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2012 - Vues d'ailleurs - 5. Victor SEGALEN

Les Rencontres de Bellepierre     Le Théâtre du Grand Marché

 

CONFÉRENCE

 

 

 

 

Segalen.jpg

Victor Segalen

un poète au pays du réel

 

 

présenté par Arnaud Sabatier

 

extraits lus par Nicolas Givran

 

Théâtre du Grand Marché, Saint-Denis, Jeudi 5 avril, 18h30

 

 

!!! Écouter la conférence !!!

« L’astre est intime et l’instant perpétuel »

Né à Brest en 1878, Segalen était médecin de la Marine, mais c’est un peu court pour évoquer celui qui sera aussi archéologue, critique d’art, explorateur, ethnologue, musicologue, éditeur, sinologue et poète. « Je suis né pour vagabonder » écrit-il, mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit ni de tourisme, ni de rêverie. Segalen a toujours concilié la vie la plus active et l’écriture la plus exigeante ; il alternera les équipées « au pays du réel » qui toujours réveillent le désir de littérature, et les séjours dans l’écriture qui font vite monter la nostalgie du réel. Chacun de ses voyages sera l’occasion d’une riche production.

Il y aura d’abord la Polynésie. Il y découvre, au creux d’une nature luxuriante, une culture à l’agonie, victime des ravages de la « civilisation ». Les Immémoriaux sont le récit imaginaire de ce drame du peuple maori qui oublie ses mots et ses dieux. Dénonçant l’exotisme de bazar, celui qui vend du chameau et du cocotier, Segalen réfléchira, tout au long de sa vie nomade, à une philosophie de l’altérité. Cela donnera lieu à son étonnant petit Essai sur l’exotisme, il y redéfinit le mot comme une « esthétique du Divers », une aptitude à appréhender l’autre et l’ailleurs.

Il y aura ensuite la Chine. L’Empire du Milieu a le génie du signe et la Cité interdite le fascine, elle lui inspirera René Leys, livre qui hésite entre le journal et le roman-policier et nous emmène à la recherche de l’introuvable Fils du Ciel. Après la Révolution de 1912 qu’il condamne, Segalen s’intéressera davantage à l’Empire de soi. Cette équipée au cœur du moi lui vaudra l’un de ses plus beaux livres, Stèles, composé de poèmes brefs qui se dressent telles des bornes déroutantes contre lesquelles le lecteur vient buter. Pas de directions indiquées, pas de leçons données, mais une invite à « perdre le midi quotidien ». Voyage spirituel mais non pas abstrait. Segalen se refusera toujours à « séparer, au pied du mont, le poète et l’alpiniste ». Ainsi dans Équipée, sorte de journal de voyage, il entremêle « deux mondes : celui que l’on pense et celui que l’on heurte ».

Segalen meurt en 1919 laissant une œuvre importante; longtemps méconnue, elle est devenue étonnamment actuelle aujourd’hui que l’on parle de globalisation et de multiculturalisme. C’est d’abord un magnifique éloge de la langue pensée non comme instrument mais comme sol qui porte et nourrit ; c’est ensuite un appel grave à préserver le Divers qui décroît ; c’est encore une invitation, adressée à ceux que le dogme ou le repos tentent, à reprendre toujours « les sandales et le bâton » vers quelque Tibet personnel.

 

 

Philosophe, initiateur des Rencontres de Bellepierre, Arnaud Sabatier, coorganise avec le Théâtre du Grand Marché de Saint-Denis de La Réunion cette série de conférences-lecture.

Le comédien Nicolas Givran lira des extraits de « Gauguin dans son dernier décor », Les Immémoriaux, René Leys, Stèles, Essai sur l’exotisme et Équipée.

Pour aller plus loin : Arnaud Sabatier, « Victor Segalen, un poète au pays du réel. Présentation et extraits ».


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Textes lus par Nicolas Givran

 

TEXTE 1 : Lettre à Jean Lartigue, 21 avril 1919

« Pour parler net, de moi à toi, sans revenir en arrière et sans anticiper, je poserai ce qui est mon mal. Crois-moi sur parole − Je suis lâchement trahi par mon corps. Voici longtemps qu’il m’inquiète mais il m’obéissait pourtant et je l’ai traîné dans pas mal de randonnées qui en apparence n’étaient pas faites pour lui. − Depuis cinq ou six ans, c’était au prix d’une énergie spontanée mais consciente ; d’une usure sans réparation. − Mon entrain pouvait donner le change − Il n’allait pas sans une angoisse secrète. Je sais maintenant que j’avais raison. M’arrêter plus tôt eût été tomber plus tôt. […] Je démens que la drogue soit incriminable. […] Donc cherchons ailleurs. Syphilis : 0 ; tuberculose : 0 ; anémie : 0 ; paludisme : 0. Je n'ai aucune maladie connue, reçue, décelable. Et cependant “tout se passe comme si” j'étais gravement atteint. Je ne me pèse plus. Je ne m'occupe plus de remèdes. Je constate simplement que la vie s'éloigne de moi »

TEXTE 2 : « Gauguin dans son dernier décor »

« Ce décor, il fut somptueux et funéraire, ainsi qu'il convenait à une telle agonie ; il fut splendide et triste, paradoxal un peu, et entoura de tonalités justes le dernier acte lointain d'une vie vagabonde qui s'en éclaire et s'en commente. Mais, par reflets, la personnalité forte de Gauguin illumine à son tour le cadre choisi, le séjour ultimement élu, le remplit, l'anime, le déborde ; si bien qu'on peut comprendre dans une même vision d'œuvre scientifique : lui, premier rôle ; ses comparses indigènes ; le milieu décoratif. […]

Et voici, enfin, la mise en scène : “De nos jours, en l'île d'Hiva-Oa, au district d'Atuana”. Toile de fond panoramique : la grande tombée verticale sur une vallée savoureuse de la muraille géante, striée de grêles cascades métalliques et écrêtée d'une barre horizontale de nuages stagnants, perpétuels, qui nivèle le dentelé des sommets. – Ces crêtes tourmentées dénomment les îles : Grande-Crête, Crête-sur-la-Falaise, Crête-sur-le-Rocher. Leurs parois s'incrustèrent de cadavres, que, pour les honorer, les indigènes allaient tapir, par d'invraisemblables routes, en des cachettes presque aériennes. Les portants de la scène : ce sont les contreforts qui de droite et de gauche cernent jusqu'au rivage chaque vallée, que la mer vient barrer encore d'une crête déferlante ; car ici la mer vit, et bat, et ronge. La houle entre dans la baie, roule sur la plage blonde ou brune, suivant les jets de lave éructés jadis par les cratères éteints.

Et dans ces barrières strictes, un fouillis de masses vertes, de palmes ocreuses frissonnant au vent, de colonnades arborescentes hissant vers la lumière les efflorescences pressées. De l’eau bruit partout, crève sur la montagne, détrempe le sol, serpente en rivières au lit de galets ronds. Tout vit, tout surgit, dans la tiédeur parfumée des étés à peine nuancés de sécheresse, tout : hormis la race des hommes. Car ils agonisent, ils meurent les pâles Marquisiens élancés. Sans regrets, sans plaintes ni récris, ils s’acheminent vers l’épuisement prochain. Et là encore, à quoi serviraient de pompeux diagnostics ? L’opium les a émaciés. Les terribles jus fermentés les ont corrodés d’ivresses neuves ; la phtisie creuse leurs poitrines, la syphilis les tare d’infécondité. Mais qu’est-ce que tout cela sinon les modes diverses de cet autre fléau : le contact des “civilisés”.

Dans vingt ans, ils auront cessé d’être “sauvages”. Ils auront, en même temps, à jamais cessé d’être »

TEXTE 3 : Les Immémoriaux

 

« Cette nuit-là – comme tant d'autres nuits si nombreuses qu'on n'y pouvait songer sans une confusion – Térii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L'heure était propice à répéter sans trêve, afin de n'en pas omettre un mot, les beaux parlers originels : où s'enferment, assurent les maîtres, l'éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux Maori. Et c'est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haèré-po à la mémoire longue, de se livrer, d'autel en autel et de sacrificateur à disciple, les histoires premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. Aussi, dès l'ombre venue, les haèré-po se hâtent à leur tâche : de chacune des terrasses divines, de chaque maraè bâti sur le cercle du rivage, s'élève dans l'obscur un murmure monotone, qui, mêlé à la voix houleuse du récif, entoure l'île d'une ceinture de prières. […]

Térii satisfaisait pleinement ses maîtres. Fier de cette distinction parmi les haèré-po − le cercle de tatu bleuâtre incrusté sur la cheville gauche −, il escomptait des ornements plus rares : la ligne ennoblissant la hanche ; puis la marque aux épaules ; le signe du flanc, le signe du bras. Et peut-être, avant sa vieillesse, parviendrait-il au degré septième et suprême : celui des Douze à la Jambe-tatouée. […]

Avant de prétendre en arriver là, le haèré-po devait, maintes fois, faire parade irréprochablement du savoir transmis. Pour aider sa mémoire adolescente, il recourait aux artifices tolérés des maîtres, et il composait avec grand soin ces faisceaux de cordelettes dont les brins, partant d'un nouet unique, s'écartent en longueurs diverses interrompues de nœuds réguliers. Les yeux clos, le Récitant les égrenait entre ses doigts. Chacun des nœuds rappelait un nom de voyageur, de chef ou de dieu, et tous ensemble ils évoquaient d'interminables générations. Cette tresse, on la nommait « Origine-du-verbe », car elle semblait faire naître les paroles. […]

Or, comme il achevait avec grand soin sa tâche pour la nuit − nuit quinzième après la lune morte −, voici que tout à coup le Récitant se prit à balbutier... Il s'arrêta ; et, redoublant son attention, recommença le récit d'épreuve. On y dénombrait les séries prodigieuses d'ancêtres d'où sortaient les chefs, les Arii, divins par la race et par la stature :

« Dormait le chef Tavi du maraè Taütira, avec la femme Taürua,

puis avec la femme Tuitéraï du maraè Papara :

De ceux-là naquit Tériitahia i Marama.

Dormait Tériitahia i Marama avec la femme Tétuaü Méritini du maraè Vaïrao :

De ceux-là naquit... »

Un silence pesa, avec une petite angoisse. Aüé ! que présageait l'oubli du nom ? C'est mauvais signe lorsque les mots se refusent aux hommes que les dieux ont désignés pour être gardiens des mots ! Térii eut peur ; il s'accroupit ; et, adossé à l'enceinte en une posture familière, il songeait. […] Cette fois, les menaces étaient plus équivoques et nombreuses, et peuplaient, semblait-il, tous les vents environnants. […]

Des gens maigrissaient ainsi que des vieillards, puis, les yeux brillants, la peau visqueuse, le souffle coupé de hoquets douloureux, mouraient en haletant. D'autres voyaient leurs membres se durcir, leur peau sécher comme l'écorce d'arbre battue dont on se pare aux jours de fête, et devenir, autant que cette écorce, insensible et rude ; des taches noires et ternes les tatouaient de marques ignobles ; les doigts des mains, puis les doigts des pieds, crochus comme des griffes d'oiseaux, se disloquaient, tombaient. On les semait en marchant. Les os cassaient dans les moignons, en petits morceaux. […]

Contre ces souffles, voici que les conjurations coutumières montraient une impuissance étrange. Le remède échappait au pouvoir des sorciers, au pouvoir des prêtres : au pouvoir de Oro : cela venait de dieux inconnus...


TEXTE 4 : Essai sur l’exotisme

 

4A « Paris, 11 décembre 1908.

Avant tout déblayer le terrain. Jeter par-dessus bord tout ce que contient de mésusé et de rance ce mot d’exotisme. Le dépouiller de tous ses oripeaux : le palmier et le chameau ; casque de colonial ; peaux noires et soleil jaune ; et du même coup se débarrasser de tous ceux qui les employèrent avec une faconde niaise. […]

Et en arriver très vite à définir, à poser la sensation d’Exotisme : qui n’est autre que la notion du différent ; la perception du Divers ; la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même ; et le pouvoir d’exotisme, qui n’est que le pouvoir de concevoir autre. »

 

4B « Paris, 11 décembre 1908.

Ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une Individualité forte.

[…] L'exotisme n'est donc pas cet état kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur, mais la réaction vive et curieuse au choc d'une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance. (Les sensations d'Exotisme et d'Individualisme sont complémentaires)

L'Exotisme n'est donc pas une adaptation; n'est donc pas la compréhension parfaite d'un hors soi-même qu'on étreindrait en soi, mais la perception aigüe et immédiate d'une incompréhensibilité éternelle.

Partons donc de cet aveu d'impénétrabilité. Ne nous flattons pas d'assimiler les mœurs, les races, les nations, les autres; mais au contraire éjouissons-nous de ne le pouvoir jamais ; nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le Divers »

 

4C « 13 janvier 1909.

Déblaiement : le Colon, le Fonctionnaire colonial. Ne sont rien moins que des Exotes ! le premier surgit avec le désir du commerce indigène le plus commercial. Pour lui, le Divers n'existe qu'en tant qu'il lui servira de moyen de gruger. Quant à l'autre, la notion même d'une administration centralisée, de lois bonnes à tous et qu'il doit appliquer, lui fausse d'emblée tout jugement, le rend sourd aux dysharmonies (ou harmonies du Divers). Aucun ne peut se targuer de contemplation esthétique.

Par cela même, la littérature “coloniale” n'est pas notre fait. Or, paradoxalement, ceci naît à la lecture de “colonisateurs” enthousiastes, les Leblond. (L'Oued) »

 

4D « 18 octobre 1911

« Il y a une formule terrible, venue je ne sais plus d'où :“L'entropie de l'Univers tend vers un maximum”. […] Je me représente l'Entropie comme un plus terrible monstre que le Néant. Le néant est de glace et de froid. L'Entropie est tiède. Le néant est peut-être diamantin. L'Entropie est pâteuse. Une pâte tiède. »

 

4E « 6 mai 1913

« Si l'homogène prévaut dans la réalité profonde, rien n'empêche de croire à son triomphe à venir dans la réalité sensible, celle que nous touchons, palpons, étreignons et dévorons de toutes les dents et de toutes les papilles de nos sens. Alors peut venir le Royaume du Tiède ; ce moment de bouillie visqueuse sans inégalités, sans chutes, sans ressauts, figuré d'avance grossièrement par la dégradation du divers ethnographique. Si, tout heureusement, le divers se manifeste de plus en plus aigu à mesure que nous insistons, que nous pénétrons davantage dans la chose, - alors, on peut espérer. On peut croire que les différences fondamentales n'aboutiront jamais à un tissu réel sans couture et sans rapiècements. »

TEXTE 5A : Stèles. Stèles orientées : « Mon amante a les vertus de l’eau »

 

Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, – malgré moi – du feu passe dans mon regard, elle sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les charbons rouges.

o

Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse, elle me fuit ; – et j'ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l'étanche avec ivresse, je l'étreins, je la porte à mes lèvres :

Et j'avale une poignée de boue.

 

TEXTE 5B : Stèles. Stèlesoccidentées : « Libation mongole »

 

C'est ici que nous l'avons pris vivant. Comme il se battait bien nous lui offrîmes du service : il préféra servir son Prince dans la mort.

Nous avons coupé ses jarrets : il agitait les bras pour témoigner son zèle. Nous avons coupé ses bras : il hurlait de dévouement pour Lui.

Nous avons fendu sa bouche d'une oreille à l'autre : il a fait signe, des yeux, qu'il restait toujours fidèle.

o

Ne crevons pas ses yeux comme au lâche ; mais tranchant sa tête avec respect, versons le koumys des braves, et cette libation :

Quand tu renaîtras, Tch'en Houo-chang fais-nous l'honneur de renaître chez nous.

 

TEXTE 5C : Stèles. Stèles du bord du chemin : « Conseils au bon voyageur »

 

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais l'une et l'autre bien alternées.

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.

Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la vertu d’une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,

Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve Diversité.


TEXTE 6 : René Leys

« Pei-king, 28 février 1911. − Je ne saurai donc rien de plus. Je n'insiste pas ; je me retire... respectueusement d'ailleurs et à reculons, puisque le Protocole le veut ainsi, et qu'il s'agit du Palais Impérial, d'une audience qui ne fut pas donnée, et ne sera jamais accordée...

C'est par cet aveu, − ridicule ou diplomatique, selon l'accent qu'on lui prête, − que je dois clore, avant de l'avoir mené bien loin, ce cahier dont j'espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d'un livre : “Le livre qui ne fut pas” !)

J'avais cru le tenir d'avance, plus “fini”, plus vendable que n'importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu'un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l'emprise de toute la magie enclose dans ces murs..., où je n'entrerai pas. »

 

 
TEXTE 7 : Équipée
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J’AI TOUJOURS TENU POUR SUSPECTS ou illusoires des récits de ce genre : récits d'aventures, feuilles de route, racontars — joufflus de mots sincères — d'actes qu'on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués.

C'est pourtant un récit de ce genre, récit de voyage et d'aventures, que ce livre propose dans ses pages mesurées, mises bout à bout comme des étapes. Mais qu'on le sache : le voyage n'est pas accompli encore. Le départ n'est pas donné. Tout est immobile et suspendu. On peut à volonté fermer ce livre et s'affranchir de ce qui suit. Que l'on ne croie point, du même geste, s'affranchir de ce problème, — doute fervent et pénétrant qui doit remplir les moindres mots ici comme le sang les plus petits vaisseaux et jusqu'à la pulpe sous l'ongle, — et qui s'impose ainsi : l'imaginaire déchoit–il ou se renforce quand il se confronte au réel ? Le réel n'aurait-il point lui-même sa grande saveur et sa joie ?

Car ces deux mondes s'attribuent tour à tour la seule existence. Ils restent si étranges l'un à l'autre, que les représentants humains, les disciples en la chair desquels ils s'incarnent, s'efforcent de se fuir plutôt que de se chercher et de combattre. Ce qui, supprimant tout conflit, permet aux deux partis de se croire vainqueurs.

Et ils éconduisent ainsi l'un des moments mystérieux les plus divinisables par la qualité d'exotisme qu'il contient, sa puissance du Divers. Et cependant la plupart des objets dans ces deux mondes sont communs. Il n'était pas nécessaire, pour en obtenir le choc, de recourir à l'épisode périmé d'un voyage, ni de se mouvoir à l'extrême pour être témoin d'un duel qui est toujours là.

Certes. Mais l'épisode et la mise en scène du voyage, mieux que tout autre subterfuge, permettent ce corps à corps rapide, brutal, impitoyable, et marquent mieux chacun des coups. La loi d'exotisme et sa formule — comme d'une esthétique du divers — se sont d'abord dégagées d'une opposition concrète et rude : celle des climats et des races. De même, par le mécanisme quotidien de la route, l'opposition sera flagrante entre ces deux mondes : celui que l'on pense et celui que l’on heurte, ce qu'on rêve et ce que l'on fait, entre ce qu'on désire et cela que l'on obtient ; entre la cime conquise par une métaphore et l'altitude lourdement gagnée par les jambes ; entre le fleuve coulant dans les alexandrins longs, et l'eau qui dévale vers la mer et qui noie ; entre la danse ailée de l'idée, — et le rude piétinement de la route ; tous objets dont s'aperçoit le double jeu, soit qu'un écrivain s'en empare en voyageant dans le monde des mots, soit qu'un voyageur, verbalisant parfois contre son gré, les décrive ou les évalue.

Ce livre ne veut donc être ni le poème d'un voyage, ni le journal de route d'un rêve vagabond. Cette fois, portant le conflit au moment de l'acte, refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l'alpiniste, et, sur le fleuve, l'écrivain du marinier, et, sur la plaine, le peintre et l'arpenteur ou le pèlerin du topographe, se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, — il n'est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l'humain ces mondes divers peuvent s'unir et se renforcent à la plénitude.

Ou bien, si, décidément ils se nuisent, se détruisent jusqu'au choix impérieux d'un seul d'entre eux, — sans préjuger duquel d'entre eux, — et s'il faut, au retour de cette Équipée dans le Réel, renoncer au double jeu plein de promesse sans quoi l'homme vivant n'est plus corps, ou n'est plus esprit.

 

TEXTE 8 : Stèles. Stèles face au midi : « Vision pieuse »

 

Le peuple dit avoir vu de ses yeux sans nombre, ici même : le Prêtre-Lama, gros de sainteté, prenant son couteau et d'un seul trait s'ouvrant du nombril au cœur.

Puis il exhiba ses entrailles, dévida les boucles, défit les nœuds et cependant donnait des réponses claires sur les fortunes et les sorts.

Puis il empoigna les agiles serpents humides. Soufflant sur ses mains, poussant un cri de porc, il se frotta le ventre de nouveau nu, sans couture, et que des gens vénéraient aussitôt.

Le peuple a vu, de ses yeux indiscutables. Sans plus examiner, Nous avons fait graver ceci.

(Le graveur ne fut pas témoin. La pierre n'est pas responsable. Nous ne sommes pas répondant.)

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Prochaine conférence : Derek Walcott, présenté par Jean-Yves Mondon, jeudi 3 mai à 18h30

Lettre d’information : abonnez_moi@lrdb.fr     Renseignements : 0262 20 33 99


Date de création : 30/03/2012 11:03
Dernière modification : 07/04/2012 20:51
Catégorie : 2012 - Vues d'ailleurs
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