« L'homme a sorti de lui-même l'idée de Dieu. Il faut qu'il la réintègre en lui-même »,   F. Ponge

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6. Psychanalyse (intro.) - La conférence

L’anthropologie freudienne

 

 

L’intérêt porté à l’être humain (à ses comportements, à son langage, à sa culture, à ses œuvres) par Freud est original dans la mesure où l’inventeur de la « psychoanalyse » (pour reprendre le mot allemand qu’il crée en 1896) opère, dès le départ de sa contribution, et à l’instar de Kant, une révolution copernicienne de la conception même de l’homme.

Jusqu’alors, la philosophie occidentale et la psychologie classique scientifique concevaient l’homme comme sujet de la conscience et que cette faculté – tout comme le Moi des psychologues - était le centre et la totalité de l’être humain. S. Freud, va faire de l’hypothèse de l’inconscient le nouveau centre et l’instance psychique originaire profonde et constitutive du sujet humain, reléguant la conscience des philosophes et des psychologues à une instance psychique périphérique de surface jouant un rôle secondaire. Lucide des répercussions d’une telle théorie, Freud (1916)[1] comprenait qu’il infligeait une nouvelle « blessure narcissique » d’ordre psychologique à l’humanité lorsque la psychanalyse a entrepris « de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison », contribuant à mettre un terme à l’illusion cartésienne d’une conscience transparente à elle-même. C’est du reste cette blessure d’amour-propre (à laquelle on peut associer la découverte freudienne de la sexualité précoce de l’enfant) qui explique une grande part des résistances si farouches auxquelles Freud et ses disciples se sont heurtés durant les premières années de la diffusion de la psychanalyse.

L’objet de notre réflexion va porter sur l’anthropologie freudienne, c’est-à-dire sur la conception de l’homme qui ressort de l’œuvre de Freud, et donc telle que la psychanalyse l’envisage, à savoir dans un champ dominé par la dimension de l’inconscient et qui dévoile la mort, le désir et la loi aux limites de la représentation.

En filigrane de cet exposé, et bien que Freud n’ait pas été un philosophe et que la psychanalyse ne se pose pas comme interrogation sur le fondement, l’essence des choses et des êtres, nous voudrions cependant risquer l’hypothèse d’un étonnement philosophique de Freud, au sens platonicien d’une détermination de la pensée qui va pousser ce fondateur dans ses premières spéculations qui vont donner naissance à la psychanalyse !

Quel pourrait être l’étonnement philosophique de Freud ? Il serait possible de le formuler ainsi : comment la pensée humaine s’élabore-t-elle? Qu’est-ce qui caractérise fondamentalement le fonctionnement de la pensée ? Comment l’homme pense-t-il ? Et sur un mode plus socratique : Qu’est-ce à proprement parler, que penser ?ou encore : comment fonctionne « l’âme humaine » ?

Le choix du mot psychoanalyse qui signifie d’un point de vue étymologique analyse de (ou par) l’âme ne s’est en effetpas produit par hasard. Freud l’a résolument voulu, marquant par là l’importance qu’il accordait à ce mot. Il s’agit de rappeler que l’objet de la psychanalyse est bien l’étude de la psyché, à savoir la forme moderne de l’âme, c’est-à-dire l’une des figures, invisibles, du double ! Comment se fait-il que Freud, alors neurologue reconnu, promis à une brillante carrière dans cette discipline attractive et prometteuse, ne se soit pas satisfait de l’explication du substrat neurobiologique de la pensée ?

Pourtant il n’est pas sûr que la notion de « réalité psychique » progressivement promue par Freud, ni cette fiction théorique qu’il invente alors, non exempte de provocation, d’« appareil de l’âme » ou d’appareil psychique soient plus satisfaisantes ou libres d’ambiguïtés !?!

Pour étayer cette hypothèse, nous nous réfèrerons à l’étude (1982) de Bruno Bettelheim (1903-1990) [2] qui démontre que l’ensemble de l’œuvre de Freud est trahie par la traduction. Non seulement le texte original est travesti, affadi, le style détruit et même l’inspiration où Freud puisait sa force s’évanouit. L’argument central de Bettelheim qui se vérifie d’emblée lorsque l’on maîtrise à la fois l’allemand et l’anglais est le suivant : la traduction se veut rationnelle, objective, coupée de toute sensibilité, sans âme ; elle se veut sans âme au point que le mot âme lui-même est absent de la Standard Edition. Tout se passe comme si Freud ne l’avait jamais employé. Or, la réalité est rigoureusement l’inverse : l’âme est présente du premier au dernier livre de l’œuvre de Freud. Pourtant, lorsque les traducteurs rencontrent le terme âme, ils la désignent d’un autre nom : SEELE ou PSYCHE, soit « l’âme » en allemand deviennent MIND en anglais, c’est-à-dire l’esprit réduit à l’exercice de l’intellect. Jamais SEELE n’est traduit par « SOUL ». Jamais la traduction ne restitue ces résonances romantiques que l’âme avait au début du XXe siècle pour tout viennois cultivé ! Lorsque Freud parle de l’âme, précise Bettelheim, « il met l’accent sur le fond d’humanité que nous avons en commun ».

Ces propos suggèrent qu’au-delà de l’histoire familiale, du langage, de la terre, de ses régions culturelles et naturelles, de l’ensemble de ces biens que les hommes mettent en commun, une partie de nous-même, l’âme, soit le lieu à travers lequel tous ces capitaux précieux peuvent s’échanger et circuler !

Et si le biographe officiel de Freud, Ernest Jones (1879-1958) et Anna Freud (1895-1982) cautionnèrent l’édition anglaise de la Standard Edition, il est probable qu’avec eux, beaucoup de psychanalystes freudiens considérèrent l’emploi du mot âme comme une faiblesse de Freud, et qu’il appartenait à ses disciples de dissimuler pieusement….

Cette censure délibérée du mot âme se retrouve bien évidemment dans la traduction française des œuvres complètes de Freud qui a débuté en 1987, placée sous la direction scientifique de Jean Laplanche, traduction dans laquelle le mot âme n’est guère employé et où le terme psychique est remplacé par celui d’origine latine d’animique : (animus=âme ) on retrouvera ainsi la notion d’appareil psychique ou d’appareil de l’âme traduit par la curieuse expression d’appareil animique

Du reste, cette empreinte particulière de l’œuvre écrite de Freud repérée par B. Bettelheim va être confirmée par l’approche de l’écrivain et psychanalyste d’origine russe, Lou Andréas-Salomé (1861-1937)[3] et dont Freud disait d’elle qu’elle était « le poète de la psychanalyse » !

 

L’anthropologie freudienne comprend différents domaines qui peuvent être évoqués à partir des orientations suivantes :

Il y a d’abord le projet que Freud avait entrepris d’élaborer une « psychologie scientifique » (1895)[4], à savoir une psychologie à l’intention des neurologues, à une période où il s’employa à représenter l’appareil psychique selon le modèle de la neuro-physiologie. Mais il va renoncer à cette voie car comme il le précisera à nouveau en 1915 (in Métapsychologie) : « tous les efforts tendant à représenter les idées comme emmagasinées dans les cellules nerveuses et cheminant le long des fibres nerveuses ont échoué ».

Puis il y aura l’effort que Freud va déployer pour mettre en évidence ce qu‘il a appelé une « métapsychologie » (1896) reconnaissant du même coup qu’en passant de la médecine et de la neurologie à la psychologie, il s’est agi pour lui de réaliser son désir initial de s’adonner aux connaissances philosophiques, l’activité de thérapeute n’étant qu’une connaissance annexe et imprévue de ce changement d’orientation. Il ira même jusqu’à préciser dans l’ouvrage paru en 1901 Psychopathologie de la vie quotidienne, son ambition « de traduire la métaphysique en métapsychologie »[5]. Autrement dit, Freud invente le terme de métapsychologie pour rendre compte de processus endopsychiques réfractés dans le processus de la cure analytique et théorisés à l’aide de concepts nouveaux (le refoulement, les pulsions, le rêve, le transfert, la répétition, la part phylogénétique dans l’origine des névroses,..). Ce qui veut dire aussi que la métapsychologie va fournir à la psychologie clinique les concepts dont elle avait besoin etla base épistémologique d’une théorie consistante du fait psychique et de son actualisation intersubjective. La préoccupation métapsychologique de Freud a été telle qu’il a eu l’intention, en dehors des cinq exposés de 1915 intitulé précisément Métapsychologie[6], de consacrer un ouvrage important et d’écrire les « Eléments pour une Métapsychologie, regroupant douze essais qui aurait constitué une sorte de testament. Ce livre ne vit jamais le jour parce qu’à cette période-là, Freud amorçait déjà sa « grande refonte » théorique qui allait donner naissance après 1920, à une nouvelle dualité pulsionnelle et à une nouvelle topique de l’appareil psychique qui allaient marquer un coup d’arrêt au projet métapsychologique.

 

Dans cet espace anthropologique freudien, nous allons trouver également une série d’articles qui tournent autour de ce que l’on pourrait appeler une Psychologie sociale.

De même, certains articles peuvent être rangés dans les questions que Freud se posait sur les relations de l’homme à la culture et donc à la politique !

Par ailleurs, il y a différentes interrogations et remarques que Freud a formulées sur la phylogenèse de l’humanité, sur tout le fond commun à l’espèce humaine et que chaque individu possède et va reproduire au cours de sa vie…

Et puis, il y a aussi toute une amorce des activités culturelles constitutives des manifestations majeures de la civilisation, notamment de la religion, de l’art et de la science.

Enfin, il existe une sorte de pédagogie, d’éducation ou de philosophie pratique de l’homme qui évidemment est à rapprocher de la pratique psychanalytique, mais qui situe d’emblée le sujet humain dans la perspective d’une approche possible de la vérité, d’un éveil à la réalité…

L’ensemble de cette construction anthropologique freudienne se caractérise par un souci réalitaire de son auteur que les commentateurs traduiront en pessimisme radical, en particulier lorsque Freud confiera son constat qu’il existe trois taches impossibles à accomplir pleinement par l’homme : éduquer, psychanalyser et gouverner !!!

 

Le but de ce survol synthétique de l’anthropologie freudienne sera aussi de mettre en perspective la lecture que Jacques LACAN (1901-1981) a faite de Freud, c’est-à-dire d’introduire les points saillants de la théorie freudienne à partir desquels Lacan a opéré son « retour à Freud », et a essayé de préciser certains concepts qui s’étaient banalisés selon lui, par la pratique psychanalytique.

Le point de départ originel de l’anthropologie freudienne demeure, comme nous l’avons annoncé en introduction la définition du sujet humain en tant que sujet de l’inconscient, définition que Freud élabore à partir de la référence à un mécanisme psychique qu’il nomme Refoulement (verdrängung) dont il reconnaît avoir eu l’inspiration en lisant Arthur Schopenhauer (1788-1860) dans son ouvrage central, Le monde comme volonté et comme représentation (1818)[7] : « il est une chose que nous ne pouvons nous dissimuler : c’est que, sans nous en apercevoir, nous nous sommes engagés dans les havres de la philosophie schopenhauerienne »[8].

Aussi la découverte du mécanisme de refoulement est capitale car elle constitue d’une part, la pierre d’angle sur laquelle repose toute la psychanalyse comme thérapeutique visant le retour dans le champ de la conscience de ce qui est refoulé dans l’inconscient : « Notre notion de l’inconscient, écrit Freud, se trouve ainsi déduite de la théorie du refoulement. Ce qui est refoulé, est pour nous le prototype de l’inconscient »[9].

Elle introduit d’autre part, une faille là où la philosophie classique postulait un contrôle absolu du sujet sur ses pensées et sur ses comportements.

C’est avec une telle conception du sujet humain que Freud va investir le champ de la psychopathologie en cadrant au passage une nouvelle lecture du rapport entre le normal et le pathologique. Pour Freud en effet, le symptôme qui va concrétiser telle ou telle souffrance ne sera pas envisagé comme l’opposé de la normalité ou de la vie saine. Le pathologique au contraire, va révéler un aspect de la spécificité humaine démontrant par là-même que pour comprendre l’individu normal, l’étude de son expression pathologique va nous fournir des facettes inédites de la diversité de l’expressivité humaine !

Et de ce point de vue inédit, on peut dire que l’ensemble de l’édifice freudien repose sur un questionnement à propos de la causalité des maladies mentales, et plus précisément sur une recherche étiologique des psychonévroses qui va être étroitement liée à un effort detraitement essentiellement psychique de la maladie… Comme si en effet, pour Freud, l’efficacité pratique était la meilleure vérification de la validité des hypothèses théoriques !

C’est ce qui va expliquer du reste les constants remaniements théoriques du modèle freudien afin de l’affiner dans un souci d’efficacité clinique.

A partir de ce point de départ, il serait opportun de rappeler les grandes périodes que l’on a eu tendance à délimiter au cours des différents efforts de théorisation de Freud, à savoir : la première période, celle de la première théorie des pulsions et de le première topique freudienne ; la seconde période, celle de l’introduction du concept du NARCISSISME(1910-1916).

La troisième période qui correspond à celle de la seconde théorie des pulsions et de la seconde topique freudienne (à partir de 1920).

 

Le point initial d’amorce de l’approche freudienne de la psychopathologie que l’on a repéré surtout dans cette recherche minutieuse de l’étude de l’origine (étiologie) des névroses, énonce comme une proposition qui semble parfois un peu abrupte pour le profane, mais qui pourtant est le fruit d’un matériel clinique abondant selon laquelle :

La maladie est d’origine sexuelle, de sorte que le pathogène, c’est le sexuel !

Dans un premier temps qui correspondà la période de la théorie traumatique de la séduction sexuelle telle qu’elle est exposée par exemple dans les études sur l’hystérie (1895), le sexuel est accidentellement pathogène.

L’accident concerne ici toujours une scène de séduction que le patient aurait subie dans sa prime enfance et qui aura valeur psychique d’événement traumatique. La réaction du sujet face à un tel événement traumatique sera négative car il se retrouvera psychiquement envahi et submergé par l’intensité du choc et dans l’incapacité de répondre de manière adéquate à la situation.

Mais très rapidement, un changement de conception de la théorie traumatique interviendra grâce à deux découvertes importantes des années1896-1897, telle qu’en témoigne du reste la lecture de la correspondance de Freud avec Wilhelm FLIESS : la découverte des fantasmeset notamment des fantasmes infantiles précoces remettant en cause la théorie de la séduction puisque dorénavant, le souvenir pathogène ne se réfère plus nécessairement à un événement réel.

 

La découverte de la sexualité infantile, qui est du reste reconnue comme étant à l’origine des fantasmes !

Ce qui veut dire aussi que c’est la phase la plus originelle de la vie humaine qui structure de la manière la plus déterminante toute la vie psychique.

 

Ainsi, cette seconde phase de la théorie freudienne de l’événement traumatique va lui permettre de mettre en évidence le rôle central de l’élaboration fantasmatique centrée désormais non plus à l’extérieur, dans la réalité matérielle mais à l’intérieur, au sein de l’appareil psychique !

De sorte que l’étude clinique freudienneva mettre l’accent sur un aspect constitutif de la sexualité humaine, à savoir que le sexuel est pathogène par essence, en tant que tel puisque c’est à travers les fantasmes qui représentent le sexuel dans l’appareil psychique que le sexuel détermine les différentes psychonévroses.

De même qu’il a défini « l’homme comme un animal de horde » dans Totem et tabou (1912-1913)[10] , on peut avancer qu’implicitement, Freud définit l’homme comme un animal à sexualité pathogène par essence traumatique !

De sorte qu’à ce niveau, on peut prétendre que c’est le sujet qui porte le pathogène dans sa structure, c’est le sujet qui, à partir de ce pathogène, est porteur de cette possibilité d’une évolution que l’on peut considérer comme pathologique, si on envisage les formes extrêmes de ce développement !

Et c’est à partir de la psychanalyse que l’on va assister à une subjectivation et à une individualisation extrêmes de la maladie puisque c’est bien le mérite de l’anthropologie freudienne d’avoir mis en évidence cet entremêlement, cette interpénétration de la maladie et de la personnalité. Aussi, la maladie, ce n’est pas autre chose qu’un certain mode de développement parmi d’autres de la personnalité en tant que telle !

La maladie s’inscrit parmi les devenirs possibles de tout sujet humain, et ce, de plus en plus,en dehors de tout événement pathogène !

 

 

Mais en même temps, à travers les fantasmes, la sexualité humaine se dévoile plus complexe, plus diverse,et parfois plus étendue sur le versant psychique que sur celui de ses réalisations. de sorte que l’une des découvertes de Freud c’est aussi que la sexualité déborde la connaissance que le sujet humain peut en avoir  et en même temps, la sexualité constitue le contenu essentiel du matériel inconscient… puisque finalement la sexualité est ce que le sujet contient sans le savoir ! (l’inconscient parle essentiellement du sexe mais d’une manière qui se révèlera paradoxale puisque l’inconscient montrera qu’il parle du sexe pour dire qu’il ne sait pas ce que c’est !).

La découverte de l’existence de la production de fantasmes par l’appareil psychique va aboutir aussi à cette conception qui oppose la réalité psychique à la réalité matérielle et qui va faire que dans l’inconscient, cette réalité matérielle a été remplacée par la réalité psychique. Dans l’inconscient, il n’y a pas d’indice de la réalité !

Et dans le cas des névroses, la réalité psychique prend la place de la réalité matérielle et la dépasse !

 

Ce qui veut dire aussi finalement que les souvenirs qu’élaborent le sujet humain au cours de sa vie, sont intégrés dans les fantasmes comme des matériaux et que ce sont les fantasmes qui organisent la mémoire et donc tout le mouvement de la remémoration. De sorte que pour Freud, la « vérité » ou la « réalité » des souvenirs ne résiste pas à la fiction que veut imposer le fantasme. Plus précisément, les fantasmes, en tant que productions de représentations élaborées par l’inconscient-et que Freud présente comme proches du désir inconscient- ont pour vocation d’interpréter les événements et d’écrire l’histoire du sujet humain selon leur intérêt, selon un intérêt que la clinique psychanalytique aura à éclaircir et àdéterminer…

Freud va enrichir ce concept de fantasme et l’englober dans une activité globale constitutive du psychisme qu’il va nommer PHANTASIEREN (terme difficilement traduisible en français) qui regroupe toutes sortes de fantasmes présentant parfois une structure narrative, proche du conte, mais également des événements imaginaires d’accomplissement du désir et dont certains seraient à la base de la création littéraire !

Tel va être du reste un des enjeuxdel’ouvrage de Freud publié en 1908 intitulé La création littéraire et le rêve éveillé,[11].

Cette phantasieren vaégalement puiser ses éléments d’inspirationdes restes diurnes provenant de faits réels de la vie quotidienne associés éventuellement à des éléments psychiques mais qui vont être utilisés au niveau de l’inconscient comme symboles du désir inconscient. A ce niveau, ces matériaux de la phantasieren ne pourront pas être traduits directement dans des énoncés du discours conscient car ils vont demeurer en partie voilés par l’effet de l’indicibilité du désir inconscient. Freud précise bien qu’il s’agit d’événements de la veille, souvent mal intégrés dans la série des associations de la pensée et qui peuvent concrètement provenir de préoccupations, de questions restées sans réponse, de faits surprenants et donc finalement de faits signifiant le manque du désir, le manque inhérent au désir et donc appelant presque logiquement un accomplissement par l’élaboration fantasmatique !

 

Au niveau clinique, Freud va également élargir le champ de la phantasieren à la production des fantasmes originaires (URPHANTASIEN, terme qui apparaît dans ses écritsen 1915)) par les très jeunes enfants regroupant un certains nombres de thématiques psychiques qui vont jouer selon Freud un rôle important dans l’étiologie des névroses : Il y a d’abord les scènes primitives , originaires (ce que Freud appelleles « URSZENEN »c’est-à-dire l’ensemble des scènes réelles ou imaginaires puisqu’il s’agit de formations fantasmatiques qui mettent en scène le rapport sexuel entre les parents. Puis Freud évoque également les scènes de castration, les scènes de séduction ainsi que les théories sexuelles infantiles.

Ces scènes originaires fantasmatiques expriment en fait les énigmes majeures auxquelles l’enfant est confronté dès le début de la vie : c’est ce qu’illustre l’observation de Françoise DOLTO (1908-1988) lorsqu’elle précise que « dès le 8e jour après la naissance, le nourrisson est tourné vers la sexualité, lorsqu’il tête le sein de la mèrealors que la tension commence à diminuer, il est capable de se détourner de la mère, lorsque grâce à l’olfaction, le nourrisson-fille a détecté l’odeur de son père qui se trouve alors à proximité »[12].

Cesdifférentes thématiques de scènes mettent en cause les origines de l’enfant en tant que sujet sexué, en tant qu’ objet de désir et s’enracinent dans la vie psychique laquelle est corrélative de la sexualité précoce infantile.

Il faut enfin souligner que ces fantasmes originairesnous expriment le rapport du sujet humain à l’origine et que l’on peut exprimer par une série d’énoncés possibles qui sont observables cliniquement. Ces énoncés du rapport à l’origine impliqué dans les fantasmes peuvent se formuler ainsi : « je suis issue d’un désir », ou alors : « je suis l’accomplissement d’un désir »… Et à partir de là, une autre formulation qui se lie à la scène primitive qui montre un certain versant imaginaire du fantasme : « le désir peut être accompli » et puisqu’il s’est accompli dans le cadre de cette scène originaire, il peut se réaliserdans un cadregénéral et s’étendre à l’ensemble de l’ordre symbolique à travers les énoncés suivants : « il y a un rapport possibleà l’Autre » ou encore « ce rapport possible à l’Autre peut se dire » !

De sorte que l’on peut conclure que tout cet effort de théorisation de cette PHANTASIEREN [13] repose sur une fonction essentielle du fantasme qui est de signifier le rapport possible entre les sexes… et pas seulement la possibilité d’un rapport réel, c’est-à-dire pas tant du rapport de deux corps sexués que du rapport articulable entre deux identités sexuées et donc différentes, qui pourrait être verbalement identifié et rentrer ainsi dans un rapport logique ou dans un rapport énonçable. Ce qui veut dire aussi que toute l’activité fantasmatique, à partir du resserrement théorique que va opérer J.Lacan à ce niveau, consisteà maîtriser cette différence absolue et irréductible entre les deux sexes !

 

Cette première partie de l’évocation du modèle freudien à partir de l’évocation de ces quelques concepts théoriques débouche clairement sur la conception d’une anthropologie d’un être humain régi par l’inconscient au sein duquel la réalité psychique a remplacé la réalité matérielle. L’inconscient apparaît nettement pour Freud –au moins dans certaines de ses formulations- comme le lieu de cette réalité psychique et dans le cas des psychonévroses, la réalité psychique prend la place de la réalité matérielle et la dépasse !

Remarque.

La relecture que J. Lacan fait de Freud notamment à partir de l’utilisation des trois catégories anthropologiques générales du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire montre que le psychanalyste français a radicaliséencore cette notion de la réalité en accordant plus franchement cette prééminence de la réalité psychique ! (RSI= 1ère topique lacanienne)

Puisque Chez Lacan, on peut dire que la réalité matérielle disparaît ou bien est inatteignable puisqu’elle ne subsiste que sous la forme du Réel !

Autrement dit, ce qui reste de matériel, c’est le Réel dans son inaccessibilité directe en dehors de la médiation de l’Imaginaire et du symbolique

 

Or le Réel lacanien est une catégorie que le psychisme humain ne parvient pas à se représenter directement : « le Réel, c’est l’impossible » martèlera Lacan (1966), en ce sens qu’il désigne, en ce lieu d’incompatibles,situé entre manque et mot, entre désir et représentation, l’impossibilité structurale de l’appareil psychique à fixer totalement le Réel par le langage (par le Symbolique).

Même si, de l’aveu même de Lacan, le Réel apparaît comme étant la catégorie anthropologique la plus difficile à cerner, on peut tenter de le repérer notamment dans l’expérience clinique. En effet, dans la cure psychanalytique, pour l’analysant, le Réel, c’est toujours le heurt à quelque chose, comme par exemple, le silence de l’analyste. Le Réel, c’est ce qui est strictement impensable, c’est ce qui résiste, c’est ce qui existe irréductiblement et s’offre en se dérobant comme Jouissance, comme Angoisse, comme Mort, comme Castration, comme Symptôme !

Il faut préciser qu’à partir de 1974 et dans les séminaires des années suivantes, Lacan va mettre en effet tout particulièrement l’accent sur la part du Réel dans le Symptôme sans toutefois négliger son articulation au langage.

Du même coup, se dessine de plus en plus nettement le lien du symptôme avec ce qu’indique l’ombilic du rêve chez Freud, à savoir le Refoulé Primaire ou irréductible, le trou, la béance dans le Grand Autre (au sens lacanien : l’Autre écrit avec un « A » majuscule désigne l’ensemble de l’Ordre du langage en tant qu’il constitue à la fois la culture trans-individuelle et l’inconscient d’un sujet).

Dès lors, si nous voulons maintenir la proposition freudienne selon laquelle le symptôme a un sens, nous devons ajouter dans une perspective lacanienne cette fois, que ce sens est le Réel. Plus précisément encore : Le Réel est le sens du symptôme ! Le Réel, en tant qu’il est ce qui se met toujours en travers, est ce qui ne cesse pas de se répéter toujours à la même place. Le symptôme, précise Lacan, est un effet du symbolique dans Le Réel, en particulierun effet du symbolique dans le Réel biologique d’un corps anatomique, par exemple ! Et effet du Symbolique dans le Réel en tant qu’il peut y introduire le trou : puisque le Symbolique échoue à fixer totalement le Réel, alors l’ombilic du rêve désigne non seulement l’endroit où le discours défaille, le lieu où s’arrêtent les associations du rêveur et où le sujet disparaît mais il est aussi le lieu où le sujet humain ne subsiste plus autrement que comme pur désir !

A partir de cet effet du Symbolique sur le Réel, on comprend mieux alors le sens de la phrase de Serge Leclaire (1971) : « Démasquer le Réel, c’est le travail du psychanalyste »[14].

Par ailleurs, c’est en raison de cette incapacité au moins partielle du Symbolique à penser le Réel que Lacan tentera une orientation de la théorie psychanalytique en direction d’une modélisation mathématique du fonctionnement psychique, et notamment du côté de latopologie[15]. (La TOPOLOGIE = 2ème topique lacanienne !)

De sorte que pour Lacan, le Réel n’est saisissable que par des mathèmes, c’est-à-dire d’éléments d’écriture algébriqueet de formules logico-mathématiques ayant pour ambition également de dénoter une structure réellement en cause dans le discours psychanalytique et, à partir de là, dans les autres discours.

Cette remarque montre jusqu’où a été la théorie lacanienne à partir de Freud puisque le minimum que l’on puisse avancer ici c’est que la théorisation lacanienne a fait de la psychanalyse une sorte de nouvelle épistémologie donnant priorité et une prédominance absolue aux formations psychiques du sujet humain !

 

Même si nous n’avons pas abordé l’angle de la première systématisation freudienne de l’appareil psychique (composée des 3 instances : le système pcp-cs, le pré-cs et l’ics) ni celle de la seconde topique (ça –Moi- Sur-Moi) il est possible de mettre en évidence

Certaines caractéristiques du sujet de la connaissance selon Freud ou du sujet humain en tant que connaissant :

Puisque finalement, le mécanisme de refoulement (verdrängung) dont l’inconscient est le lieu et l’aboutissement implique une ignorance active, c’est-à-dire ce que l’on a souvent appelé La méconnaissance et que Lacan appellera « la passion de l’ignorance » !

Au début de la théorisation freudienne, cette ignorance active du psychisme en tant que tel est parfaitement repérable à travers les notions telles que la résistance, la censure, etc.

Mais à côté de cette résistance active, il y a une instance psychique méconnaissable en tant que telle : c’est l’inconscient en tant que système, faisant partie d’un appareil psychique, c’est-à-dire faisant partie de la structure et non pas comme étant le lieu accidentel d’un second discours !!

Et de reste, à cet INCONSCIENT-SYSTEME, correspond le refoulement originaire, c’est-à-dire ce type de refoulement qui n’accède jamais au conscient, ou dont les représentations n’accèdent jamais au conscient. A ce niveau surgit l’une des plus anciennes notions et l’une des plus grandes découvertes de Freud, à savoir la systématisation de cet inconscient comme faisant partie de tout l’appareil psychique, et surtout comme déterminant toutes sortes de comportementsaussi bien psychonévrotiques que normaux, comme tous ceux que l’on retrouve dans « La psychopathologie de la vie quotidienne »[16] (1901).

Freud a donc bien identifié un type originalde sujet de la connaissance, propre à la psychanalyse, celui d’un sujet humain ne pouvant jamais se connaître complètement ou bien même d’un sujet organisé autour de ce qu’il ne peut savoir, dans la mesure où cet animal parlant qu’est l’homme est doté d’un psychisme dont le rôle central revient à cette instance qu’est l’inconscient et qui échappe à toute maîtrise en raison de la présence d’une notion encore plus essentielle est qui est le désir, telle que Freud a pu le démontrer dans cet ouvrage-clé que constitue La Traumdeutung (L’interprétation des rêves, [17] 1900).

Puisqu’en effet, le rêve comme réalisation du désir (Wunscherfüllung), ce n’est pas autre chose que l’articulation du langage et du désir, c’est-à-dire l’articulation du symbole et du désir ! Ce qui ressort de l’étude de l’interprétation des rêves, et puisque « le rêve est la voie royale d’accès à l’inconscient », c’est que l’appareil psychique est au fond un appareil de désir ! Et de ce point de vue, la psychanalyse freudienne rejoint certaines traditions philosophiques comme par exemple B. SPINOZA (1677) qui définissait déjà le désir comme étant l’essence de l’homme : « être, c’est désirer ; persévérer dans son être, c’est s’efforcer de désirer »[18].

MaisFreud ira plus loin encore en démontrant que le rêve jette une vraie lumière sur la nature psychologique du désir : il est doué d’une forceen partie biologique et en partie psychique, que Freud nomme pulsionnelle, force qui plonge son origine dans l’inconscient et qui est le moteur du rêve !

Et en posant (à partir de 1920) la pulsion de mort comme fond de toute pulsion, en reconnaissant à cette pulsion de mort « ce qu’il y a de plus pulsionnel », Freud assigne comme but ultime de tout désir, qu’il soit sexuel ou agressif, un désir de mort. Ce désir de mort, d’abord désir de retour à un état antérieur, à un état anorganique, apparaît dès lors comme une donnée irréductible de la vie psychique humaine.

Même si Freudoffre un modèle apparemment dualiste qui oppose Eros à Thanatos, ces 2 catégories pulsionnelles ne sont pas symétriques puisqu’en dernière analyse, c’est bien la pulsion de mort qui domine l’ensemble de la vie psychique. C’est bien la pulsion de mortqui est le principe le plus originel et le plus fondamental du fonctionnement de l’appareil psychique en tant qu’il représente la tendance du vivant à retourner spontanémentà cet état d’avant la naissance, c’est-à-dire qu’il est « programmé » en quelque sortepour fonctionner selon les déterminations les plus originellesvisant la stabilité, la permanence , la sérénité et c’est pour cette raison que l’appareil psychique a vocationde cherche à allerAu-delà du principe de plaisir[19], pour reprendre le titre de son article de 1920 ! L’idée de la mort, c’est l’idée de quelque chose d’où l’on vient !

 

On pourrait préciser aussi que ce que Freud démontre dans ce texte, c’est l’incapacité de l’appareil psychique(ou psycho-biologique)à sexualiser la totalité des Quantités d’énergie pulsionnelle contenue dans l’appareil. Car, si l’on s’en tient àcet article, il n’y a alors pour Freud qu’un seul moyen de décharge, c’est le passage par la sexualité, par le destin des pulsions en tant que fonctionnement de la sexualité !

Ce qui veut direaussi que pour Freud, il y a une limite à la sexualisation de l’appareil, car il existe une limite à la sexuation en général ! Etdans cette limite réside l’Au-delà du Principe de Plaisir, c’est-à-dire l’impossibilité pour l’appareil psychique à retourner complètement à cet état antérieur. De sorte que l’on peut dire que c’est la limite de l’érogénéisation, de l’érogène qui marque la limite d’unecomplétude possible dans la rencontre…

 

Par ailleurs, il existe également dans cette perspective d’une anthropologie freudienne un autre aspect de cette défectuosité en quelque sorte constitutive du psychisme en tant que tel, que Freud va repérer à partir de la clinique et qui est le mécanisme du transfert (Übertragung).

Le mécanisme du transfert dans son sens le plus général est contemporain de la première période de la théorisation freudienne et peut être défini comme la reproduction de comportements et d’affectsanciens liés aux parents sur la scène de la cure thérapeutique par une sorte de projection sur le thérapeute.

Une anecdote célèbre de l’histoire de la psychanalyse à propos du transfert met en scène le très respectable Dr Josef Breuer (1842-1925) psychiatre réputé de Vienne et ami de S. Freud…

Dans les années 1880-82, Breuer pratiquait l’hypnose afin de soigner ses patients. Or, en essayant de comprendre les symptômes de la célèbre Anna O., Breuer n’avait alors pas réalisé que ce qui se disait dans le cadre d’une situation transférentielle à l’intérieur d’un acte thérapeutique ne s’adressait en aucun cas à lui !

Il ne s’était pas rendu compte qu’il était pris dans les effets d’une relation transférentielle positive, à savoir une forme d’amour émise par le patient qui vise un autre personnage que le thérapeute et qui par conséquent ne doit en aucun cas aboutir à une concrétisation de la relation sous la forme notamment d’un acte érotico-amoureux, voire sexuel !!!

Le malheureux Breuer prit cette « histoire d’amour » avec la « belle et jeune Anna O. » pour lui-même, c’est-à-dire qu’il l’a saisi à tort sur le plan de la réalité alors qu ‘Anna O. s’adressait à lui dans un registre symbolique et qui nécessitait donc une interprétation !

En d’autres termes : c’est en n’ayant pas pris en compte la présence du phénomène de ce lien transférentiel intense qui le liait à Anna O. que Breuer échoua dans son traitement hypno-cathartique et c’est àFreud que revient ici le mérite d’avoir mis en évidence la cause de l’échec du traitement de ce cas clinique célèbre et d’avoir été amené progressivement à renoncer à l’hypnose puis à la méthode cathartique pour enfin mettre au point la fameuse méthode psychanalytique des associations libres.

Du reste, le biographe de S.Freud, Ernest Jones raconte que J. Breuer s’était véritablement passionné pour Anna O., « cette jeune fille si intelligente, si belle, si délicieuse »[20], qu’il suivait en psychothérapie pour une névrose hystérique.

Breuer en parlait avec tant d’enthousiasme que Madame Breuer s’en émut, obligea son mari à interrompre le traitement. et le couple Breuer fut tellement bouleversé par cette « aventure » qu’ils firent un voyage d’amoureux à Venise !

De ce second « voyage de noces », Madame Breuer revint enceinte !

Quant àAnna O., elle fit une grossesse nerveuse !

Le couple Freud fut également éprouvé par cette « idylle inachevée » et Martha Freud écrivit à Sigmund Freud que pour sa part, elle n’aimerait pas du tout qu’une pareille expérience arrivât à son époux !

Freud lui répliqua avec humour quoique quelque peu indigné, qu’elle était bien orgueilleuse de penser les choses ainsi, et de s’imaginer que son mari était l’égal du Professeur Breuer, car une telle passion ne pouvait s’adresser qu’à un spécialiste prestigieux !

Ceci pour la petite histoire de la psychanalyse…

Cependant, si l’on considère le transfert dans son sens le plus général comme transfert d’une charge affective d’un point à un autre, ou bien d’une accentuation d’un mot à un autre, ou encore d’une signification d’une représentation à une autre, on peut préciser alors que le transfert est un processus relationnel intimement lié à la symbolisation et que de ce point de vue, il opère comme le désir dans le rêve. Ce qui veut dire aussi –comme Lacan l’a précisé- que le transfert rend compte à la fois du désir de reconnaissance et de la reconnaissance du désir !

Par ailleurs, dans la perspective freudienne, le transfert apparaît à la fois comme le moteur de la cure psychanalytique et l’incontournable et nécessaire respect de la distance relationnelle entre deux êtres ; puisque, au fond, le transfert se caractérise bien comme le type de relation à l’autre comme alliant à la fois la possibilitéet le lieu d’une vérité possible d’une relation à l’autre, et la méconnaissance foncière de cette relation à l’autre !

Plus précisément : le transfert comme moteur de la cure est moteur d’émergence de vérité ; et en même temps, comme principale résistance, le transfert est méconnaissance !

 

Le transfert constitue donc bien ce lieu du destinataire de la parole, quelle qu’elle soit !

Dans un effort de généralisation, on pourrait avancer que le transfert est bien ce lien affectif intense qui s’instaure de façon automatique et actuelle entre l’analysant et l’analyste ; lien affectif qui réactualise les signifiants qui ont sous-tendus ses demandes d’amour dans l’enfance. Le transfert en ce sens permet la révélation de toutes les impasses de la symbolisation, c’est-à-dire de toutes les difficultés, de tous les égarements, de tous les défilés,de tout ce qui est de l’ordre de la parole et de la médiation symbolique.Il apparaît alors naturel que ce processus du transfert participe également de l’ensemble des relations qu’un sujet humain va tisser au cours de son existence que ce soit à l’école avec sa maîtresse ou son maître, plus tard avec son ou sa professeur, son docteur, son dentiste, son patron, son compagnon ou sa compagne de vie. Bref, autant de rencontres et des relations qui s’établissent, se construisent et se dé-construisent en grande partie autour de ce mécanisme du transfert…

 

En guise de conclusion, il serait possible de cerner les quelques grandes caractéristiques qui seraient typiques de l’espèce humaine pour Freud qui correspondraient autant de figures anthropologiques psychanalytiques majeures :

 

1) Unesexualité humaine àdeux temps (prime enfance et adolescence) « perverse polymorphe » et par essencepathogène ;

2) Une organisation de l’appareil psychique, d’une part, autour de cette sexualité pathogène en tant qu’elle s’inscrit dans l’inconscient, et d’autre part, autour d’une relation à l’environnement. Un environnement qui n’est pas adaptation à cet environnement mais fondamentalement adaptation de l’environnement à la réalité psychique c’est-à-dire à la réalité fantasmatique ! En d’autres termes, on pourrait énoncer que l’homme humanise la nature !

Ce qui veut dire aussi que dans la relation à l’environnement, il y a organisation de cetenvironnement en rapport avec cette sexualité pathogène. De sorte que dans cet environnement humain, la problématique sexuelle pathogène apparaîtra partout, notamment à partir de la fonction du phallus en tant que signifiant du désir et donc l’interprétation lacanienne du Complexe d’Oedipe!

3) Une connaissance qui se censure elle-même reliée à une vie psychique qui s’organise à partir de cet inconnaissable, à partir de ce qui de la vie psychique ne peut être connu !

 

Un sujet humain en tant que sujet désirant, c’est-à-dire d’un sujet parlant marqué par la dimension du désir en tant qu’il est ordonné à un manque essentiel, constitutif de l’être de l’homme par son articulation à la pulsion de mort[21].Le sujet humain n’est pas sujet de son désir car c’est le désir qui structure le sujet humain. Telle est la leçon de la psychanalyse à ce niveau : le désir, fonction centrale à toute expérience humaine ne naît pas du manque, il est manque et son objet est le manque lui-même !

De sorte que l’ordre symbolique ( c’est-à-dire le langage comme système de signifiants)auquel cherche à s’articuler le désir tend au-delà du principe de plaisir et donc à la pulsion de mort[22] qui de ce point de vue « n’est que le masque de l’ordre symbolique, en tant –Freud l’écrit- qu’il est muet, c’est-à-dire en tant qu’il n’est pas réalisé »[23]. Ce qui veut dire aussi que la pulsion de mort est la manière dont le Symbolique se manifeste dans notre existence, elle se manifeste non seulement sous l’aspect du mécanisme de la répétition mais aussi sous celui de la création !

La pulsion de mortrégitla fonction créatrice et joue ainsi un rôle central dans l’ensemble des productions culturelles de la civilisation !

Ainsi, toute œuvre d’art, toute recherche scientifique, tout travail intellectuel est traversé de part en part par la pulsion de mort qui participe bien de cette « cruauté propre à la volonté de savoir » dont parle Nietzsche. Il y a là un travail de la négativité consécutive à tout processus de création, témoignant de l’intrication étroite de cette mythologie freudienne que constitue Eros &Thanatos ! Tout l’édifice interprétatif freudien des manifestations les plus parachevées de la civilisation passe par cette modalité de l’expressivité de la sublimation des pulsions et en particulier de la pulsion de mort permettant malgré tout un accès possible à un certain type de vérité!

 

Enfin, rappeler l’importance que Freud a accordé àson « ouvrage préféré » Totem et tabou (1912)[24] qui représente le véritable élargissement anthropologique, la synthèse à laquelle il était alors parvenu. Il s’agit d’un effort d’interprétation psychanalytique de la vie sociale des premiers hommes à partir d’une définition d’un être humain conçu comme étant à l’origine un animal de horde qui aurait accédé à la civilisation par cette loi fondatrice qui est la prohibition de l’inceste structurée autour du mythe du meurtre du Père. Ce meurtre institue le nom du Père comme signifiant fondamental, celui de la loi de l’interdit de l’inceste. En tant que tel, il renvoie donc bien le sujet humain à un au-delà du Principe de plaisir et donc à la mort[25] dans la mesure où c’est effectivement à partir du signifiant que le sujet humain s’identifie car l’ordre symbolique est bien la structure qui lui est antérieure, qui lui survit et d’où il tire son être.

Totem et tabou apparaît ainsi comme un mythe de l’origine de l’homme en tant que culturel, comme un mythe de l’origine du désir en tant qu’il est fondé sur l’interdit, ou en tout cas sur une mutilation ou une perte fondamentale puisque finalement le désir est par essence insatisfait parce qu’il est marqué par le renoncement à la jouissance de l’inceste.

Et la castration de ce point de vue n’est pas à proprement seulement une menace car elle ne porte pas directementsur une personne physique mais sur un lien. Un lien de séparation incontournable de la mère et de l’enfant. La castration est donc un effet bénéfique de la loi facilitant la disjonction du désir de la jouissance et le phallus est bien le signifiant qui indique l’impossibilité de jouir de la Chose (das ding selon l’expression de Freud) que Lacan a identifié à la mère comme objet perdu du désir incestueux dont l’accès a été rendu impossible par la loi de l’interdit de l’inceste.

Du reste, le caractère inaccessible par essence de la Chose (la mère comme bien interdit) rappelle l’absolu,la chose en soi de Kant. Si Lacan se réfère à Freud lorsque celui-ci emploie le terme allemand das Ding pour désigner le foyer autour duquel s’organise le caractère irreprésentable des manifestations psychiques inconscientes, il se réfère aussi à Heidegger.

Chez Heidegger en effet, la « chose » désigne l’ouverture du monde à la croisée des dieux, des hommes, du ciel et de la terre. Elle n’a de sens qu ‘en relation à ces quatre termes, n’étant jamais elle-même donnée comme un objet.

 

D’autre part, Totem et tabou, au sein de la théorie freudienne apparaît également comme un mythe de l’origine de l’histoire. D’ailleurs, Freud a du mal à situer cette thématique du meurtre du Père soit dans la phylogenèse ou bien dans la préhistoire proprement dite de l’humanité !

Il s’agit d’une problématique qui reviendra sans cesse puisque Freud relancera indéfiniment la question de savoir si la vie fantasmatique –notamment celle qui est appelée « oedipienne », puisque finalement la tragédie d’Œdipe n’en est qu’une illustration- a une origine phylogénétique et en quelque sorte innée ou bien sice sont le temps et les circonstances extrêmement éloignées vers les origines qui ont ainsi structuré l’appareil psychique de l’homme ?… hypothèse qui reposerait alors sur la simple organisation factuelle de la famille humaine !

Dans l’introduction à Totem et tabou, Freud se demande à quoi répond le totémisme ?

Dans la mesure où le totémisme surgit comme une réponse à la violence originelle de la horde primitive et puisque le totem représente la première loi des Frères de la horde après le meurtre du Père mais également ce qui fixe du même coup pour Freud l’origine de la religion. Il pose parallèlement la question sans doute aussi fondamentale de savoir à quel aspect de la sexualité répond la loi de l’exogamie ? de la même façon que le totémisme répond à la violence fondamentale de la horde primitive !!!

De sorte qu’en dernière analyse, Totem et tabou est une tentative de réponse à la problématique de savoir quelle violence inhérente au sexuel en tant que tel –et à ce niveau nous retrouvons le concept freudien du sexuel par essencetraumatique- a nécessité cette loi de l’exogamie !



[1] Introduction à la psychanalyse, S. Freud, PBP Payot, 1981. Freud précise en effet que l’humanité, dans la période moderne de son histoires’est vue infligée deux autres graves blessures : la première, d’ordre cosmologique, lorsque Copernic a démontré que la Terre n’était pas au centre de l’univers (Fin de l’illusion géocentrique). La deuxième, d’ordre biologique, en 1859, lorsque Charles Darwin a établi que l’espèce humaine était le produit d’une évolution et que l’homme avait peut-être de lointains ancêtres communs avec le singe (Fin de l’illusion anthropocentrique et créationniste)

[2] in Freud et l’âme humaine, éd. Robert Laffont, Paris, 1984.

[3] In Lettre ouverte à Freud (1931), éd. Lieu Commun, Paris, 1983, écrite à l’occasion du 75e anniversaire de Freud, hommage public adressé au savant et à l’homme, mais aussi l’ouvrage intitulé Ma vie, esquisse de quelque souvenirs ,(1931-1936), , éd. Puf/perspectives critiques, 1977.

[4] Esquisse d’une psychologie scientifique, parue dans l’édition française dans La naissance de la psychanalyse éd. Puf, 1979, pp.307 à 396.

[5] S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, éd. Payot, bibliothèque scientifique, 1981, p.277.

[6] c’est du reste dans ce livre intitulé Métapsychologie , Pufédition Œuvres complètes, Tome XIII, 1988 p.157 et suiv. que Freud indique qu’on pourrait parler de métapsychologie chaque fois qu’on arrive à décrire un processus psychique dans le triple registre dynamique (qui est relatif dans le psychisme à se qui se présente comme constitué de forces et, plus particulièrement, au conflit de forces antagonistes)économique (se dit d’un point de vue qui prend en compte l’énergie psychique dont on pourrait évaluer par exemple l’augmentation ou la diminution) et topique(mode théorique de représentation du fonctionnement psychique comme un appareil ayant une disposition spatiale).

[7] C’est en réfléchissant au problème posé par l’origine de la folie que Schopenhauer a en effet dévoilé ce processus mental : « On peut regarder comme l’origine de la folie la violente exclusion d’une chose hors de l’esprit, exclusion qui n’est possible que par l’introduction dans l’esprit de quelque autre chose », in Le Monde comme volonté et comme représentation, éd. Puf, 1966, p.909. ? C’estdonc bien, au seuil de la folie, une vérité insupportable pour le sujet qui est exclue ou refoulée hors de son esprit, et ce qui y est introduit est un mensonge conforme à sa volonté et à ses vœux, qui, dès lors qu’il s’y met à y croire, bascule dans la folie !

Plus avant Schopenhauer de préciser : « C’est donc dans cette répugnance de la volonté à laisser arriver ce qui lui est contraire à la lumière de l’intellect qu’est la brèche par laquelle la folie peut faire irruption dans l’esprit […] Car l’intellect a renoncé à sa nature(nous donner une idée exacte du monde qui nous environne) par complaisance pour la volonté : l’homme s’imagine maintenant ce qui n’est pas », in op. cit., p.1132 . Cet événement pénible a fait l’objet d’un oubli actif provoqué par une volonté nécessairement inconsciente !

[8] S. Freud, Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1979, p.63.

[9] S. Freud, Essais de psychanalyse, op. cit., p.181.

[10] Totem et tabou ed. Petite bibliothèque Payot, 1976, un des ouvrages les plus discutés de Freud qui risque dans cette étude une lecture psychanalytique de la vie sociale des peuples premiers,. Totem et tabou que ThéodorREIK, (1888-1969) psychanalyste non-médecin, viennois d’origine hongroise, disciple de Freud, tenait pour l’œuvre la plus importante que la psychanalyse ait produite dans le domaine des science »s humaines.

[11] Der Dichter und das Phantasieren,paru dansEssais de psychanalyse appliquée, trad. Mmes E . Marty &Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, 1933, rééd. 1971, pp.69-81

[12] Françoise Dolto, Libido féminine,(1983), éditions Ergo Press, Paris, 1987

[13] à ce propos, il faut noter la décision –regrettable- prise en 1989 des responsables de la nouvelle traduction françaisedes Œuvres complètes de S.Freud d’avoir évacuer de la conceptualisation psychanalytique le mot fantasme au profit du terme fantaisie. Ils ont ainsi réduit un concept à un mot…

[14] Serge Leclaire, Démasquer le Réel, éd. Du Seuil, « Le champ freudien », Paris, 1971, p.11.

[15]La TOPOLOGIE désigne une géométrie souple qui traite en mathématiques des questions de transformation continue, de frontière, de voisinage et de surface sans faire intervenir nécessairement la distance métrique.La pratique de la topologie en psychanalyse concerne l’étude d’objets décrits en topologie et que Lacan utilise pour montrer les caractères paradoxaux de l’inconscient, pour donner un support formel aux structures cliniques, pour guider la recherche dans l’abord des problématiques nouvelles et enfin pour se former à une pratique de la cure analytique conforme à la structure de son champ. C’est à partir du Séminaire de 1961/62consacréà l’identification que J.Lacan va employer 3 objets topologiques : la topologie du TORE (=une chambre à air) qui représente l’enchaînement du désir au désir de l’Autre. La bande de Möbius (=une ceinture qu’on a refermée après avoir effectué une demi- torsion. Cette surface curieuse a la propriété de ne posséder qu’une face et qu’un seul bord. Cette bande, où l’endroit rejoint l’envers, représente bien le rapport de l’inconscient au discours conscient. Cela signifie que l’inconscient est à l’envers mais qu’il peut surgir dans le conscient en tout point du discours !L’interprétation apparaît comme une coupure médiane de cette bande, qui la transformerait alors en une autre bande munie de deux faces et de deux bords. Ce qui veut dire que l’interprétation psychanalytique mettrait en évidence l’inconscient comme l’envers du discours dans le même temps où cet inconscient se désisterait comme tel !

Enfin , un modèle topologique du plan projectif, le CROSS-CAP (=la mitre ou bonnet croisé) cette sphère mitrée utilisée par J. Lacandont la structure illustre les rapports du sujet avec l’objet qui cause son désir, soit la structure du fantasme. La ternarité du Réel-Symbolique-Imaginaire( à partir de 1974 au cours du Séminaire R.S.I.) sera assignée par Lacan en structure torique à partir d’un mode de nouageappelé nœud borroméen qui sous-tend les 3 registres de la subjectivité humaine à travers l’entrelacement original de ces 3 anneaux..

[16] Psychopathologie de la vie quotidienne, S. Freud, éd. Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1981.

[17] L’interprétation des rêves, S.Freud, trad. I.Meyerson, éd.Puf, 1980

[18] Spinoza, L’Ethique, III, proposition 6, éd. Classiques Garnier, 1934, tome 1, p.364

[19] Freud, Œuvres complètes, XV, PUF, Paris, 1996,pp.273-339.

[20] Ernest Jones,La vie et l’œuvre de Freud, tome I, Puf,, 1976 , p.348.

[21] La pulsion de mort comme « l’expression d’une tendance inhérente à tout organisme vivant, et qui le pousse à reproduire, à rétablir un état antérieur auquel ilavait été obligé de renoncer sous l’influence de forces perturbatrices extérieures » précise Freud, in Essais de psychanalyse, Payot, p.46

[22] Le symbole en effet entretient un rapport essentiel à la mort car, en se mettant à la place de l’objet en le représentant, il en signifie l’absence physique et donc sa disparition, sa mort en quelque sorte…Le lien entre le symbolique et la mort est du reste repéré par Freud à partir du meurtredu Père décrit dans Totem et tabou, comme il l’est rappelé plus avant.

[23] Jacques Lacan, Séminaire II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Paris, Le seuil, 1978, p. 375.

[24] Totem et tabou, S. Freud, Petite bibliothèquePayot, trad. S. Jankélévitch, 1976.

[25] La mort, c’est-à-dire en ce lieu de la jouissance où la satisfaction est aussi souffrance !


Date de création : 28/05/2007 16:33
Dernière modification : 28/05/2007 16:34
Catégorie : 6. Psychanalyse (intro.)
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