| Joseph Rabearivelo, (1901-1937), poète malgache. 1. Biographiea) Les premières années« Prince des poètes malgaches » selon le mot de Léopold Sédar Senghor, Jean-Joseph Rabearivelo, de son vrai nom Joseph-Casimir Rabearivelo, est né le 4 mars 1901 (ou peut-être 1903), à Ambatofotsy, au nord d’Antananarivo. Il appartient par sa mère à la caste noble des Zanadralambo, mais il naît hors mariage et grandit dans un milieu peu aisé ; il aura lui-même à faire face à des difficultés matérielles et financières tout au long de sa vie. Il change de nom, comme la coutume malgache le permet, et se fait appeler Jean-Joseph Rabearivelo… pour avoir les mêmes initiales que Jean-Jacques Rousseau, dit-on ! Il prendra aussi divers pseudonymes (Amance Valmond, Jean Osmé). Après des études médiocres dans les écoles missionnaires d’Antananarivo, il quitte l’école à 13 ans ‑ il aurait été renvoyé du collège pour son indiscipline et ses mauvaises lectures, Les Fleurs du mal peut-être [1]. Il aurait publié ses premiers poèmes en malgache à l’âge de 14 ans sous le pseudonyme de K. Verbal, dans la revue Vakio Ity. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’il lit alors avec avidité et écrit de plus en plus. Autodidacte au talent précoce, il acquiert vite une solide culture littéraire et une maîtrise parfaite du français. ___________________ [1] Anecdote difficilement vérifiable. Ce qui est incontestable, c’est que Baudelaire l’a ensuite accompagné toute sa vie durant, « il faisait du spleen de Paris sa prière de tous les jours et de tous les instants » (Siméon Rajanoa, Actes du colloque « Rabearivelo cet inconnu ? », p. 31). Il y fait encore référence dans les dernières lignes de son journal écrites quelques minutes avant sa mort, « 15h moins 9, ça sonne, ça sonne… Fermer les yeux pour voir Voahangy et commencer les adieux silencieux aux chers vivants. J’embrasse l’album familial… j’envoie un baiser aux livres de Baudelaire que j’ai dans l’autre chambre ». b) Poète coloniséIl appartient à la première génération de colonisés (Madagascar a été déclarée colonie française en 1896). Fasciné par l’Europe, il sera proche des milieux coloniaux, lié à quelques hauts fonctionnaires, il tissera même de vraies amitiés avec Pierre Camo (magistrat en poste à Madagascar, écrivain et fondateur de la revue 18° Latitude Sud qui publiera des textes de lui) ou Robert Boudry (directeur du contrôle financier de la colonie, qui écrira le premier livre sur le poète Jean-Joseph Rabearivelo et la mort en 1958). Il se passionne pour la littérature française et correspond avec des écrivains du monde entier Gide, Paul Valéry [2], Jean Amrouche (poète algérien qui animait à Tunis « Les Cahiers de Barbarie » où fut publié en 1935, Traduit de la nuit), il apprend l’anglais et l’espagnol, se met à l’hébreux. « Ce n’est pas drôle : un latin parmi les Welches, et avec les traits d’un Welche – ceci soit dit sans moquerie aucune : imaginez, en renversant les rôles, Jésus Européen (origines, traits, etc.). Et cela, c’est moi : impérieusement, violemment, naturellement latin chez les Mélanésiens. Et avec les traits de ceux-ci » [3]. Cette proximité spirituelle lui vaut, à cette époque où le nationalisme progresse, une réputation indue de collaborateur, on lui reproche de « singer les Européens ». En exil dans son propre pays, rien ne saurait apaiser sa « soif brûlante d’Ailleurs », l’Europe et ses poètes le tourmentent et l’obsèdent (cf. infra l’anthologie, A10). Il ne sera pourtant jamais reconnu, de son vivant, que par une poignée d’amis ; il considérera même avoir été instrumentalisé par le pouvoir colonial qui en aurait fait une preuve de la réussite de la politique d’assimilation, une preuve du rôle positif de la colonisation ! Il lit beaucoup, écrit quotidiennement et apprend très vite. Mais il lui faut subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille – il se marie en 1926 et aura 5 enfants. Il vit d’abord d’expédients et de petits métiers : secrétaire-interprète à Ambatolampy, puis dessinateur en dentelles chez Madame Anna, la femme du Gouverneur, bibliothécaire au Cercle de l’Union, il sera finalement correcteur à l’imprimerie de l’Imerina de 1924 à sa mort. _____________________ [2] Paul Valéry, de l’Académie Française, a écrit à Rabearivelo. « Je vous remercie d'avoir traduit en langue malgache l'un de mes poèmes. Mais surtout je vous félicite de fonder à Madagascar un foyer de culture littéraire française et indigène. Il faut semer et cultiver la poésie dans toute terre où la vie artificielle n'est pas encore toute puissante et ne découpe le temps, la méditation, la rêverie des hommes. C'est peut-être dans ces îlots de poésie que se conserveront des choses très précieuses dont l'Europe semble se désintéresser aujourd'hui. Je fais des voeux pour l'heureux succès de votre effort et vous prie de croire à mes sentiments d'estime et de grande sympathie. Paul Valéry » [3] Fragment souvent cité (daté du 22 juin 1937) du journal encore inédit, Les Calepins bleus. Claire Riffard présente rapidement le texte (quatre volumes, 1800 pages) et en donne quelques extraits dans Culture Sud, 164, janvier–mars 2007. c) Poète passeurIl publie son premier recueil en français La Coupe de cendres, en 1924. Il est alors très présent et actif sur la scène intellectuelle et culturelle de son pays comme journaliste et comme écrivain, poète, romancier, dramaturge, essayiste, critique d’art, traducteur (Baudelaire, Verlaine [4], Valéry, Rilke, Whitman, Góngora… !). Les écrits s’enchaînent Sylves (1927), Chants pour Abeone (écrit en 1926 et 1927, publié en 1936), Volumes (1928), et deux romans historiques qui attendront, pour des raisons politiques, plus de cinquante ans pour être édités, L’Aube rouge (1924, éd. 1998), L’Interférence (1928, éd. 1988) [5]. On parle souvent de rupture dans son écriture à partir de la fin des années 1920. Rabearivelo continue à écrire, en français et en malgache, mais d’une écriture plus libre et audacieuse, plus complexe aussi : Presque-Songes (1931, éd. 1934), Traduit de la nuit (1931, éd.1935). On y a vu une influence du surréalisme, qu’il connaissait [6], il semble plutôt que ce soit le fait de la présence retrouvée et assumée du souffle et des images de la poésie malgache, d’abord refoulés ou soumis à la langue et la culture coloniales. Admirant passionnément la langue et la culture françaises il est aussi un fin connaisseur et un usager subtile de la langue malgache et dès les années 1930, il participe au renouveau de la culture malgachophone. En août 1931, il fonde le journal Ny Fandrosoam-baovao (le Nouveau Progrès), avec Charles Rajoelisolo et Ny Avana Ramanantoanina afin de faire entendre et promouvoir la poésie de son peuple. Il s’agit d’une véritable Défense et illustration de la langue malgache qui marquera la période 1931 à 1939, avec le mouvement littéraire Mitady ny Very, « à la recherche des valeurs perdues ». Il va beaucoup traduire, du malgache au français cette fois, des « Vieux poèmes malgaches d’auteurs inconnus », des contes traditionnels, les kabary, discours de cérémonies rituels, et surtout les fameux hain-teny [7] si caractéristiques de la culture malgache et dont il se fait – mi-poète mi-ethnologue − le porte-parole fidèle et inspiré dans son recueil Vieilles chansons des pays d’Imerina (A5). Il traduit aussi ses contemporains et ses amis Esther Razanadrasoa, Ny Avana Ramanantoanina, Lys-Ber (pseudonyme de J.-H. Rabekoto). Cette relation complexe pour ses deux amours, le français « cette langue qui parle à l’âme / alors que la nôtre murmure au cœur » (« Lambe », Presque-Songes, 25) est une figure supplémentaire de la difficulté qu’il a à se situer, à s’identifier et se définir. Le génial et généreux passeur est comme refoulé par les deux rives, l’« interférence » féconde se fait divorce intime. Entre la nostalgie d’un passé idéalisé et révolu et l’incompréhension d’une modernité à laquelle il aspire mais qui ne veut pas de lui, le « prince des poètes » est un prince sans trône : Je ne sais à quelle nostalgie est à jamais vouée Ta pauvre âme de roi déchu et de prince sans trône, Elle dont une destinée atroce s’est jouée, Au printemps de ta vie où bruissait déjà l’automne » « Tombeau de Radama II », Sylves. _____________________ [4] Par exemple : Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville. Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ? Ô bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits ! Pour un cœur qui s'ennuie, Ô le chant de la pluie ! Misy ranomaso ao am-poko Toy ny fisian'ny orana eny am-bohitra. Inona ary izato alahelo Maninteraka ao am-poko ? O ry feo malemin'ny ranonorana Ery an-tany ary ery an-tafo ! Ho an'ny fo valabalaka, O ry hiran'ny ranonorana ! [5] De ce « premier » Rabearivelo, Jacques Rabemananjara dira, à raison sans doute, « Coupe de cendres, Sylves, Volumes portent la marque d'un authentique talent. Je les apprécie comme on apprécie la performance d'un virtuose ou comme on s'émerveille de la taille d'une gemme ciselée avec amour par un artisan délicat. [...] Mais je me surprends à y soupçonner plus d'art que de spontanéité, voire plus d'artifices que de ces jaillissements d'âme qui sont le signe de la vraie poésie ». (cf. infra, A2 et A3). [6] Il est vrai qu’on peut comprendre cette hypothèse quand on lit, par exemple et entre autres, « les trois oiseaux – Vorona telo », dans Presque-Songes, 4 : L’oiseau de fer, l’oiseau d’acier, / après avoir lacéré les nuages du matin Et voulu picorer des étoiles / au-delà du jour, Descend comme à regret / dans une grotte artificielle. L’oiseau de chair, l’oiseau de plumes / qui creuse un tunnel dans le vent Pour parvenir jusqu’à la lune qu’il a vue en rêve / dans les branches, Tombe en même temps que le soir / dans un dédale de feuillage. Celui qui est immatériel, lui, / charme le gardien du crâne Avec son chant balbutiant / puis ouvre des ailes résonnantes Et va pacifier l’espace / pour n’en revenir qu’une fois éternel. [7] Hain-teny, « science du langage » ou « vie de paroles », difficile à traduire car typiquement malgache, c’est un genre littéraire à part entière mais aussi un phénomène social ; les hain teny sont comme des « performances » poétiques collectives, des joutes de parole organisées lors de grands événements (fêtes mais aussi différends) qui consistent en un dialogue, toujours métaphorique ou ironique, le plus souvent énigmatique voire hermétique, à la forme de l’échange amoureux entre un homme et une femme et qui comportent, peut-être, une « leçon » pour qui sait l’entendre. On y retrouve les objets emblématiques de l’univers malgache (merina), le lámba, la vahìla, et ses éléments omniprésents, le zébu, le cactus, la terre rouge… « – Ne marchez pas sur mon lamba car le soir approche. / – Si je marche sur votre lamba, c’est par amour de vous, amie ; / – Ne soyez pas si précieux dans ce que vous dites : / votre amour ne fait que naître dans votre bouche ! / – Si l’amour parvient aux lèvres, / c’est qu’il jaillit du cœur. / Quoi ? un amour conçu par les yeux ! Mais on ferme ces yeux, et il est dissipé ! / – Le mien est un amour conçu par les yeux : j’en vivrai jusque dans mon sommeil », « Variations sur d’anciennes chansons du pays Hova » (Madagascar. La littérature d’expression française, 1992). d) Les dernières annéesEn 1933, sa fille Voahangy meurt [A13] ; il en sera profondément et durablement affecté, il appellera sa dernière fille Velomboahangy (Voahangy ressuscitée). Le thème de la mort s’installe alors définitivement au cœur de sa poésie et sans doute sa propre mort le préoccupera-t-elle toujours d’avantage. Il finira dans une grande pauvreté matérielle ; l’année 1937, la dernière, sera particulièrement pénible. Il passera un jour ou deux en prison, faute d’avoir payé ses impôts et surtout, se verra annuler une mission en France, il devait y représenter Madagascar à l’Exposition universelle. Suprême déception, tant il rêvait de découvrir sa patrie spirituelle, la France de ses frères Rimbaud et Mallarmé. À l’âge de 36 ans, il se suicide après avoir écrit un dernier poème [A12] et décrit minitieusement la préparation et la réalisation de son geste dans son journal. On s’interroge encore à ce jour sur les causes de ce suicide : sa situation matérielle précaire, une dépression nerveuse, l’insupportable entre-deux de sa situation de colonisé… « Pouvoir fiancer / l’esprit de mes aïeux à ma langue adoptive » (Volumes, 34), avait-il souhaité un temps, pour finalement se résoudre à l’évidence que seule la mort lui permettrait d’en finir avec l’inconciliable. 2. Présentations[Quelques présentations en ligne] Une intéressante présentation du poète par Claire Riffard à qui l’on doit, très récemment, un remarquable travail d’édition (Traduit de la nuit et Presque-Songes chez Sépia) ; bibliographie et liens, (notamment vers le site du lycée français de Tananarive sur lequel on pourra lire plusieurs poèmes inédits). Le tout sur le site « île en île ». Une courte notice biographique sur le site madatours. « Jean Joseph Rabearivelo », biographie, et quelques extraits en français et en malgache, sur le site de Olga Helisoa. Le chapitre sur Rabearivelo extrait du livre de Jean-Louis Joubert Littératures de l’Océan indien, EDICEF, 1991, disponible en ligne. Présentation en malgache de Samoela Andriani, 2001. 3. Bibliographiea) PoésieTraduit de la Nuit. Nadika tamin’ ny Alina, (bilingue français-malgache, présentation de Claire Riffard), Éditions Sépia & Tsipika, Saint-Maur-des-Fossés & Antananarivo, 2007, 79 p. Presque-Songes. Sari-Nofy, (bilingue français-malgache, présentation de Claire Riffard), Éditions Sépia &Tsipika, Saint-Maur-des-Fossés & Antananarivo, 2006, 128 p. Poèmes, édition bilingue et intégrale (Presque-Songes, Traduit de la Nuit, Chants pour Abéone), présentation et édition de Jean-Louis Joubert, Hatier, 1990, 223 p. Traduit de la Nuit (avec Vieilles chansons des pays d'Imerina et des extraits des autres recueils), Éditions de la Différence, 1990, 126 p. b) RomanL’Aube rouge, (1925), première édition in Océan Indien (Madagascar, La Réunion, Maurice), Escales dans les îles du Grand Océan, volume anthologique, Omnibus, p. 101-196, 1998. L’Interférence, (1928) suivi de Un conte de la nuit, nouvelle, première édition, Hatier, 1988, 203 p. c) ThéâtreImaitsoanala, fille d’oiseau (1935), Aux portes de la ville (1936), d) Commentaires« Jean-Joseph Rabearivelo, “Prince des Poètes malgaches” », suivi d’une présentation avec extraits du journal encore inédit Les Calepins bleus, de Claire Riffard, in Culture Sud 164, janvier-mars 2007. Les Actes du Colloque organisé pour le Cinquantenaire de la mort du poète (Université de Tananarive, mai 1987) : « Jean-Joseph Rabearivelo cet inconnu ? » sont parus en 1989 aux éditions de la revue Sud à Marseille. « Présence de Jean-Joseph Rabearivelo », de Jeanine Rambeloson-Rapiera, in Madagascar. 2. La littérature d’expression française, n°110 juillet-septembre 1992. « Le chant de la fille oiseau ou Essai d’interprétation du suicide du poète Jean-Joseph Rabéarivélo dans son contexte culturel », Ulla Schild, sur « Inventaire/Invention ». 4. Petite anthologieA1. « Mon second tombeau (ou nouvelle tombe) – Fasana Faharoa », poème très célèbre à Madagascar A2. « Influences », Sylves. A3. « Aux arbres » et « Aviavy », Volumes. (Littératures francophones de l’Océan Indien, Éditions de l’Océan Indien, 1993). A4. « Regrets d’Iarive et d’Imanga » (in La littérature d’expression française, 1992). A5. Hain teny extraits des Vieilles chansons des pays d'Imerina A6. « Fièvre des îles – Tazon’ ny nosy », Presque-Songes, 6. A7. « Zébu – Ombalahy », Presque-Songes, 19. A8. « Naissance du jour », Presque-Songes, 10. (Magnifique poème déjà cité par Serge Meitinger). A9. « Il y aura un jour », Traduit de la nuit, 19. A10. « Préludes, II », Chants pour Abéone. A11. « Postlude », Chants pour Abéone. A12. « À l’âge de Guérin », poème d’adieu. (Littératures francophones de l’Océan Indien, Éditions de l’Océan Indien, 1993). A13. Anniversaire – in memoriam Voahangy, écrit en 1937. A1. « Nouvelle tombe – Fasana Faharoa ». Ma tombe est toujours ma tombe, / mais mon coeur en est une autre C'est ma tombe en dehors de la terre ; / c'est ma seconde tombe. Ce ne sont pas des herbes qui la cachent, / ni non plus une pierre-mâle C'est ma chair pleine de soucis / qui la dissimule. Mes vibrants soupirs, mes larmes / et mes sanglots incontenus y jouent les revenants / et me hantent sans cesse. Là sont les rêves conçus, / mais qui s'étaient dissipés brusquement et invisiblement. Là sont les épaves / du bateau de l'Espérance. Là les stances du Passé, / et chants de ma Jeunesse sont ensevelis et ne se réveillent plus / Pas même pour donner un écho! Là sont tous les projets / perdus et oubliés. Là gisent les os de mes jours lointains / et de mes heures sans pouvoirs. Là se décompose lentement la chair. / Là elle flétrit et tombe quoique jeune. / Là sont les morts - tous les morts. Ilay fasako, fasako ihany, / fa ny foko dia fasana koa! Io no fasako ivelan'ny tany, / Io no fasako iray, faharoa! Tsy mba vero na mba rangolahy, / no manafina an'io fasana io fa ny nofoko zary manahy / no mandrakotra omaly sy anio. Sentosentoko mamelovelo, / ranomaso, toloko tsy tana Izy ireny no sarin'avelo / mitampody ka sarotra ialana Ao ny nofy novolavolaina, / izay nisinda nalaky, tsy hita! Ao no rendrika ilay nantenaina, / ilay sambo nataoko ho tafita! Ao ny tsantan'ny andro taloha / sy ny hiran'ny fahazazako no milevina ka tsy mifoha, / na miverina mba hitondra ako! Ao ny zava-drehetra voakasa, / saingy simba, ka very tadidy! Ao ny taolan'ny androko lasa, / sy ny ora tsy masi-mandidy! Ao ny nofo nikipaka mora, / ao ny maty daholo daholo! Ao malazo na mbola tanora, / ka mianjera tsy mana-mpisolo! Ilay fasako, fasana ihany, / fa ny foko dia fasana koa! Io no fasako ivelan'ny tany, / Io no fasako iray faharoa ! A2. « Influences », Sylves. Mon chant est imprégné de ta lumière vive et son âme a subi, dès longtemps, l'influence de la mobilité du son et des nuances de ton horizon bleu, vaste ciel d'Iarive ! Mais que sa courbe épouse encore plus ta rive, beau fleuve auquel l'azur éternel se fiance, et sa souplesse aura la suprême élégance de tes bords ténébreux que le soleil ravive, afin d'honorer mieux cette langue étrangère qui sait tant à mon âme intuitive plaire et que j'adopte sans éprouver nul remords quand j'apaise mon cœur sur les hautes terrasses où, d'un regard ému, je dénombre les grâces de ta beauté finie, ô terre de mes morts ! A Pierre Camo Lorsque je graverai sur le tronc séculaire de quelque ficus noir, orgueil de ta colline, votre nom musical, de la plaine marine un beau navire aura fendu l'écume claire, vous ramenant au sein de l'Albère natale ; et vos amis de France, attendant au rivage, entendront de vos chants d'exil et de voyage les accents saturés de la splendeur australe. Mais au jardin des Rois et sur les esplanades où nos soleils de feu dévorent les grenades et hâlent jusqu'au cœur les filles de l'Amour, parmi les parfums forts émanant des éteules, sachant que le départ n'aura pas de retour, comme les fleurs, Camo, souffriront d'être seules ! A3. « Aux arbres », Volumes. Arbres sur la colline où reposent nos morts dont l’histoire n’est plus, pour ma race oublieuse, que fable, et toi, vent né des zones soleilleuses qui ranimes leur sein d’ombre humide et le mords, ce soir, je vous contemple et mon cœur vous écoute : votre rumeur me dit l’âme de mes aïeux tandis que l’horizon tragique et radieux annonce d’un beau jour la gloire et la déroute. L’insidieuse nuit qui vient anéantir le navire paisible et bleu de vos ramures, riche d’un chargement de quelles pulpes mûres et de quels beaux palmiers qui pourraient reverdir, ainsi que le silence, esclave des ténèbres, qui prêtera son aide à son œuvre pervers : ah ! tout m’incitera qu’à vos mystères verts j’offre des chants ardents et tristes et funèbres ! Car déjà, vous attend la cognée ou le feu, vous qui n’avez jamais connu la grise automne et qui ceignez encor d’admirables couronnes le front des mots royaux, frères de l’azur bleu ! « Aviavy », Volumes. Et tu nous dis, bel arbre isolé, de rester nous-mêmes et d’avoir la suprême fierté d’épouser nos seuls paysages. Ah ! qu’à te voir, ficus aux feuillages légers, bien que naissant parmi des rythmes étrangers, mon chant s’inspire de nos sages. A4. « Regrets d’Iarive et d’Imanga » Écouterai-je encore au fond de la nuit bleue le beau songe illuné dont tu t’enivres, lys. Ou bien ton sommeil blanc, rivière désolée dans l’ombre du soleil que tu ne mires plus ? Et toi, buisson qu’enchante un rêve de colombe, qu’illumine un rayon attardé de couchant, quel secret de ton cœur dont le contour s’estompe m’offriras-tu parmi ton capiteux parfum ? – Je te ressemble, ô lys, apparence de luxe, frêle ombre prolongeant le son d’une clarté, adonis que tourmente une obscure amertume et, feignant de jouir, cède au jeu du destin ! À toi, commencement et promesse de fleuve qui rejoins l’océan sans le soleil natal ; à toi, buisson, jouet du mensonge de l’heure, à vous tous, survivants de la gloire du soir ! Le sang des morts emplit notre force vivante, et nous sommes les fleurs d’un bel arbre abattu dédions à l’azur noter jeunesse éteinte après avoir jailli de quel monde englouti ! A5. Hain teny extraits des Vieilles chansons des pays d'Imerina. – Telle est, voyez-vous, ma belle prestance, et tel l'ovale de mon visage ! Je serais un morceau de glaise, qu'on me sculpterait ; et un lingot d'étain, qu'on me ferait fondre ! – Prenez garde, jeune homme, à ce que vous dites, même les paroles les plus inconscientes sont voulues ! Moi qui suis réputée être méprisée de vous, que pourrait-il m'arriver ? Toute la honte vous recouvrirait qui êtes repoussé ! Les moeurs de chez nous, jeune homme, sont bien rigides : l'on ne doit pas faire retentir trop haut le bruit des pas sur notre terre ; l'on ne doit pas y parler trop fort ; Que soit d'un humble votre démarche, qu'elle soit traînante. Que vos paroles, quoique d'un homme, ne soient pas rouges, ni même d'un noble, trop franches. – Puis-je entrer ? Puis-je entrer, ô Belle-pretentieuse ? – Entrez, entrez, jeune homme ! Vous venez trop [si] souvent que je doute fort que vous finissiez par devenir le maître ! Et puis est-ce vraiment vous qui m’aimez ou bien le mari d’une autre femme ? Si je suis aimée par le mari d’une autre femme, il vous faut voir en moi comme un peu de feu sur la tête ! N’écoutez plus alors ce qu’en pourrait dire le Roi, n’écoutez pas ce qu’en pourrait dire le peuple ! Et si bien vous m’aimez, jurez-le devant un tombeau de Vazimba : que le premier de nous deux qui trahira ait la moitie du corps impotente ! – Œuf de crécerelle au beau milieu du ravin : je t’ai invitée à revenir ; t’a invitée aussi à revenir Celui-qui saura-se consoler. – Qu’ils sachent tous se consoler, les libertins, car le coeur compatissant est parti ! – Douze sont les collines : jouez-y de la flûte, jouez-y du violon ! Et toi, ô mon esprit, force-moi à rentrer de peur que ne me rende fou une femme qui ne me regrette pas ! – Un seul coup de tonnerre dans l’Ankaratra, et les orchidées d’Andafy fleurissent, et pleure et pleure la Fille-de-l’Oiseau Bleu, et ricane et ricane Celui-qui-ne-craint-pas-le-châtiment-du-mal ! – Châtiment de meurtre ? Qu’il y soit sursis ! Châtiment d’amour? Qu’il soit applique ! – Si c’est un voile de tête qui ne sache faire ressortir la beauté, si c’est une façon de se draper qu’on ne puisse porter publiquement, allez donc rentrer chez vous : la nuit tombera avant l’heure ! – Clair de lune dans le fossé, brillant jusque sur le village : quand j’ai marché sur un coin de son lambe, elle n’a pas répondu; quand je l’ai insultée, elle ne s’est pas retournée ! – Croyez-vous que c’est parce que mon amour pour vous était à demi-éteint, et non parce que je vous plaignais de vous coucher seul ! A6. « Fièvre des îles – Tazon’ny nosy », in Presque-Songes, 6. Le soleil s’est-il brisé sur ta tête pour que tu sentes ses éclats s’enfoncer dans l’arbre qui soutient ton dos, puis vriller à sec dans les branches de ton corps ? Ton crâne est un énorme fruit vert que mûrit la canicule de tous les Tropiques – de tous les Tropiques, mais sans la fraîcheur de leurs palmiers ni de leur brise marine ! Ta gorge est sèche, tes yeux s’enflamment ; et voici que tu vois, au-delà de ce que voient les hommes, tous les Tropiques : voici des makis parés comme des mariés ; leurs quatre mains sont chargées de régimes de bananes, et chargées de fleurs jamais vues par ceux qui ne sont pas des gens de forêts ; et, parmi leur voix heureuse de se baigner au soleil, voici tout le tumulte des cascades. Mais, simultanément, est-ce la glace de la terre qui t’appelle qui déjà t’enveloppe tout entier, pour que tu sentes ce frisson à travers tout ton être, et pour que tu sembles vouloir te cacher sous les nuages du ciel, et sous toutes les feuilles des sylves insulaires, et sous toutes leurs lourdes brumes, et sous les dernières pluies au parfum de lait brûlé. Scelle fortement tes lèvres afin que n’en sorte aucune des choses que tu voies, mais que ne voient pas les autres ! Que te berce cet écho qui s’amplifie dans tes oreilles, lesquelles sont devenues deux coquillages jumeaux où palpite la mer qui t’entoure, ô jeune enfant des îles ! A7. « Zébu – Ombalahy », in Presque-Songes, 19. Voûté comme les cités d’Imerina en évidence sur les collines ou taillées à même les rochers ; bossu comme les pignons que la lune sculpte sur le sol, voici le taureau puissant pourpre comme la couleur de son sang. Il a bu aux abords des fleuves, il a brouté des cactus et des lilas ; le voici accroupi devant du manioc lourd encore du parfum de la terre, et devant les pailles de riz qui puent violemment le soleil et l’ombre. Le soir a bêché partout, et il n’y a plus d’horizon. Le taureau voit un désert qui s’étend jusqu’aux frontières de la nuit. Ses cornes sont comme un croissant qui monte. Désert, désert, désert devant le taureau puissant qui s’est égaré avec le soir dans le royaume du silence, qu’évoques-tu dans son demi-sommeil ? Est-ce les siens qui n’ont pas de bosse et qui sont rouges comme la poussière que soulève leur passage, eux, les maîtres des terres inhabitées ? Ou ses aïeux qu’engraissaient les paysans et qu’ils amenaient en ville, parés d’oranges mûres, pour être abattus en l’honneur du Roi ? Il bondit, il mugit, lui qui mourra sans gloire, puis se rendort en attendant et apparaît comme une bosse de la terre. A8. « Naissance du jour », Presque-Songes, 10. Avez-vous déjà vu l’aube aller en maraude au verger de la nuit ? La voici qui en revient par les sentes de l’Est envahies des glaïeuls en fleurs : elle est tout entière maculée de lait comme ces enfants élevés jadis par des génisses ; ses mains qui portent une torche sont noires et bleues comme des lèvres de fille mâchant des mûres. S’échappent un à un et la précèdent les oiseaux qu’elle a pris au piège. A9. « Il y aura un jour », Traduit de la nuit, 19. Il y a aura un jour, un jeune poète qui réalisera ton vœu impossible pour avoir connu tes livres rares comme les fleurs souterraines, / tes livres écrits pour cent amis, et non pour un, et non pour mille. Sur le golfe d’ombre où il te relira à la seule lueur de son cœur où rebattra le tien, il ne te croira pas dans les houles pacifiques dont s’empliront toujours les abysses sans soleil, ni dans le sable, ni dans la terre rouge, ni sous les rochers dévorés de lichens qui s’étendront derrière lui jusqu’au pays des vivants aveugles et sourds depuis la Genèse. Il lèvera la tête et sera sûr que c’est dans l’azur, parmi les étoiles et les vents, que ton tombeau aura été érigé. A10. « Prélude II », Chants pour Abéone. Goût d’étrange, saveur d’inconnu, soif brûlante D’Ailleurs, ce ciel nouveau qui t’obsède et te tourmente T’offrira-t-il, parmi la paix des palmeraies Les délices des yeux et des sens ignorées Que l’art habile et vain des villes te refuse ? Quelle, parmi le flot de la clarté diffuse Au cœur d’une nature encore inviolée, Quelle tente de vent libre et calme gonflée, – immobile steamer chargé de ta fortune, conque de lys fragile où s’annonce la lune, – berçant ton rêve au seul rythme du pur silence qui se confronte avec le grand cri qui s’élance de ton intérieur, apaisera ta peine, ô cœur d’enfant qui veut défier la Sirène afin de t’affranchir des liens de la terre et d’étancher ta soif que rien ne désaltère ? A11. « Postlude », Chants pour Abéone. Le chant inconnu de Child Harold. Pourtant le jour approche où je vous quitterai, ô mon enfance, ô ma jeunesse, ô mon amour ; je vivrai sous le signe aride du Regret et je cueillerai chaque jour quelque grappe chargée et lourde d’amertume, de souvenirs, d’ennuis et de mélancolie ; je ne respirerai qu’un parfum de bitume et des mers toute la folie ! Exil ! et toi, son ombre inéluctable, Oubli, vous me couvrirez sous vos débris obscurs comme l’automne au front orgueilleux aboli sous les dartres d’un sombre azur ! Je crierai de frayeur afin qu’on me délivre ainsi qu’un taureau pris dans un buisson de ronce ; en vain ! Je ne serai que de mes douleurs ivre : ma perte sera vos réponses ! Tout parle de naufrage et tout parle de mort, le signe rouge marque et couvre l’horizon… Où me mènerez-vous, mains brutales du Sort, et sur quel paisible gazon ou sur quelle herbe amère à la fleur vénéneuse m’étendrez-vous un jour à la fin des voyages ? À quel but atteindra ma vie aventureuse : le fond des mers ou le rivage ? N’importe ! Embarquez-moi puisqu’il faut m’embarquer ! Jetons un seul regard sur les feux du matin de qui la gloire vient peut-être me narguer dans les rigueurs de mon destin ! Demain, c’est la ténèbre épaisse et le mystère ; demain, c’est au départ le douloureux poème que puisse dire une âme attachée à la terre ; demain... c’est la vie elle-même ! (juin 1927) A12. « À l’âge de Guérin… », poème d’adieu. À l’âge de Guérin, à l’âge de Deubel, Un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant, Parce que cette vie est pour nous trop rebelle Et parce que l’abeille a tari tout pollen, Ne plus rien disputer et ne plus rien attendre, Et, couché sur le sable ou la pierre, sous l’herbe, Fixer un regard tendre Sur tout ce qui deviendra quelques jours des gerbes. Fixer un regard tendre ! Tendresse de l’absence, Dans le Néant, Néant auquel je ne crois guère. Mais est-il plus pure présence Que d’être à toi rendu, ô Mère douce, ô Terre ? On se retrouvera tous dans ta solitude, Et peuplée, et déserte ainsi que l’océan. Et chaque fois que ici-haut soufflera le vent du sud En bas l’on causera des survivants. Quelles racines de fleurs viendront alors nous boire Pour calmer dans le soleil telle soif de fruits ? Se pencheront sur nous les héliotropes du soir Et viendra prendre de nos secrets le Bruit. Le Bruit, le Bruit humain, – vaines rumeurs de coquillages Pour les marins endormis du sommeil de la terre ! Le Bruit, le Bruit humain, toujours le même à travers les âges Et qui ne se dépouille que chez les morts d’un peu de vos misères. Mais déjà je sens l’odeur de la poussière Et des herbes ; déjà j’entends l’appel de ma fille, Ah ! pour peu que l’oubli n’ait pas cerné vos yeux de terre Songez quelquefois à nous dans nos grottes tranquilles ! Et que ce ne soit pas pour verser des larmes Près de nos portes closes par le silence ! Que ce soit pour penser qu’il y aura quelque charme, Un jour, à être guidés par nous dans la fin immense. A13. Anniversaire – in memoriam Voahangy, écrit en 1937. Je songe à cette Enfant qui fête maintenant, dans le silence des herbes et le chant inaudible des têtes sans lèvres, sa quatrième primevère. Je songe à Elle qui ne m'est plus que souvenir, et dont il me reste tout au plus, avec ces choses sans corps mais qui vivent intensément, et vivent d'une vie plus forte que la mienne et que sa propre mort, quelque ressemblance parfaite de vitre entourée, comme fleurs fragiles en serre. Je songe à Celle qui m'enlace avec ses bras de vent et qui pose sur mon front dévasté la couronne effeuillée de sa bouche innocente. Je songe à Elle qui me regarde de sur le mur avec ses yeux rendus immenses par les joies déjà acquises et déjà délapidées, et par la tristesse qui m'attend jusqu'à la porte souterraine. Je songe à Elle, Je songe à Elle. Elle fête son quatrième printemps, dans l'hiver de l'Eternité et dans l'automne trop précoce de sa mère et de son père. Et pour sa fête, rien, hélas! que ce thrène balbutié devant un ciel pluvieux et sans étoiles qui puissent ressusciter son regard à jamais clos ! A.S., mai 2007.
Date de création : 10/05/2007 21:50
Dernière modification : 20/03/2009 06:45
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