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Sciences Politiques - A. Signoles V. Bontemps

La_Revue

 

n° 6, 2011-2012

 

 

« Vues d’ailleurs »

 

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« Quotidiens palestiniens », Aude Signoles et Véronique Bontemps

 

     Aude Signoles est politologue, spécialiste de la question palestinienne, elle enseigne actuellement à Istanbul (a). Véronique Bontemps est anthropologue, elle vit aujourd’hui entre la Palestine et la Jordanie (b). Elles viennent de publier Vivre sous occupation. Quotidiens palestiniens (c).

     Les médias occidentaux se focalisent sur l’éventuelle reconnaissance internationale d’un État palestinien et l’aspect géopolitique du conflit polarise l’attention. En revanche, on en sait beaucoup moins sur la vie quotidienne dans les territoires occupés. Quelles sont les conséquences de l’occupation militaire israélienne sur l’économie locale ? Comment vit-on quand les déplacements deviennent un combat au quotidien ? Mêlant entretiens, chroniques intimistes et réflexions, les deux chercheuses reprennent la période s’étendant de la signature des accords d’Oslo en 1993, de leur échec symbolisé par l’Intifada de septembre 2000, aux nouvelles invasions militaires israéliennes au sein des villes palestiniennes dans les années 2002-2006 ; elles évoquent la violence sourde d’une occupation qui ne dit jamais son nom

     Les auteures ont bien voulu nous confier deux extraits de ce regard passionnant et engagé (d).

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(a) Elle a aussi écrit Les Palestiniens, Le Cavalier Bleu, 2005 et Le Hamas au pouvoir. Et après ?, Milan, 2006.

(b) Sa thèse « Naplouse, le savon et la ville. Patrimoine familial, travail ouvrier et mémoire au quotidien », soutenue en 2009, est à paraître aux éditions Karthala.

(c) Vivre sous occupation. Quotidiens palestiniens, Paris, Ginkgo Éditeur, collection de près de loin, avril 2012, 128 pages.

(d) Avec l’aimable autorisation des éditions Ginkgo.

 

 

 

Quotidiens palestiniens

 

 

 

Aude Signoles et Véronique Bontemps

 

 

 

Municipalité de Bethléem, 4 janvier 2002

Quelques années après, je reprends rendez-vous avec cet ingénieur municipal que j’ai, entretemps, croisé plusieurs fois lors de mes visites à la municipalité. La situation a bien changé dans ce laps de temps, puisque la deuxième Intifada a éclaté. Je demande donc à Kamil M. de me dresser un tableau de la situation de la ville dans ce contexte, et de me parler des activités municipales depuis septembre 2000.

C’est l’hiver, il fait froid, la ville est embrumée et l’atmosphère du ciel reflète assez bien l’humeur générale des habitants : morose. J’arrive par la rue piétonne qui descend vers Manger Square, la place centrale de Bethléem, qui avait été aménagée pour le Millénium (encore appelé Bethléem 2000) en grand-place de rassemblement alors qu’elle servait jusque-là de parking sauvage. Les boutiques aux volets peints en vert de manière uniforme, et qui avaient fleuri dans les années 1998-2000, ont pour la plupart fermé leurs portes. La ville est triste sans ses commerces et les habitants semblent avoir déserté les rues. Même le marché, qui a pourtant été réhabilité quelques années plus tôt, fait pâle figure et n’est plus ce lieu d’échanges sonores et de sociabilité qu’il était. C’est encore la période de Noël et pourtant les touristes se font rares. « C’est un Noël triste » (1), tel est le refrain que j’entends de la bouche des habitants. La place centrale de la ville n’est plus piétonne et est de nouveau utilisée comme parking géant. Mais le capharnaüm qui y régnait au début d’Oslo n’est plus. Une voiture de police y est garée – sans plus.

À la municipalité, je retrouve la même atmosphère de désœuvrement. Le département des ingénieurs municipaux a changé d’endroit : il n’est plus situé dans le bâtiment principal de la municipalité, mais dans un autre bâtiment qui jouxte la place, au-dessus des magasins de souvenirs qui proposent de l’artisanat en bois d’olivier.

Je retrouve Kamil M. dans ce bâtiment, il me dit qu’il vient d’y emménager. L’espace mis à sa disposition est beaucoup plus grand qu’avant. Il s’en réjouit, mais ajoute immédiatement : « Ceci dit, à quoi bon ? Plus personne ne demande de permis de construire aujourd’hui ! ». J’en profite pour embrayer sur la raison de ma visite : l’Intifada et l’action de la municipalité dans ce contexte-là. En fait, il me parle surtout de la situation économique de la ville – désastreuse. L’atmosphère de désarroi est telle qu’il m’est impossible de mener un entretien « normal » avec mon interlocuteur : celui-ci dérive très facilement d’une description sur la situation générale dans la ville à sa situation personnelle. Le tout, dans un froid de canard et un brouillard à couper au couteau. Nous sommes seuls dans ce grand bâtiment, l’atmosphère est feutrée, mais le ton de notre conversation est particulièrement lourd.

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(1) « Triste »,car non seulement l’absence de touristes rend l’atmosphère morose, mais aussi pour des raisons politiques : pour la première fois en effet, en décembre 2001, Yasser Arafat a été empêché par les Israéliens d’être présent à la cérémonie de Noël. Les images de sa chaise vide, recouverte d’un keffieh ont fait le tour du monde.

 

Bethléem connaît une situation différente de celle de Ramallah (2), car Bethléem vit du tourisme qui est un secteur très touché par l’Intifada.

Les hôtels sont vides, les restaurants touristiques aussi, les magasins de souvenirs ne font pas fortune et les artisans qui fabriquent des souvenirs à partir du bois d’olivier ou de la nacre ne vendent plus et n’ont donc plus de source de revenus. La crise économique touche tout le monde, les employés des entreprises, ceux des hôtels, les intermédiaires du secteur du tourisme. Par ailleurs, après le tourisme, le travail en Israël constitue le second secteur d’embauche pour les habitants de Bethléem. Or, le nombre de jeunes de Bethléem employés en Israël a beaucoup baissé depuis le déclenchement de l’Intifada. Par conséquent, comme les gens gagnent moins, ils achètent moins d’habits à leurs enfants, ils vont moins au restaurant, mais aussi, ils ne construisent plus ! C’est normal, ils n’ont plus d’argent à épargner dans la pierre. Avant l’Intifada, je délivrais dix permis de construire par semaine pour des constructions nouvelles – soit 35 à 40 par mois. Aujourd’hui, j’en suis réduit à n’en délivrer que deux ou trois dans le mois ! Cette absence de demande de permis de construire a aussi des conséquences sur les fabricants de matériaux de construction, comme le ciment, l’aluminium, ainsi que sur les entreprises de transport. Tout le monde fait faillite. Non, vraiment, au niveau économique, on peut dire que Bethléem est la ville de la Cisjordanie la plus touchée par la situation. Ajoutez à cela le fait que le coût des infrastructures démolies par l’armée israélienne est estimé à 17,5 millions de dollars sur l’ensemble de la région de Bethléem et à 6 millions pour la seule ville de Bethléem. Nous n’avons pas les moyens, dans l’immédiat, de reconstruire. Surtout que la plus grande partie de la population est en voie de paupérisation. Tout est rendu difficile. Avant l’Intifada, il était possible pour une entreprise de la ville d’acheter à crédit côté israélien. À présent, les Israéliens refusent : ils demandent à ce que l’on achète cash. Mais comment pourrais-je investir dans ces conditions, alors que par ailleurs, je ne touche que la moitié de mon salaire à la municipalité (3) ?

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(2) Mon interlocuteur sait que je viens de Ramallah, que j’y suis installée et c’est donc la raison pour laquelle il compare la situation de sa ville avec celle de Ramallah.

(3) Les municipalités palestiniennes sont très lourdement endettées dès le début la deuxième Intifada, car la population cesse très vite de payer les taxes locales et les factures imparties aux différents services urbains qu’elles procurent.

 

Comment pourrais-je mener à bien la totalité d’un projet de développement ? La plupart des projets municipaux entamés avant l’Intifada sont aujourd’hui laissés en l’état, on n’a pas les moyens de les terminer. Il y a aussi beaucoup de problèmes sociaux à Bethléem, à l’intérieur des familles en raison de la situation. Les gens perdent leur sang-froid, ils se font du souci pour leurs enfants et ils se disputent pour un rien ! Des bagarres éclatent tous les jours entre voisins et elles ne durent pas un ou deux jours, non ! Elles tendent à s’enliser et à séparer les gens pendant au moins deux ans… alors qu’on aurait besoin de se serrer les coudes, d’être solidaires les uns envers les autres. Je pense que si une solution politique n’est pas trouvée dans les mois à venir, alors moi-même, je ne serai plus à la municipalité, je serai à la maison : mon employeur m’aura renvoyé ! Il y a plus de 65 % de chômage à Bethléem aujourd’hui, de nombreuses sociétés ont fermé. L’économie et le politique marchent main dans la main.

(Après un long silence) Cela fait 20 ans que je vis ici. Je n’ai jamais vu un Noël comme celui-ci, avec si peu de pèlerins et de touristes. En fait, les Israéliens ne veulent rien qui aille dans le sens de la construction de l’État palestinien.

 

À ce moment-là, deux personnes se joignent à notre conversation : il s’agit d’un conseiller municipal de la ville et du frère de mon interlocuteur, également ingénieur, mais employé au ministère du Gouvernement local au bureau de Bethléem – ils sont passés saluer mon interlocuteur à l’improviste. Kamil M. me présente et explique la raison de ma visite.

La conversation se poursuit à quatre. Nous sommes chacun assis sur des chaises d’écolier installés côte à côte et non en vis-à-vis, à tenter de nous réchauffer à doses de thé, et à regarder par les fenêtres de la municipalité l’horizon peu engageant qui se présente à nous : en face, la colonie de Gilo qui domine la ville de Beit Jala sise sur la colline. Des combats très durs ont eu lieu entre les deux localités récemment. Mes interlocuteurs soupirent devant cette absence d’horizon. Ils parlent avec un ton très bas et ponctuent leurs phrases avec des soupirs de lassitude ou des gestes de bras semblant dire : « Ainsi va le monde, y’a rien à faire ! ».

Les trois hommes me parlent longuement de leurs difficultés de vie, mélangeant soucis professionnels et soucis familiaux. Je ressens alors la nécessité de sortir de mon rôle de chercheur et arrête de prendre des notes : l’atmosphère ne s’y prête pas. Je me contente de prêter une oreille attentive et compréhensive aux propos plaintifs de mes interlocuteurs. Les silences s’enchaînent, comme si nous avions besoin de ces temps suspendus pour récupérer de ce qui vient d’être dit.

 

 

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2006-2010

Journal de terrain

2006-2012. Chroniques de Naplouse

Véronique Bontemps a commencé à écrire ces chroniques en mars 2006 à Naplouse, la ville où elle résidait. Elle était de retour en Palestine pour un deuxième séjour de recherche sur le terrain (après une première phase de sept mois réalisée en 2005).

 

Il s’était passé beaucoup de choses pendant mes six mois d’absence. Alors que l’année 2005 avait été marquée par une relative accalmie par rapport aux noires heures de la deuxième Intifada (à la suite de la mort de Yasser Arafat et de l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Abbas), la fin 2005 et le début 2006 ont vu la victoire du Hamas aux élections municipales, puis législatives. Les représailles, côté israélien comme de la part de la communauté internationale, ne se firent pas attendre et provoquèrent rapidement une crise économique majeure dans les Territoires palestiniens. L’Autorité palestinienne dut notamment suspendre le paiement des salaires des fonctionnaires pendant plusieurs mois. Parallèlement, les Israéliens recommencèrent leurs incursions nocturnes puis, de plus en plus fréquemment, diurnes dans Naplouse, considérée depuis longtemps comme une place forte des islamistes : les jeeps de l’armée sillonnaient la ville à la recherche des « Wanted » (1). Dans ce contexte d’occupation, j’ai éprouvé une grande frustration face aux obligations de l’écriture académique qui m’imposait de m’en tenir « à mon sujet » et de n’évoquer la dureté de l’occupation que lorsque « cela était nécessaire ». Dans ma thèse, je m’interdisais les touches trop personnelles car je craignais que mon texte ne soit emprunt de pathos, ou encore que l’on ne me soupçonne de chercher à mettre inutilement en scène mes émotions. Celles-ci n’y auraient d’ailleurs pas été à leur place. C’est pourquoi les quelques textes que j’ai alors écrits m’ont permis de respirer, à travers une forme d’écriture qui m’autorisait à transmettre autre chose que la seule connaissance scientifique.

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(1) Le couvre-feu qui avait été instauré sur Naplouse en 2002, lors des réoccupations des zones A, n’a jamais été « officiellement » levé. La population avait cependant progressivement repris une vie « normale ». En 2005, les incursions étaient devenues plutôt rares.

Fin mars 2006. Retour à Naplouse

Voilà maintenant dix jours que je suis de retour à Naplouse après six mois d’absence. Les noms de Naplouse ne manquent pas : Naplouse « la blanche », à cause de la couleur de sa pierre, Naplouse « la petite Damas », comme l’appelait le géographe arabe al-Maqdisi, Naplouse « la montagne du feu » ou Jabal al-Nâr ; aujourd’hui, à cause de la couleur des drapeaux et des affiches qui tapissent les murs après les deux écrasantes victoires du Hamas aux élections municipales et législatives, on pourrait l’appeler Naplouse « la verte ».

« La petite Damas » : une amie française me faisait remarquer il y a quelques jours, lors d’une promenade dans les ruelles de la vieille ville, que Naplouse était un subtil mélange du Caire et de Damas, et qu’on pourrait se croire dans n’importe quelle ville du Moyen-Orient… si ce n’était l’omniprésence des drapeaux et des affiches.

Naplouse, la « grande prison ». C’est le dernier surnom en date pour la « petite Damas ». Avant de pouvoir marcher dans les souks odorants de la vieille ville, faire son marché, humer les parfums des épices, goûter une bouchée de knâfa, la spécialité pâtissière locale, il faut se faire enfermer. Depuis le mois de décembre dernier, les check-points sont devenus particulièrement sévères sur la route qui mène de Jérusalem au nord de la Cisjordanie. Le Mur a poussé comme une mauvaise herbe, il étend ses ramifications et pénètre toujours un peu plus à l’intérieur des Territoires occupés. Ceux qui peuvent éviter de se déplacer préfèrent rester enfermés dans leur vaste prison.

Pour parvenir à Naplouse depuis Jérusalem, il faut franchir deux barrages. Le premier s’est transformé, depuis mon départ en septembre dernier, en une gigantesque place à plusieurs couloirs qui se ferment à tour de rôle. Hier, ce barrage était complètement fermé. Julie, une volontaire qui enseigne le français dans les camps de réfugiés, raconte qu’elle a mis six heures pour rejoindre Naplouse. Le taxi collectif a dû faire demi-tour, repartir, chercher son chemin, et finalement couper à travers champs pour contourner ce barrage. Le second, c’est le check-point de Huwwara, qui ouvre et ferme à des heures variables. Avec trois autres barrages, il boucle entièrement la ville. Des tourniquets bloquants régulent le passage des habitants de la ville et des villages voisins qui se rendent au travail ou rentrent simplement chez eux. Du bétail, c’est l’image qui me vient immédiatement à l’esprit.

Tous les matins, je suis réveillée à sept heures et demie par les voix de fausset des fillettes de l’école qui se trouve en bas de chez moi. Elles chantent l’hymne national palestinien : c’est comme ça que la journée commence dans toutes les écoles des Territoires occupés. Mardi dernier, le 21 mars, c’était la fête des mères et le premier jour du printemps. Partout dans la ville, on voyait des enfants, des fleurs à la main, accompagnés de leurs mères qui les emmenaient manger des pâtisseries. On oubliait un peu l’occupation… au gré d’autres préoccupations.

La grippe aviaire vient de toucher les poulets palestiniens. Une vraie catastrophe si l’on songe que la volaille constitue un aliment de base – tout le monde ne peut pas s’acheter de viande – et que l’élevage de poulets est une importante source de revenus. Comme la consommation a fortement baissé, les prix ont chuté. Et les journalistes de la radio de l’université, au lieu de débattre des prochaines élections en Israël, invitent des médecins pour expliquer aux auditeurs les démarches à suivre.

De façon générale, on est un peu triste à Naplouse en ce début de printemps. L’enfermement est palpable. Les jeunes filles et jeunes garçons des villages qui étudient à l’université mettent deux, trois, quatre heures à franchir les check-points. Lors de mon passage, jeudi dernier, une petite fille de trois ou quatre ans disputait avec un soldat son fusil en plastique. Sa mère, après un moment d’inquiétude, a vu que le soldat riait, attendri peut-être. Il a laissé passer la famille sans contrôler les cartes d’identité. Ils ont eu de la chance. Une fois le check-point passé, la mère a cessé de sourire et a dit à sa fille : « Tu as bien fait ma chérie, il faut apprendre dès maintenant à ne pas baisser les armes ».

Avril 2006. La voix d’Al-Najah

Tous les matins à Naplouse, sur La voix d’Al-Najah, − qui signifie la réussite, le succès en arabe −la radio de l’université du même nom, les nouvelles de la journée alternent avec des interviews sur des sujets d’actualité, la situation aux check-points et des chansons de Fayrouz. Il est de tradition au Moyen-Orient d’écouter la voix de la célèbre chanteuse libanaise le matin, et la radio de Naplouse ne saurait y déroger.

Aujourd’hui, l’état d’urgence est décrété à Naplouse. Non pas à cause d’un couvre-feu ou d’une invasion, mais des pluies torrentielles qui se sont abattues sur le pays la nuit dernière. Les voitures roulent dans des rivières d’eau, les rares passants pataugent et les écoles ont fermé plus tôt. La vieille ville se trouve nichée entre deux montagnes et s’étend largement sur les versants. De nombreuses maisons situées en contrebas des routes ont été inondées. On ne parle plus que de cela à la radio. Pourtant, l’actualité politique est bien remplie. Mardi dernier, il y a eu des élections en Israël. Curieusement, les habitants de Naplouse manifestent un réel désintérêt pour la victoire de Kadima (« En avant » en hébreu), parti créé par Ariel Sharon et qui se dit centriste. Ils ne semblent pas plus craindre les représailles internationales qui suivent la formation d’un gouvernement entièrement Hamas. « Qu’est-ce que tout cela va changer ? » disent-ils. « Sur le terrain, la situation est toujours la même. La prétendue gauche israélienne fait la même politique que la droite. » Quant au Hamas, « eh bien, toutes les concessions faites par Abu ‘Ammar(nom de guerre de Yasser Arafat) et Abu Mazen (surnom de Mahmoud Abbas) n’ont pas fait évoluer la situation d’un pouce ».

Pour les habitants de Naplouse et, avec eux, tous ceux du nord de la Cisjordanie, le quotidien, en effet, c’est celui du Mur, qui pousse tranquillement, c’est aussi celui des barrages qui s’ouvrent et se ferment au gré des circonstances et des répressions. L’enfermement saigne à blanc l’économie de la ville. Le taux de chômage explose, favorisant la mendicité et les cambriolages. Le sentiment de relégation va croissant, et on n’attend rien de mieux pour l’avenir : chaque prétexte est bon pour isoler un peu plus les villes les unes des autres, en invoquant de prétendues « raisons de sécurité ». C’est la désormais classique stratégie de la punition collective.

Jeudi dernier, un habitant d’Hébron s’est fait sauter dans une voiture de colons près de Naplouse. L’armée est intervenue immédiatement en bouclant les check-points et la route de Bazân (2). Les habitants de Naplouse ne pouvaient plus quitter la ville. La raison, semble-t-il, enest que l’auteur de l’attentat habitait depuis peu dans un camp de réfugiés à Naplouse – suivez la logique… Une fois de plus, les habitants ont le sentiment d’être des boucs-émissaires. Ils « mangent du vent » comme ils disent.

Ils vivent avec le sentiment d’avoir été oubliés, non seulement du reste du monde, mais surtout de la Palestine. D’ailleurs, il suffit de s’évader une soirée à Ramallah pour s’entendre dire : « Mais qu’est-ce que tu fais à Naplouse (3) ? »

Pourtant, les habitants de Naplouse sont fiers de leur ville, de son histoire particulière dont le centre historique porte la trace. Des constants combats contre l’occupant, égyptien, israélien ou britannique. D’où ce surnom de Jabar-Al-Nâr,« montagne de feu », qui en est resté.

Au quotidien, il faut gérer la constante insécurité. Depuis mon arrivée, la rumeur court qu’une longue occupation se prépare. On dit que les commerçants font circuler cette rumeur pour inciter les gens à faire des stocks en prévision du siège.

Il est sûr que sous le ciel sombre et nuageux d’aujourd’hui, l’occupation paraît particulièrement lourde et le quotidien pesant. Pourtant, les enfants qui sortent plus tôt des écoles à cause des fortes pluies – ravis de l’aubaine – jettent des cailloux dans les flaques d’eau et rient aux éclats. Avec les premiers rayons de soleil du printemps et l’éclosion du hanoun, cette fleur rouge dont le nom signifie « douceur », on verra apparaître, inshallah, une lueur d’espoir sur les collines de Naplouse.

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(2) La route de Bazân estune route qui montevers Jénine au Nord-Est de Naplouse. C’estun lieu de promenadepour les familles qui alongtemps été le seulaccès à la ville pour leNord de la Cisjordanie.

(3) La ville de Naplouse connaît, notamment depuis le début de la deuxième Intifada, un sentiment de relégation croissant et une rancœur vis-à-vis de sa rivale Ramallah, promue par l’arrivée de l’Autorité palestinienne au rang de capitale virtuelle de la Cisjordanie. À l’enfermement constant de Naplouse depuis 2000 s’ajoute son conservatisme qui s’oppose à l’atmosphère résolument « ouverte » de Ramallah ; une ville qui, avec ses multiples restaurants et bars, où l’alcool coulerait à flots, a parfois été qualifiée de « bulle » déconnectée du reste de la Cisjordanie.

 

 

Pour citer cet article

Aude Signoles et Véronique Bontemps, « Quotidiens palestiniens », La_Revue, n° 6, www.lrdb.fr, avril 2012.


Date de création : 18/04/2012 15:19
Dernière modification : 18/04/2012 15:19
Catégorie : Sciences Politiques
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