheur d’une substance noire dans les gousses.

C’est le miel fauve des fourmis dans les galeries de l’arbre mort.

C’est un goût de fruit vert, dont surit l’aube que tu bois ; l’air laiteux enrichi du sel des alizés…

Joie ! Ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! Les toiles pures resplendissent, les parvis invisibles sont semés d’herbages et les vertes délices du sol se peignent au siècle d’un long jour…

 

 

                   Éloges, « Images à Crusoé » , La ville

 

Crusoé ! − ce soir près de ton Île, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l'exclamation des astres solitaires.

Tire les rideaux ; n'allume point :

 

C'est le soir sur ton Île et à l'entour, ici et là, partout où s'arrondit le vase sans défaut de la mer ; c'est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés du ciel et de la mer.

Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes.

L'oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ; le fruit creux, sourd d'insectes, tombe dans l'eau des criques, fouillant son bruit.

L'île s'endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds et des laitances grasses, dans la fréquentation des vases somptueuses.

Sous les palétuviers qui la propagent, des poissons lents parmi la boue ont délivré des bulles avec leur tête plate ; et d'autres qui sont lents, tachés comme des reptiles, veillent. − Les vases sont fécondées − Entends claquer les bêtes creuses dans leurs coques − Il y a sur un morceau de ciel vert une fumée hâtive qui est le vol emmêlé des moustiques − Les criquets sous les feuilles s'appellent doucement − Et d'autres bêtes qui sont douces, attentives au soir, chantent un chant plus pur que l'annonce des pluies : c'est la déglutition de deux perles gonflant leur gosier jaune...

Vagissement des eaux tournantes et lumineuses !

Corolles, bouches des moires : le deuil qui point et s'épanouit ! Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes à jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde...

Ô la couleur des brises circulant sur les eaux calmes.

les palmes des palmiers qui bougent !

Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l'odeur de piment.

Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petit cris.

Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel !

... Crusoé ! Tu es là ! Et ta face est offerte aux signes de la nuit, comme une paume renversée.

 

 

Éloges, « Éloges », XVI

 

… Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés

à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur

et les îles, disant : la journée sera belle si l’on en juge par cette aube.

 

Aussitôt c’est le jour ! et la tôle des toits s’allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise, et le ciel à la verve, et le Conteur s’élance dans la veille !

 

La mer, entre les îles, est rose de luxure ; son plaisir est matière à débattre, on l’a eu pour un lot de bracelets de cuivre !

Des enfants courent aux rivages ! des chevaux courent aux rivages !… un million d’enfants portant leurs cils comme des ombelles… et le nageur

a une jambe en eau tiède mais l’autre pèse dans un courant frais ; et les gomphrènes, les ramies,

l’acalyphe à fleurs vertes et ces piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs

s’affolent sur les toits, au rebord des gouttières,

car un vent, le plus frais de l’année, se lève, aux bassins d’îles qui bleuissent,

et déferlant jusqu’à ces cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard

par le havre de toile jusqu’au lieu plein de crin entre les deux mamelles.

Et la journée est entamée, le mode

n’est si vieux que soudain il n’ait ri…

 

C’est alors que l’odeur du café remonte l’escalier. »

 

 

Éloges, « Éloges », XVIII

 

« À présent laissez-moi, je vais seul.

Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte m’attend pour traiter. Je me fais joie

du gros œil à facettes : anguleux, imprévu, comme le fruit du cyprès.

Ou bien j’ai une alliance avec les pierres veinées-bleu : et vous me laissez également,

Assis, dans l’amitié de mes genoux »

 

 

Anabase, X

 

… ha! toutes sortes d'hommes dans leurs voies et façons : mangeurs d'insectes, de fruits d'eau ; porteurs d'emplâtres, de richesses ! l'agriculteur et l'adalingue, l'acuponcteur et le saunier ; le péager, le forgeron ; marchands de sucre, de cannelle, de coupes à boire en métal blanc et de lampes de corne ; celui qui taille un vêtement de cuir, des sandales dans le bois et des boutons en forme d'olives ; celui qui donne à la terre ses façons ; et l'homme de nul métier : homme au faucon, homme à la flûte, homme aux abeilles ; celui qui tire son plaisir du timbre de sa voix, celui qui trouve son emploi dans la contemplation d'une pierre verte ; qui fait brûler pour son plaisir un feu d'écorces sur son toit ; qui se fait sur la terre un lit de feuilles odorantes, qui s’y couche et repose ; qui pense à des dessins de céramiques vertes pour des bassins d’eaux vives ; et celui qui a fait des voyages et songe à repartir ; qui a vécu dans un pays de grandes pluies ; qui joue aux dés, aux osselets, au jeu des gobelets ; ou qui a déployé sur le sol ses tables à calcul ; celui qui a des vues sur l'emploi d'une calebasse ; celui qui traîne un aigle mort comme un faix de branchages sur ses pas (et la plume est donnée, non vendue, pour l’empennage des flèches), celui qui récolte le pollen dans un vaisseau de bois (et mon plaisir, dit-il, est dans cette couleur jaune) ; celui qui mange des beignets, des vers de palme, des framboises ; celui qui aime le goût de l'estragon ; celui qui rêve d'un poivron ; ou bien encore celui qui mâche d'une gomme fossile, qui porte une conque à son oreille, et celui qui épie le parfum de génie aux cassures fraîches de la pierre ; celui qui pense au corps de femme, homme libidineux ; celui qui voit son âme au reflet d'une lame ; l'homme versé dans les sciences, dans l'onomastique ; l'homme en faveur dans les conseils, celui qui nomme les fontaines, qui fait un don de sièges sous les arbres, de laines teintes pour les sages ; et fait sceller aux carrefours de très grands bols de bronze pour la soif ; bien mieux, celui qui ne fait rien, tel homme et tel dans ses façons, et tant d’autres encore ! les ramasseurs de cailles dans les plis de terrains, ceux qui récoltent dans les broussailles les œufs tiquetés de vert, ceux qui descendent de cheval pour ramasser des choses, des agates, une pierre bleu pâle que l’on taille à l’entrée des faubourgs (en matière d’étuis, de tabatières et d’agrafes, ou de boules à rouler aux mains des paralytiques), ceux qui peignent en sifflant des coffrets en plein air, l’homme au bâton d’ivoire, l’homme à la chaise de rotin, l’ermite orné de mains de fille et le guerrier licencié qui a planté sa lance sur son seuil pour attacher un singe… ha ! toutes sortes d'hommes dans leurs voies et façons et, soudain ! apparu dans ses vêtements du soir et tranchant à la ronde toutes questions de préséance, le Conteur qui prend place au pied du térébinthe…

 

 

Exil, « Exil », III

 

« … Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette splendeur,

Et comme un haut fait d’armes en marche par le monde, comme un dénombrement de peuples en exode, comme une fondation d’empires par tumulte prétorien, ha ! comme un gonflement de lèvres sur la naissance des grands Livres,

« Cette grande chose sourde par le monde et qui s’accroît soudain comme une ébriété.

 

« … Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette grandeur,

Cette chose errante par le monde, cette haute transe par le monde, et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée, la même vague proférant

« Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible…

 

« … Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette fureur

« Et ce très haut ressac au comble de l’accès, toujours, au faîte du désir, la même mouette sur son aile, la même mouette sur son aire, à tire-d’aile ralliant les stances de l’exil, et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée, la même plainte sans mesure

« A la poursuite, sur les sables, de mon âme numide… »

 

Je vous connais, ô monstre ! Nous voici de nouveau face à face. Nous reprenons ce long débat où nous l’avions laissé.

Et vous pouvez pousser vos arguments comme des mufles bas sur l’eau : je ne vous laisserai point de pause ni répit.

Sur trop de grèves visitées furent mes pas lavés avant le jour, sur trop de couches désertées fut mon âme livrée au cancer du silence.

Que voulez-vous encore de moi, ô souffle originel ? Et vous, que pensez-vous encore tirer de ma lèvre vivante,

Ô force errante sur mon seuil, ô Mendiante dans nos voies et sur les traces du Prodigue ?

Le vent nous conte sa vieillesse, le vent nous conte sa jeunesse… Honore, ô Prince, ton exil !

Et soudain tout m’est force et présence, où fume encore le thème du néant.

 

« … Plus haute, chaque nuit, cette clameur muette sur mon seuil, plus haute, chaque nuit, cette levée de siècles sous l’écaille,

« Et, sur toutes grèves de ce monde, un ïambe plus farouche à nourrir de mon être !…

« Tant de hauteur n’épuisera la rive accore de ton seuil, ô Saisisseur de glaives à l’aurore,

« Ô Manieur d’aigles par leurs angles, et Nourrisseur des filles les plus aigres sous la plume de fer !

« Toute chose à naître s’horripile à l’orient du monde, toute chair naissante exulte aux premiers feux du jour !

« Et voici qu’il s’élève une rumeur plus vaste par le monde, comme une insurrection de l’âme…

« Tu ne te tairas point clameur ! que je n’aie dépouillé sur les sables toute allégeance humaine. (Qui sait encore le lieu de ma naissance ?) »

 

 

Vents, IV, 6

 

… C’étaient de très grands vents sur la terre des hommes — de très grands vents à l’œuvre parmi nous

Qui nous chantaient l’horreur de vivre, et nous chantaient l’honneur de vivre, ah ! nous chantaient et nous chantaient au plus haut faîte du péril,

Et sur les flûtes sauvages du malheur nous conduisaient, hommes nouveaux, à nos façons nouvelles.

 

C’étaient de très grandes forces au travail, sur la chaussée des hommes — de très grandes forces à la peine

Qui nous tenaient hors de coutume et nous tenaient hors de saison, parmi les hommes coutumiers, parmi les hommes saisonniers,

Et sur la pierre sauvage du malheur nous restituaient la terre vendangée pour de nouvelles épousailles.

 

Et de ce même mouvement de grandes houles croissante

Et de ce même mouvement de grandes houles en croissance,qui nous prenaient un soir á telles houles de haute terre, à telles houles de haute mer,

Et nous haussaient, hommes nouveaux, au plus haut faîte de l'instant, elles nous versaient un soir à telles rives, nous laissant,

Et la terre avec nous, et la feuille, et le glaive − et le monde où frayait une abeille nouvelle…

 

 

Amers, Strophe, IX, iii, 1, § 1 et 3

 

« ... Mes dents sont pures sous ta langue. Tu pèses sur mon cœur et gouvernes mes membres. Maître du lit, ô mon amour, comme le Maître du navire. Douce la barre à la pression du Maître, douce la vague en sa puissance. Et c'est une autre, en moi, qui geint avec le gréement... Une même vague par le monde, une même vague jusqu'à nous, au très lointain du monde et de son âge... Et tant de houle, et de partout, qui monte et fraye jusqu'en nous...

 

« Ah! ne me soyez pas un maître dur par le silence et par l'absence : pilote très habile, trop soucieux amant ! Ayez, ayez de moi plus que don de vous-même. Aimant, n'aimerez-vous aussi d'être l'aimé ?... J'ai crainte, et l'inquiétude habite sous mon sein. Parfois, le cœur de l'homme au loin s'égare, et sous l'arc de son œil il y a, comme aux grandes arches solitaires, ce très grand pan de Mer debout aux portes du Désert...

 

« Ô toi hanté, comme la mer, de choses lointaines et majeures, j'ai vu tes sourcils joints tendre plus loin que femme. La nuit où tu navigues n'aura-t-elle point son île, son rivage ? Qui donc en toi toujours s'aliène et se renie ? − Mais non, tu as souri, c'est toi, tu viens à mon visage, avec toute cette grande clarté d'ombrage comme d'un grand destin en marche sur les eaux (ô mer soudain frappée d'éclat entre ses grandes emblavures de limon jaune et vert !). Et moi, couchée sur mon flanc droit, j'entends battre ton sang nomade contre ma gorge de femme nue.

 

« Tu es là, mon amour, et je n'ai lieu qu'en toi. J'élèverai vers toi la source de mon être, et t'ouvrirai ma nuit de femme, plus claire que ta nuit d'homme; et la grandeur en moi d'aimer t'enseignera peut-être la grâce d'être aimé. Licence alors aux jeux du corps ! Offrande, offrande, et faveur d'être ! La nuit t'ouvre une femme : son corps, ses havres, son rivage; et sa nuit antérieure où gît toute mémoire. L'amour en fasse son repaire !

« ... Étroite ma tête entre tes mains, étroit mon front cerclé de fer. Et mon visage à consommer comme fruit d'outre-mer : la mangue ovale et jaune, rose feu, que les coureurs d'Asie sur les dalles d'empire déposent un soir, avant minuit, au pied du Trône taciturne... Ta langue est dans ma bouche comme sauvagerie de mer, le goût de cuivre est dans ma bouche. Et notre nourriture dans la nuit n'est point nourriture de ténèbres, ni notre breuvage, dans la nuit, n'est boisson de citerne.

 

« Tu resserreras l'étreinte de tes mains à mes poignets d'amante, et mes poignets seront, entre tes mains, comme poignets d'athlète sous leur bande de cuir. Tu porteras mes bras noués au-delà de mon front; et nous joindrons aussi nos fronts, comme pour l'accomplissement ensemble de grandes choses sur l'arène, de grandes choses en vue de mer, et je serai moi-même ta foule sur l'arène, parmi la faune de tes dieux.

 

« Ou bien libres mes bras !... et mes mains ont licence parmi l'attelage de tes muscles : sur tout ce haut relief du dos, sur tout ce nœud mouvant des reins, quadrige en marche de ta force comme la musculature même des eaux. Je te louerai des mains, puissance ! et toi noblesse du flanc d'homme, paroi d'honneur et de fierté qui garde encore, dévêtue, comme l'empreinte de l'armure. »

 

 

Amers, Strophe, IX, iv, 2

 

« Vierge clouée à mon étrave, ah ! comme celle qu'on immole, tu es la libation du vin au tranchant de la proue, tu es l'offrande de haute mer aux morts qui bercent les vivants : la chaîne lâche de roses rouges qui s'ouvre sur les eaux après les rites de l'adieu − et les vaisseaux du trafiquant en couperont la ligne odorante dans la nuit.

 

« Désir, ô Prince sous le masque, tu nous as dit ton autre nom !... Et toi l'Amante, pour ton dieu, tu siffles encore ton sifflement d'orfraie. Et toi l'Amante, sur ton souffle, tu t'arqueras encore pour l'enfantement du cri − jusqu'à cette émission très douce, prends-y garde, et cette voyelle infime, où s'engage le dieu... Soumission, soumission !... Soumise encore à la question !

 

« Et qui donc, sur ton aile, t'a mise encore à vif, et renversée, comme l'aigle femelle sur son fagot d'épines, et de l'ongle appuyée au flanc du Questionneur ?... Ô très puissante ronce de guerre adossée à sa roche, tu tiens plus haut que mer ton invective contre la mort. L'amour, la mer se fassent entendre ! Naissance et mort aux mêmes frondes !... J'ai découplé l'éclair, et sa quête n'est point vaine. Tu frapperas, foudre divine !... Hanter l'Être n'est point leurre. Et l'amante n'est point mime. Arbre fourchu du viol que remonte l'éclair !...

 

« −Ainsi Celle qui a nom frappe à midi le cœur éblouissant des eaux : Istar, splendide et nue, éperonnée

d'éclairs et d'aigles verts, dans les grandes gazes vertes de son feu d'épaves... Ô splendeur, non tristesse ! Amour qui tranche et qui ne rompt ! et cœur enfin libre de mort !.. Tu m'as donné ce très grand cri de femme qui dure sur les eaux. »

 

 

Amers, Chœur, 2

 

Mer de la transe et du délit – voici :

 

Nous franchirons enfin le vert royal du Seuil ; et faisant plus que te rêver, nous te foulons, fable divine !… Aux clairières sous-marines se répand l’astre sans visage ; l’âme plus que l’esprit s’y meut avec célérité. Et tu nous es grâce d’ailleurs. En toi, mouvante, nous mouvant, nous épuisons l’offense et le délit, ô Mer de l’ineffable accueil et Mer totale du délice !

 

Nous n’avons point mordu au citron vert d’Afrique, ni nous n’avons hanté l’ambre fossile et clair enchâssé d’ailes d’éphémères ; mais là vivons, et dévêtus, où la chair même n’est plus chair et le feu même n’est plus flamme – à même la sève rayonnante et la semence très précieuse : dans tout ce limbe d’aube verte, comme une seule et vaste feuille infusée d’aube et lumineuse…

 

Unité retrouvée, présence recouvrée ! Ô Mer instance lumineuse et chair de grande lunaison. C’est la clarté pour nous faite substance, et le plus clair de l’Être mis à jour, comme au glissement du glaive hors de sa gaine de soie rouge : l’Être surpris dans son essence, et le dieu même consommé dans ses espèces les plus saintes, au fond des palmeraies sacrées… Visitation du Prince aux relais de sa gloire ! Que l’Hôte enfin s’attable avec ses commensaux !…

 

 

Amers, Chœur, 3

 

« Ô multiple et contraire ! ô Mer plénière de l'alliance et de la mésentente! toi la mesure et toi la démesure, toi la violence et toi la mansuétude ; la pureté dans l'impureté et dans l'obscénité − anarchique et légale, illicite et complice, démence !...et quelle et quelle, et quelle encore, imprévisible ?

 

« L’incorporelle et très-réelle, imprescriptible ; l’irrécusable et l’indéniable et l’inappropriable ; inhabitable, fréquentable ; immémoriale et mémorable – et quelle et quelle, et quelle encore, inqualifiable ? L’insaisissable et l’incessible, l’irréprochable irréprouvable, et celle encore que voici : Mer innocence du Solstice, ô Mer comme le vin des Rois!… »

 

 

Oiseaux, VIII

 

Oiseaux, et qu’une longue affinité tient aux confins de l’homme… Les voici, pour l’action, armés comme filles de l’esprit. Les voici pour la transe et l’avant-création, plus nocturnes qu’à l’homme la grande nuit du songe clair où s’exerce la logique du songe.

 

Dans la maturité d’un texte immense en voie toujours de formation, ils ont mûri comme des fruits, ou mieux comme des mots : à même la sève et la substance originelle. Et bien sont-ils comme des mots sous leur charge magique : noyaux de force et d’action, foyers d’éclairs et d’émissions, portant au loin l’initiative et la prémonition.

 

Sur la page blanche aux marges infinies, l’espace qu’ils mesurent n’est plus qu’incantation. Ils sont, comme dans le mètre, quantités syllabiques. Et procédant, comme les mots, de lointaine ascendance, ils perdent, comme les mots, leur sens à la limite de la félicité.

 

 

Oiseaux, XIII

 

Oiseaux, lances levées à toutes frontières de l'homme !…

 

L'aile puissante et calme, et l'œil lavé de sécrétions très pures, ils vont et nous devancent aux franchises d'outre-mer, comme aux Échelles et Comptoirs d'un éternel Levant. Ils sont pèlerins de longue pérégrination, Croisés d'un éternel An Mille. Et aussi bien furent-ils « croisés » sur la croix de leurs ailes... Nulle mer portant bateaux a-t-elle jamais connu pareil concert de voiles et d'ailes sur l'étendue heureuse ?

Avec toutes choses errantes par le monde et qui sont choses au fil de l'heure, ils vont où vont tous les oiseaux du monde, à leur destin d'êtres créés... Où va le mouvement même des choses, sur sa houle, où va le cours même du ciel, sur sa roue − à cette immensité de vivre et de créer dont s'est émue la plus grande nuit de mai, ils vont, et doublant plus de caps que n'en lèvent nos songes, ils passent, nous laissant à l'Océan des choses libres et non libres...

 

Ignorants de leur ombre, et ne sachant de mort que ce qui s'en consume d'immortel au bruit lointain des grandes eaux, ils passent, nous laissant, et nous ne sommes plus les mêmes. Ils sont l'espace traversé d'une seule pensée.

 

Laconisme de l'aile ! ô mutisme des forts... Muets sont-ils, et de haut vol, dans la grande nuit de l'homme. Mais à l'aube, étrangers, ils descendent vers nous : vêtus de ces couleurs de l'aube − entre bitume et givre − qui sont les couleurs mêmes du fond de l'homme... Et de cette aube de fraîcheur, comme d'un ondoiement très pur, ils gardent parmi nous quelque chose du songe de la création.

 

 

Chant pour un équinoxe, « Sécheresse »

 

Quand la sécheresse sur la terre aura tendu sa peau d'ânesse et cimenté l'argile blanche aux abords de la source, le sel rose des salines annoncera les rouges fins d'empires, et la femelle grise du taon, spectre aux yeux de phosphore, se jettera en nymphomane sur les hommes dévêtus des plages... Fange écarlate du langage, assez de ton infatuation !

 

Quand la sécheresse sur la terre aura pris ses assises, nous connaîtrons un temps meilleur aux affrontements de l'homme : temps d'allégresse et d'insolence pour les grandes offensives de l'esprit. La terre a dépouillé ses graisses et nous lègue sa concision. À nous de prendre le relais ! Recours à l'homme et libre course !

 

Sécheresse, ô faveur ! honneur et luxe d'une élite ! dis-nous le choix de tes élus… Sistre de Dieu, sois-nous complice. La chair ici nous fut plus près de l'os : chair de locuste ou d'exocet ! La mer elle-même nous rejette ses navettes d'os de seiche et ses rubans d'algues flétries : éclipse et manque en toute chair, ô temps venu des grandes hérésies !

Quand la sécheresse sur la terre aura tendu son arc, nous en serons la corde brève et la vibration lointaine. Sécheresse, notre appel et notre abréviation…

 

 

Pour citer cet article

« Saint-John Perse, poète à la lampe d’argile. Présentation et extraits », Arnaud Sabatier, La_Revue, n° 6, supplément océan Indien, www.lrdb.fr, février 2012.


Date de création : 24/02/2012 13:25
Dernière modification : 23/04/2016 05:27
Catégorie : CARAIBES
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