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Sociologie - Louis MOREAU de B.

La_Revue

 

n° 6, 2011-2012

 

 

« Vues d’ailleurs »

 

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« La légitimation sociale et politique. Société moderne et capitalisme », Louis Moreau de Bellaing

 

     Sociologue, ancien professeur des universités, Louis Moreau de Bellaing est l’auteur d’ouvrages portant sur le paternalisme, l’autorité, le pouvoir. Quatre de ses ouvrages sont consacrés à la légitimation (1).

     C’est cette question qui est abordée dans l’article qui suit (2). Les événements du Maghreb et du Proche-Orient incitent à se demander comment se produit peu à peu, dans des sociétés dites traditionnelles, la légitimation par leurs populations de la société moderne, notamment en ce qui concerne les droits. Le fait qu’elles se débarrassent de leurs dictateurs capitalistes est déjà un signe de transformation, mais cette interrogation en dissimule une autre : comment nous-mêmes, dans nos propres sociétés, légitimons-nous la société moderne ? L’hypothèse ici proposée est qu’un certain nombre d’entre nous luttent contre un excès global, le capitalisme, et contre les excès notamment idéologiques propres à la modernité, et ce, d’une part en tentant de vivre ensemble selon les droits, les principes et les codes implicites et explicites que, depuis les révolutions anglaise, américaine et française la société moderne s’est donnée, d’autre part, en grignotant, affaiblissant et mettant en cause le capitalisme comme excès global.

 

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(a) Son dernier livre vient de paraître. L’accès au social. Légitimation V, L’Harmattan, 2012, 360 pages.

(b)  Cet article inédit a fait l’objet d’une communication, beaucoup plus courte, au Congrès de Sociologie de l’Association Française des Sociologues (AFS) à Grenoble en Juin dernier (2011).

 

 

 

La légitimation sociale et politique

 

Société moderne et capitalisme

 

Louis Moreau de Bellaing

 

 

 

 

Les sociétés du Maghreb, du Moyen et du Proche-Orient sont significatives aujourd’hui d’une reconnaissance de la société moderne dans ses dimensions sociale, économique et politique (au sens du politique et de la politique). Cette reconnaissance est sociale parce que la société moderne assortie de la démocratie recherche en principe plus d’égalité et de justice dans les rapports sociaux ; elle est économique dans la mesure où cette société intègre depuis longtemps le marché mondial, l’entreprise, les flux monétaires et le salariat ; elle est politique au sens du politique parce qu’elle s’appuie non plus seulement sur une ou des divinités, mais aussi sur des principes et des droits humains qui nous sont communs et sur des manières d’être, de penser, de dire et de faire selon ces principes communs ; elle est politique enfin (au sens de la politique) parce que des populations veulent, désirent se donner la démocratie représentative assortie nécessairement d’une dose de démocratie directe suffisante, démocratie à mettre en scène, en sens et en oeuvre, et que ces populations lui donnent pour tâche d’expliciter par écrit les principes, les droits et le droit, et, en s’inspirant d’eux, de créer et d’appliquer les lois.

Après des millénaires de soumission, d’exploitation, d’aliénation et d’oppression, des populations du Maghreb, du Moyen et du Proche-Orient n’accèdent pas seulement à l’idée de liberté individuelle et de liberté politique, elles veulent, désirent, au moins pour un petit nombre assez largement soutenu par le grand nombre, une autre société qui néanmoins n’efface pas leurs traditions (notamment religieuses), mais les articule à des droits et contribue à créer la démocratie.

Nous sommes donc en face, nous Occidentaux, d’une nouvelle légitimation sociale et politique à la recherche de sa propre légitimité et qui fait apparaître, dans le type de société moderne, une variante de ce même type.

Les populations en révolte veulent l’entreprise, le marché, les flux de monnaie et le salariat (qui sont déjà là), une égalité sociale contrôlée (avec des hiérarchies non fixistes, non fétichisées), des droits, les droits humains. Enfin elles veulent la démocratie qui leur convient. Elles veulent cette variante du type de société moderne qu’elles recherchent.

Affirmer aussi crûment de telles propositions, n’est-ce pas être présomptueux ? Si l’on veut bien se situer dans la perspective de la légitimation sociale et politique d’une variante de la société moderne, l’expérience actuelle du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient prend tout son sens et nous renvoie plus largement à la question de la légitimation sociale et politique dans le monde actuel. Dire qu’elle varie avec les types de société ne suffit pas à la définir. Car, si elle est un fait social et politique parmi d’autres, comme le sont, par exemple, les processus d’égalisation, d’authentification, de vérification (ou de véridiction, dont parle Foucault), de licitation (le permis et le défendu évoqué par Lefort), de donation, de libération, etc., elle possède des caractéristiques qui permettent de ne pas la confondre avec chacun de ces processus, tout en sachant qu’ils la marquent et qu’elle-même les marque.

Ce que nous voudrions montrer, c’est que les populations qui adhèrent au type de société moderne justifient, légitiment, par leurs attitudes et comportements, par leurs échanges, par leurs pouvoirs, leurs volontés, leurs désirs, leurs rapports sociaux, leurs œuvres, de nouvelles manières de vivre ensemble dans cette société. Pour ce faire, leur légitimation sociale et politique passe donc, non seulement par des attitudes et comportements, mais par des passages à l’acte de donner, de recevoir et de rendre qui caractérisent, par leurs contenus culturels, la société moderne que ces populations font leur. Elles transforment ce qu’elles pensent et pratiquent dans leur ancien type de société - pour l’Europe la société d’Ancien Régime, pour l’Asie des despotismes, des systèmes de castes, des totalitarismes, des dictatures, des empires (tel le Japon), pour l’Afrique des despotismes, des colonisations et des dictatures civiles ou militaires - en ce qu’elles veulent et désirent vivre aujourd’hui.

Mais la modernité et la démocratie ne deviennent celles des populations concernées qu’avec les excès que le type de société moderne accompagné de la démocratie porte en lui : des excès de domination de différentes sortes (entre hommes et femmes, entre racisants et racisés, etc.).

Comme le montrent Monique Selim et Bernard Hours dans Anthropologie politique de la globalisation, ces excès globaux s’articulent à et renforcent un excès global, récemment globalisé, né de la société moderne, sinon avec elle, au moins contemporain, dans ses premières traces, de la mise en forme de cette société. Cet excès global c’est le capitalisme. On a pris malheureusement l’habitude, à droite et à gauche, de le relativiser. en le confondant avec le marché, l’entreprise, les flux monétaires et le salariat (qui sont des caractéristiques économiques de la société moderne) et d’appeler cette société moderne société capitaliste. Nous tentons ici, brièvement, de montrer que la légitimation sociale et politique de nos vies individuelles et collectives est 1/ pour le plus grand nombre, malgré les excès de légitimations et de pratiques idéologiques que la société moderne produit, bâtie sur une résistance à l’excès capitaliste 2/ pour un petit nombre révolté ou révolutionnaire, une lutte directe contre les formes politiques (au sens de la politique), sociales, politiques (au sens du politique) prises par le capitalisme. Nous ne parlerons pas des capitalistes et du capitalisme, ce serait trop long, mais nous rappelons que les et le connaître aussi bien en sociologie de la connaissance que dans les sciences humaines et sociales est nécessaire pour lutter contre eux et contre lui. Il ne suffit pas de les/le connaître économiquement, mais aussi socialement et politiquement (au deux sens du terme politique).

La légitimation sociale et politique de la société moderne comme résistance au capitalisme

Nous voudrions montrer à la fois ce qui est apparu comme nouveau avec la naissance de la société moderne et en quoi ce nouveau constitue une résistance au capitalisme (rappelons que nous ne raisonnons pas sur les totalitarismes qui nient la démocratie).

a/ Les corps humains

La naissance de la société moderne à la Renaissance et sa lente mise en forme (d’abord sans la démocratie qui n’apparaît en Amérique qu’à la fin du XVIII° siècle et en Europe qu’au XIX° siècle), ont changé peu à peu le statut des corps humains. Alors que, jusque là, partout, les corps humains étaient sous le regard de la ou des divinités qui étaient censées en disposer, ils s’individualisent, deviennent à la fois le corps de chaque individu et ceux d’individus assemblés, de groupes, de sociétés. Cette nouvelle conception du corps humain le détache, grâce à l’individuation, du regard divin, rend possible la recherche et la mise en oeuvre, par ces corps pensant, disant, agissant, non d’une société d’individus (comme le dit Elias), mais d’un type de société où la liberté individuelle peut apparaître en même temps que la liberté politique.

Or cette conscience progressive, mais discontinue, d’une liberté individuelle et d’une liberté politique de l’individu est d’emblée une action contre le capitalisme, c’est-à-dire contre cette idée du capitalisme que le corps doit être soumis au travail, qu’il est en quelque sorte l’instrument du travail, avant d’être un corps humain socialisé et politisé.

b/ La famille

La famille fut, au Moyen-Âge et sous l’Ancien Régime, pour nous en tenir à l’Europe, le pivot de l’ordre social et politique (au deux sens du terme politique). Le père de famille était le représentant de Dieu, la mère était aussi sa fille (non consanguine), les enfants étaient en quelque sorte toute leur vie ses sujets. La société moderne, voulue, désirée par le plus grand nombre dès le XVIII° siècle, a bouleversé cette structure familiale. Elle a surtout transformé l’autorité paternelle qui légitimait, au nom de Dieu, un pouvoir tout-puissant du père, en autorité parentale, c’est-à-dire, quoiqu’en pense notre ami le psychanalyste Emmanuel Diet, en une autorité pluraliste garantissant aux enfants la légitimation par eux et par leurs parents d’un rapport de confiance (dans les meilleurs des cas, de plus en plus affirmé par les parents au fur et à mesure que l’enfant grandit, affirmé dès la petite enfance par les enfants). Cette autorité parentale est un accroissement de protection pour les enfants, en cas de dissociation du couple, ce qui n’est pas le cas avec la seule autorité du père ou de la mère. La société moderne crée de l’égalité entre les enfants, aujourd’hui de plus en plus entre les frères (plus de supériorité du frère aîné) et entre les frères et soeurs (malgré l’excès de domination entre hommes et femmes). Enfin, la cellule familiale s’est ouverte à l’environnement social, à des pratiques culturelles diverses (techniques, etc.) et au monde. Cela dit, la place du père par rapport à la mère, indiquée par cette dernière ne doit être ni oubliée, ni dévalorisée. Mais le maternel prend aujourd’hui peu à peu un nouveau sens.

Le capitalisme tente de ramener la famille à son ancienne structure, en valorisant l’autorité du père (dissimulée derrière celle du « patron » technocrate), en pleurant sur sa prétendue déchéance, etc. Mais chaque famille peut (et c’est souvent le cas), par son existence même, faire bloc contre cette prétention régressive et se concevoir comme unité sociale de recherche d’égalité dans la société.

c/ Les techniques

Des techniques apparaissent, dans leurs réalisations (par exemple, trains, avions, autos, etc.), au premier abord comme des productions du capitalisme, leurs produits étant source d’un profit indéfini. Cela n’est pas contestable. Mais on oublie que l’adoption de ces techniques et de ces produits des techniques a été faite en Europe et ailleurs par le grand nombre ; que le train, l’avion, l’auto, les navires rapides, etc. sont devenus une nécessité pour beaucoup ; qu’ils ont changé les horizons de chacun et de tous, en permettant de connaître l’autre (individu ou groupe) à plus ou moins longue distance de soi (individu ou groupe). Au XIX° siècle, il fallait quatre jours pour descendre de Paris à Marseille en diligence ; aujourd’hui il faut trois heures en TGV.

Penser, comme le disait un jour Serge Latouche, que l’utilisation de l’avion fait, sur le marché économique, le jeu du capitalisme est évidemment exact. Mais il faut bien admettre aussi que la société moderne n’a pris son ampleur y compris dans sa forme démocratique que grâce à ces moyens de transport et de communication. Cette ampleur s’affirme aujourd’hui grâce à des techniques informatiques - comme le face book utilisé en Tunisie pendant les émeutes - faisant circuler instantanément l’information. Les moyens de transport et de communication sont une source de profit pour le capitalisme, mais aussi une possibilité de résistance contre lui.

d/ L’instruction

L’instruction obligatoire dans tous les pays a également transformé individus et groupes. Autrefois, ils n’avaient même pas, dans l’entité politique à laquelle ils appartenaient, en commun la langue. Beaucoup parlaient les langues vernaculaires de leur petite société d’origine. L’instruction obligatoire (que, quasiment dès le début de la vie, nous nous obligeons à recevoir) a créé un monde commun, au sens de Hannah Arendt. Elle a contribué à nous donner, non seulement entre individus et entre groupes dans nos sociétés et entités politiques particulières, mais avec d’autres sociétés, d’autres entités politiques, des repères communs. L’uniformisation du monde est tentée par le capitalisme globalisé et ses instrumentalisations pratiques et idéologiques. Mais la connexion entre les particularité sociales, politiques (au sens du politique) et politiques (au sens de la politique) fait résistance à cette emprise du capitalisme sur le monde.

e/ Les mœurs

Enfin, pour nous en tenir à ces exemples, les manières de penser, de dire, de faire, de s’aborder, de se comprendre, de s’aimer, de se haïr ont elles-mêmes changé par rapport à ce qu’elles étaient dans les sociétés dites traditionnelles, avant l’apparition de la société moderne. On peut souscrire en partie à la thèse d’Elias d’un adoucissement des moeurs. Certes les effets des excès de domination sont là, renforçant le capitalisme, mais il n’en reste pas moins que le travail fait par lui-même sur lui-même par le groupe et l’individu modernes ou en voie de modernisation résiste à ces effets des excès de domination et, dans le même mouvement, à l’excès capitaliste.

Nous pensons qu’en société moderne nos vie sociales et politiques (aux deux sens du terme politique) sont ce que nous voulons et désirons qu’elles soient, autant que faire se peut, dans leurs devenirs, sans désormais l’intrusion du divin dans le et la politique. Le divin n’est plus en principe que dans l’imaginaire de ceux et celles (groupes et individus) qui le veulent. Comme telles, nos vies sont le plus souvent des pôles de résistance au capitalisme uniformisateur et pervertissant. Certes les choix individuels et collectifs interviennent dans cette résistance. Mais elle peut se produire sans que des choix explicites soient faits, tout simplement par nos existences en elles-mêmes que nous inscrivons individuellement et collectivement dans la (les) société(s) où nous sommes.

Ceci nous semble avoir été quelque peu méconnu par Marx, mais bien repéré par Lefort et, aujourd’hui, par de nombreux auteurs (par exemple, Monique Selim et Bernard Hours) qui, partant de la prise en compte du capitalisme globalisé et de la domination (ce que nous appelons l’excès de domination) dessinent implicitement et reconnaissent ici ou là des vies sociales et politiques (au sens du politique) qui tentent de se mettre à l’écart, au moins en partie, du capitalisme et des excès de domination.

On peut remarquer également que, du point de vue de la politique, notamment en ce qui concerne le droit et les lois, des mesures sont prises par le Parlement, les Conseils, voire l’exécutif (de droite ou de gauche) qui ne peuvent se plier à l’excès capitaliste. Beaucoup de ces mesures ont été obtenues par des luttes associatives, syndicales ou de partis. Mais certaines s’imposent à l’excès capitaliste, le réfrènent, en mettant en cause les excès de domination qui le renforcent (loi Weil, loi sur le handicap, etc.)

Les légitimations idéologiques et les excès de domination

Notons tout d’abord que les excès de domination sont toujours liés chacun à une idéologie de référence qui peut prendre des formes diverses selon les sociétés, mais qui, en tout état de cause, joue un rôle mystificateur - reconnu comme tel depuis qu’il y a un type de société moderne et, sans doute aussi auparavant, pour certains individus et petits groupes -. Elle aboutit à faire apparaître dans la norme, dans le juste, dans le bien, dans le licite, dans l’authentique, ce qui est anormal (au sens plein du terme, hors de toute norme), injuste, mal, illicite, faux.

Ces excès et leur idéologie de référence sont transversaux par rapport à l’excès capitaliste qui, lui, s’exerce verticalement et se renforce d’eux.

Nous abordons ici quatre exemples d’excès de domination dont trois accompagnés de leur idéologie de référence qui apparemment les légitime : le rapport homme/femme, le rapport racisant/racisé, le rapport normal/anormal, le rapport misérables/pauvres/riches.

a/ Le rapport homme/femme

Il est demeuré longtemps invisible sous sa forme d’excès de domination aux yeux des hommes, mais aussi à ceux de beaucoup de femmes (quelques exceptions : Christine de Pisan à la fin du Moyen-Age, Yvonne de Gournay, la nièce de Montaigne, au XVII° siècle et d’autres). Il se caractérise, dans l’excès, par le fait que les hommes, pour des motifs divers (phallus, production des enfants par les femmes, etc.) s’attribuent sur les femmes une suprématie de fait et de droit, les reléguant non seulement dans les tâches les moins valorisantes, mais aussi dans une sorte de monde imaginaire construit à leur usage.

Nous n’insisterons pas sur les pratiques qu’a engendrées une telle idéologie, la plus répandue depuis des millénaires sur la planète, répétons-le, sous des formes diverses. La société moderne et quelques-unes (parfois quelques-uns) de celles et de ceux qui la font tentent de perforer cette idéologie, sans réellement y parvenir. A notre avis, parce qu’elle tient notamment à l’intime, à la jouissance et aux organes qui y sont associés. Elle est néanmoins globalement mise en cause aujourd’hui par le féminisme et ses différents courants.

b/ Le rapport racisant/racisé

Il semble beaucoup plus récent. L’anti-judaïsme n’était pas un racisme, mais une lutte contre un soi-disant peuple déicide. De même les Barbares étaient, pour les Grecs, des étrangers, des non-grecs, non des êtres humains physiquement inférieurs. Et on peut multiplier les exemples de xénophobie, d’allophobie (peur de l’Autre), où le racisme n’apparaît pas.

Il naît précisément du passage du divin à la Nature. La nature, au XIX° siècle, remplace le divin. Or elle va servir de référence pour marquer en général physiquement - comme l’a démontré brillamment Colette Guillaumin - des individus, des groupes d’un signe qui les catégorise, les enferme dans une catégorie déclarée inférieure par nature. Ces signes peuvent être la couleur de la peau, la longueur du nez ou des doigts, etc. . Notons que le rapport homme/femme sous sa forme machiste peut être racisé en ce sens que les femmes sont dites inférieures aux hommes, naturellement, parce qu’elles n’ont pas de pénis (signe d’une soi-disant négativité). Elsa Dorlin a montré, dans un livre récent La matrice de la race, comment l’infériorisation physique, anatomique et physiologique, des femmes sous l’Antiquité, au Moyen-Âge et sous l’Ancien Régime, notamment par les médecins, a creusé le lit du racisme, puisque les noirs esclaves, ceux des Caraïbes et des États d’Amérique, venus d’Afrique, ont été analogisés aux femmes, féminisés, considérés comme faibles, etc.

Le racisme se poursuit, en multipliant les signes catégoriels d’infériorité postulée. C’est le cas actuellement avec ce qu’on peut appeler la peur de l’islamisme en tant que représentation sociale et non religieuse.

c/ Le rapport normal/anormal

Comme celui entre homme et femme, ce dernier, dans une moindre mesure néanmoins, a été marqué par un excès de domination qui a consisté longtemps à considérer que des individus ayant une déficience physique ou mentale quelconque étaient à part, porteurs de maléfices ou de bénéfices, mais, en tout état de cause, à part. Là encore cet excès de domination a changé avec la société moderne et sa conception du handicap. Mais, au lieu de considérer les personnes en situation de handicap comme relevant d’une autre norme que la leur (Cf. Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, ou Stiker, Handicap et société), les valides les ont considérés comme définis par leur handicap physique ou mental. D’où une sorte d’impuissance à les faire entrer réellement dans le monde commun, dans la vie sociale et politique où elles sont de fait et de droit, quel que soit leur état physique ou mental, puisqu’elles sont citoyennes appartenant à une société politique (au sens de la politique) et fils, filles, héritiers (ères), etc., donc individu(e)s sociaux.

Ces trois excès de domination ont comme caractéristique commune d’être accompagnés et légitimés par des idéologies (au sens marxiste du terme, c’est-à-dire portant chacune en elles une mystification). Le quatrième excès est aussi un excès de domination dans les rapports sociaux. Mais il est marqué par l’excès capitaliste et par les idéologies (dont les précédentes) qui, sans nécessairement accompagner cet excès capitaliste, le renforcent. Il est tout particulièrement renforcé par deux idéologies peu étudiée (celle du don, au sens de don naturel,( analysée, à travers la notion d’aptitude, par Noëlle Bisseret), et celle du mérite.

d/ Le rapport misérable/pauvre/riche

On ne peut dire, comme on le dit parfois, que la pauvreté et la richesse ont toujours existé dans tous les types de société. Cela semble inexact pour de petites sociétés à mythes et à ancêtres avec des chefs qui ne commandent pas et redistribuent obligatoirement les biens qu’ils reçoivent. Les choses y sont investies secondairement et ce qui compte ce sont l’imaginaire, les échanges, les rapports sociaux, le prestige. Elles ne sont pas des sociétés idéales (s’il y en a jamais eu), puisqu’elles vivent sous le poids du mythe et de l’ancêtre extériorisés dans un monde autre.

Comment peut apparaître la richesse, c’est-à-dire un surplus de biens qui crée une hiérarchie entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas ou peu ? Testart nous en donne un exemple, dans Les chasseurs-cueilleurs et l’origine des inégalités, avec les sociétés à stocks au mésolithique (15 000 ans av. J.C.). Ces sociétés à stock sont apparues à l’Ouest du Canada, mais aussi sporadiquement ailleurs (par exemple, les Aïnous du Japon). Les sociétés nomades de l’Ouest américain se sont fixées - elles auraient pu continuer à nomadiser, ce fut un choix - au bord d’un fleuve que remontent chaque année, venus de la mer, des bancs de saumons. Avec le saumon, la nourriture est assurée, à condition de le conserver en le fumant, d’où l’invention du fumage, et en le stockant, d’où l’invention de la poterie. Mais, très vite, des individus, des petits groupes accumulent plus de saumons que les autres. La société se divise entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas ou peu. Pour y remédier, elle invente le potlatch, c’est-à-dire l’obligation de donner en démesure, à périodes répétés, ses biens, le vainqueur d’un jour pouvant être le vaincu du lendemain (comme au sport).

Richesse et pauvreté apparaissent principalement, dès les despotismes protohistoriques (signalés par Leroi-Gourhan notamment au Proche-Orient), dans ces types de société où un pouvoir central de contrainte parvient à s’établir. Elles furent nombreuses en Asie, il y en eut un certain nombre en Afrique, moins, semble-t-il, en Europe (Les Gaulois-Celtes n’étaient pas un despotisme, la Grèce et Rome avant l’empire étaient républicaines).

La féodalité a mis la richesse du côté des hommes d’armes à qui elle a été donnée par les paysans avec leurs terres, en échange de la protection (comme le montre Marc Bloch dans La Société féodale). Ces hommes d’armes, grâce à l’Église, qui, pour éviter les excès, sacralisa le lien féodal entre eux et leur lien patrimonial avec les tenanciers et les serfs, sont devenus seigneurs.

C’est sous l’Ancien Régime à ses débuts qu’apparaît l’or américain en Europe (auparavant, il venait du Soudan, mais en moindre quantité). Cet or s’accumule et rend possible un commerce beaucoup plus étendu qui devient un marché (au sens du marché moderne), avec des quantités de biens échangées sans commune mesure avec ce qui était échangé auparavant. Mais il a fallu aussi comme le montre Weber, une modification dans le religieux, notamment dans l’anglicanisme au XVI° siècle, pour que les marchands puissent légitimer leur richesse, l’acquisition même de cette richesse : l’idée que la réussite financière peut être un gage de Salut (Salut éternel s’entend). Cette conjonction de l’or accumulé, de la production marchande et du religieux modifié n’est pas à l’origine du capitalisme, comme l’a cru Weber,. Ce qui est à l l’origine du capitalisme ce sont les excès des marchands : les enclosures, l’interdiction, comme le rappelle A. Smith, faite aux ouvriers de s’exporter, l’exploitation par les marchands de ceux que Smith appelle les «producteurs», les salaires de subsistance, etc. Que ces excès se soient mis en système grâce à des marchands et des lords capitalistes, c’est-à-dire pratiquant délibérément, à l’encontre la religion, l’excès capitaliste (notamment de profit), c’est ce qui s’est produit en Grande-Bretagne, puis, à l’encontre des principes et des droits dans la société moderne, , au début du XIX° siècle, en France, comme l’ont montré Marx et Engels, enfin en Espagne, en Allemagne, en Italie et, à la fin du siècle, en Russie. Mais, à notre avis, Marx, Engels, Lénine, Weber n’ont pas vu qu’il s’agissait d’un excès tendant à se globaliser dans la société moderne. Ils ont confondu de bonne foi, comme beaucoup d’autres aujourd’hui, société moderne et capitalisme.

C’est d’abord le type de société moderne comportant l’économique, c’est-à-dire principalement le marché, l’entreprise, les flux monétaires et le salariat qui s’est introduit. L’excès capitaliste - sous ses formes, d’aliénation, d’exploitation et d’oppression - est venu se greffer, à l’encontre du religieux modifié, puis à l’encontre des principes universalisables des Déclarations, sur la société moderne en train de s’accomplir.

La pauvreté a contribué à désocialiser des populations en les réduisant au minimum, à la fois parce que les capitalistes voulaient, au dépens de ces populations, produire un excès de profit (la plus-value), mais aussi parce qu’ils voulaient maintenir les ouvriers(ères) et le sous-prolétariat dans la pauvreté et la misère, pour les tenir, les empêcher de bouger (comme l’a montré H. Denis dans Histoire des idées économiques et dans un article d’un numéro la Revue du MAUSS consacré au capitalisme, comme l’a montré également Louis Chevalier dans Classes laborieuses, classes dangereuses).

Apparemment, avec le capitalisme globalisé et mondialisé, ils ont réussi. En fait, nous l’avons montré dans un premier temps, une bonne partie de la vie sociale, culturelle, idéelle, économique, politique (aux deux sens du terme politique) reste à l’écart du système. Les Tunisiens, moins pauvres moins misérables, depuis Bourguiba, que d’autres pays du Maghreb - par exemple, Chebika, décrite par Duvignaud, était, en 1965, un village de pauvres et de misérables, elle est devenue une petite ville moderne - ont vaincu leur dictateur capitaliste. Parviendront-ils à une démocratie vivable (même avec le capitalisme mondial) ? On ne sait.

Il faudrait montrer comment les excès de domination idéologiques - qui ont leur propre spécificité - renforcent néanmoins le capitalisme. Celui-ci trouve son compte dans la relégation de toute une population de femmes dans les tâches moins valorisées et moins payées. Les racisés sont souvent des populations que les capitalistes maintiennent facilement, à coup de philanthropie, dans la pauvreté et la misère. Les personnes en situation de handicap sont quasiment exclues du travail ouvrier ou de service en entreprise, les capitalistes préfèrent payer les amendes prévues par la loi, plutôt que de les embaucher. Enfin l’excès de pauvreté et de misère par rapport à l’excès de richesse est l’un des constituants du capitalisme. Il y en a d’autres, culturels, sociaux, politiques, économiques et idéologiques (par exemple l’idéologie du don et la méritocratie)

La lutte contre le politique, la politique, le social, l’économique capitalistes.

Cette lutte est aujourd’hui celle de petits groupes qui se battent non seulement contre les légitimations idéologiques et leurs pratiques, mais aussi contre la part du politique, de la politique, du social et de l’économique pervertie par le capitalisme. Lutte difficile, car les populations, pour la plupart, sont soit trop pauvres économiquement pour pouvoir réagir, soit entrent professionnellement dans les entreprises capitalistes (elles ne le sont pas toutes, les PME, Petites et Moyennes Entreprises, y échappent en partie), que ces entreprises soient productrices de biens ou de services. Dans ce deuxième cas, celui de la professionnalisation, comme l’avait déjà noté Sartre dans Critique de la raison dialectique, les populations ne peuvent manifester que prudemment leur opposition au système.

Le troisième cas est celui où elles adhèrent délibérément à l’esprit et à la pratique de l’excès capitaliste. L’une des attitudes les plus courantes , semble-t-il, est, à droite et à gauche, d’accepter le capitalisme tout en prétendant lutter contre ses excès, alors que c’est le capitalisme lui-même qui est un excès accompli.

a/ La lutte contre le politique capitaliste

Elle comporte, à notre avis, deux phases : celle contre les légitimations idéologiques et leurs pratiques, celle contre les «valeurs» capitalistes.

Si nous reprenons, à titre d’exemples, les excès de domination idéologiques qui renforcent le capitalisme, rapport homme/femme, rapport racisant/racisé, rapport normal/anormal, et, soutenu par ces idéologies, l’excès de domination social et politique qu’est le rapport misère/pauvreté/ richesse, on peut aussitôt noter que, depuis le XIX° siècle et auparavant par des individualités, le féminisme mène une lutte aussi vive que possible contre la prétendue suprématie des hommes sur les femmes et contre le patriarcalisme. Nous disons féminisme, car quelques hommes se joignent aux femmes dans cette lutte. Celle-ci s’est accentuée, ces cinquante dernières années, au point de transformer en partie, dans certains pays, les moeurs.

La lutte contre le racisme est menée par quelques groupes d’intellectuels, par des institutions (l’UNESCO) et par des associations. Celle contre les conceptions idéologiques du handicap stigmatisant, à travers leur handicap, les personnes qui ont une déficience physique ou mentale, est menée par des associations, des institutions et, parfois, par des mesures légales qui tentent de percer la croûte idéologique.

Enfin le rapport misère/pauvreté/richesse est de plus en plus mis en cause, y compris par ceux qui, indirectement, bénéficient du capitalisme (les membres du haut de la classe moyenne). Cette mise en cause se produit au vu de l’écart entre, d’une part, les salaires versés aux cadres supérieurs des grandes entreprises capitalistes, également des dividendes versés aux actionnaires (en moyenne + de 15%) et, d’autre part, les bas salaires des ouvriers et d’une bonne part de la Fonction publique. Sans compter les pauvres (sans travail) laissés pour compte ou secourus au mieux par des politiques sociales (quand elles existent, elles n’apparaissent guère aux USA) et les misérables (sans travail et sans logis), le plus souvent oubliés (sauf par des associations et des ONG plus ou moins caritatives).

La lutte contre les bas salaires, les mauvaises conditions de travail et contre l’excès de richesse se manifeste par des grèves et des revendications des populations concernées, voire par des révoltes ou des révolutions (comme les révolutions tunisienne et égyptienne). Notons que ces luttes ne cassent pas, même localement, l’excès capitaliste, mais l’atteignent néanmoins, en le grignotant, en l’affaiblissant et en attaquant les excès de domination qui le renforcent.

Notons également qu’une lutte est menée par de petits groupes (en écologie, par exemple) contre des «valeurs» plus proprement capitalistes : l’excès d’instrumentalisation (technique, philosophique, psychologique), l’excès d’investissement dans les objets, les choses, l’excès d’« ordre », de perfection organisationnelle dans les rapports sociaux, l’excès de la technique (dont l’idéologie de référence est le technocratisme mâtiné de paternalisme), l’idéologie du don et la méritocratie, l’idéologie sécuritaire et, liée à elle, celle de la gouvernance.

b/ La lutte contre le social capitaliste

C’est elle qui a su maintenir, comme nous l’avons montré dans la première partie, une légitimation sociale et politique qui s’écarte en partie de l’excès capitaliste par la résistance que constituent par elles-mêmes les vies collectives et individuelles, notamment celles de ceux qui n’entrent que professionnellement dans le capitalisme et mettent à l’écart de ce système leur vie propre, personnelle, familiale, amicale, etc. . Résistance également de celles et de ceux qui ne participent au capitalisme que par l’achat d’objets. Tout un chacun, en achetant une salade ou un paquet de pâtes alimentaires, participe au capitalisme. Mais, nous l’avons dit, l’investissement par nous des objets et des services (par exemple, de transport et de communication) ne nous rend pas pour autant asservis au système. Nous faisons notre vie sociale et politique (aux deux sens du terme politique), faute de mieux, en proximité et, plus ou moins, en dépendance avec lui.

Là encore, de petits groupes luttent directement contre le social capitaliste, c’est-à-dire contre cette part du social qui a été pervertie par le capitalisme. Ils luttent contre les échanges marchands excessifs, contre les organisations clôturées sur elles-mêmes en vue du profit, contre les institutions qui se mettent par trop au service du capitalisme : l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), l’OCDE. Cette lutte ne se fait plus, ou plus seulement, au nom des principes du marxisme, mais contre la domination sociale capitaliste (que nous appelons l’excès de domination capitaliste, ou excès capitaliste, pour la distinguer d’une domination légale et légitime, comme, par exemple, celle des parents sur leurs enfants, celle des enseignants sur les élèves, celle des cadres sur les employés, celle des contremaîtres sur les ouvriers, quand elles ne sont pas excessives ).

c/ La lutte contre l’État capitaliste

C’est la lutte contre la part de la politique pervertie par le capitalisme, cette part contribuant à rendre les droits humains inopérants, à les bafouer, à les culturaliser, pour mieux les écarter de la vie sociale et politique (au sens du politique) et annuler les effets symboliques et réels d’inspiration qu’ils peuvent avoir sur les lois et la jurisprudence. Cette lutte est mené, là encore, par des grèves et des revendications, des actions d’associations, de syndicats qui s’efforcent à contraindre l’État, qu’il soit de droite ou de gauche, à modérer ses appuis aux capitalistes, appuis visibles (bouclier fiscal, législations diverses) ou invisibles (remises d’impôt, abus de pouvoir). Cette lutte est l’une des plus évidentes, mais elle n’est pas la seule, comme nous l’avons montré précédemment. Elle n’est que l’une des formes de la ,lutte contre le capitalisme, celle qui peut l’atteindre dans son lien à la politique. L’État entrepreneur et dirigiste (qui, depuis la crise de 1929 et la réflexion de Keynes, semble nécessaire) abuse de ses pouvoirs en faveur des capitalistes, comme on peut le voir dans les dictatures et les totalitarismes actuels (les totalitarismes anciens abusaient dans le collectivisme, les totalitarismes plus récents abusent dans socialisme de marché), mais aussi dans les démocraties modernes lorsqu’elles tendent par trop à l’oligarchie.

d/ La lutte contre l’économique capitaliste

Nous ne disons pas l’économie (qui est une science sociale et humaine), mais l’économique qui désigne le temps et l’espace de l’économie. Faut-il rappeler, avec Polanyi, que cet économique est encastré dans le social, dans les rapports, les échanges, les pouvoirs, les volontés, les désirs, les œuvres sociaux et politiques ? C’est par eux que l’excès capitaliste pénètre en nous et tente de nous rendre capitalistes. Quelqu’un qui se met à longueur de journée des écouteurs aux oreilles pour entendre de la musique ou qui regarde sans cesse son portable, sa Nintendo ou sa DS, n’est pas capitaliste. Il a acheté ses écouteurs, son portable, etc. à de grandes entreprises capitalistes. Pour autant, il n’entre pas dans le système. Il est néanmoins dans l’excès d’individualisme (autre excès de domination). Mais le risque est évidemment que cet excès d’individualisme, lorsqu’il se répand par trop dans le social, contribue à renforcer l’excès capitaliste. Les familles veillent, pour des raisons diverses, à ce que cet excès d’individualisme chez les enfants et chez les adolescents soit modéré. C’est, indirectement, qu’elles le veuillent ou non, une lutte contre le capitalisme et ses « valeurs» » De même, la lutte contre l’excès de consommation, contre la malbouffe, contre l’excès de publicité contribue à rogner, affaiblir l’excès capitaliste.

Des luttes directes sont menées depuis longtemps en Grande Bretagne, en France et, aujourd’hui, un peu partout, à l’intérieur des grandes entreprises capitalistes, par les ouvriers (ères) et les employé(e)s (voire les cadres moyens, à l’intérieur des grandes administrations, dans la mesure où elles sont perverties par l’esprit et la pratique du capitalisme), pour une augmentation des salaires, une meilleure redistribution des profits, une amélioration constante des conditions de travail. Ces luttes dures, difficiles, coûteuses pour ceux et celles qui les mènent ont abouti à des acquis irréversibles : diminution du temps de travail, retraites, législation du travail protectrice, garanties sociales, etc. Elles se poursuivent, mais non, répétons-le, pour améliorer l’excès capitaliste et une prétendue société capitaliste, mais pour rendre la société moderne meilleure à vivre au niveau des corps, des objets, des choses, des pensées, du temps, de l’espace, des échanges, des rapports sociaux ; également au niveau de la mémoire qui est le passé au présent et ouvert à l’avenir. Pour notre part, nous pensons que, même si une forme du capitalisme, celle plus spécifiquement économique, serait, selon Paul Jorion, à l’agonie (le contenu du livre est plus prudent que son titre), il n’y a pas actuellement et réellement d’alternative à l’excès capitaliste. Comme le dit Lefort, il hante la démocratie et, probablement, ajouterons-nous, la société moderne. tout en s’opposant à elles. Le drame est peut-être qu’il ne peut disparaître qu’avec elles, puisqu’il est leur excès. Mais par quoi les remplacer ? Par quoi souhaitons-nous, souhaitez-vous les remplacer ? C’est, en notre temps, ce que nul ne sait. Car l’indétermination leur est inhérente. Elle les constitue, nous les fait vivre. Ce sont des processus sociaux et politiques qui, peu à peu, produiront, on peut l’espérer, des transformations souhaitées, possibles, voulues, désirées.

 

La légitimation sociale et politique, tout comme d’autres processus globaux, travaille la modernité, aussi bien dans la norme que dans l’excès. Les récentes révoltes et révolutions (encore en cours) au Maghreb, au Proche et au Moyen-Orient nous montrent que, dans la norme, cette légitimation s’attache aux droits et aux principes des droits humains. Elle met en évidence, comme le montre Bernard Hours, du point de vue de la norme, l’absence de statut et de dignité reconnus aux pauvres et aux misérables, trop nombreux en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud. Elle met aussi en évidence la surpuissance (malgré le petit nombre de ses membres) d’une classe sociale bourgeoise, capitaliste, internationale, mondialisée dont les individus et les groupes, s’ils se concurrencent férocement entre eux, veillent à ne pas casser le système (qu’il soit capitaliste ou socialiste de marché).

Face à eux, à elle, un petit marchand ambulant (Mohamed Bouazizi), diplômé, mais qui vend ses légumes dans un chariot pour vivre, se voit privé par la police de son gagne-pain, humilié, peut-être giflé. Il s’immole. L’étincelle allume l’incendie. Le dictateur capitaliste est renversé. Dans le pays voisin, où il y eut sans doute des immolations de même type, de petits groupes prennent les armes, s’attaquent eux aussi à leur dictateur capitaliste. En Syrie, des enfants arrêtés par la police et à qui on a arraché les ongles et les dents ou qu’on a torturé et tué (Hamza el Khatibi) deviennent la flamme qui allume la révolte. Plagiant un député français qui, sous le Second Empire, disait au Tzar : « Vive la Pologne, Monsieur », disons aux capitalistes (pas trop prompts à soutenir les pays insurgés) : Vivent le Maghreb, le Proche et le Moyen-Orient en révolution, Messieurs.

 

 

Pour citer cet article

Louis Moreau de Bellaing, « La légitimation sociale et politique. Société moderne et capitalisme », La_Revue, n° 6, www.lrdb.fr, avril 2012.


Date de création : 01/04/2012 10:06
Dernière modification : 01/04/2012 10:06
Catégorie : Sociologie
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