« La colère des escargots est-elle perceptible ? »,   F. Ponge

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2012 - Vues d'ailleurs - 7. Alain LORRAINE

Les Rencontres de Bellepierre                Le Théâtre du Grand Marché

 

 

 

 

 

 

Lorraine.JPG

 

 

 

Alain Lorraine

 

présenté par

 

Brigitte Croisier

 

extraits lus par

 

Olivier Corista

 

Théâtre du Grand Marché, St Denis, jeudi 25 octobre 2012, 18h30

 

 

 

 

 

 

« Alain Lorraine, un intellectuel à redécouvrir »

 

Alain Lorraine naît à Saint-Denis le 2 novembre 1946 et meurt à Paris le 18 mai 1999. Sa première publication Tienbo le rein et Beaux visages cafrines sous la lampe en 1974 (Prix Mascareignes 1976) lui a donné une identité de poète militant. Des critiques se sont interrogés : « militant ou poète ? », comme si une activité étouffait l’autre. Effectivement, Alain Lorraine a affirmé des options politiques telles que l’autonomie pour La Réunion. Mais « cette voix de nos années terribles » selon l’expression d’un autre poète réunionnais, Boris Gamaleya, a dit sa colère et ses espoirs de multiples façons, échappant à toute catégorisation réductrice.

Son œuvre mêle poèmes, nouvelles, théâtre, film, essais, reportages et de nombreux articles de presse. Car il fut continûment journaliste de formation et de vocation, ici et ailleurs, (Témoignage Chrétien de La Réunion, Fanal, Présence réunionnaise, La Vie catholique, Croissance des jeunes nations etc.). Il s’est beaucoup investi dans la vie associative et a travaillé avec les collectivités publiques (Mairie de Sainte-Marie avec Axel Kichenin, Antenne parisienne du Conseil général). Ses cheminements furent divers, son attention aux variations du temps constante.

Parti à 12 ans avec sa famille à Bordeaux, il a souvent donné l’impression de vivre perpétuellement entre son île natale et la « métropole », d’être partagé, sinon déchiré, entre la passion de son pays et le « rêve du nord », même quand celui-ci s’est révélé trompeur. Indéniablement, il y a chez lui quelque chose du nomade. En fait, ce va-et-vient permanent a fait de lui un « arpenteur d’hémisphères » qui avait l’art de mettre en résonance les changements et les phénomènes d’ici et de là-bas. L’amour du cinéma et de la littérature lui donna aussi les clefs pour déchiffrer la complexité du monde et relier son île-monde au Brésil métis de Jorge Amado ou au Deep South de William Faulkner.

De foi chrétienne – il aurait pu être prêtre – il s’est ouvert aux « religions de la misère », aux « religions populaires » par lesquelles des générations de Réunionnaises et de Réunionnais ont recréé et transmis leur relation au monde. Comparant Témoignage Chrétien de La Réunion à un « bathyscaphe », il a plongé avec feu le Père Christian Fontaine dans « la culture de la nuit ». « Véritable conversion » a-t-il confié, découverte d’une autre société, derrière le rideau de cannes.

Ces formes d’enquêtes de sociologie religieuse l’ont conduit au plus près du « secret » de son peuple, une culture aux assises africaines, asiatiques, européennes qui a permis à « une majorité marginale » partageant un « vécu commun de dépendance » de résister à la discontinuité de l’arrachement aux terres d’origine, à la pression de l’assimilation et, par là même, de se construire en humanité.

Si Alain Lorraine a exploré la mémoire populaire, ce n’était pas pour cultiver la nostalgie, mais pour prendre appui sur elle et, avec elle, dessiner un avenir. Au-delà de la douleur, il portait en lui « l’espérance d’un projet politique où quelque part se rencontrent les nécessités de l’économie et les droits de l’imaginaire. » S’il fut militant, ce fut de cela. Beau programme, non ? Encore à venir…

(B. C.)

Agrégée de philosophie, Brigitte Croisier a publié Ailleurs est ici (2011, Océan Éditions), co-publié Entretiens avec Paul Vergès, D’une île au monde (Ed. L’Harmattan, 1993) et avec René Payet, Quel diable de prêtre ! (Océan Editions, 1996). Elle assure sur Imaz Press Reunion une chronique livres hebdomadaire.

 

Bibliographie

Tienbo le rein, Beaux visages cafrines sous la lampe, poèmes, (L’Harmattan, 1975), Océan Éditions, 1998 (Prix des Mascareignes 1976)

Les Chrétiens du désordre, Calmann-Lévy, 1979, (Essai-reportage sur la rencontre entre christianisme et marxisme en France )

Sur le black, poèmes, Nouvelles imprimeries dionysiennes, Pages libres1990

Dehors est un grand pays, Paroles d’Aube, 1993 (Publié avec le concours du Conseil général de La Réunion)

Jeamblon ou les petites libertés, nouvelles, Khartala-Grand Océan, 1996

Une Communauté invisible, 175 000 Réunionnais en France métropolitaine, avec Wilfrid Bertile et le Collectif Dourdan, Khartala, 1996 (essai et entretiens avec des Réunionnais vivant en France)

La Réunion, île de Mille parts, textes d’Alain Lorraine et photos de Philippe Dupuich, Actes Sud, 2001

 

Carpanin Marimoutou, L’île-écriture, Mémoire de Maîtrise en Lettres modernes (1980), publié par l’ADER en 1981. (Auteurs étudiés : Albany, Azéma, Gamaleya, Lorraine, Guéneau, Debars)

Daniel-Rolland Roche, Lire la poésie réunionnaise contemporaine, Centre universitaire de la Réunion, Juin 1982, Étude de Zamal de Jean Albany, du Vali pour une reine morte de Boris Gamaleya, de Rivages d’Alizé de Gilbert Aubry et de Tienbo le rein d’Alain Lorraine, Olographe de Jean-Henri Azéma.

Frédérique Hélias, Les nouvelles formes de la poésie réunionnaise d’expression créole, Éditions K’A, 2006

Michel Beniamino, « Alain Lorraine : du poète militant au chant libre. Lecture de Tienbo le rein et de Sur le black», Loxias 37, juin 2012.

 

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!!! LA CONFÉRENCE !!!


TEXTES LUS PENDANT LA CONFÉRENCE

 

 

1. « Rêve de nord »

Sur le black, p. 15

 

Nous avons eu un rêve de nord. C’était une protection et une promesse ; la chance matérielle de ne pas être le prisonnier immobile de l’île. Ce rêve était celui des dernières émigrations familiales, à la fin des années 50 ; l’ultime boucle des Amériques. Nous étions sur le marché, nous aussi. D’abord celui de l’imaginaire. La relation avec « elle », la France, était celle d’un amour fou, d’une passion enfantine, d’un tumulte. Il faut nous comprendre. Je dis bien « nous comprendre ». Non par indulgence plénière, attention de circonstance, concession d’un pardon. Je ne plaide pas. Il n’y a rien à plaider. Ce rêve était la rencontre étrange d’un rapport de forces et d’une mémoire. La France inconnue ; ce pays de merveilles pour les écoliers tropicaux ; le droit d’y être ; d’en être comme une initiation privilégiée et mystérieuse ; l’enchantement d’un monde.

Il y avait de la chimère. Nous étions des Robinson inversés, s’échappant d’une île « naturelle » pour monter vers le pays des villes.

 

 

2. « Lettre ouverte à Boris… »

« Lettre ouverte à Boris… », Boris Gamaleya en avant-propos à la pièce de théâtre Le volcan à l’Envers ou Madame Desbassyns le Diable et le Bon, Éditions Presses de développement, Collections Dieux noirs)

 

Boris, je ne sais, si tu aimes le cinéma.

Mais dans ces années 67-68, nous avions 20 ans, et nous étions de ceux qui auraient interdit à quiconque de dire que « c’était le plus bel âge de la vie ».

Comme disait aussi Glauber [Glauber Rocha, cinéaste brésilien], « nous buvions chaque jour mille nouvelles amères ». Cela s’appelait Vietnam et la grisaille contagieuse de la « Société de consommation ». Nous avions la conscience œcuménique et internationale. Nous étions des dévoreurs de signes et de prophéties, grands consommateurs de légendes historiques. De Guevara à Mao, de Luther King à Camilo Torrès, des hommes du printemps de Prague, aux « tricontinentaux » de la Havane ; innocent des énormes contradictions qui pouvaient opposer ces démarches, nous étions à l’affût de nouvelles promesses ; très malheureux que cela soit sur la peau des autres et respectueux de ces héroïsmes lointains. Nous étions attentifs, pleins de bonne volonté, disponibles, fragiles, fauchés, militants et solitaires, très solitaires.

[…]

C’est ainsi que nous avions pu lire « à visage découvert » une géographie des résistances et des désirs, des tragédies politiques et des épopées populaires, des mythologies et des alternatives.

Le cinéma fut à la fois notre « grande illusion » et notre alphabétisation à la modernité ; il nous avait permis d’intérioriser les désordres du monde mais aussi sa fertilité, son pluriel, son mouvement.

 

 

3. « Au cœur de l’immense cicatrice bleue de l’océan… »

Tienbo le rein, L’île

 

Au cœur de l’immense cicatrice bleue de l’océan

Si verte, tu es, île

Jeune mariée violée sodomisée à tous les fruits de

L’esclavage

Sur la roche écrite de tes réveils même le soleil

Demande pardon

Il fait nuit et brouillard depuis le premier noir

Les marchands d’identité sondent ton visage

Au fond des commissariats.

 

On t’a nommée française pour des fins d’utilité

Et les Indes et l’Afrique et la Bretagne accouchent

D’un enfant mort-né

Et toi analphabète de ta naissance tu cherches

Ton reflet sur les miroirs des autres

 

Il est temps que tu t’appelles toi-même au passeport

Des peuples nouveaux

En sachant que la vérité des pays qui apprennent à naître

Est large de toutes les solitudes.

 

 

4. « Mohamed »

Édito de J’habite les Hauts champs puisque je viens d’ailleurs HEM, Aube magazine, numéro spécial – janvier 1995

 

Les enfants de l’État-Empire

 

Mohamed, tu es ce qu’on appelle un enfant de l’État empire, de cette époque, de cette histoire où la France avait cent millions d’habitants et où son drapeau flottait sur les cinq continents. Bien malgré toi, et au-delà des urgences sociales ô combien légitimes, tu es en première ligne du défi essentiel qui attend ce pays. Réconcilier les deux visages de l’universalisme français. Celui, moral et prestigieux de la Bastille, des Droits de l’Homme, de la laïcité et celui plus ténébreux et plus physique des conquêtes coloniales avec ses fruits imprévus : les rapatriés, les émigrés, les réfugiés. Et cette épreuve de vérité se passera d’abord dans les banlieues « difficiles », à l’image de ce quartier de tes sept ans.

Mohamed, tu n’en demandais pas tant.

 

 

5. « Cardonnel »

Tienbo le rein

 

Un fou de Dieu

Sans feu ni lieu

Au commencement était le Verbe

Cardonnel à la Réunion

Midi d’un homme seul

Brésil à Gillot

Grésille les étincelles du message

Tam-tam sur les prières

Tam-tam sur la pesante trahison

de l’homme clerc

 

Tam-tam sur ce peuple

premièrement étonné

 

Juillet guillotiné

Août en éclair

1969

Cardonnel en gris reparti

Témoignage du chrétien

Feu dans la nuit .

 

 

6. « Pays-Maloya »

Tienbo le rein, Visages archipels (extrait)

 

Pays-Maloya

Bellemène blues boulevard du sang mêlé

la face de la nuit se couvre de lueurs

le rhum se chauffe auprès du cimetière

les filles de la Possession déplient

une ravine de hanches

[…]

Pays-Maloya visages archipel chapelles la misère

îlette la solitude ravine à malheur ligne paradis

comme un cri d’espoir à qui on passe les chaînes

les barbelés les prisons

Comme une plainte de vieille servante damnée

sous la misère

Comme une peur d’enfant dans la nuit tropicale

[…]

Maloya Bellemène

la complainte d’un pays Mozambique incarne nos lèvres

La malgache de naguère exorcise la ténèbre

Le petit blanc hors d’usage de blanchitude

cherche son lendemain

Et dans maloya le Port n’est pas assez beau

Et parle créole l’esclavage est à fleur de peau

Et nous voici nègres jusqu’au bout de la peau

Je ne dis pas nègre de couleur

Mais nègre de combat comme Lumumba d’Afrique

Nègre en liberté avec Simandef sur la plus haute montagne

Nègre-bidonville

Nègre cafre

Nègre tamoul créole

Nègre de Canton

Nègre d’Arabie

rescapé recalé interdit de séjour

dans le langage étranger venu de la fraude

Nègre asphyxié brûle rhum de campement

Tout oublier jusqu’à demain matin

ne plus être un homme tout venant

qui ne va nulle part

Un nègre-comédie française

 

Maloyas rythmés à coups de sexe

Contre la rugosité tragique de l’être

à distance irrespectueuse du langage

Maloyas nourris au sperme-océan de la misère

à secrets de pierre volcanique

Aux racines en tumulte de naissance

à couteaux tirés

Contre le galop dur des battements de Malheur

Maloyas pour une récréation de l’île

Qui labourent les chairs mortes de l’abandon

Toujours joués aux jambes incessantes des femmes

motivés à la flamme tropique de l’enfance

 

Fêtons la musique qui fait naître les racines

Fêtons pour ne plus se perdre pour pouvoir y croire

Car les cartouches du temps

La grande dérive du passé

Nous serrent à la gorge sans relâche

et nous voyons des jours qui ont été blêmes

cette écorce sombre des mauvais bois de la plantation

Ce frôlement des mains qui vont se fusiller

cette angoisse dans les matins solitaires

Du coup de fouet

Fêtons fêtons quelque chose ensemble

Pour ne pas se perdre

Pour pouvoir y croire

 

 

7. « Un mal réunionnais »

Extrait d’un édito de l’hebdo Fanal, n° 9, 21 novembre 1981

 

Un mal réunionnais

 

Un pays qui naît sur l’exclusion de la condition humaine de la majorité de la population est un pays qui arrive au monde avec un poison dans la tête. Malgré l’abolition formelle de l’esclavage, le 20 décembre 1848, le poison a continué à irriguer tout le corps social.

Ce mal traverse une sexualité désemparée. Racisme larvé dans le rapport noir-blanc, qui bloque la venue d’un métissage sans rivage.

Identification naïve à des modèles sexuels et sociaux, venant de l’extérieur. Viols et violence où le descendant d’esclave a souvent besoin d’une autre esclave qui sera sa femme ou sa fille.

La femme ou l’homme réunionnais jouent à cache-cache depuis toujours. Et dans ce jeu, une ombre est toujours là. Celle de ce maudit venu d’Afrique ou d’Inde à qui dès le début, on n’a jamais reconnu le statut d’homme à part entière.

Femme-objet sur les plantations depuis le début.

Homme-objet dans l’Histoire depuis toujours.

La femme ici a vécu avec son compagnon, la moitié du rejet, de la marge, de la violence, de l’inassouvissement, rarement la moitié du ciel.

 

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Date de création : 30/09/2012 19:49
Dernière modification : 31/10/2012 22:09
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