« Comment vivre sans inconnu devant soi ? »,    R. Char

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Architecture Urba - Yves CHALAS

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     Architecte et sociologue, Yves Chalas est professeur à l’Institut d’Urbanisme de Grenoble (IUG).

     Il revient, dans ce texte inédit qu’il nous a aimablement envoyé, sur l’application du concept de « pensée faible » à l’urbanisme.

     Cette pensée, que la complexité actuelle appelle, et qui n’est ni démissionnaire ni déraisonnable, est celle qui renonce aux certitudes, au systématisme, aux doctrines, pour intégrer, à titre de méthode, le doute, l’ouverture, le paradoxe. Une pensée qui s’expose plus qu’elle n’impose pour un urbanisme qui ménage plus qu’il n’aménage.





L’urbanisme à pensée faible

Yves Chalas



Qu’est-ce que la pensée faible ?

Que faut-il entendre par pensée faible ? C'est le contraire d'une pensée simple, d'une pensée pétrie de certitudes et orientée vers des perspectives d'avenir clairement tracées. Une pensée faible est une pensée devenue plus incertaine, plus complexe, moins systématique et par là même moins polémique, moins constituée en doctrine. L'avènement de nouveaux modes d'être au monde, de modes d'agir et de faire dans la société irait de pair avec certaines transformations de notre modernité, ou certaines formes de déclin de celle-ci, ce que d'aucuns nomment la fin de la modernité, comme Gianni Vattimo entre autres, à qui d'ailleurs nous devons l'expression de pensée faible[1]. L'émergence de la pensée faible caractériserait les périodes de mutations historiques, grandes ou petites, spectaculaires ou discrètes, où la société se situerait dans un entre-deux, entre deux mondes, entre deux cultures, au milieu d'une redéfinition de la transcendance et de l'immanence qui priverait la pensée de repères impératifs et ne lui permettrait que des orientations relatives. La pensée faible est sinon une pensée sans référentiel, du moins une pensée à faible référentiel ou à référentiel froid. Le référentiel est une construction sociale de la réalité et par conséquent, une représentation ou une vision du monde qui donne un sens à l'action publique, et assure également une certaine cohésion sociale[2]. D'où la possibilité d'appeler urbanisme à faible référentiel ou à référentiel froid, l’urbanisme à pensée faible.

Cet urbanisme à pensée faible, nous pourrions également l'appeler un urbanisme à légitimité faible, en entendant par légitimité non pas ce qui relève de la légitimation et de la rationalisation a posteriori d'un rapport de force, mais la reconnaissance d'un ordre social commun, fondé en droit et raison. La légitimité faible correspond à une situation ou à un espace dans lequel advient une légitimité différente du pouvoir déjà acquis, une légitimité encore problématique dans son exercice en ce qu'elle ne ressortit pas pour le moment à l'ordre de l'évidence et du consentement social large alors qu'elle en a la possibilité sur le plan culturel. Il y a légitimité faible quand advient un nouveau pouvoir qui souffre d'une accréditation sociale en retrait.

Raison et déraisons de la pensée faible

Pourquoi l'action urbanistique cherche-t-elle à se refondre sur la base d'une pensée faible ? Quelle obligation, quelle urgence s'impose à elle ? La réponse est en double tiroir, et elle est sinon énoncée directement par les acteurs eux-mêmes, du moins là aussi largement contenue dans leurs propos. La pensée faible est devenue une nécessité et par là un recours, une stratégie également, parce qu'il n'est plus possible à l'action de se développer sur la base d'une pensée théorique forte. Tout acteur est aujourd'hui un acteur à pensée faible. Et s'il ne se trouve plus ou peu, ou de moins en moins de pensée théorique, d'acteur ou d'action fondés sur une pensée forte, c'est parce que les temps ont changé, qu'ils sont devenus incertains et que les horizons se troublent. Aucune certitude, aucun modèle, aucune utopie, aucune vision du futur ne s'impose aujourd'hui avec l'évidence, et donc la force, qui fut celle d'hier. Plus rien aujourd'hui ne va de soi. Aussi, s'il n'y a pas plus de problèmes à résoudre aujourd'hui qu'hier, en revanche, les réponses à ces problèmes sont devenues de moins en moins faciles et de moins en moins garanties. Ce n'est pas l'absence de choix qui complique tout, c'est au contraire le trop grand nombre de choix. Face à une question, à un problème, il n'y a pas un ou deux choix qui se présentent et une ou deux alternatives mais, comme le reconnaissent les acteurs, une multitude complexe de choix et d'alternatives tous et toutes possibles.

Ce que les sociologues appellent « la fin des grands récits »[3] ne signifie rien d'autre que l'enraiement d'un processus de production ou d'entretien de fondements et de perspectives historiques grâce auquel dans la société se formaient des unanimités et des unités sociales larges et repérables qui nourrissaient tout autant qu'elles se nourrissaient de l'existence de pensées théoriques fortes. La montée en puissance des refus, des protestations contre tout projet, la multiplication sans précédent des recours et des associations de défenses d'usagers ou de riverains, le scepticisme des habitants, l'esprit critique aiguisé et corrosif du simple citoyen, etc., bref, tous ces nouveaux mouvements épars, éphémères et toujours renouvelés qu'observent avec lucidité les acteurs, dont ils se plaignent parfois, prouvent la fin des unanimités et des unités sociales larges et repérables, et de proche en proche, par une sorte de démonstration à rebours ou récurrente, la fin d'un système social érigé sur la coexistence pacifique ou conflictuelle de pensées théoriques fortes, la fin des grands récits sur les fondements premiers ou ultimes du social et, pour couronner le tout, la difficulté très concrète, très pragmatique dans laquelle se trouve l'acteur qui doit décider, choisir, trancher, trouver des solutions et des réponses non pas seulement acceptables mais acceptées par tous.

Nos sociétés modernes deviennent des sociétés d'incertitude et dans un tel contexte, les systèmes de pensée ou de décision les plus déterminés ne résistent pas. Seuls les systèmes flexibles, ouverts, à détermination minimale ou variable, ou encore à identité réglable, c'est-à-dire des systèmes qui comportent eux-mêmes une dose non négligeable d'incertitude et d'indécidabilité, s'adaptent et peuvent prétendre à une relative efficacité. En d'autres termes, il faut des catégories faibles et floues de raisonnement pour parvenir à penser ou à maîtriser des situations devenues incertaines, par trop éclatées ou paradoxales. Et il n'y a là, dans une telle posture, nulle spéculation ou déraison. Depuis longtemps la physique et les mathématiques elles-mêmes ont montré qu'il est possible de développer un processus non seulement de connaissance, mais également de maîtrise et de production utile, concrète, à partir de l'incertitude, de l'incomplétude, du chaos, de l'indéterminé, du discontinu, d'ensembles flous, de variables aléatoires, de logiques contradictorielles qui sont celles du tiers-inclus où une chose peut appartenir à deux classes complémentaires, du réversible, du déséquilibre, de la catastrophe, de la bifurcation, du non-prévisible, etc. Les théorèmes attachés à la découverte de cette nouvelle vision du monde ont émaillé l'histoire scientifique du XXème siècle. Quant aux sciences de l'homme et de la société, elles ne sont pas non plus en reste dans ce type de démarche. Yves Barel, par exemple, spécialiste s'il en est du paradoxe, a bien mis en évidence, à travers un corpus d'une exceptionnelle érudition, qui inclut les disciplines de l'histoire, de l'économie, de la politique, de la psychologie, des religions, que les hommes ne pouvaient espérer contrôler des situations paradoxales qu'en élaborant des contre-stratégies elles-mêmes paradoxales[4] admettant en leur sein la contradiction logique.

Les modalités de la pensée faible en urbanisme

L'urbanisme à pensée faible se décline selon cinq aspects différents ou plutôt selon cinq modalités possibles. L'urbanisme à pensée faible est un urbanisme non-spatialiste ou non-globalisant, un urbanisme performatif ou non-directif, un urbanisme intégrateur ou systémique, et non systématique, un urbanisme apophatique ou urbanisme en négatif, enfin, un urbanisme politique et non plus techniciste. Ces cinq modalités découlent l'une de l'autre, sans hiérarchie. Il suffit de commencer à se pencher sur l'une d'elles pour aboutir presque immanquablement aux quatre autres. Ces modalités se soutiennent mutuellement, ne s'expliquent de manière satisfaisante que l'une par rapport à l'autre, mieux encore, que si nous les embrassons sous un même regard.

L'urbanisme non-spatialiste

Le spatialisme est la vision prônée par un certain urbanisme, celui de la théorie et de la planification, aujourd'hui en retrait, selon lesquelles il existe un lien direct, mécanique et univoque entre espace construit et vie sociale. L'urbanisme spatialiste est ainsi idéologie de l'espace contenant ou de l'espace inducteur, c'est-à-dire de l'espace construit qui implique ou développe certaines pratiques d'habiter et en censure d'autres. Pour l'urbanisme spatialiste, l'espace construit transcende la vie sociale pour le meilleur et pour le pire. Dès lors, l'urbanisme spatialiste est logiquement amené à considérer qu'il est et ne peut être que l'instrument principal non seulement du bien ou du mal habiter, mais également du bien et du mal vivre tout court. Inutile de revenir sur la désormais célèbre formule : « L'urbanisme est la clé du bonheur de l'homme » de Robert Auzelle. Par là même, il est plus aisé de comprendre ce qui unit de manière indéfectible le spatialisme et la pensée théorique forte en urbanisme. L'urbanisme à pensée forte est nécessairement un urbanisme spatialiste. Changer la société, pour la rendre meilleure, pour la sauver d'elle-même, pour la régénérer, c'est dans l'optique de l'urbanisme à pensée forte changer l'espace construit de manière radicale, c'est-à-dire changer la ville de fond en comble, la faire et la refaire à coups de tabula rasa, de grands gestes d'architecture urbaine sur de vastes pans de territoires et d'utopies ou de cités idéales imaginées sur le long terme. Certaines déclarations, telles celles de Le Corbusier, par exemple, ne devraient pas être oubliées tant elles sont symptomatiques de cet urbanisme à la fois spatialiste et sûr de son rôle qui a compté de si nombreux précurseurs et descendants. « Tout est à faire ! Tâche immense ! », proclamait Le Corbusier, en contemplant Paris, ou encore : « Mon devoir à moi, ma recherche, c'est d'essayer de mettre cet homme aujourd'hui hors du malheur, hors de la catastrophe »[5].

Cependant, s'il fallait donner une date, le début des années 80, selon ce que nous pouvons observer à travers nos enquêtes passées auprès des professionnels de la ville, et ce durant une longue période de quinze ans, marque une inflexion vers ce que nous appelons un urbanisme à pensée faible qui, pour le dire schématiquement, semble succéder au vieil urbanisme à pensée forte. Et, s'il est un signe qui ne trompe pas sur cette mutation, c'est bien celui de l'érosion de l'idéologie spatialiste. En clair, à quinze ans d'intervalle, les mêmes urbanistes interrogés ne tiennent plus le même discours quant au rôle joué par l'espace construit dans la question du bonheur ou du malheur de vivre en ville ou ailleurs.

Ainsi, avant les années 80, les urbanistes qui travaillaient et travaillent toujours à Echirolles, par exemple, commune proche de Grenoble, n'hésitaient pas à proclamer leur l'idéologie spatialiste, leur attachement aux grands gestes fondateurs et à l'utopie inhérente à leur métier :

« Nous sommes au cœur des relations entre le problème spatial et le problème social » ; « Il importe de créer des espaces propices aux rencontres, aux échanges et capables de susciter le sentiment d'appartenance » ; « Il faut organiser l'espace urbain de manière à ce que les gensrompent avec un certain nombre de nostalgies », etc. Et sur l'utopie : « Il faut reconnaître que nous sommes dans l'utopie, que l'on vit en permanence avec elle. Pourquoi ? Parce que gérer, urbaniser, c'est faire la part de cette utopie dont on a besoin quotidiennement. J'ai de l'utopie à revendre, sinon je ne ferai pas ce boulot. » ; « On ne fait rien sans l'utopie, ce qui s'appelle rien. Elle est toujours cette espèce d'horizon et on passe sa vie à essayer de s'en approcher »[6].

Les mêmes donc, sur les mêmes lieux, vingt ans après, déclarent sur un tout autre ton, à la fois modeste et ouvert, que l'économique notamment, et non plus l'espace construit, constitue le facteur décisif et par conséquent explicatif du bon ou du mauvais fonctionnement de la vie sociale moderne, et plus particulièrement en ce qui concerne les banlieues de grands ensembles en difficulté si décriées auparavant pour la piètre qualité de leur architecture et de leur urbanisme :

« La banlieue est caractérisée par une crise économique » ; « Le problème numéro un, le plus répandu, c'est la paupérisation des gens qui y habitent. C'est le fait qu'ils sont de plus en plus pauvres, parce que, pour la plupart, ils ont un problème face à l'emploi qui rend les choses catastrophiques » ; « À une époque où il y avait du boulot pour tout le monde, il y avait une espèce d'euphorie. Aujourd'hui je suis devenu beaucoup plus humble » ; « Étant moi-même de formation urbaniste, je peux dire qu'on est très loin de la culture de l'utopie et du projet grandiose autrefois trimbalé par les urbanistes ».

L'urbanisme performatif

Qu'il soit radical ou non, ou plus ou moins radical, l'urbanisme à pensée forte repose sur une rationalité édificatrice et organisatrice de l'espace de type linéaire où les différentes phases, depuis la définition des objectifs jusqu'à la livraison du projet réalisé, en passant par la mise en place des outils institutionnels et opérationnels appropriés, se succèdent selon un déterminisme en cascade sans retour possible, sans rétroaction décisive, par exemple, sur les objectifs ou les programmes initiaux en vue de leur redéfinition compte tenu des premiers résultats concrets obtenus.

L'urbanisme peut être qualifié d'urbanisme à pensée faible quand son action consiste, non plus à livrer en expert des solutions élaborées par ses seuls soins, pas même à soumettre ses solutions au débat public, mais, dans sa visée au moins, à trouver des solutions à partir du débat public. L'urbanisme à pensée faible est l'urbanisme qui n'a pas de véritable projet ou de solution avant le débat public, mais après seulement le débat public. Du moins espère-t-il qu'il en sera ainsi. C'est là sa méthode, son cheminement. Ce qui signifie que l'urbanisme à pensée faible attend que le projet résulte du débat public, à partir de la contribution en savoirs, informations ou compétences de tous les partenaires concernés, élus, décideurs économiques, mais aussi habitants aux côtés des urbanistes.

« Les grands ensembles correspondaient à un modèle, or on n'a plus de modèle. Alors on cherche et on pense que l'on va peut-être trouver une solution du côté des habitants et de la parole habitante », dit l'un de nos urbanistes interrogés ; un autre : « Dans beaucoup de cas de projets d'aménagement, on n'a pas d'idée encore bien arrêtée. On cherche et toutes les suggestions sont les bienvenues ».

Le débat public tel qu'il est idéalement envisagé dans l'urbanisme à pensée faible n'est pas un débat sur le projet, mais un débat pour le projet, c'est-à-dire un débat qui sert à la découverte du projet lui-même. En ce sens, la démarche de l'urbanisme à pensée faible se veut non pas normative et prescriptive, mais heuristique et performative. Ce n'est pas la ligne droite qui traduit le mieux la dynamique de tels échanges. La figure du cercle conviendrait davantage, car c'est plutôt un va-et-vient des questions et des propositions entre les différentes parties prenantes d'un projet qui s'effectue sur le mode de l'évolution circulaire ou sinusoïdale, mieux : solénoïdale. Le solénoïde, en effet, est formé par l'enroulement d'un fil en spirale régulière autour d'un axe fictif, et dont chaque tour de spire permet de mieux définir cet axe et sa visée. Le projet à élaborer correspondrait en quelque sorte à cet axe de solénoïde, et le débat public aux tours de spires successifs qui progressivement définissent l'axe indéterminé au départ. Illustrations, toujours à partir de nos entretiens d'acteurs :

« Il y a des systèmes d'aller-retour. Avant que de faire du dur ou quelque chose de plus définitif, on préfigure un usage avec quelque chose qui est provisoire. On voit comment ça fonctionne et puis on réadapte » ; « On est amené à faire les choses par touches, puis à observer, puis à corriger le tir » ; « On peut parler d'une mise en oeuvre plus souple des projets, plus évolutive ».

Ainsi, l'urbanisme à pensée faible n'entend plus relever du cadre référentiel marqué par les logiques duelles du type offre/demande, question/réponse, problème/solution, ou encore conception/usage, commande/projet, expertise/décision. Dans le nouveau cadre de référence dans lequel souhaite s'inscrire l'urbanisme pratique, les clivages s'estompent et les rôles se brouillent. L'usage peut se faire aussi conception, la demande peut et doit se faire offre, la connaissance, la réponse, la décision ne sont plus des opérations séparées dans le temps, en phases distinctes, ou selon la fonction ou la spécialité des partenaires, car il est postulé que tout un chacun détient au moins une part de la compréhension des problèmes qui se posent et également une part des solutions possibles à produire. Ce postulat est énoncé sous de multiples versions par les professionnels de la ville, mais toujours de manière très directe :

« Le problème peut être posé soit par les uns soit par les autres, cela me paraît clair » ; « Vous, habitants,détenez la solution avec nous ; vous pouvez nous aider, nous, pouvoirs publics, à élaborer de nouvelles solutions. On ne fera pas sans vous » ; « C'est vrai qu'il y a un stade préalable qui est l'information, et il y a un autre stade que j'appellerais, moi, l'information réciproque » ; « Une démarche de diagnostic partagé, c'est-à-dire le montage d'un certain nombre de groupes de travail mixtes - élus, habitants, techniciens - qui essaient de décanter un certain nombre de questions ».

Débat, confrontation, négociation, compromis ou consensus, oui, ces modalités de l'agir peuvent être considérées comme les référents de l'urbanisme à pensée faible, non pas en ce qu'ils seraient seulement des éléments de médiation entre des positions bien assurées par chacun et, par là, entre des projets différents, mais en ce qu'ils sont, ou cherchent à être, au service de référents plus fondamentaux, tels l'information réciproque, le diagnostic partagé, la découverte collective et progressive du projet (l'élaboration solénoïdale du projet), l'implication de chacun dans le projet.

L'urbanisme intégrateur

Dans un processus d'intégration quel qu'il soit, le tout est plus grand que la somme des parties, certes, et il est aussi autre chose, mais surtout, il n'existe pas avant les parties, avant la réunion des parties. Cet aspect, le plus essentiel de l'intégration, demeure par trop négligé. Ce ne sont pas les parties qui s'agrègent à un tout donné à l'avance, ce sont les parties elles-mêmes qui s'interpellent et donnent naissance dès ce moment là, et seulement dès ce moment là, à un tout. Le phénomène d'intégration dans cette optique signifie avant toute chose adaptation réciproque de toutes les parties prenantes, grandes ou petites, compromis entre des objectifs de toute nature, et, plus fortement encore, aboutissement, avec ce que cette dernière notion suppose d'innovation, d'invention, de création.

L'urbanisme se fait intégrateur car il prend acte du fait que nos territoires contemporains deviennent plus fluides, plus mobiles, plus multiples, plus flous aussi, plus indéterminés, plus incertains, plus imprévisibles, en un mot plus complexes. Devant, ou plutôt dans cette complexité, l'urbanisme s'adapte en privilégiant les logiques issues des systèmes combinatoires[7], c'est-à-dire les interactions diverses et inscrites dans l'espace et dans le temps entre différents partenaires, plutôt que celles issues d'une rationalité linéaire, univoque et séquentielle, guidée par une ambition de maîtrise radicale et conformatrice de l'espace quelle que soit son étendue. Dans un contexte de haute complexité, les informations, les connaissances, les données sont mouvantes et dispersées. Nul individu, nulle institution ne peut prétendre les posséder en totalité ou même être en mesure de les capitaliser. Leur saisie requiert une collaboration plurielle et relève de la recomposition. Seule une attitude flexible[8], ouverte, attentive à chaque fois, pour chaque projet, aux forces en présence, aux expressions, aux trajectoires, mais aussi aux opportunités et aux potentialités, a des chances de réussir. Dans un univers devenu complexe, la capacité à combiner, entrecroiser, réunifier selon les situations et donc dans une portée limitée, compte plus que l'opiniâtreté à imposer une grande idée ou une grande vision. En d'autres termes, c'est la caducité même de l'urbanisme à pensée forte devenue imagerie qui promeut l'imagination vive de l'urbanisme à pensée faible.

Nos interviewés nous ont révélé cette dimension intégratrice nouvelle de l'urbanisme :

« On ne peut plus se payer le luxe de faire contre » ; « Une action, je pense que cela sert, quelle qu'elle soit, à partir du moment où elle est collective » ; « Il y a toute une technicité à inventer de la relation à une population qui est de plus en plus plurielle et diversifiée » ; « On s'est rendu compte que réussir l'insertion sociale d'une personne, c'est essayer de l'éloigner au mieux de la prescription sociale » ; « On est en train d'organiser des réunions collectives pour mettre le problème sur la table et pour que les uns et les autres fassent des propositions. Et sincèrement, aujourd'hui, je ne sais pas à quoi cela va aboutir » ; « Je ne sais pas comment il faut imaginer les choses. Par rapport à différents problèmes, sincèrement je m'interroge comme les habitants ».

L'urbanisme apophatique

Est apophatique la manière de penser ou d'agir qui relève de la logique d'évitement, de la logique en creux ou encore de la morale négative. Est apophatique, en d'autres termes, l'attitude qui consiste à se préoccuper davantage du mal que du bien, du négatif que du positif, de l'extérieur que de l'intérieur, du superflu que de l'essentiel, etc., et ce par stratégie, de façon à laisser au bien, au positif, à l'intérieur, à l'essentiel le plus de chances, de possibilités et de liberté d'exister. L'apophatique procède du détour et non du frontal, de la préservation et non de la maîtrise.

Pour mieux comprendre ce que peut être l'apophatisme, il faut savoir qu'il peut ressortir également à l'ordre du religieux et même du politique. Ainsi, une certaine approche de la divinité a été, et peut être encore, apophatique en ce qu'elle évite, par crainte du sacrilège, mais surtout par difficulté à élaborer un savoir sur la divinité, de prononcer tel quel le nom de Dieu, de chercher à répondre directement à la question de ce qu'est Dieu et encore moins à celle de qui est Dieu. Ce type de raisonnement religieux est le suivant : il y a plus de chose dans la divinité que ne peut en concevoir l'esprit humain. De sorte que concevoir Dieu, outre que c'est inverser de manière blasphématoire le sens de la Création, puisque Dieu conçoit l'homme et non le contraire, c'est opérer aussi une réduction appauvrissante de la notion divine pour l'homme lui-même. Il n'y a pas d'intérêt pour l'homme à être clair, net et précis avec Dieu, du moins conceptuellement. Partir d'une idée bien définie et complète de Dieu, c'est forcément prendre le risque de limiter les chemins que les hommes empruntent à leur insu même pour monter vers Dieu. Selon la logique apophatique, à tout prendre, mieux vaut encore dire ce que n'est pas ou qui n'est pas Dieu, pour avoir le plus de chances possibles de le rencontrer.

De la même manière, la démocratie la plus laïque procède elle aussi, et dans ses principes les plus fondamentaux, d'une logique apophatique. L'État dans une démocratie n'a pas pour fonction de faire le bien ou de dire ce qu'il est. Son rôle consiste plutôt à éviter que la vie sociale ne se transforme en enfer. Ce qui, pour le moins, est une nuance. Que demande la démocratie depuis toujours à l'État ? Qu'il garantisse l'existence d'étendues informelles à l'intérieur desquelles l'exercice effectif de la liberté puisse se développer. Qu'il organise au mieux les conditions extérieures et collectives qui permettent aux individus de vivre selon ce qu'ils considèrent être le bien ou leur vocation. Qu'il empêche les oppressions réciproques sans opprimer en leur nom. A partir de quoi, chacun pourra trouver sa félicité, si tant est que cette notion ait une réalité en ce bas monde. Les démocraties disent : « Entendons-nous sur ce que peut être le mal ». La démocratie est une pensée faible du bien.

Par urbanisme apophatique, il faut donc entendre que l'urbanisme est conduit à se préoccuper non plus du bonheur pour tous, comme le préconisait l'urbanisme à pensée forte, mais de la moindre contrainte ou du moindre mal pour chacun dans l'élaboration du projet. Par là, il faut entendre également que l'urbanisme à pensée faible recoupe certains aspects de la logique procédurale. En effet, par rapport à la problématique de l'intérêt général, l'urbanisme à pensée faible dans sa version apophatique pose méthodologiquement le vide ou l'énigme comme point de départ de son action et non le plein ou un contenu quel qu'il soit. Il ne part pas de l'intérêt général qui existerait a priori, qui serait déterminé ou connu dans sa substance[9] avant toute action, mais il y aboutit en le recherchant et en le produisant collectivement en fonction des projets.

Voici sur cette question un échantillon de la retranscription de nos entretiens :

« Lesurbanistes eux-mêmes sont devenus plus modestes » ; « On sait que l'on peut se tromper » ; « Mon rôle à moi est de travailler autour d'un certain nombre d'interventions et de projets de façon à éviter les effets réactifs » ; « Nous nous adressons aux habitants pour leur dire : aidez-nous à gérer mieux, aidez-nous à définir ce qui est la marge du correct et de l'acceptable » ; « Quel que soit le projet, il faut partir le plus en amont possible avec les habitants et puis ne pas hésiter à exprimer nos propres hésitations. Voilà, c'est ça. Si nous, on se pose des questions, et bien autant dire qu'on se pose des questions » ; « Je ne vous dis pas que l'on n'a pas quelquefois la tentation d'imposer des choses, mais on essaie de limiter ce travers » ; « Quelquefois même, sur certains projets, on peut prendre une solution qui n'est pas la meilleure mais qui sera mieux acceptée par les habitants et qui, de ce fait, devient la meilleure ».

L'urbanisme politique

La politisation de l'urbanisme ou l'urbanisme politique, cela signifie en premier lieu et concrètement, non pas seulement que les politiques occupent la scène publique qui est celle de l'urbanisme et qu'ils sont au contact direct avec les habitants à même le terrain, car ils ont toujours eu plus ou moins ce type de pratique, mais que ce sont les politiques plus que les techniciens qui aujourd'hui, sur la question des quartiers, de la ville et des projets, répondent ou offrent, entendent ou proposent et négocient des solutions.

La politisation de l'urbanisme, cela signifie ensuite et plus fondamentalement que le débat public et ouvert d'essence politique sur l'organisation de la ville et de l'être-ensemble dans la ville devient davantage la garantie d'un meilleur urbanisme ou d'un urbanisme optimal que l'excellence technique, esthétique, fonctionnelle et rationnelle, ou même que l'idéologie en tant que discours construit sur le social, avec un contenu structuré, un plein de sens, des énoncés précis, des propositions et des solutions.

En conséquence, dans l'urbanisme politique en tant que facette ou version de l'urbanisme à pensée faible, le terme de politique renvoie à moins de transcendance et à plus d'immanence. C'est la politique comprise comme offre de politique en direction des habitants, c'est la politique en tant qu'appel à l'invention ou à la réinvention de la cité par elle-même. Et l'air du temps que l'on hume dans les services d'urbanisme municipaux ne nous trompe pas sur ce point. Les modèles techniques tout autant que les constructions théoriques y sont tenus pour suspects ; il s'agit d'être pragmatique. « On a besoin d'un discours et d'un vocabulaire qu'on ne trouve pas dans la théorie », est-il possible d'entendre à Chambéry, au plus haut niveau de responsabilité en matière d'urbanisme et d'aménagement, ou encore : « A la science infuse, il faut toujours préférer la science diffuse et il en est bien ainsi des savoir-faire urbains »[10].

Le terrain grenoblois est tout aussi révélateur. Quand il est question de l'urbanisme grenoblois, il est immanquablement fait allusion au « mythe de Grenoble ». Or, à propos de ce mythe, il faut retenir deux choses essentielles sur lesquelles s'accordent tous ou presque les observateurs ou les commentateurs, qu'ils appartiennent à la ville ou non. En premier lieu, les dates qui positionnent la durée ou l'apogée de ce mythe dans l'urbanisme grenoblois : 1965-1980 ; elles constituent un découpage historique qui corrobore bien le fait selon lequel le début des années 80 constitue un tournant dans la manière de penser et de faire l'urbanisme[11]. Ensuite, le contenu même du mythe qui peut se résumer en trois formules abondamment reprises par les politistes et les sociologues qui se sont penchés sur cette période : « renaissance du réformisme technicien en France »[12], « équation modernisation-dépolitisation »[13], « verbalisme idéologique inflationniste »[14]. À Grenoble, à l'époque, traiter les problèmes de la cité c'était le faire en fonction des données les plus récentes de la technique - Dubedout, c'était l'ingénieur qui faisait du bien à la cité - et c'était aussi nourrir sans cesse par le discours une vision de ce que pourrait être la future et inéluctable société socialiste, ainsi que la nouvelle vie et la nouvelle ville qui en découleraient.

Aujourd'hui, dans l'urbanisme à pensée faible qui tend à prendre le relais de l'urbanisme théorisé, les anciennes adhérences ou dialectiques entre sphère idéologique et sphère de la technique, que Jürgen Habermas avait analysées en tant qu'expressions d'une certaine forme de modernité[15], se sont délitées. Le quartier (et avec lui la ville dans son ensemble) n'est plus, ou n'est plus seulement ou prioritairement, l'aire d'application technique d'une théorie urbaine qui souhaite faire advenir une forme spatiale. La dimension formelle et technique du projet devient secondaire par rapport à sa dimension politique. En ce sens, il est possible de parler d'une déspatialisation de la question urbaine au profit de sa repolitisation.

Laissons pour finir encore une fois la parole aux acteurs :

« Nous veillons à ce que les contrats de ville ne soient pas pilotés par des gens qui viennent du hard » ; « Il faut se faire à la raison qu'on ne peut tout équiper partout, d'une part et, d'autre part, que les attentes du citoyen ne sont pas que sur du matériel » ; « J'ai 25 ans d'urbanisme communal. J'ai donc un peu de recul quand même maintenant. Et bien, je trouve que l'on a terriblement souffert d'une approche technocratique de la ville » ; « Ma responsabilité est de mettre en forme et d'organiser des espaces de négociation avec les habitants ».


[1] VATTIMO, G. La fin de la modernité, Seuil, 1989.

[2] JOBERT, B. et MULLER, P. L'État en action. Politiques publiques et corporatismes, PUF, 1987. Mais aussi : FAURE, A., POLLET, G. et WARIN, Ph. La construction du sens dans les politiques publiques. Débats autour de la notion de référentiel, L'Harmattan, 1995.

[3] LYOTARD, J. F. La condition post-moderne, Éditions de Minuit, 1979.

[4] BAREL, Y. Le paradoxe et le système, PUG, 1978; ou encore AMIOT, M., BILLIARD, I. et BRAMS, L. (textes rassemblés par), Système et paradoxe. Autour de la pensée d'Yves Barel, Seuil, 1993.

[5] DAMISCH, H. L'arche de Noé, Critique, n°476-477, 1987, pp. 16 et 18.

[6] CHALAS, Y. et TORGUE, H. Le complexe de Noé ou l'imaginaire aménageur, Plan Urbain/CEPS, 1987.

[7] JANVIER, Y. L'aménagement urbain face aux nouveaux enjeux de société, rapport METL, 1994.

[8] LORRAIN, D. « Après la décentralisation, l'action publique flexible », Sociologie du travail, n° 3, 1993.

[9] SCHERRER, F. « Le développement durable va-t-il traverser l'Atlantique ? », Cahier TTS, n° 30, 1995.

[10] Cette dernière phrase n'est pas extraite de nos entretiens, mais du livre dont le maire de Chambéry est l'auteur : BESSON, L. Lettre ouverte aux 400 000 Chambériens, Éditions de l'Aube, 1994, p.59

[11] La datation du mythe de Grenoble varie bien sûr selon les auteurs, mais à quelques années près seulement. De même, cette datation recouvre approximativement les trois mandats municipaux successifs d'Hubert Dubedout, de 1965 à 1983.

[12] LAVAU G., « Réflexions sur le mythe de l'élection grenobloise », Revue française de science politique, n°5, 1965

[13] VIANSSON-PONTÉ, P. Le Monde , 30 mars 1965.

[14] BRUNETEAU, B. « Un usage politique de la modernité : le mythe de Grenoble (1965-1975) », XXème siècle, Revue d'histoire, Fondation des sciences politiques, Automne 1997.

[15] HABERMAS, J. La technique et la science comme idéologie, Gallimard, 1973.




Pour citer cet article

Yves Chalas, « L’urbanisme à pensée faible », (2007), lrdb.fr, mis en ligne en avril 2007


Date de création : 24/04/2007 18:23
Dernière modification : 22/02/2008 14:30
Catégorie : Architecture Urba
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