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Littérature - V. SEGALEN, A. Sabatier

La_Revue

 

n° 6, 2011-2012

 

 

« Vues d’ailleurs »

 

_____________________________

 

 

« Victor Segalen, un poète au pays du réel. Présentation et extraits », Arnaud Sabatier

 

 

     L’article que l’on va lire n’est pas une nouvelle thèse sur Segalen, il s’est inspiré très largement des biographies disponibles (1) afin de présenter la vie et l’œuvre du médecin brestois. Il s’agissait d’abord de faire entendre la voix de l’auteur, on y trouvera donc de nombreuses citations et quelques extraits longs (2). Il développe des éléments exposés lors d’une conférence (3).

     Philosophe, Arnaud Sabatier est l’initiateur de ces conférences-lectures organisées en partenariat avec le Théâtre du Grand Marché (4).

________________

(1) Principalement, Henri Bouillier, Victor Segalen, Éditions du Mercure de France, (1961) 1985 (ici noté HB) et Gilles Manceron, Segalen, Éditions Jean-Claude Lattès, 1991.

(2) À part la correspondance, les paginations renvoient aux remarquables deux volumes édités par Henri Bouillier aux éditions Robert Laffont, dans la collection Bouquins, sous le titre Œuvres Complètes (ici notées OC1 et OC2).

(3) Conférence-lecture du 5 avril 2012, au Théâtre du Grand Marché de Saint-Denis de La Réunion.

(4) Notice détaillée, articles.php?lng=fr&pg=84

 

 

 

 

 

 

Victor Segalen

 

Un poète au pays du réel. Présentation et extraits

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

« L’astre est intime et l’instant perpétuel »

 

Introduction

« Je suis lâchement trahi par mon corps. Voici longtemps qu’il m’inquiète mais il m’obéissait pourtant et je l’ai traîné dans pas mal de randonnées qui en apparence n’étaient pas faites pour lui. − Depuis cinq ou six ans, c’était au prix d’une énergie spontanée mais consciente ; d’une usure sans réparation. − Mon entrain pouvait donner le change − Il n’allait pas sans une angoisse secrète. Je sais maintenant que j’avais raison. M’arrêter plus tôt eût été tomber plus tôt. […] “Tout se passe comme si” j’étais gravement atteint. Je ne me pèse plus. Je ne m’occupe plus de remèdes. Je constate simplement que la vie s’éloigne de moi »,

Lettre à Jean Lartigue, 21 avril 1919

« Entre le marteau et la cloche »

Voilà donc ce que Segalen écrit à un ami un mois avant sa mort, à 41 ans, dans la forêt de Huelgoat à quelques kilomètres de là où il est né et a grandi. On a parlé de suicide ; en effet, ce qui peut ressembler à une mise en scène le laisse penser, il est allongé au pied d’un arbre, un exemplaire de Shakespeare ouvert à Hamlet, une photo de sa femme en marque-page. Sans que l’on puisse trancher avec certitude, il est plus probable qu’il soit mort accidentellement, il porte à la jambe une blessure profonde, probablement causée par une tige de bois coupée au ras du sol, et un garrot de fortune qui n’a pas empêché la syncope. Plus certainement, il meurt d’épuisement après une vie courte et intense, pleine et riche, tout en impatience et en fougue, menant simultanément expéditions et recherches, travaillant toujours plusieurs manuscrits à la fois. Cette énergie créatrice s’est déployée dans de nombreux domaines et c’est toujours avec la même exaltation, le même esprit combatif et la même soif de nouveauté qu’il s’est enthousiasmé pour le divers et la différence.

Segalen était, officiellement, médecin de la Marine. Certes il soigna, avec compétence et dévouement, et parfois même dans des situations périlleuses et tragiques, mais c’est un peu court pour évoquer celui qui sera aussi, avec la même passion et la même exigence, archéologue, critique d’art, explorateur, photographe, ethnologue, musicologue, éditeur, sinologue, et encore, sans que l’on puisse choisir ni synthétiser, écrivain-voyageur ou poète-alpiniste et finalement, pour le dire de son propre mot, « exote », celui qui pense et expérimente le Divers.

« Je suis né pour vagabonder, voir et sentir tout ce qu’il y a à voir et à sentir au monde » écrivait-il à Charles Guibier, le 28 février 1906 (HB 180). Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit ni de tourisme, ni de rêverie ; Segalen a concilié toujours la vie la plus active, la plus aventureuse même, et la production littéraire la plus profonde et la plus inventive, dans sa forme comme dans ses thèmes. Ce corps à corps avec un réel âpre et impitoyable − que ce soit l’épidémie de peste qu’il combat en Mandchourie ou les milliers de kilomètres qu’il parcourt en Chine − est comme un droit au séjour dans l’imaginaire, un droit à l’écriture, dont il sait bien − lui qui a un moment fréquenté les salons parisiens − qu’elle risque toujours de n’être que posture et imposture. En retour, ce travail de l’esprit et de l’imagination « articule » le réel, c’est-à-dire le dit et l’écrit mais aussi le lie et le noue, au passé, à l’ailleurs, au rêve, à l’invisible peut-être, donnant ainsi à l’aventure humaine sens et profondeur.

Entre le réel et l’imaginaire, il veillera bien à ne jamais choisir.

« Dans ces centaines de rencontres quotidiennes entre l’Imaginaire et le Réel, j’ai été moins retentissant à l’un d’entre eux, qu’attentif à leur opposition. − J’avais à me prononcer entre le marteau et la cloche. J’avoue, maintenant, avoir surtout recueilli le son. », (Équipée, OC2 318)

« Je suis né pour vagabonder »

Chacun de ses voyages sera l’occasion d’une riche production. Il y aura d’abord la Polynésie, de 1902 à 1905. Il y découvre, au creux d’une nature luxuriante et sensuelle, une culture à l’agonie, victime des ravages de la « civilisation », celle des missionnaires et des gendarmes. Les Immémoriaux, sorte d’inclassable « roman ethnographique », est le récit imaginaire mais très justement documenté de ce drame fatal du peuple maori, contaminé par la syphilis et la prière, qui perd la mémoire et oublie ses mots et ses dieux. Dénonçant l’exotisme de bazar, celui qui vend du chameau et du cocotier, il réfléchira, tout au long de sa vie nomade, à une philosophie de l’altérité. Cela donnera lieu à des notes rassemblées dans un ouvrage posthume, Essai sur l’exotisme. L'exotisme y est redéfini comme une « esthétique du Divers », une aptitude à appréhender l’autre et l’ailleurs dans leur différence et leur diversité, en renonçant donc à les posséder, annexer, adapter, intégrer, assimiler…

Il y aura ensuite la Chine, à trois reprises, de 1909 à 1917. L’Empire du Milieu a le génie du signe et la Cité interdite le fascine, elle lui inspirera René Leys − qui hésite entre le journal et le roman-policier − dans lequel un narrateur nommé Segalen part vainement à la recherche de l’introuvable Fils du Ciel. Après la Révolution de 1912 qu’il condamne, Segalen s’intéressera plus à l’Empire de soi. Cette équipée au cœur du moi lui vaudra l’un de ses plus beaux livres, Stèles, composé de poèmes brefs qui se dressent telles des bornes déroutantes contre lesquelles le lecteur vient buter. Pas de directions indiquées, pas de leçons données, mais une invite à « perdre le midi quotidien ». Voyage spirituel mais non pas abstrait. Segalen se refusera toujours à « séparer, au pied du mont, le poète et l’alpiniste ». Ainsi dans Équipée, sorte de journal de voyage, il entremêle « deux mondes : celui que l’on pense et celui que l’on heurte » (OC2 266).

Il faudrait aussi évoquer, entre ces deux périodes, un voyage immobile, de 1905 à 1908, autour de Brest, période de transition, non pas de repos. Il soigne, relit ses manuscrits, se marie, a un enfant, publie Les Immémoriaux, rencontre Jules de Gaultier (dont le nietzschéisme l’inspirera profondément), Debussy (pour qui il écrira Orphée-Roi, sans que la collaboration aboutisse malheureusement), écrit sur Gustave Moreau, Rimbaud et Gauguin et se met au Chinois !

On l’aura compris, le médecin brestois, qui n’aime ni la mer ni la médecine, est d’abord et avant tout un immense écrivain. Il n’a publié de son vivant que quelques articles et trois livres : Les Immémoriaux, en 1907, qui n’aura aucun succès ; Stèles, en 1912, publié en Chine à compte d’auteur ; Peintures, en 1916, qui passera inaperçu.

Segalen meurt en 1919 laissant une œuvre importante restée longtemps méconnue. Il avait pourtant fait des débuts prometteurs, avait été introduit dans le groupe d’intellectuels avant-gardistes de la revue Le Mercure de France, fréquenté les plus grands écrivains de son époque (Huysmans, Claudel, Saint-John Perse, Farrère…). Son œuvre, qui sortira de l’oubli dans les années soixante, est peut-être venue trop tôt. Elle est devenue étonnamment actuelle aujourd’hui que l’on parle de globalisation et de choc des civilisations, de relativisme et de multiculturalisme.

Mais reprenons dans l’ordre le cours de cette vie tumultueuse.

A/ Enfance et formation

« Tout homme exceptionnel est destiné à décevoir ses parents »

Victor Joseph Ambroise Désiré Ségalen nait le 14 janvier 1878 à Brest dans un milieu petit bourgeois très catholique. Son père, Victor Segalen, un enfant illégitime d’abord abandonné puis reconnu par sa mère, est un instituteur terne et dominé ; sa mère, Marie Ambroisine Lalance, est autoritaire, bigote et opportuniste. À la parution de Stèles, en 1912, Victor abandonnera l’accent aigu de son nom et le prononcera à la bretonne -lène. Il reçoit une éducation au collège de Jésuites de Brest, sévère, traditionnelle et peu ouverte à la littérature et l’art, mis à part la musique ; sa mère, qui le surveille de près, souhaite qu’il devienne pharmacien. Il prendra adulte une certaine distance affective et s’opposera de plus en plus radicalement aux valeurs de cet héritage social, moral et religieux. Ainsi commence son « Hommage à Gauguin », et peut-être pense-t-il à lui aussi en écrivant ces mots :

« …je ne m’attarde pas à exposer ses origines ; tout homme exceptionnel étant destiné à décevoir ses parents plus qu’à les prolonger. », (OC1 349).

On lui reprochera une tendance négative à dénoncer et toujours dénigrer avec arrogance les valeurs traditionnelles… De fait, l’homme peut être orgueilleux, mais ce qui ressort indiscutablement comme un trait permanent de son caractère, c’est la haine farouche de toute forme de conformisme, et ce qu’il condamnera toujours plus fermement dans la religion de son enfance, c’est le mépris de la vie et la condamnation du plaisir et des sens.

« J’ai trop de respect passionné pour ce qui germe et lève − mais, du profond de la réalité, en dehors de tout système − pour ne pas détester le plâtras et la gangue. Voilà pourquoi la Destruction et le Désordre me réjouissaient si fort : ils n’atteindront pas ce qui est fondamentalement Création et Ordre », (lettre à Jean Fernet, 17 juillet 1915 ; HB 390).

Après un premier échec au baccalauréat, il entre en 1894 en classe de philosophie au lycée de Brest, et s’y révèle très bon élève, il découvre la littérature et la philosophie. Après un passage à la faculté de sciences de Rennes − accompagné et surveillé par sa mère −, il est admis en 1896 à l’école préparatoire de médecine de Brest. Il partage son temps libre entre musique et bicyclette.

« L’école du document humain »

Après un premier échec, Segalen intègre l’école de santé navale de Bordeaux en 1898. Étudiant sérieux, il se plie mal pourtant à la discipline militaire qui y règne. Il fait alors la connaissance de Huysmans qui le fascine. C’est la révélation d’un nouveau monde que la lecture du premier Huysmans (À Rebours, La Cathédrale, En Rade...) provoque : celui des sens et des émotions. Segalen se retrouve pour partie chez Des Esseintes, le héros d’À Rebours, esthète décadent et névrosé, animé d’une impatience à jouir pleinement de la vie et vouant une haine fière aux loisirs ordinaires et aux existences réduites à la satisfaction des besoins. La médiocrité est le vice suprême. Mais là s’arrête la similitude, car à la différence de Des Esseintes qui reste enfermé dans son cabinet et ses rêves, Segalen ne veut pas se retirer du monde, il rêve de partir, loin − il partira. Jamais il ne désespérera du réel, et toujours y cherchera la richesse excessive du Divers. À la différence du symbolisme, son œuvre sera toujours un éloge inconditionnel du visible et du sensible. Sans doute le réel doit-il être nourri par l’imagination, mais l’imagination doit s’ancrer sur un sol et s’incarner. De cette époque datent ses premières dépressions nerveuses, peut-être dues à une histoire d’amour contrecarrée par sa mère. Segalen s’intéresse aux maladies nerveuses et mentales, et découvre Nietzsche.

À l’été 1899, il fait une longue randonnée à bicyclette avec son ami Émile Mignard qui se termine dans la forêt de Huelgoat où on le retrouvera mort ; il tient un journal, A Dreuz an Armor. En 1901 le futur écrivain fait la connaissance de Jean-Pol Roux, avec qui il se lie d’amitié, et de Rémy de Gourmont qui l’introduira dans le milieu du Mercure de France. Il travaille à sa thèse, « l’observation médicale chez les écrivains naturalistes » qui sera publiée sous le titre Les Cliniciens ès lettres. Il y montre assez confusément les liens entre les états psychopathologiques et certains processus de création artistique ; il a aussi cette intuition, neuve à l’époque, et admise ensuite, que la frontière entre la normal et le pathologique est plus ténue qu’on ne le dit. Pour étayer ses recherches, il rencontre nombre d’écrivains. Il affirme surtout son goût pour la littérature et l’écriture. Après avoir soutenu sa thèse, en 1902, il publie son premier article, qui en est un extrait, « Les synesthésies et l’école symboliste ». Il est enfin nommé médecin de 2ème classe le 1er septembre, et attend sa première affectation ; il vise la Manche, la Baltique ou la Chine, écrit-il à son père le 11 septembre (HB 67). Ce sera Tahiti.

B/ La Polynésie, 1902-1905

« La mer est peu emballante, nauséeuse et bête »

10 octobre 1902, le départ

Enfin, le départ. Segalen embarque au Havre à bord de La Touraine pour rejoindre son poste sur La Durance basée à Tahiti. Il lui faut encore patienter et supporter le voyage, car le médecin de la marine, brestois de naissance, déteste la mer. Les voyages sont des moyens nécessaires, non des fins. Il commence un journal, comme il en écrira toute sa vie, le Journal des îles.

« Jeudi 16 octobre. − Deux jours de grains, de tangage étourdissant. […] Néanmoins l’intérieur [du bateau] se déserte, le promenoir se peuple d’une file de chaises longues, où pâles, verdâtres, glauques comme la mer qui les bouleverse, des faces languissent indéfiniment. Et ce luxe voyageur, cet art de tourisme, ce mobilier de sleeping, ces livrées d’hôtel, tout vous devient insupportablement nauséeux… », Journal des îles, OC1 399

À bord, il rencontre Léon Lejeal, professeur au Collège de France, spécialiste d’archéologie américaine, qui lui suggère de faire des recherches anthropologiques et archéologiques à Tahiti.

New York

Il passe par New York, qu’il apprécie peu,

« tout est démesuré, tout est géant, raide et sans tradition. La mentalité, comme leurs bâtisses, est construite sur pilotis. Comme style dominant, un fouillis d’emprunts » Lettre à ses parents, 20 octobre 1902, (HB, 72)

Il assiste à un congrès d’ethnologues. À cette occasion, il juge sévèrement le peuple américain.

« Samedi 18 octobre 1902, New York. − Voici donc un peuple “importé”, vieux de cent ans à peine, sans passé, sans tradition, qui a brisé sa filiation ethnique, qui a supplanté, dévoré les autochtones par tous les modes possibles de destruction légale, et qui maintenant s’applique à les faire revivre, ces vieux peuples, recueille pieusement leurs restes momifiés, reconstitue lentement leur culture et leur légendaire, se crée à nouveau des ancêtres locaux, un atavisme indigène, un mémorial », Jour., OC1 402

Il visite le musée d’Histoire naturelle de New York et note ce beau texte :

« Samedi 18 octobre 1902, New York. − Oh ! l’artifice et le faux de toutes ces bâtisses européennes ou américaines dites “musées” ! Nulle œuvre d’art ne peut s’abstraire de son milieu propre sans y laisser une partie de sa valeur. Théophile Gautier a deviné et chanté des nostalgies d’obélisques, subtilement… Mais les grands sphinx de granit rose, enclos entre quatre murs, au Louvre, mais les effigies hiératiques des Ramsès, mais les colonnes femelles à tête de lionne, personne encore n’a formulé leur ennui morne, et leurs regrets des cieux égyptiaques et du grand air bleu.

Et si l’objet exposé, catalogué, étiqueté, n’est plus œuvre d’art, l’effet est plus navrant. Au Muséum de New York sommeille dans les tiroirs la collection polynésienne ; l’un d’eux est entrouvert et j’aperçois, couchée sur un amas de lances, une misérable statuette de bois sculpté. Pauvre idole attendant son déballage, idole exportée, idole souillée de regards curieux, jadis dressée peut-être en pleine lumière, centre d’hommages, ivre d’honneurs et de sang .

Et le tiroir se referme sèchement sur le dieu déchu. », Jour., OC1 403

Cette image du dieu déchu, sous la figure de la statue renversée, reviendra plusieurs fois. On peut penser que les « stèles » qu’il écrira, poèmes stables et érigés, leur répondront symboliquement, sinon comme une restauration, à tout le moins comme l’évocation d’une parole qui résiste.

San Francisco

Il continue par San Francisco, où il contracte une typhoïde aiguë qui l’emporte presque. Son Journal s’interrompt le 26 octobre avec ces mots :

« 26 octobre 1902. − Toujours en sleeping. À mesure que passent les heures, une étrange fatigue m’engourdit. Pourtant le paysage s’anime ; des glaciers tout proches, des gorges géantes, la pleine Californie défile très vite aux grandes vitres du car. Un engourdissement progressif ; un voile, un désintéressement du corps, des yeux, des oreilles… puis, en vingt heures, l’hôtel, la voiture d’ambulance, l’hôpital », Jour., OC1 405

Le Journal reprend le 25 novembre 1902. Il vient d’échapper à la mort, on lui impose deux mois de convalescence. Loin d’en être affecté, il redouble d’énergie et de désir :

« San Francisco, 25 novembre. − Pleine convalescence, lucidité jeune du penser qui réclame de la pâture, comme le corps dévore une pitance double. Sous le coup de fouet de la fièvre, tout un renouveau de désirs et de petites joies, de petites joies inconnues de la pleine santé. », Jour., OC1 405

Il lit beaucoup sur la Polynésie ; il découvre Chinatown, c’est un premier contact avec la Chine et les Chinois, ce « peuple immuable ».

La traversée

Le 11 janvier 1903, il embarque sur Le Mariposa pour Tahiti. À nouveau, le voyage lui paraît long, fastidieux et pauvre.

« Absolument inutile de se déranger, mes chers Parents. On prend une mappemonde, on parcourt d’un œil lent le grand Océan et l’on a certainement une impression plus grande de pittoresque, d’étendue, d’immensité, que lorsqu’on exécute le voyage réel. Plus ça va, et plus l’eau se ressemble. Vraiment la pleine mer est bêtasse, elle ne vaut que parce qu’elle nous conduit ailleurs. », lettre à ses parents, 19 janvier 1903 (HB, 74)

« La pleine mer [est] peu emballante, nauséeuse et bête. Ce que le large a de plus intéressant, ce sont les terres qui surgissent du cercle strict de l’horizon » écrit-il dans son Journal (OC1 419). En mer tout se ressemble, pour lui, et cette indétermination n’éveille aucunement sa sensibilité pourtant alerte, il lui faut des symboles et des œuvres, mais surtout, ce sera la thèse de son esthétique, du divers.

« La rivière coule à plein bord, mais la sève humaine est tarie »

L’arrivée

Le 23 janvier 1903, il arrive à Tahiti.

« En vue de Tahiti, 23 janvier 1903. − Ce matin, avant le jour, s’est dessinée la silhouette triomphante et parfumée de Tahiti. […] La découpée brutale de l’île attendue […] se lit, inscrite en violet sombre sur la page délavée du ciel » (Jour., OC1 413)

Les descriptions de paysage sont lyriques, les premières impressions sont à l’enchantement, odeurs, couleurs, chants, tous les sens sont sollicités. Mais dès la première semaine il est confronté à un autre paysage ; à peine passés les premiers émerveillements, il assiste à la désolation laissée par le passage d’un cyclone sur l’archipel des Tuamotu où il part en mission, « en tournée funèbre » (Jour., OC1 416).

Le déclin de la civilisation maorie

Tout aussi vite, il est frappé par le contraste entre un excès de vitalité dans la nature et son défaut chez les humains, cette opposition entre la luxuriance d’une terre et l’agonie de son peuple revient souvent sous sa plume.

« Fatu-Hiva. − De la vie, de la vie végétale… Mais les hommes se meurent ; la rivière coule à plein bord, mais la sève humaine est tarie, et cette vallée charmeuse est en réalité la voie Appia, le Chemin Funéraire de tout l’archipel, dit-il d’Omoa la “vallée savoureuse” de Fatu-Hiva, aux Marquises » (Jour., OC1 433).

Cette autre dévastation, le déclin de la culture maorie, il l’impute à la civilisation :

« la nature est restée sans doute intacte, écrit-il à ses parents le jour de son arrivée le 23 janvier, mais la civilisation a été pour cette belle race maori, infiniment néfaste » (HB, 75).

Ce discours sur l’agonie n’a rien d’idéologique, il n’est pas une fantaisie nostalgique du poète-Segalen, le médecin-Segalen constate l’état de santé alarmant des peuples indigènes et, chiffres à l’appui − des statistiques calculées à partir de rapports de gendarmerie : « 5,09 décès pour une naissance à Hanaiapa », (Jour., OC1 434) −, il s’inquiète de la disparition possible de ce peuple maori et en attribue la responsabilité à l’arrivée des colons qui ont d’abord « débarqué » des maladies inconnues, la tuberculose, la rougeole, la syphilis.

« Ici comme partout ailleurs, la race se meurt : les Mangaréviens comme les Tahitiens s’en vont peu à peu. Ils s’en vont minés par la tuberculose vers leur paradis maori, l’île sacrée de Bourotou, là où leurs ancêtres devenus impalpables et subtils, mangent les fruits subtils des arbres éternels. Cette tuberculose est évidemment d’origine européenne. Nous les avons décimés et dans peu de temps ils auront été. Pour comble, nous leur importons maintenant les fièvres éruptives qui les massacrent : c’est la Durance elle-même qui, lors du voyage qu’elle a fait aux Gambier il y a quelques mois, y a débarqué la rougeole », (Lettre à ses parents, 25 février 1903, HB, 76).

La dégénérescence n’est pas seulement physique et individuelle, elle est également culturelle et collective, les rites, les mœurs et les croyances disparaissent aussi.

« Manga-Reva, lundi 27 décembre 1903. − Tout sérum est globulicide pour les hématies des autres espèces. Ainsi toute civilisation (et la religion qui en est une forte quintessence) est meurtrière pour les autres races. Le Iesu sémite transformé par les Latins qui naviguent sur la mer intérieure fut mortel aux Atua maoris, et à leurs sectateurs. » (Jour., OC1 441)

Préparation des Immémoriaux

Très vite, un peu plus d’un mois après son arrivée, en mars 1903, il tient le sujet de son livre et son titre, Les Immémoriaux : cela racontera l’agonie de la civilisation maorie du point de vue de l’intérieur, celui d’un résistant Paofaï, qui s’accroche obstinément et vainement à sa culture et ses dieux et qui en mourra, et celui de Térii, qui compose, se renie et devient le diacre Iakoba.

Ce sentiment d’assister à un déclin le pousse à lancer avec urgence ses recherches ethnographiques et il va interroger tous ceux qui se souviennent encore des anciens rites et des anciens mythes. Il se met alors en quête d’un passé nié ou interdit par les colons mais oublié aussi ou négligé par les Polynésiens. À Tahiti il passe beaucoup de temps à sillonner l’île, notamment les marae, anciens lieux de culte, malheureusement réduits à des amas de pierres difficiles à interpréter.

« Gauguin, dernier soutien des anciens cultes »

Le 8 mai 1903, Segalen arrive aux Marquises. Paul Gauguin, qui s'y était installé en 1892, s’était intéressé avant lui à la question du devenir de la civilisation maorie et de l’influence de la colonisation ; il venait de mourir, trois mois plus tôt. Il marquera profondément et durablement Segalen, et lui inspirera principalement trois textes sur douze ans : « Gauguin dans son dernier décor », écrit et publié en 1904 ; puis « Le Maître-du-jouir », écrit principalement en 1907, qui devait être la suite des Immémoriaux mais restera inachevé ; « Hommage à Gauguin », écrit en 1916, qui servira de préface aux Lettres à Daniel de Monfreid de Paul Gauguin, publié 1919.

« Gauguin dans son dernier décor » est écrit à 26 ans, en janvier 1904 et publié en juin 1904 dans Le Mercure de France. C’est l’un de ses premiers textes littéraires (si l’on excepte son journal écrit à 21 ans, A Dreuz an Armor ; un extrait de sa thèse de médecine, « Les synesthésies et l’école symboliste », paru dans Le Mercure de France en juin 1902 ; l’article « Vers les sinistrés », publié dans la revue Armée et Marine en janvier 1903). Ce qui signifie que la vie littéraire de Segalen ne durera que quinze ans, de 1904 à 1919.

Dans cet article, il y parle de Gauguin, des Marquisiens et des Marquises. Les Marquisiens confirment ses analyses pessimistes, ceux qui n’ont pas été décimés par la variole, la syphilis, la phtisie ou l’opium, généreusement importés par les « civilisateurs », « marchent gaîment et insouciamment vers leur fin de race » (Jour., OC1 424).

« Ce décor, il fut somptueux et funéraire, ainsi qu’il convenait à une telle agonie ; il fut splendide et triste, paradoxal un peu, et entoura de tonalités justes le dernier acte lointain d’une vie vagabonde qui s’en éclaire et s’en commente. Mais par reflets, la personnalité forte de Gauguin illumine à son tour le cadre choisi, le séjour ultimement élu, le remplit, l’anime, le déborde ; si bien qu’on peut comprendre dans une même vision d’œuvre scientifique : lui, premier rôle ; ses comparses indigènes ; le milieu décoratif. […]

Et voici, enfin, la mise en scène : “De nos jours, en l’île d’Hiva-Oa, au district d’Atuana”. Toile de fond panoramique : la grande tombée verticale sur une vallée savoureuse de la muraille géante, striée de grêles cascades métalliques et écrêtée d’une barre horizontale de nuages stagnants, perpétuels, qui nivèle le dentelé des sommets. – Ces crêtes tourmentées dénomment les îles : Grande-Crête, Crête-sur-la-Falaise, Crête-sur-le-Rocher. Leurs parois s’incrustèrent de cadavres, que, pour les honorer, les indigènes allaient tapir, par d’invraisemblables routes, en des cachettes presque aériennes. Les portants de la scène : ce sont les contreforts qui de droite et de gauche cernent jusqu’au rivage chaque vallée, que la mer vient barrer encore d’une crête déferlante ; car ici la mer vit, et bat, et ronge. La houle entre dans la baie, roule sur la plage blonde ou brune, suivant les jets de lave éructés jadis par les cratères éteints.

Et dans ces barrières strictes, un fouillis de masses vertes, de palmes ocreuses frissonnant au vent, de colonnades arborescentes hissant vers la lumière les efflorescences pressées. De l’eau bruit partout, crève sur la montagne, détrempe le sol, serpente en rivières au lit de galets ronds. Tout vit, tout surgit, dans la tiédeur parfumée des étés à peine nuancés de sécheresse, tout : hormis la race des hommes. Car ils agonisent, ils meurent les pâles Marquisiens élancés. Sans regrets, sans plaintes ni récris, ils s’acheminent vers l’épuisement prochain. Et là encore, à quoi serviraient de pompeux diagnostics ? L’opium les a émaciés. Les terribles jus fermentés les ont corrodés d’ivresses neuves ; la phtisie creuse leurs poitrines, la syphilis les tare d’infécondité. Mais qu’est-ce que tout cela sinon les modes diverses de cet autre fléau : le contact des “civilisés”.

Dans vingt ans, ils auront cessé d’être “sauvages”. Ils auront, en même temps, à jamais cessé d’être »,

« Gauguin dans son dernier décor », OC1 287 et 291

Ce décor, « somptueux et funéraire » a été celui de Gauguin, il est celui des Marquisiens et de tous les Polynésiens selon Segalen. Leur passé s’efface et eux avec, « sans regrets » ; cela semble les laisser indifférents, leurs ancêtres, leurs rites, leurs dieux ne sont plus que de vagues souvenirs et des traces anecdotiques, voire honteuses. Ils en viennent même à ignorer leur date de naissance, ils sont des « immémoriaux ». Or, la mémoire n’est pas seulement la gardienne du passé, elle porte le présent et ouvre l’avenir, et la perdre entraîne une perte qui touche à l’essentiel. C’est ce qu’avait compris Gauguin, qui tâchait de retenir ce passé sur ses toiles ; c’est ce que comprend Segalen, qui part à la recherche de ce passé et va essayer d’écrire ce que Gauguin avait peint : une reconstitution de cette culture en voie de disparition.

« Lundi 3 août 1903. − Un tiki obèse, renversé sur le dos dans le fossé du sentier qui longe la grève qu’il limitait autrefois, s’enfonce dans la boue. Il a la figure informe et ronde, un gros ventre, des jambes écartées, amputées… », Jour., OC1 425

Segalen consulte et admire les derniers œuvres et croquis du peintre avant qu’ils soient dispersés dans une vente aux enchères. Il achète le fronton et les métopes sculptés de la « Maison du jouir », le fare du peintre, pour moins de deux cents francs, ainsi que sa palette et sa dernière toile, Village breton sous la neige, achetée sept francs, qui avait été présentée à l’envers sous le titre Chutes du Niagara, pour le plus grand plaisir d’un public insensible au génie du peintre. (Homm., OC1 371)

Gauguin, « le dernier soutien des anciens cultes » (Jour., OC1 432), aura été celui qui a compris ce qui se jouait et se défaisait ici, il aura été le rempart désespéré contre les colons en défendant les Marquisiens « contre les gendarmes, les missionnaires, et tout ce matériel de “civilisation” meurtrière ». C’est un peintre et non pas des écrivains qui va l’inspirer, il écrit à Monfreid :

« Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maori avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin » (Lettre à Monfreid, 29 novembre 1903, HB 125 ; Homm., OC1 462).

Il navigue encore beaucoup entre les îles mais semble plus intéressé par son travail de recherche et d’écriture que par ce qu’il voit. Il travaille Les Immémoriaux. Il en a déjà assez vu et note ses impressions sur la relativité de l’exotisme qui seront reprises et développées dans son Essai sur l’exotisme :

« Bora-Bora, jeudi 24 septembre 1903 − La relativité de la sensation d’exotisme est plus qu’avérée. Ce n’est qu’un recul dans l’espace, un lointain, ou bien, le lointain aboli, une surprise des premiers instants. Maintenant, voici que je vis très naturellement en des “pays enchanteurs”, que je coudoie incurieusement des mœurs qui se répètent… et que maintenant c’est le retour vers la vieille Europe, qui me semble mirage… », Jour., OC1 435

« Aux Maori des temps oubliés »

Du projet à la publication

Quand Segalen arrive à Tahiti, il n’a pas d’idée arrêtée de livre, il sait seulement qu’il veut écrire, il va aussi s’intéresser, sur les conseils de son ami le professeur Lejeal, aux coutumes, aux récits et à toutes les traces du passé. Avec curiosité, disponibilité, ouverture et sensibilité il va donc accumuler les émotions comme les observations et multiplier enquêtes et rencontres. Il arrive disponible mais déjà très documenté, les sens en alerte et l’intelligence cultivée, si bien qu’il comprend vite et conçoit rapidement un projet littéraire, un mois après son arrivée :

« J’ai cette chance, un mois après mon arrivée dans un pays, de tenir mon livre : Tahiti : arrivée 23 janvier ; 1er mars : Les Immémoriaux. Chine : 12 juin ; 1er août : Fils du ciel ou équivalent » (Lettre à Yvonne Segalen, 8 août 1909, HB 117).

Il lui faudra ensuite quatre ans pour écrire le livre, publié en septembre 1907, à compte d’auteur (ou de celui de ses parents !), au Mercure de France sous le pseudonyme de Max-Anély − les médecins de la Marine n’ayant pas le droit, à cette époque, de publier sous leur nom. Le livre passera inaperçu dans une France encore largement coloniale, très éprise de récits exotiques et pittoresques (Les Civilisés de Farrère viennent de remporter le Goncourt en 1905 et Loti publie en 1906 son roman à succès, Les Désenchantées). Or Segalen, indifférent aux cocotiers et aux chameaux, veut écrire précisément à l’opposé de ceux qu’ils appellent les « Proxénètes de la Sensation du Divers » (Ess, OC1 755),

Un roman ethnographique

Le livre ne correspond à aucun genre classique, on pourrait parler de « roman ethnographique », mais Segalen n’aime pas l’idée de roman, l’intrigue est d’ailleurs faible ; ou d’« essai dramatique »… Mi anthropologue, mi poète, il tâche de ne sacrifier ni la rigueur documentaire ni la richesse des images, ni l’exactitude des références ni la finesse de l’écriture. Là déjà, apparaît l’indémêlable enchevêtrement du réel et de l’imaginaire : son inspiration romanesque se nourrit de fouilles archéologiques, de la rencontre avérée avec une vieille Marquisienne, la cheffesse Vahekeu, qui lui rapporte les mythes et l’histoire de son peuple (cf. Jour., OC1 431) et retrace devant lui la généalogie des rois sur plus de mille cinq cents ans mais aussi de l’interprétation libre des croquis de Gauguin qui peignait lui-même très librement...

L’ouvrage relève bien de l’ethnologie, il sera d’ailleurs réédité en 1956 dans la collection Terre Humaine dirigée par Jean Malaurie à côté des œuvres de prestigieux anthropologues, Balandier, Lévi-Strauss, Margaret Mead… On y lit des détails sur la fabrication des pirogues, des techniques de navigation, l’évocation de pratiques rituelles, de croyances… Mais il appartient aussi à la littérature, à la poésie même pour cette idée qui traverse le livre, qu’un peuple meurt lorsqu’il oublie ses mots.

La civilisation et l’oubli

Il est sous-titré « Aux Maoris des temps oubliés ». Il est donc question d’oubli, de la disparition d’une langue et d’une culture, et des ravages de la colonisation et de l’uniformisation. Le propos intéresse peu à l’époque. Segalen essaie de restituer ce passé effacé et oublié, mais en donnant la parole à ceux que l’on représentait et à la place de qui l’on parlait. Le point de vue n’est pas celui des voyageurs ou des colons, on ne décrit pas les impressions que ces terres nouvelles et leurs habitants provoquent chez eux, le point de vue est celui des Maoris et l’on s’intéresse aux impressions et chocs provoqués sur eux par l’arrivée des étrangers, marins ou missionnaires. Aussi bien, ce qui est exotique, ce sont les arrivants et leurs mœurs, « les maigres hommes blêmes », « au nouveau-parler ».

Ce qui est condamné, ce n’est pas tant la religion ou la culture occidentales dans leur contenu − même si Segalen sera de plus en plus critique − mais la façon de les imposer à d’autres peuples. L’argument n’est pas d’abord éthique ou politique mais relève de l’« esthétique » (au sens de théorie de la sensation et du rapport au monde et aux autres) qui est sa philosophie première et dont l’argument peut se résumer ainsi : préservons le Divers, il en va du devenir de l’humanité.

Le récit

Le récit évoque, pour commencer, la nuit du 4 au 5 mars 1797, l’arrivée du navire des missionnaires anglais, le Duff, et raconte la lente agonie du peuple maori, victime de maladies importées mais aussi de la morale et des mœurs imposées et qui lentement tueront leur gaieté native. Mais les responsabilités sont ensuite partagées. Une lente décadence avait déjà commencé chez ce peuple qui, par insouciance, perdait la mémoire des rites et des mots anciens. Peuple d’« immémoriaux », c’est-à-dire d’hommes oublieux de ce qui les a vu naître, oublieux du parler ancien, de ces mots qui font plus que dire les choses ou les rappeler, qui les portent et les animent. Il y eut des résistances, celle d’un vieil Haere-Po qui lutte contre les hommes au nouveau parler qui pour s’en défendre protège d’abord la mémoire et les mots anciens et, pour ce faire, répète sans trêve, les parlers originels,

« les beaux parlers originels : où s’enferment, assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux maori. » (Imm., OC1 107)

La deuxième partie du livre, « Le parler ancien », raconte les vingt ans d’errance du dernier Maître, Paofaï, parti en compagnie de son disciple Térii, à la recherche d’une écriture qui puisse fixer les Paroles et concurrencer « les petits signes noirs » des étrangers pour sauver leur culture moribonde. La troisième partie raconte leur retour, les mains vides. Ils ne reconnaissent plus l’île, défigurée sous l’influence des pasteurs. Les Tahitiens sont devenus les « immémoriaux », ils ont perdu leur culture, renié leurs ancêtres et détruit leurs dieux. Paofaï résistera jusqu’à en mourir. Térii trahira, pour obtenir la charge de « diacre de second rang dans l’église chrétienne des îles Tahiti » et le droit de porter le beau maro noir, il renonce même à son nom et se fera baptiser Iakoba.

« Cette nuit-là – comme tant d’autres nuits si nombreuses qu’on n’y pouvait songer sans une confusion – Térii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L’heure était propice à répéter sans trêve, afin de n’en pas omettre un mot, les beaux parlers originels : où s’enferment, assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux Maori. Et c’est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haèré-po à la mémoire longue, de se livrer, d’autel en autel et de sacrificateur à disciple, les histoires premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. Aussi, dès l’ombre venue, les haèré-po se hâtent à leur tâche : de chacune des terrasses divines, de chaque maraè bâti sur le cercle du rivage, s’élève dans l’obscur un murmure monotone, qui, mêlé à la voix houleuse du récif, entoure l’île d’une ceinture de prières. […]

Térii satisfaisait pleinement ses maîtres. Fier de cette distinction parmi les haèré-po − le cercle de tatu bleuâtre incrusté sur la cheville gauche −, il escomptait des ornements plus rares : la ligne ennoblissant la hanche ; puis la marque aux épaules ; le signe du flanc, le signe du bras. Et peut-être, avant sa vieillesse, parviendrait-il au degré septième et suprême : celui des Douze à la Jambe-tatouée. Alors il dépouillerait ces misères et ces fardeaux qui incombent aux manants. Il lui serait superflu de monter, à travers les taillis humides, en quête des lourds régimes de féi pour la faim : les dévots couvriraient le seuil de son faré de la nourriture des prêtres, et des femmes nombreuses, grasses et belles, rechercheraient ses embrassements comme remède à la stérilité. Alors il serait Arioï, et le frère de ces Maîtres-du-jouir, qui, promenant au travers des îles leurs troupes fêteuses, célèbrent les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.

Avant de prétendre en arriver là, le haèré-po devait, maintes fois, faire parade irréprochablement du savoir transmis. Pour aider sa mémoire adolescente, il recourait aux artifices tolérés des maîtres, et il composait avec grand soin ces faisceaux de cordelettes dont les brins, partant d’un nouet unique, s’écartent en longueurs diverses interrompues de nœuds réguliers. Les yeux clos, le Récitant les égrenait entre ses doigts. Chacun des nœuds rappelait un nom de voyageur, de chef ou de dieu, et tous ensemble ils évoquaient d’interminables générations. Cette tresse, on la nommait « Origine-du-verbe », car elle semblait faire naître les paroles. Térii comptait la négliger bientôt : remâchés sans relâche, les Dires consacrés se suivraient à la longue d’eux-mêmes, dans sa bouche, sans erreur et sans effort, comme se suivent l’un l’autre en files continues les feuillages tressés qu’on lance à la dérive, et qu’on ramène, à pleines brasses, chargés de poissons miroitants.

Or, comme il achevait avec grand soin sa tâche pour la nuit − nuit quinzième après la lune morte −, voici que tout à coup le Récitant se prit à balbutier... Il s’arrêta ; et, redoublant son attention, recommença le récit d’épreuve. On y dénombrait les séries prodigieuses d’ancêtres d’où sortaient les chefs, les Arii, divins par la race et par la stature :

« Dormait le chef Tavi du maraè Taütira, avec la femme Taürua,

puis avec la femme Tuitéraï du maraè Papara :

De ceux-là naquit Tériitahia i Marama.

Dormait Tériitahia i Marama avec la femme Tétuaü Méritini du maraè Vaïrao :

De ceux-là naquit... »

Un silence pesa, avec une petite angoisse. Aüé ! que présageait l’oubli du nom ? C’est mauvais signe lorsque les mots se refusent aux hommes que les dieux ont désignés pour être gardiens des mots ! Térii eut peur ; il s’accroupit ; et, adossé à l’enceinte en une posture familière, il songeait.

[…] Cette fois, les menaces étaient plus équivoques et nombreuses, et peuplaient, semblait-il, tous les vents environnants. Le mot perdu n’était qu’un présage entre bien d’autres présages que Térii flairait de loin, qu’il décelait, avec une prescience d’inspiré, comme un cochon sacré renifle, avant l’égorgement, la fadeur du charnier où on le traîne. Déjà les vieux malaises familiers se faisaient plus hargneux. […]

Des gens maigrissaient ainsi que des vieillards, puis, les yeux brillants, la peau visqueuse, le souffle coupé de hoquets douloureux, mouraient en haletant. D’autres voyaient leurs membres se durcir, leur peau sécher comme l’écorce d’arbre battue dont on se pare aux jours de fête, et devenir, autant que cette écorce, insensible et rude ; des taches noires et ternes les tatouaient de marques ignobles ; les doigts des mains, puis les doigts des pieds, crochus comme des griffes d’oiseaux, se disloquaient, tombaient. On les semait en marchant. Les os cassaient dans les moignons, en petits morceaux. Malgré leurs mains perdues, leurs pieds ébréchés, leurs orbites ouvertes, leurs faces dépouillées de lèvres et de nez, les misérables agitaient encore, durant de nombreuses saisons, parmi les hommes vivants, leurs charognes déjà putréfiées, et qui ne voulaient pas tout à fait mourir. Parfois, tous les habitants d’un rivage, secoués de fièvres, le corps bourgeonnant de pustules rougeâtres, les yeux sanguinolents, disparaissaient comme s’ils avaient livré bataille aux esprits-qui-vont-dans-la-nuit. Les femmes étaient stériles ou bien leurs déplorables grossesses avortaient sans profit. Des maux inconcevables succédaient aux enlacements furtifs, aux ruts les plus indifférents.

[…] Contre ces souffles, voici que les conjurations coutumières montraient une impuissance étrange. Le remède échappait au pouvoir des sorciers, au pouvoir des prêtres : au pouvoir de Oro : cela venait de dieux inconnus...

Les Immémoriaux, OC1 107 à 111

Segalen avait commencé une suite, Le Maître du jouir, inspiré de la vie de Gauguin, qui aurait raconté la renaissance du peuple maori, un siècle plus tard. Le peintre, idéalisé, est l’artisan de cette revanche du rêve sur le réel, comme il avait su façonner des sculptures de divinités, il réussit à créer ces dieux eux-mêmes et à restaurer l’âme primitive de ce peuple. Renaissance d’un peuple dont l’existence aurait été vouée à l’innocent plaisir de vivre. On y lit une haine explicite du christianisme au profit d’une acceptation exaltée des forces de vie. Ce roman en restera à l’état d’ébauche mais permet de comprendre l’idée que Segalen se faisait de la mission assignée aux artistes, ces héros devaient hisser l’humanité au-dessus d’elle-même et lui révéler l’inconnu qu’elle craint.

« La joie du moment et la fleur d’autrefois »

En Septembre 1904, Segalen embarque sur la Durance et quitte définitivement Tahiti. Mais le retour sera long et chaque escale sera l’occasion de nouvelles découvertes, comme en atteste son Journal. En octobre, lors d’une première escale décevante à Batavia (aujourd’hui Jakarta), sur l’île de Java, il se désole du théâtre inauthentique, déjà corrompu par l’influence occidentale. De novembre à fin décembre, c’est une escale forcée à Colombo, sur l’île de Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka) à cause d’une avarie de La Durance. Il entre en contact avec les moines bouddhistes, s’initie, lit, découvre le sanskrit.

Le bouddhisme lui inspire deux jugements opposés : il aime l’idée d’une religion sans dieu personnalisé mais juge très sévèrement, en bon nietzschéen, l’idée que la vie est souffrance.

« Ma conclusion bouddhique de mon séjour à Ceylan sera : que si j’étais malheureux je serais volontiers bouddhiste. Que rien, même pas la transmigration, n’est franchement inacceptable à nos cerveaux de scientistes européens ; que la psychologie bouddhique, parmi un fatras digne de nos vieilles “facultés”, a merveilleusement jeté à bas les notions d’âme et de personnalité ; qu’elle se “tient” d’un bout à l’autre ; que la formule du self-refuge est purement admirable et d’une fécondité morale sans bornes. Mais je récuse avant tout sa première “noble vérité” : la vie n’est pas souffrance. La vie est joie, le désir est joie, la sensation bonne à sentir… Et cela sera l’éternel conflit » (Jour., OC1 466).

Il projette d’écrire un drame lyrique, Siddharta, et en esquisse les premières pages qu’il soumettra à Debussy. En janvier 1905, il fait escale à Djibouti. On trouve à cette date un texte intéressant dans son Journal, sur sa façon de percevoir, entremêlant sensibilité du moment et souvenirs de lectures, mêlant donc vie et littérature, réel et imaginaire.

« 10 janvier 1905. − L’aube au désert. La grande plaine d’un brun-blond tout embuée de vapeur bleue s’éveille à travers une percée qui la domine un peu, dans le village indigène. Il y a là une petite terrasse qui agrandit le cercle horizontal, le recule vers les nuages. Voici longtemps, très longtemps que je n’avais plus de vision de plaine, et c’est une détente, un étirement du regard que de caresser de l’œil le calme sol nivelé sans ressaut, sans aspérité qui rocaillent et griffent la rétine. La route droite coupe la plaine, un peu plus claire. Sur la gauche, dans un bas-fond, des caravanes se forment. Les chameaux jaunasses, les pattes de devant liées en X, sautillent en s’aidant de coups de tête, des petites chèvres curieuses viennent vous dévisager. Puis la lumière croît ; on dirait qu’elle contourne les objets tant les ombres elles-mêmes sont mordantes pour l’œil… Il y a des reflets du sol sur de grands manteaux blancs, ou des mirages du ciel sur les façades, qui semblent crépiter, éclater en atomes de lumière.

Même jour, le soir. − Je prends, matin et soir, dans la lumière rose de l’aube, et celle plus jaune du crépuscule du soir, de véritables bains de grand air libre et lumineux ; des bains de lumière avec, comme limites, le grand horizon-cercle. […]

Au plaisir actuel, direct, à la joie du moment, à la bouffée d’air inspirée, aux tonalités qui chantent et sonnent autour de vous et vous imbibent, à tout ce moment présent vient s’ajouter l’arôme du Déjà, le bouquet du Passé, la fleur d’autrefois. De telles promenades m’évoquent d’autres sensations doublement exquises puisqu’elles sont à la fois : d’art, et passées. Ce sont les relents de tout ce que je puis accumuler en un mot : le Désert ; j’ajouterai : l’Orient. Et sitôt, des fantasmagories surgissent ; des sons grêles comme des tintements de clochettes et le heurt des os de chameaux qui ont le squelette grêle ; des poussières dorées, brunâtres, blondissantes, qui sentent brun et âcre, qui reniflent non plus l’encens truqué, pharmaceutique de Biais aîné, mais les résines à peine malaxées, toutes chargées d’autres arômes du terroir… Ce sont des carrés de toile où clament les couleurs, dans les musées,

“… rut des ocres, des ors, et rut fauve des chromes…” et aussi les apocalyptiques visions de Hello :

“… les trésors de Suze et les Énigmes de Saba… et les séculaires veillées des sphinx autour des traditions endormies…”.

C’est aussi l’ombre gigantesque de Flaubert le rude “Africain” ; celle, plus narquoise, du Paphnuce de Thaïs [d’Anatole France]….

Et je me dis que cela est réversible : si maintenant ma présente emprise du désert se colore de tous ces souvenirs, plus tard, elle viendra, de même, secouer mes lectures d’hallucinations mémoriales, de tout le poignant des choses qui furent vécues »,

Journal des îles, OC1 467-8.

Aux Marquises, il était à la recherche de Gauguin, ici, c’est Rimbaud qui l’intéresse. Il interroge les témoins du passage du poète. S’intéressant moins au poète qu’à l’« Explorateur » et au négociant, ou plutôt à cette dualité. Il écrira une étude publié en avril 1906 au Mercure de France, « Les Hors-la-loi. Le double Rimbaud ». S’interrogeant sur « les deux faces du Paradoxal » (Jour. OC1 407-8), il ne conclut pas.

Le 22 Janvier 1905, il est en Égypte. Les mosquées du Caire le laissent indifférent, « qu’est-ce que je ressens ? − Rien » répète-t-il trois fois dans son Journal (OC1 473). En revanche il se passionne pour la civilisation égyptienne et l’art pharaonique qu’il découvre au musée du Caire.

Son Journal s’achève le 2 février deux jours avant l’entrée en rade de Toulon.

« La première vision de neige… Comme c’est tout naturel ; et Bastia… la première ville française… Comme c’est tout naturel, encore, et simple.

Et demain, tout naturellement encore, nous entrons en rade de Toulon, comme de retour, à peine, d’un Saint-Mandrier prolongé… », (Jour., OC1 479)

L’homme qui rentre n’a que 27 ans, il a encore très peu écrit, mais il a beaucoup observé et noté. De tout cela émerge ce qui restera définitivement son meilleur souvenir, l’expérience tahitienne. Malgré toutes les raisons de se désoler de l’agonie d’une civilisation il parlera toujours avec enthousiasme et nostalgie de la Polynésie, il évoque même la véritable « jouissance » qu’il a eue à découvrir ces lieux et qu’il ne retrouvera plus nulle part. Tahiti devient un paradis perdu et restera comme son étalon du vrai bonheur.

« Je t’ai dit avoir été heureux sous les Tropiques. C’est violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi de joie, j’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait. Les dieux-du-jouir savent seuls combien ce réveil est annonciateur du jour et révélateur du bonheur continu que ne dose pas le jour. J’ai senti de l’allégresse couler dans mes muscles. J’ai pensé avec jouissance ; j’ai découvert Nietzsche ; je tenais mon œuvre ; j’étais libre, convalescent, frais et sensuellement assez bien entraîné. J’avais de petits départs, de petits déchirements, de grandes retrouvées fondantes. Toute l’île venait à moi comme une femme. Et j’avais précisément, de la femme, là-bas, des dons que les pays complets ne donnent plus », lettre à Manceron, 1911, Essai sur l’exotisme, 61.

C/ Brest, 1905-1908

« Le désir, vrai démon familier de tous les poètes »

De 1905 à 1908, Segalen va passer quatre ans en France, notamment à Brest où il occupe un poste peu accaparant de médecin sur la Bretagne, qui faisait office d’école des Mousses. C’est une période de transition mais non de repos. Il travaille ses livres, affine sa conception du monde, prépare ses projets, renoue des contacts (Huysmans), rencontre Daniel de Monfreid, Debussy, Pierre Louÿs, Jules de Gaultier… Il se fait historien de l’art et prononce une conférence fin 1905 : « Quelques musées par le monde », écrit pour partie en 1903, et qui traite des musées américains, mais aussi de ceux de Java, de Colombo et du Caire (publié dans la Revue européenne, avril 1931, OC1 723-733). Il termine son article sur « Le double Rimbaud », qui est moins une analyse clinique du cas Rimbaud qu’une esquisse de son esthétique, son art poétique. On y lit aussi un bel éloge du désir…

« Et le désir, plus joyeux, plus fort et superbe que tout autre penser humain, auquel pourtant nul ne dédia de statue, que nul peuple ne divinisa, ce fut le vrai démon familier de tous les poètes, de tous les actifs et les forts. Et comme il sut désirer, notre Rimbaud-poète ! », Rimb., OC1 491-2

… et une réflexion sur la « duplicité » de ce maître des désirs qui les ayant tous clamés « entreprit de les réaliser » et commença sa seconde vie de vagabond.

Il écrit beaucoup, entretient une correspondance importante mais trouve aussi le temps de rencontrer Yvonne Hébert. Malgré de sérieux doutes sur son aptitude au mariage, ou peut-être aussi la crainte que cela nuise à sa vie littéraire, et après une crise de neurasthénie sans doute liée à ces interrogations, il épouse cette fille de médecin à qui il restera fidèle et écrira parfois une fois par jour lors de ses déplacements.

En avril, il rencontre Debussy pour lui soumettre son idée de drame lyrique, Siddharta. Méfiant à l’égard de la mystique et de la métaphysique, le musicien refuse finalement :

« C’est un prodigieux rêve ! Seulement, dans sa forme actuelle, je ne connais pas de musique capable de pénétrer cet abîme ! Elle ne pourrait guère servir qu’à souligner certains gestes ou préciser certains décors. En somme, une illustration, beaucoup plus qu’une parfaite union avec le texte et l’effarante immobilité du personnage principal », lui écrit Debussy le 26 août 1907 (Segalen et Debussy, textes présentés par Annie Joly-Segalen et André Schaeffner, Éditions du Rocher, 1961, p. 66)

Il lui suggère plutôt d’écrire quelque chose autour du mythe d’Orphée. Ils y travailleront pendant plusieurs années, mais le projet n’aboutira pas non plus ; le départ de Segalen pour la Chine en 1908, la maladie de Debussy et la guerre en sont quelques causes. Le texte de Segalen, Orphée-Roi, sera publié seul en 1921.

Après la publication des Immémoriaux, en 1907, Segalen a pensé un moment au prix Goncourt et a rencontré certains membres de l’Académie. Il n’obtiendra aucune voix. La vie parisienne et intellectuelle ne le satisfait pas, toujours à la recherche du divers, il s’ennuie un peu et redoute le danger de ne plus faire que « de la littérature ». Il veut repartir ; pour favoriser l’obtention d’une affectation en Orient, il s’inscrit à l’École des Langues orientales et y étudie le chinois. « J’attends beaucoup de cet exotisme exacerbé », écrit-il à Jules de Gaultier le 20 mai 1908, (HB 180).

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre ».

Exotisme, le mot n’est pas nouveau sous sa plume. Dans une première note, datée d’octobre 1904, alors qu’il est au large de Java, sur le chemin du retour, il écrit « Écrire un livre sur l’Exotisme ». Il n’y aura pas de livre mais des notes viendront continûment enrichir un dossier. La dernière note datera d’octobre 1918, quatorze ans plus tard, quelques mois avant sa mort. Une grande partie sera écrite entre décembre 1908 et avril 1909. L’Essai sur l’exotisme, inachevé, sera publié en 1955 par Pierre Jean Jouve au Mercure de France. Anne Joly-Segalen, sa fille, publiera en 1978 un manuscrit plus complet, y incluant des extraits de lettres (qui seront publiés à part dans l’édition Robert Laffont). Le projet évoluera donc.

Mais tout de suite, il opère un détournement de sens, veut redonner à l’exotisme une portée esthétique et, plus encore, philosophique, en l’opposant à son sens ordinaire et dévoyé par une idéologie coloniale et un tourisme inculte. Il emprunte ce mot, non sans hésitation, à une littérature qu’il déteste, la littérature d’« impressions coloniales » mise à la mode par Loti et ses épigones, et l’investit d’un sens nouveau. L’exotisme est le « sentiment du divers », la perception de la différence, source de toute saveur de l’existence, mais aussi de tout sens.

Appliqué aux autres cultures, cela signifie non pas – comme chez Loti – introduire dans le décor quelques éléments ou personnages pittoresques et sauvages, mais considérer l’autre, autre lieu, autre langue, autre civilisation, dans sa différence. Ce qui signifie que l’exotisme exige d’abord, et c’est une forme d’intérêt voire de respect, la connaissance de l’autre, son histoire, sa langue, ses mœurs. Il ne s’agit pas, à l’inverse, de renier sa civilisation, et l’exotisme est le revers de l’individualisme. L’exotisme ne peut être que singulier, il a même cette fonction de résistance au conformisme.

Le propos est politique, sans doute, mais il est aussi esthétique, moral et plus profondément encore philosophique : ce qui est combattu, c’est le nivellement, ce que l’on appellerait aujourd’hui l’uniformisation, que l’on se perde en l’autre ou qu’on l’aliène. Car telle est bien la menace, l’installation dans l’homogénéité, le cauchemar de l’entropie finale qui verrait l’avènement du « Royaume du Tiède, ce moment de bouillie visqueuse sans inégalités, sans chutes, sans ressauts ».

« 11 décembre 1908. − Avant tout déblayer le terrain. Jeter par-dessus bord tout ce que contient de mésusé et de rance ce mot d’exotisme. Le dépouiller de tous ses oripeaux : le palmier et le chameau ; casque de colonial ; peaux noires et soleil jaune ; et du même coup se débarrasser de tous ceux qui les employèrent avec une faconde niaise. Il ne s’agira donc ni des Bonnetain, ni des Ajalbert, ni des programmes d’agences Cook, ni des voyageurs pressés et verbeux… Mais, par Hercule ! quel nauséabond déblaiement !

Puis, dépouiller ensuite le mot d’exotisme de son acception seulement tropicale, seulement géographique. L’exotisme n’est pas seulement donné dans l’espace, mais également en fonction du temps.

Et en arriver très vite à définir, à poser la sensation d’Exotisme : qui n’est autre que la notion du différent ; la perception du Divers ; la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même ; et le pouvoir d’exotisme, qui n’est que le pouvoir de concevoir autre.

En étant arrivé à ce Rétrécissement progressif d’une notion si vaste en apparence qu’elle semblait, au début, comprendre le Monde et les Mondes ; l’ayant dépouillée des scories innombrables, des bavures, des taches, des ferments et des moisissures qu’un si long usage − tant de bouches, tant de mains prostitueuses et touristes − lui avaient laissés ; la possédant enfin, cette notion, à l’état d’idée claire et toute vive, laissons-lui reprendre chair, et germe, cette foi pur, se développer librement joyeusement, sans entraves mais sans surcharges ; s’emparer de toutes les richesses sensorielles et intelligibles qu’elle rencontrera dans son élargissement et, se gonflant de tout, à son tour embellir et revifier [sic] tout »,

Essai, OC1 749

 

« Paris, 11 décembre 1908. − Ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une Individualité forte.

En vertu de la loi : tout sujet pensant suppose un objet, nous devons poser que la notion de Différence implique aussitôt un point de départ individuel.

Que ceux-là goûteront pleinement l’admirable sensation, qui sentiront ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont pas.

L’exotisme n’est donc pas cet état kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur, mais la réaction vive et curieuse au choc d’une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance. (Les sensations d’Exotisme et d’Individualisme sont complémentaires)

L’Exotisme n’est donc pas une adaptation; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception aigüe et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle.

Partons donc de cet aveu d’impénétrabilité. Ne nous flattons pas d’assimiler les mœurs, les races, les nations, les autres; mais au contraire éjouissons-nous de ne le pouvoir jamais ; nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le Divers »

Essai, OC1 750-1

 

« 23 décembre 1908. − Exote, celui-là qui, Voyageur-né, dans les mondes aux diversités merveilleuses, sent toute la saveur du divers. », (Essai sur l’exotisme, Lettre à Max Prat)

 

« 13 janvier 1909. − Déblaiement : le Colon, le Fonctionnaire colonial.

Ne sont rien moins que des Exotes ! le premier surgit avec le désir du commerce indigène le plus commercial. Pour lui, le Divers n’existe qu’en tant qu’il lui servira de moyen de gruger. Quant à l’autre, la notion même d’une administration centralisée, de lois bonnes à tous et qu’il doit appliquer, lui fausse d’emblée tout jugement, le rend sourd aux dysharmonies (ou harmonies du Divers). Aucun ne peut se targuer de contemplation esthétique.

Par cela même, la littérature “coloniale” n’est pas notre fait.

Or, paradoxalement, ceci naît à la lecture de “colonisateurs” enthousiastes, les Leblond. (L’Oued.)

(Ils prônent, je crois, ce qu’ils appellent la politique d’association.) »

Essai, OC1 758-9

 

« 18 octobre 1911. − Il y a une formule terrible, venue je ne sais plus d’où :“L’entropie de l’Univers tend vers un maximum”. Ceci a pesé sur ma jeunesse, mon adolescence, mon éveil. L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie. je ne sais pas si les actuels soubresauts de la pensée le démentent ou le confirment. Mais je me représente l’Entropie comme un plus terrible monstre que le Néant. Le néant est de glace et de froid. L’Entropie est tiède. Le néant est peut-être diamantin. L’Entropie est pâteuse. Une pâte tiède. »

Essai, OC1 766

 

« 6 mai 1913. − Si l’homogène prévaut dans la réalité profonde, rien n’empêche de croire à son triomphe à venir dans la réalité sensible, celle que nous touchons, palpons, étreignons et dévorons de toutes les dents et de toutes les papilles de nos sens. Alors peut venir le Royaume du Tiède ; ce moment de bouillie visqueuse sans inégalités, sans chutes, sans ressauts, figuré d’avance grossièrement par la dégradation du divers ethnographique. Si, tout heureusement, le divers se manifeste de plus en plus aigu à mesure que nous insistons, que nous pénétrons davantage dans la chose, - alors, on peut espérer. On peut croire que les différences fondamentales n’aboutiront jamais à un tissu réel sans couture et sans rapiècements ; et que la fusion croissante, la chute des barrières, les grands raccourcis d’espace, doivent d’eux-mêmes se compenser quelque part au moyen de cloisons nouvelles, de lacunes imprévues, un réseau d’un filigrane très ténu striant des champs qu’on avait cru tout d’abord d’un seul tenant. »

Essai, OC1 771-2

Citons un dernier extrait encore, écrit lors de son dernier séjour en Orient, en forme de clin d’œil… :

« 21 avril 1917, Shanghai. C’est par la Différence, et dans le Divers, que s’exalte l’existence. […] Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. », (Essai, OC1 777-5)

… petit clin d’œil parce qu’on trouve cette citation en exergue du livre Éloge de la créolité, écrit par Bernabé, Chamoiseau et Confiant (1990). Segalen, à la page des épigraphes, y est en compagnie de Césaire, Glissant et Fanon !

D/ La Chine, 1909-1913 ; 1913-1914 ; 1917

« La Chine, pays du réel réalisé depuis quatre mille ans »

Reçu à l’examen en mars 1909, Segalen obtient donc son détachement et part pour la Chine, en avril, en qualité d’élève-interprète de la marine. Il s’agissait de séjourner deux ans dans le pays avec la seule obligation de se perfectionner dans la connaissance de la culture et la pratique de la langue.

Il part pour Hong Kong en paquebot. À son arrivée, il commence un nouveau journal, Briques et Tuiles, ensemble de notes, de projets, de réflexions, « strictement littéraires », qui nourriront ses livres à venir, (publié en 1967). Le journal commence ainsi :

« Hong Kong, 25 mai 1909. − […] Et comme un beau fruit mûr dont on palpe amoureusement la forme, notre marche, lente mais certaine, contourne d’un sillage distant la globuleuse Chine dont je vais si goulûment presser le jus », Briq., OC1 846

Il rejoint ensuite Pékin par le train qu’il atteint en mai. Ce séjour sera l’occasion de mener à bien une expédition, de découvrir Pékin et de relancer son œuvre littéraire : la Chine lui inspirera directement Stèles (1912) et Peintures (1916), puis René Leys (1922), Équipée (1929) et Chine, la Grande Statuaire (1972), posthumes, et encore de nombreux articles, ébauches ou notes de travail.

De façon analogue à ce qu’il a vécu en Polynésie, il arrive en Chine alors que quelque chose disparaît : l’Empire est en fin de vie, la Révolution de 1911 n’est pas loin. C’est la fin de la dynastie mandchoue des Qing, la mort de la Chine Impériale. La République sera proclamée en 1912 par Sun Yat-Sen. Il assiste, ici encore, à ce qu’il analyse comme l’agonie d’une civilisation plurimillénaire.

Son rapport à la Chine est complexe et paradoxal, voire contradictoire, il ne retrouve pas la joie de vivre et l’innocence des Tahitiens, les « sens » ne sont pas heureux en Chine, dit-il. Ni les paysages, ni les hommes ne le ravissent : peuple le plus laid du monde, et dont il déplore le caractère infantile ou sénile, (Lettre à Manceron, HB 214) ; nombre de situations sont l’occasion de rappeler l’incomparable richesse de la Polynésie. Pourtant, il est passionnément intéressé par ce pays, son histoire, son art, sa spiritualité.

S’il est toujours inspiré par un sensible qu’il exalte, il voit dans le peuple chinois le génie de l’évocation. Le réel qui fait face frontalement ne lui suffit plus, il donne lieu à une description immédiate pauvre et fade, il a à être suggéré et magnifié, par des appels et des chants, par des signes et des stèles, qui rappellent et imaginent. La Chine a le génie du signe, elle se donne obliquement. Et de Tahiti à Pékin, on passe de l’exposition d’un dehors exubérant à l’exploration d’un dedans invisible et Segalen va s’attacher à révéler ce qu’il appelle « l’arrière-monde », le sens mystérieux de l’existence et le destin inouï de l’aventure humaine.

Il est d’ailleurs étonnant de constater la distance qui sépare la Chine de la Polynésie, l’opposition peut-être même. Tahiti est le pays de l’expression, de l’extériorité, du voyage et du mouvement, on y a peu de goût pour l’intimité et le secret ; la Chine, tout en pudeur, est centrée sur ce Dedans mystérieux qu’est la Cité Impériale, lui-même axé sur un centre invisible et peut-être absent. Il est attiré surtout par la Chine traditionnelle, son art et ses vestiges et fasciné par la figure de l’Empereur et décidera vite, un mois après son arrivée, de lui consacrer un livre, Le Fils du Ciel. Chronique des jours souverains qui restera finalement inachevé et ne sera publié qu’en 1975.

Segalen s’installe à Pékin. Il évite la compagnie des Français, à part des visites à Claudel dont il s’étonne d’apprendre qu’il n’a pas appris le chinois ; il poursuit l’étude de la langue et rencontre des familles chinoises, cherchant à sentir le divers, à l’inverse de ses compatriotes qui visent à gommer le dépaysement et fidèle à son esthétique.

« … Une certaine vision de la chine »

L’expédition

En août 1909, il entame une expédition de plusieurs milliers de kilomètres en Chine centrale en compagnie de Gilbert des Voisins, un interprète et des porteurs : à pieds, à cheval ou en jonque, il descendra le Yangzi Jiang [Yangtseu] qui lui inspire un beau texte inachevé Le Grand Fleuve. Après un passage par le Japon, il revient à Pékin et s’y installera de mars 1910 à janvier 1911, avec sa femme et son fils Yvon âgé de quatre ans, dans un quartier chinois et une maison typiquement chinoise, pas très loin du Palais Impérial.

Le Fils du Ciel

Un mois à peine après son arrivée, il entreprend l’écriture de son premier « livre chinois », Le Fils du Ciel. Il s’agit de l’Empereur Guangxu (Kouang-siu), mort en 1908 dans des circonstances douteuses la veille de la mort de l’impératrice Cixi (Tseu-hi), sa tante. « La Chine, considérée non plus par des européens, non pas par des Chinois, mais par celui-là qui la mène, cet être phénix et durable en ses personnalités diverses : le Fils du Ciel » (Lettre à Manceron). Impuissant à réformer et à s’affirmer, l’Empereur ne parvient même pas à changer le nom de son règne de « Successions glorieuses » en « Grand Recommencement ». Segalen s’inspire des faits réels, du moins ceux que l’on connaissait alors, mais il n’hésite pas à recourir à son imagination pour combler les blancs de l’histoire. On peut lire en creux dans la vie tragique de cet homme écrasé par le destin, un roman allégorique sur l’héroïsme humain qui consisterait à se délester d’une histoire pesante pour ouvrir des voies neuves.

« Je ne saurai rien de plus… je me retire… »

Les Annales secrètes de Maurice Roy

Alors qu’il accumulait les documents sur l’Empereur et travaillait sur Le Fils du ciel, il butait sur l’interdiction de pénétrer dans la Cité interdite. Une visite officielle avec la délégation française en avril 1910 le laisse sur sa faim. C’est alors qu’intervient Maurice Roy rencontré en juin1910, un Français de 19 ans qui s’exprime dans un pékinois parfait et qui devient son professeur de chinois. Répondant curieusement aux attentes et désirs pressants de Segalen, il lui apprend d'abord qu’il est l’un des rares Européens à pouvoir pénétrer régulièrement dans la Cité interdite. Les révélations de plus en plus abracadabrantes se succèdent, comme sur commande. Il est aussi un responsable important de la police secrète de la ville, mais encore l’ami proche de l’Empereur, mais aussi l’ami très intime de l’Impératrice… Au fur et à mesure les révélations deviennent de plus en plus extraordinaires, Segalen les note dans un journal, Annales secrètes d’après Maurice Roy.

Maurice Roy, va directement inspirer le personnage de René Leys, du roman éponyme. Il a donc bien existé et Segalen le reverra en mars 1917, déçu de retrouver un employé de banque, engraissé, ne parlant que de sa future augmentation, il est « insipide, gentil, fini », écrit-il à sa femme (mars 1917, HB 448). De façon moins romanesque que René Leys, Maurice Roy mourra en 1941 dans un accident d’ascenseur à Shanghai !

De Maurice Roy à René Leys

À partir de ce journal tenu de juin 1910 à novembre 1911, Segalen écrira un roman, René Leys, entre novembre 1913 et janvier 1914 (publié en 1922).

Là encore il veut renouveler le genre littéraire du roman colonial et du roman plus généralement. Il avait commencé à noter quelques réflexions sur la question : « sur une forme nouvelle du roman, ou un nouveau contenu de l’essai ». Il ne veut ni intrigue ou « sujet, ni héros, ni surtout « le Personnage haïssable de tout roman : l’Auteur. Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses, et les étale avec impudeur. » (OC2 590).

Le livre est pour le moins surprenant et inclassable, entre le faux roman, l’autofiction, le journal, le polar… il a la forme d’un journal tenu par un narrateur qui s’appelle Victor Segalen (et ressemble à l’auteur) et qui parle d’un roman sur l’Empereur qu’il n’écrira sans doute pas. Maurice Roy y est devenu Belge et s’appelle René Leys. Il parle donc de la Cité interdite, du Palais, de tout ce monde très savamment et le lecteur comme le narrateur se demandent s’il est bien documenté, plein d’imagination ou gravement mythomane. Le narrateur, doute et se méfie un peu, mais ne le prend jamais en flagrant délit de mensonge ; il préfère finalement croire à cela tout en pensant à son roman qu’il n’écrira pas.

Le livre commence ainsi :

« Pei-king, 28 février 1911. − Je ne saurai donc rien de plus. Je n’insiste pas ; je me retire... respectueusement d’ailleurs et à reculons, puisque le Protocole le veut ainsi, et qu’il s’agit du Palais Impérial, d’une audience qui ne fut pas donnée, et ne sera jamais accordée...

C’est par cet aveu, − ridicule ou diplomatique, selon l’accent qu’on lui prête, − que je dois clore, avant de l’avoir mené bien loin, ce cahier dont j’espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d’un livre : “Le livre qui ne fut pas” !)

J’avais cru le tenir d’avance, plus “fini”, plus vendable que n’importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu’un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l’emprise de toute la magie enclose dans ces murs..., où je n’entrerai pas. »,

René Leys, OC2 457

Le livre s’achève sur la mort de René Leys empoisonné et le doute volontairement entretenu du narrateur qui préfère ne pas savoir :

« Il ne s’est jamais démenti. L’interrogatoire incisif dans la claire nuit froide ne pouvait conduire à rien. Je demandais : oui ou non, as-tu… Mais j’aurais été cent fois déçu s’il avait renié ses actes, même inventés ; mais je tremblais plus que lui à sentir vaciller le bel échafaudage… Mais j’entendais venir sa réponse il m’aurait plus durement trompé en me détrompant sans pitié. Il est resté fidèle à ses paroles et peut-être à mes suggestions… » (OC2 571)

La Révolution

Ses deux années de formation devaient s’achever en juin 1911, mais une nouvelle mission vient l’interrompre en janvier. Il est envoyé en Mandchourie où une épidémie de peste foudroyante vient d’éclater. En mai, il s’installe à Tien-tsin pour occuper un poste de professeur à l’Imperial Medical College.

Les premiers troubles révolutionnaires éclatent. Aveuglé par un passé en partie fantasmé, il prend parti pour l’Empire, et rêve à un Gauguin oriental qui serait comme le dernier rempart de la civilisation chinoise ; il voit dans les révolutionnaires des « immémoriaux » qui importent des slogans et une idéologie européens. Toujours soucieux de préserver l’originarité des choses et des êtres, il s’oppose farouchement à tout ce qui sert un nivellement, une uniformisation.

« C’est vraiment la mort de l’ancienne Chine, et même pas une mort à fracas. La république ou ce qui voudra y ressembler sera pire que le syndicat des ouvriers des arsenaux de Brest pour la vulgarité de ses programmes, sa naïveté et sa bêtise professionnelle. J’en serai quitte pour ne plus regarder qu’en arrière » écrit-il à ses parents le 21 décembre 1911 (HB, 243).

On lui reprochera même d’avoir ignoré la Chine vivante. Ce qui peut passer pour un conservatisme politique inconséquent doit être repensé dans la perspective de son esthétique philosophique. Le passé, fut-il impérial, n’est pas bon ou riche ou vrai, il est différent, et l’oublier ou le contester risque toujours de signifier aussi l’effacer, et, ce faisant, réduire le Divers. C’est ce que montre cette lettre écrite à ses beaux-parents au même moment :

« Le mythe impérial était trop admirable pour qu’on le laissât perdre. Je hais les rebelles pour leurs attitudes apprises, leur humanitarisme, leurs lavures de vaisselles protestantes ; et surtout parce qu’ils contribuent à diminuer la différence entre la Chine et nous ; or, vous savez que l’exotisme seul m’inquiète », lettre aux Hébert, 14 décembre 1911.

Se désolant de voir l’Empire disparaître, il s’intéressera alors moins à l’Empire de Chine qu’à une Chine intérieure, celle de l’homme devenu « Régent du trône de son cœur » (OC2 40). Dans tout le livre « le transfert de l’Empire de Chine à l’Empire du soi-même est constant » (Lettre à Henri Manceron, 23 septembre 1911, HB 267) . Mais cette équipée au cœur du moi ne le conduit pas à l’intime, parce que c’est un moi qui sent et perçoit, c’est un moi qui observe et cherche, c’est un moi qui imagine et finalement se livre au monde beaucoup plus qu’il ne s’en prive, le moi d’un « exote ». Et cela lui vaudra son deuxième « livre chinois », l’un de ses plus beaux textes, Stèles.

« Seules immobiles contre le défilé »

L’année 1912 est marquée par la naissance de sa fille, Annie (qui va beaucoup œuvrer pour tirer l’œuvre de son père de l’oubli en éditant plusieurs manuscrits) le 6 aout et la publication de Stèles, dix jours plus tard, sur les presses de Pei-T’ang, à Pékin. Segalen a veillé personnellement à cette édition bibliophilique « à la chinoise » : une longue feuille de papier de Corée qui se déplie en accordéon sous deux couvertures de bois de camphrier mâle ou de soie, portant un cachet de cinabre, un format haut qui reprend les proportions de la stèle nestorienne du Si-ngan-fou. Le livre est tiré à 81 exemplaires, « chiffre qui correspond au nombre sacré (9x9) des dalles de la troisième terrasse du Temple du Ciel à Pékin » ; aucun ne fut « commis à la vente », tous furent envoyés par la poste à ses amis.

Le premier contresens à éviter, qui a souvent été commis, est de croire que ce sont des traductions ou des adaptations de textes chinois. Évidemment la Chine l’intéresse, mais c’est surtout une forme littéraire qu’elle lui inspire, car « [il] cherche délibérément en Chine non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines » écrit-il à Jules de Gaultier (26 janvier 1913). La stèle est un « moule chinois », ajoute-t-il, dans lequel il a versé ce qu’il avait à dire.

Cette première édition contient 48 stèles, ou poèmes brefs qui se dressent, telles des bornes déroutantes contre lesquelles le lecteur vient buter. « Mémoire solide, dur moment pétrifié, gardienne haute » (OC2 119), la stèle suspend pour un temps nos certitudes et stabilise ces instants multiples dont sont faites nos vies dispersées et fuyantes. Segalen cherche l’équivalent poétique de la stèle funéraire qui immortalisait un événement glorieux ou un héros. Le poème doit être sobre et bref, cerné par un cadre, articulé à une opposition entre deux termes et tendu vers un « trait expressif » qui provoque, comme la stèle surprend et fait front.

Pas de directions ni directives, pas de leçons, pas de clés, mais une invitation à « perdre le midi quotidien » (OC2 106). Non sans paradoxe, ces monuments, soustraits à l’aléa comme à l’usure, ne visent pas à conduire « au marais des joies immortelles, mais aux remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité ». Ce nouvel Empire du milieu recèle moins quelques secrets ésotériques réservés à de rares initiés qu’un vide, une absence, un silence qui appellent l’œuvre et la parole. Alors, il ne s’agit plus de décrire mais de suggérer, il ne s’agit plus de comprendre ou décoder mais de pressentir ou deviner, voire inventer, loin de tout décret et contre tout dogme, « attentif à ce qui n’a pas été dit ; soumis par ce qui n’est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore » (OC 40). Cette parole est celle du poète, et son mode est l’allégorie, « lumière empruntée, image oblique, regard dérobé, commentaire incertain » (OC 125). L’allégorie que Segalen entend étymologiquement comme l'autre-dire.

Les poèmes sont réunis selon les cinq directions traditionnelles, orient, occident, midi, nord et milieu, auxquelles est ajoutée une sixième, pleine de poésie, les stèles du « bord du chemin ».

Face au midi, ce sont les stèles d'hommage à un Souverain ou un Sage. Les stèles orientées, stèles des amants, sont tournées vers l’est « afin que l’aube enjolive leurs plus doux traits et adoucisse les méchants » (OC2 37)

« Mon amante a les vertus de l’eau »

Mon amante a les vertus de l’eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, – malgré moi – du feu passe dans mon regard, elle sait comment on l’attise en frémissant : eau jetée sur les charbons rouges.

o

Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse, elle me fuit ; – et j’ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l’étanche avec ivresse, je l’étreins, je la porte à mes lèvres :

Et j’avale une poignée de boue.

Stèles, OC2 77

Face au Nord, "pôle du noir vertueux", sont les stèles de l’amitié.Les stèles occidentées, tournées « vers l’Ouest ensanglanté, palais du rouge » (OC2 38), louent les guerriers et les héros aux vies fougueuses et dangereuses. Elles rappellent qu'il n’y a pas de vice plus condamnable que la veulerie, pas de défaut plus combattu que la médiocrité.

« Libation mongole »

C’est ici que nous l’avons pris vivant. Comme il se battait bien nous lui offrîmes du service : il préféra servir son Prince dans la mort.

Nous avons coupé ses jarrets : il agitait les bras pour témoigner son zèle. Nous avons coupé ses bras : il hurlait de dévouement pour Lui.

Nous avons fendu sa bouche d’une oreille à l’autre : il a fait signe, des yeux, qu’il restait toujours fidèle.

o

Ne crevons pas ses yeux comme au lâche ; mais tranchant sa tête avec respect, versons le koumys des braves, et cette libation :

Quand tu renaîtras, Tch’en Houo-chang fais-nous l’honneur de renaître chez nous.

Stèles, OC2 86

Les stèles du bord du chemin sont celles « qui suivront le geste indifférent de la route » (OC2 38).

« Conseils au bon voyageur »

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre bien alternées.

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu’à la foule.

Garde bien d’élire un asile. Ne crois pas à la vertu d’une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,

Mais aux remous pleins d’ivresses du grand fleuve Diversité.

Stèles, OC2 96

Les dernières sont les stèles qui désignent « le lieu par excellence, le milieu ». Elles portent « les décrets d’un autre empire et singulier » (OC2 38).

« Du poète ou de l’alpiniste, lequel portera l’autre ? »

Préparation

En octobre 1912, il quitte Pékin et va soigner le fils du président de la République, Yuan-che-kai. Il lui parle d’un projet de fonder un musée ou un institut, en vain. Il reste six mois et a du temps pour écrire. Il travaille Peintures, Le Fils du Ciel et commence ses Odes dont l’idée lui est venue au cours d’une fumerie d’opium, il écrit de nouvelles stèles et prépare une deuxième expédition archéologique.

Il revient en avril 1913 à Tien-Tsin, pour occuper son poste à l’Imperial Medical College. Il enseigne sans passion la médecine, en anglais, à des étudiants chinois. Médecin de 10h à 17h, écrivain le reste du temps, il trépigne d’impatience et pense à une nouvelle expédition. Il rentre à Paris en juillet 1913 pour la préparer. Il est chargé d’une mission archéologique officielle consacrée aux monuments funéraires de la dynastie des Han. Pendant trois mois, il va organiser cette expédition tout en travaillant à une réédition augmentée de Stèles, et écrivant René Leys. Il repart pour la Chine le 17 octobre 1913, par le Transsibérien, et arrive à Moscou le 1er novembre, au moment même de la naissance de son troisième enfant, Ronan.

L’expédition

En février 1914, Segalen entame son expédition, en compagnie de Lartigue et de Voisins. Ils prévoient de parcourir la Chine en suivant une grande diagonale du Nord-Est au Sud-Ouest. Ils poursuivent un double but, archéologique et géographique (relevé topographique des régions mal connues et hydrographique du Yangtseu). Segalen, qui est le chef et l’âme de l’équipe, découvre le 6 mars la statue la plus ancienne de la statuaire chinoise le « cheval nu piétinant un barbare Hiong-nou » sur le tombeau du général Houo K’iu-ping mort en 117 av. J.-C. Il projette d’écrire une étude sur les sculptures chinoises, ce sera Chine, La Grande Statuaire publié en 1972.

La mission n’est pas seulement archéologique ou géographique, dans son esprit, elle sera aussi littéraire et, très tôt, il a l’idée d’un livre − qui sera Équipée, publié en 1929 − et consigne des notes dans ses Feuilles de route pour le préparer.

« Mon voyage prend décidément pour moi la valeur d’une expérience sincère : confrontation, sur le terrain, de l’imaginaire et du réel : la montagne vue par le “Poète”, et la même, escaladée par celui à qui elle barre la route et qui trouvera, de l’autre côté du col, après dix heures d’étapes, à manger, à dormir, et peut-être (mais s’en préoccupe-t-il ?) le bien-être suranné d’un beau spectacle… Et le fleuve, couru sur ses eaux, et non pas sur une carte, de la source à l’embouchure… », écrit-il à Jules de Gaultier en janvier 1914.

« De la sandale et du bâton »

Dernier manuscrit achevé avant sa mort, Équipée est écrit à partir des notes prises pendant son expédition archéologique, Feuilles de route. Commencé en 1914, puis interrompu par le retour et la mobilisation, le texte est repris début 1915 à Brest et achevé en novembre 1916. Une première édition, fautive et épurée, paraît en 1929, une deuxième, intégrale et correcte en 1955.

Là encore, il renouvelle un genre dont il ne veut pas, le « journal de voyage », ces « racontars − joufflus de mots sincères ». Ici pas de dates, peu de références à des lieux, l’itinéraire est peu évoqué. Pas d’exclamation du voyageur, pas de détails pittoresques ni d’anecdotes sensationnelles. Pas d’intrigue romanesque, comme dans René Leys. Le propos est littéraire et spirituel, composé d’une suite d’essais poétiques articulés à une question qui obsède Segalen, le conflit Réel-Imaginaire. Toute sa vie et son œuvre seront travaillées par cette inconciliable opposition entre le réel et l’imaginaire, et il alternera les voyages « au pays du réel » qui rapidement appellent le désir d’écriture et les séjours dans l’écriture qui font vite naître la nostalgie du réel. Équipée expérimente cette dualité sans synthèse et pose dès les premières lignes le problème :

«  doute fervent et pénétrant qui doit remplir les moindre mots ici comme le sang les plus petits vaisseaux et jusqu’à la pulpe sous l’ongle, −  et qui s’impose ainsi : l’imaginaire déchoit-il ou se renforce quand il se confronte au réel ? (Éq, OC2 265)

Certains renoncent à un réel fruste et frustrant et préfèrent fuir dans un imaginaire faussement accueillant ; d’autres dénoncent un imaginaire grisant et paresseux au nom d’un devoir de réalité ; il tâche lui de provoquer une confrontation permanente. Le sous-titre, « Voyage au pays du réel », évoque un double voyage, intérieur et réel.

« on fit, comme toujours, un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi », écrit-il dans Les Origines de la Statuaire de Chine (OC2 881).

Voyage intérieur, mais non pas retrait intellectualiste ou fugue mystique, le cheminement est spirituel, non pas abstrait ; toujours Segalen se refusera à « séparer, au pied du mont, le poète et l’alpiniste ». Un voyage, sans date, ni lieux mais qui, loin de prendre congé du réel l’entremêle à l’imaginaire, rapprochant, sans les confondre, « deux mondes : celui que l’on pense et celui que l’on heurte » (1). Et si l’on y parle de sandales et de bâton (12), cela ne renvoie à aucun symbole caché mais aux souvenirs des douloureux efforts du marcheur. Le réel, parfois, fait défaut : Segalen raconte sa déconvenue quand, à la recherche d’une sculpture de pierre de l’époque des Han, il se trouve « nez à nez avec un moignon informe de grès » (23) ; alors il la dessine et laisse les formes et les forces se développer d’elles-mêmes dans l’espace imaginaire qui a su rester fidèle aux gestes du sculpteur. On y lit aussi un leçon de relativisme, contre la science des mesures absolues propre à l’Occident, l’Orient utilise le li, cette « admirable grandeur » (5) qui s’adapte au terrain et devient plus courte à mesure que le terrain devient plus difficile. Il est intéressant de savoir que Segalen écrit cela au moment où il travaille à cartographier et à faire des relevés topographiques, assisté d’un matériel scientifique.

On peut se demander si Segalen n’a pas oublié, à cette époque, l’autre et le dominé, l’étranger et la colonisation, et plus encore s’il n’instrumentalise le différent pour exposer un moi enflé et opportuniste, indifférent à ce qu’il n’est pas et qui ne lui servirait plus que de décor ou de faire-valoir. On doit citer, par exemple, « l’homme de bât » (17), ce passage pour le moins troublant, où il évoque le « bétail humain de portage » et avoue prendre plus soin de ses bêtes que de ses porteurs.

Disons plutôt que Segalen radicalise son combat pour le divers et le différencié, contre l’homogène sous toutes ses formes, que ce soit l’Absolu promis par la religion et qui naît d’un mépris de la vie et du réel, ou le conformisme vendu par le tourisme et qui se paie au prix d’un déni d’imagination et de pensée, et sans doute aussi l’égalitarisme et l’homogénéité qui s’annoncent et mettent en péril l’humanité privée de diversité. L’esthétique du Divers se tient là encore, dans le maintien du conflit et de la différence entre le réel et l’imaginaire, il ne faut ni vainqueur, ni vaincu, car le réel sauve l’imagination de la fantaisie abstraite et confortable, l’imagination préserve le réel de la fadeur et de l’oubli. Choisir ici serait aussi absurde que se « prononcer entre le marteau et la cloche » (28).

J’AI TOUJOURS TENU POUR SUSPECTS ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars — joufflus de mots sincères — d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués.

C’est pourtant un récit de ce genre, récit de voyage et d’aventures, que ce livre propose dans ses pages mesurées, mises bout à bout comme des étapes. Mais qu’on le sache : le voyage n’est pas accompli encore. Le départ n’est pas donné. Tout est immobile et suspendu. On peut à volonté fermer ce livre et s’affranchir de ce qui suit. Que l’on ne croie point, du même geste, s’affranchir de ce problème, — doute fervent et pénétrant qui doit remplir les moindres mots ici comme le sang les plus petits vaisseaux et jusqu’à la pulpe sous l’ongle, — et qui s’impose ainsi : l’imaginaire déchoit–il ou se renforce quand il se confronte au réel ? Le réel n’aurait-il point lui-même sa grande saveur et sa joie ?

Car ces deux mondes s’attribuent tour à tour la seule existence. Ils restent si étranges l’un à l’autre, que les représentants humains, les disciples en la chair desquels ils s’incarnent, s’efforcent de se fuir plutôt que de se chercher et de combattre. Ce qui, supprimant tout conflit, permet aux deux partis de se croire vainqueurs.

Et ils éconduisent ainsi l’un des moments mystérieux les plus divinisables par la qualité d’exotisme qu’il contient, sa puissance du Divers. Et cependant la plupart des objets dans ces deux mondes sont communs. Il n’était pas nécessaire, pour en obtenir le choc, de recourir à l’épisode périmé d’un voyage, ni de se mouvoir à l’extrême pour être témoin d’un duel qui est toujours là.

Certes. Mais l’épisode et la mise en scène du voyage, mieux que tout autre subterfuge, permettent ce corps à corps rapide, brutal, impitoyable, et marquent mieux chacun des coups. La loi d’exotisme et sa formule — comme d’une esthétique du divers — se sont d’abord dégagées d’une opposition concrète et rude : celle des climats et des races. De même, par le mécanisme quotidien de la route, l’opposition sera flagrante entre ces deux mondes : celui que l’on pense et celui que l’on heurte, ce qu’on rêve et ce que l’on fait, entre ce qu’on désire et cela que l’on obtient ; entre la cime conquise par une métaphore et l’altitude lourdement gagnée par les jambes ; entre le fleuve coulant dans les alexandrins longs, et l’eau qui dévale vers la mer et qui noie ; entre la danse ailée de l’idée, — et le rude piétinement de la route ; tous objets dont s’aperçoit le double jeu, soit qu’un écrivain s’en empare en voyageant dans le monde des mots, soit qu’un voyageur, verbalisant parfois contre son gré, les décrive ou les évalue.

Ce livre ne veut donc être ni le poème d’un voyage, ni le journal de route d’un rêve vagabond. Cette fois, portant le conflit au moment de l’acte, refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l’alpiniste, et, sur le fleuve, l’écrivain du marinier, et, sur la plaine, le peintre et l’arpenteur ou le pèlerin du topographe, se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, — il n’est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l’humain ces mondes divers peuvent s’unir et se renforcent à la plénitude.

Ou bien, si, décidément ils se nuisent, se détruisent jusqu’au choix impérieux d’un seul d’entre eux, — sans préjuger duquel d’entre eux, — et s’il faut, au retour de cette Équipée dans le Réel, renoncer au double jeu plein de promesse sans quoi l’homme vivant n’est plus corps, ou n’est plus esprit.

Équipée, OC 265

Le réel, le vécu, autorise le discours qui en retour l’exalte, le nourrit. Faire l’économie du corps à corps avec le réel conduit sans doute à des erreurs de perception mais plus profondément revient à tricher avec le sens.

Le 10 aout 1914, alors qu’il se trouve à la frontière du Tibet, la mission est interrompue par l’annonce de la guerre. L’écrivain rejoint sa femme à Saigon d’où ils embarquent pour la France

E/ Les dernières années

Arrivé en France en octobre 1914, il demande en vain à être affecté au front ; il est nommé à l’hôpital maritime de Brest. Il reprend avec énergie sa double vie de médecin-écrivain et en décembre présente à l’Académie des inscriptions et belles-lettres son rapport sur la mission archéologique et travaille à une deuxième édition de Stèles, augmentée de 16 poèmes inédits.

À sa demande, après six mois d’attente, il est affecté sur la ligne de front chez les fusiliers-marins à Dunkerque en mai. Il a toujours eu besoin d’alterner des moments de grande activité, agitée et dangereuse, et d’autres, dans le retrait méditatif de la lecture et l’écriture.

« C’est pour en finir avec cela et l’emprise du bon gros Réel, que je me dépars ainsi de ce pays peuplé de couleurs immobiles et des seules musiques. Plus tard, revenu dans ma maison luisante, je songerai sans doutes, alors qu’immobile, j’ai acquis mes droits au non-agir, si ce n’est au fond de moi ; −  et que, méditant, imaginant, j’ai payé de mes muscles ce repos intérieur, cet enfermé d’où les scrupules d’un dehors savoureux possible me chassent », (Éq., OC2 268)

Au front, il tombe vite malade et est hospitalisé en juillet 1915 ; il rentre à Brest, après une convalescence, comme directeur-adjoint de l’hôpital. Il met la dernière main à Peintures. Mais à nouveau, le dehors et l’ailleurs lui manquent.

« C’est un fait je suis un bon fonctionnaire. Le pli est pris et l’usure des manches. De 9 heures à 6 heures, avec ce qu’il faut de temps pour déjeuner, lire les journaux de Paris et digérer, je “suis au bureau”. J’en sors, les mains propres, sans relents pharmaceutiques ni sanguinolents. Et je n’appartiens plus qu’au Rêve nocturne », Lettre à Jean Lartigue, 15 novembre 1915

Il compense par une importante activité littéraire : il retravaille Le Fils du Ciel, René Leys, presque achevé, Orphée-Roi, et en juin, publie Peintures, puis esquisse le projet d’Immémoriaux Bretons. En octobre, il écrit un « Hommage à Gauguin », en guise de préface à la correspondance du peintre avec Monfreid, qui sera publié quelques mois après sa mort.

Il écrit aussi un texte très intéressant qui renseigne sur sa conception de l’écriture, Maïeutique. On y retrouve des thèmes récurrents, les oppositions réel-imaginaire, dedans-dehors, mais aussi l’opposition entre l’écriture automatique, ou aventureuse du rêveur et le travail précis et soigné de l’artisan.

« Croire en soi. Se nourrir de sa substance, après, d’abord, avoir dépecé le monde, différent de soi.

Dans le silence, enfin perçu comme un Chant, s’offrir, se dédier à cela, différent de soi, qui vient de naître.

Avant l’œuvre, sentir le Germe. Suspendre la respiration jusqu’à l’étouffement et l’angoisse et l’extase − aux premiers mouvements qu’il a.

Faire son plan : construire le Palais factice, prêt à crever cadres et murs si le Germe s’y trouve mal à son aise.

Ne pas trop “penser” : la pensée, anecdote de l’esprit. Mais, le dos rond, ramassé, hérissé, farouche,

Bondir sur le Germe, dès qu’il est né, le secouer et l’étirer, le serrer et l’écrouir pour connaître s’il est, ou non, digne de la densité des Mots

 

Alors écrire à l’aventure, mais avec un jeu mécanique, un papier habituel : plume d’aigle longue et dure. Barrer avec force les t. Dessiner ses majuscules − Écrire bien lisiblement.

Faire son devoir »,

Maïeutique, 1er juin 1916, OC2 144

Enfin, il trouve une occasion de repartir en Chine, il est chargé d’une mission de recrutement de travailleurs pour des usines d’armement. Ce long périple, commencé début 1917, le fera passer par l’Angleterre, la Norvège, la Suède, la Russie, en février, au moment de la Révolution qui lui inspire la même condamnation qu’en Chine.

« On doit accorder quelques sympathie [aux révolutionnaires] qui ont risqué beaucoup et tué peu. Mais il faut avouer que la formule républicaine gagne et se glisse partout, et qu’avec elle disparaît une des beautés du grand exotisme du monde : le Divers entre le chef et ses esclaves »

écrit-il à sa femme le 20 mars 1917, et à la même, le 14 mai, plus explicitement encore.

« Ces gens sont plus bêtes que les Républicains chinois. Je reconnais, inestimable − pour moi − de les avoir vus, une dernière fois, sous le talon, − mou et veule − du Tzar » (HB 516).

Le 25 février 1917, il est de retour en Chine et y il restera quinze mois. Il profite d’un congé sur place pour étudier les sépultures de la dynastie des Liang, dans la région de Nankin et comble ainsi une lacune de six siècles entre le style des Han et celui des Tang. Il commence à travailler son essai sur La Grande Statuaire chinoise et, suite à la rencontre avec le magistrat et amateur éclairé du Tibet Gustave-Charles Toussaint, il commence à se documenter pour préparer ce qui sera sa dernière œuvre, un long poème intitulé Thibet.

Il rentre en France en mars 1918, épuisé physiquement et nerveusement. Après un congé, il reprend un poste à l’hôpital maritime de Brest. Début septembre débarquent par centaines des jeunes recrues touchés par la grippe espagnole. Segalen travaille sans relâche. « Je me venge de ma chair moins robuste en faisant un poème lyrique d’escalade et d’effort » écrit-il à Jules de Gaultier le 29 avril 1918, il s’agit de Thibet (1963). Ce poème de l’effort, sera à la fois un dernier éloge de la terre et des sens et en même temps l’évocation d’un au-delà inaccessible ; Thibet est finalement le poème du dépassement, de l’appel à une surhumanité comme l’indique la dédicace, « Au dompteur des cimes de l’esprit : Frédéric Nietzsche ». Seule une surhumanité saura habiter cet « Outremonde » : « tu n’es pas le royaume humain, ni ce divin paradis tiède, maître d’effroi ».

Par les Forces visibles et non vues, pour les vallons irrespirés

Je t’adore Thibet, château du Monde

Pour tes arts peut-être cachés, et le non-savoir de tes hauts lieux retirés

Je te nomme et dis mon Outremonde

Pour tes pouvoirs d’immensité, acculés par le poids de la terre et les poussées

Je te reconnais Masse de Gloire !

Pour ce que tu caches encore, par la discrétion sans bouche ni voix de tes mers

Je te revénère en ton offertoire

Tu n’es pas le royaume humain, ni ce divin paradis tiède, maître d’effroi

Je te surmonte et dis Enfer froid !

Pour la lente vie coulant de tes glaces et ces plis drus tombant de haut

Je te révère o Souverain dur

Tu as taillé tes propres dieux en forme de monts et de pics

Tu es la cime méditerranée

Assemblant les mots magiciens, courant de la langue Perse à la corne du plateau mandchou

J’incante et te livre la démonie

Reçois mon... grand dévouement... dans la formule bizarre de la grande Apostasie

Je dis : matri moutri sala djou !

Thibet, OC2 625

« Matri moutri sala djou » est la formule rituelle des Pô-bo, c’est-à-dire de la secte favorable aux pratiques de sorcellerie.

 

Dès l’armistice, le 11 novembre, il entame des démarches pour son projet d’Institut de sinologie à Pékin mais son état de santé de dégrade. En janvier 1919, il tombe gravement malade, il est hospitalisé pour une « neurasthénie aiguë » au Val-de-Grâce. On lui accorde un congé de convalescence de deux mois qu’il passe en Algérie jusqu’au 1er avril. Il rentre épuisé, luttant en vain contre un état dépressif, tout en étant très lucide sur son état de santé. Son congé est prolongé. Juste avant de partir à Huelgoat, il écrit à son ami Jean Lartigue l’émouvante lettre citée en introduction.

Le 21 mai 1919, il meurt, accidentellement sans doute, dans cette forêt bretonne. Cet homme des lointains, nomade infatigable, exote insatiable, retrouve, pour mourir, le décor de ses premières rêveries littéraires.

Conclusion

Voilà donc une œuvre enfin redécouverte. L’homme n’est pas exempt de critiques, on l’a vu, mais ses mots expéditifs et radicaux sur la république et la démocratie doivent d’abord être recontextualisés, ils doivent ensuite être traduits dans les termes de son esthétique fondamentale : égalité signifie égalitarisme et universalité, uniformisation, à ce titre elles mettent en danger le Divers.

Cette œuvre est d’abord une éloquente défense des langues, dont il nous est dit qu’elles ne sont ni un instrument ni seulement un moyen de communication mais un sol qui nourrit et porte, qu’on ne saurait donc les abandonner sans d’irréparables dommages. Elle est ensuite un éloge de la vie, de la terre et du corps, que l’imagination ouvre et féconde. Elle est également un appel inquiet à préserver le Divers, « étranger, insolite, inattendu, surprenant, mystérieux, amoureux, surhumain, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre » (OC1 778). Elle est encore, adressée à ceux que le dogme ou le repos tenteraient, une invite à reprendre toujours « les sandales et le bâton » sur la route de quelque Tibet personnel. Tibet ainsi loué : « tu es plus haut que ta légende, château de l’âme exaltée », (Thi., OC2 635)

 

Une dernière « stèle » pour finir, stèle pleine d’une ironie qui a su préserver cette œuvre grave de l’esprit de sérieux.

Vision pieuse

Le peuple dit avoir vu de ses yeux sans nombre, ici même : le Prêtre-Lama, gros de sainteté, prenant son couteau et d’un seul trait s’ouvrant du nombril au cœur.

Puis il exhiba ses entrailles, dévida les boucles, défit les nœuds et cependant donnait des réponses claires sur les fortunes et les sorts.

Puis il empoigna les agiles serpents humides. Soufflant sur ses mains, poussant un cri de porc, il se frotta le ventre de nouveau nu, sans couture, et que des gens vénéraient aussitôt.

Le peuple a vu, de ses yeux indiscutables. Sans plus examiner, Nous avons fait graver ceci.

(Le graveur ne fut pas témoin. La pierre n’est pas responsable. Nous ne sommes pas répondant.)

Stèles, OC2 50

Ironique plus que sceptique, Segalen se moque ici. Il a toujours préféré les révoltés aux fidèles et les héros aux suiveurs ; il règle ses comptes avec la crédulité et la superstition. Quant à la belle parenthèse finale, elle ne va pas sans rappeler ce par quoi le conteur créole finit son récit : « Si zistoir la lé menteur, la pa moin lotèr ».

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Victor Segalen, un poète au pays du réel. Présentation et extraits », La_Revue, n° 6, www.lrdb.fr, avril 2012.


Date de création : 01/04/2012 18:06
Dernière modification : 19/08/2012 11:24
Catégorie : Littérature
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