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Histoire - Benjamin STORA

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Historien, professeur d’histoire du Maghreb à l’Institut national des langues et civilisations orientales, Benjamin Stora, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, il vient de publier un essai sur la France et son passé coloniale, La guerre des mémoires (Ed. de l’Aube, 2007).

Il a bien voulu nous envoyer ce texte court et très actuel qui confirme, si besoin était encore, que les historiens, tout attachés qu’ils sont à rendre compte du passé, n’en sont pas moins soucieux de travailler à un projet commun, et que leurs recherches sur les traces et les souvenirs les reconduisent immanquablement à un présent qui en est d’autant éclairé.

Benjamin Stora met en garde contre l’utilisation idéologique de l’histoire, occultation, dissimulation ou falsification – on ne joue pas impunément avec son passé. Il nous invite au contraire à une « mémoire renouvelée » qui fasse droit à la diversité de nos origines, parce que, contrairement à ce que la logique simpliste de l’identitarisme nationaliste veut faire croire, on peut et doit concilier un attachement à ses racines inévitable et fécond et une sincère et constructive identification à un projet républicain.

 

 

 

 

 

 

L’histoire comme enjeu

Benjamin Stora

 

 

 

 

 

L’histoire, avec un grand H, a été un des grands enjeux de l’élection présidentielle française. De nombreux historiens se sont engagés, fortement, de manière explicite, en faveur des candidats. Pour Ségolène Royal, par exemple, il était possible de trouver les noms de Jacques Le Goff, Michelle Perrot, Jean Pierre Azéma ou Marc Ferro. L’Histoire a été utilisée dans de nombreuses manifestations. L’Histoire et ses grands noms, lorsqu’à la surprise générale Nicolas Sarkozy a invoqué les parcours de Jaurès ou de Léon Blum, leaders traditionnels de la gauche, pour expliquer son action ; l’Histoire et ses lieux, lorsque Jean Marie Le Pen s’est rendu à …. Valmy, là où les sans culottes de la Révolution française ont repoussé en 1792 les armées prussiennes ; l’Histoire et ses symboles, lorsque Ségolène Royal a expliqué l’importance du drapeau tricolore, et le chant La Marseillaise… Dans ces invocations, le fil conducteur a été celui d’une définition, en forme de défense, de la nation. Et une proposition d’un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale » a même été avancée par un des candidats… Les historiens savent pourtant, depuis longtemps, que l’identité d’un pays ne se décrète pas. Celle-ci se caractérise par son système de valeurs, ses institutions démocratiques, sa protection sociale, sa façon de rayonner au plan culturel ou la probité de ses dirigeants. La France, avec la République, a instauré le suffrage universel, le droit des personnes, le droit des associations. C’est aussi cela le « vivre ensemble » qui concourt à construire l’identité nationale. A moins de considérer l’identité nationale comme homogène depuis toujours, fixe, et qu’il suffirait de protéger contre des invasions successives. Le leader de l’extrême-droite, Bruno Megret, déclarait ainsi en 1993 : « La population de notre pays est restée homogène depuis ses origines [...]. L’identité française est donc également liée au sang. [...] La France est une nation européenne venue du fond des âges, fixée depuis plus de deux millénaires. » Pour Jean-Marie Le Pen, ce qui menace la nation française, c’est un « germe de destruction que notre nation porte en soi », à savoir « le décroissement de notre natalité, l’épuisement de notre énergie depuis cent ans [...] ont amené l’envahissement de notre territoire et de notre sang par des éléments étrangers qui travaillent à nous soumettre. » Il juge improbable, voire impossible, l’assimilation des nouveaux venus : « les immigrés ne veulent pas s’intégrer », titrait National Hebdo (1er juin 1995). Quant au métissage, réalité historique et démographique de la nation française, Jean-Marie Le Pen le dénonce comme un effet mortel d’une mondialisation qui altère la qualité génétique de la population.

Dans ces nombreux discours consacrés à cette question de la nation, de Toulon à Nice, lorsque Nicolas Sarkozy enjoint aux nouveaux arrivants d'être « les héritiers de 2000 ans de christianisme », il manifeste également cette volonté d'enracinement d'une histoire longue, exclusivement fixée à partir d'un critère religieux.

Le thème de l'identité nationale a donc envahi le champ politique, au risque de la dérive vers le nationalisme, la xénophobie.

Dans le double aspect de l’identité nationale, le legs du souvenir d’une histoire commune et la volonté politique de la citoyenneté, c’est le premier aspect qui est problématique. Celui qui veut prendre l’histoire « comme un bloc », où les générations se succèdent sans jamais prendre leurs distances avec les histoires antérieures.

Définissant l’identité nationale par la « terre et les morts », Maurice Barrès, idéologue de la droite radicale, expliquait ainsi au début du xxe siècle l’enracinement dans le sol natal, et la cascade des générations, comme principes d’« une commune manière de sentir et de réagir ». Il ajoutait : « c’est pourquoi tant de naturalisés, quels que soient leur mérite personnel et leur bonne intention, qui n’ont pas avec nous cette communauté de race, de sang et d’histoire, ne sauraient sentir comme nous sentons, et surtout dans les questions nationales ». Dans cette filiation de pensée, Jean Marie Le Pen, de son côté explique : « la nation est la communauté de langue, d’intérêt, de race, de souvenirs, de culture où l’homme s’épanouit. Il est attaché par ses racines, ses morts, le passé, l’hérédité et l’héritage. Tout ce que la nation lui transmet à la naissance a déjà une valeur inestimable ».

Dans cette conception de pensée, toute critique des erreurs du passé risque de rompre le lien historique de continuité entre les générations. C’est le refus de toute « repentance », que ce soit à propos de Vichy ou du passé colonial. Pour les tenants de cette approche, il y aurait une sorte de filiation dans le récit national qu’il ne faudrait pas briser. Dans son discours de Nice du 30 mars 2007, Nicolas Sarkozy reprend et approuve cette démarche : « Je veux leur dire qu’ils auront à choisir entre ceux qui assument toute l’Histoire de France et les adeptes de la repentance qui veulent ressusciter les haines du passé en exigeant des fils qu’ils expient les fautes supposées de leur père et de leurs aïeux. Je suis de ceux qui pensent que la France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale. Elle a inventé les droits de l’Homme et elle est le pays du monde qui s’est le plus battu pour la liberté ». Et allant dans le sens d'une approbation globale de toute l'histoire de France, le candidat de l'UMP va jusqu'à la justification de l'entreprise coloniale : « je veux dire que dans les colonies, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs, qu’il y avait parmi eux beaucoup de gens courageux qui avaient travaillé dur toute leur vie, qui n’avaient jamais exploité personne, qui avaient construit des routes, des hôpitaux, des écoles. [...] Ils ont tout perdu. Je veux qu’on les respecte. »

Il n'y a là pas un mot sur la souffrance des autres, les « indigènes », les anciens colonisés… Une autre conception de l’histoire existe, qui considère que la reconnaissance critique du passé est indispensable pour construire un projet commun, fabriquer du récit national. Non pas dans la dissimulation ou l’occultation mais au contraire en assumant ses responsabilités collectives pour enrichir une mémoire renouvelée. Il ne s’agit pas alors de dire : « vous prenez tout d’un bloc si vous voulez faire partie de la nation ». La question coloniale est à l’intersection de ce débat sur l’identité nationale.

Derrière cette question de l’identité nationale, se manifeste en fait la crise de la socialisation politique et sociale française : l’école, la justice, la ville… La construction d’un ministère à part, séparé, celui de l’identité nationale ne peut pas résoudre cette crise. De nombreux acteurs de la vie sociale, politique, culturelle pensent qu’il faut plutôt donner des moyens aux institutions déjà existantes pour mieux fonctionner, intégrer les étrangers qui sont arrivés récemment. Les partis et les syndicats ont été, par exemple, des facteurs très puissants d’intégration. L’immigration successive (polonaise, italienne, espagnole) s’est intégrée en partie à travers le monde ouvrier et le syndicalisme.

Dans ces discours sur l’Histoire, il existe, également, un fort sentiment de peur devant la nouveauté. Peur de perdre sa langue, sa mémoire familiale ou locale, peur des flux humains facilités par la mondialisation. L’individu, isolé, privé de repères, a la tentation de se réfugier dans le passé, dans un discours de fermeture à l’autre. La peur de la perte d’identité est réelle. La vraie question est de savoir si on y répond par la xénophobie ou par l’ouverture aux autres. Le repli communautaire est une illustration de cette peur, une manière de se retrouver entre soi, en sécurité, quitte à se couper du rapport à la République. De nombreux intellectuels, historiens, chercheurs, pensent, au contraire, qu’il est possible de construire une société où l’individu peut être attaché à ses origines et ses racines tout en s’identifiant aux valeurs de la République ; reconnaître le lien des origines et celui de valeurs communes. De tenir plusieurs histoires en même temps.

 

 

 

Pour citer cet article

Benjamin Stora, « L’histoire comme enjeu », (2007), lrdb.fr, mis en ligne en mai 2007


Date de création : 08/05/2007 13:52
Dernière modification : 09/07/2007 21:49
Catégorie : Histoire
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