« Les cigales crient / Même / Quand elles baisent »,   Issa

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2. Architecture & politique - La conférence

Attila Cheyssial est architecte-urbaniste, sociologue, docteur en sciences de l’éducation et contestataire.

Dans sa conférence « Urbanisme d’exception et isonomie », il dénonce la supercherie qui consiste à appeler cité « des opérations de rangement des pauvres ». Contrairement à sa vocation, l’urbanisme social est profondément apolitique, en ce qu’il prive les espaces construits de toute dimension politique, il est même anti-politique parce qu’il refuse aux habitants la légitime gestion de leur cité, et interdit le libre jardinage et la libre construction, parce qu’il ne permet pas le tâtonnement et l’apprentissage, et par-dessus tout, parce qu’il rend impossible le jeu fondamental des appropriations individuelles et collectives qui sont constitutives de l’humanité.

 

 

 

Urbanisme d’Exception et Isonomie

 

 

Ma belle-sœur et la politique

Ma belle sœur et Léonard de Vinci étaient faits pour s’entendre

Naissance de l’Urbanisme, baptême consécutif des ancêtres, chemin de grue, proclamation d’un Pape

Pèlerinage à la Grande Borne, la courbe réfute la droite

L’architecte ne doit jamais être modeste

Le mensonge du Pape : la distribution du pain n’est pas un miracle

Le dogme urbanistique et le rangement des pauvres

Aristophane, Hippodamos et l’isonomie

L’isonomie et le GIR

L’Urbanisme social: le bras armé de la politique urbaine d’exception

L’urbanisme social est fondamentalement « a-politique »

TAM-TAM et MOUT, la dialectique des guerres futures, après le chemin de grue, le chemin des chars

ANRU : Utilitarisme ou axiologie ?

Le principe de liberté,

Le principe de subsidiarité

Le principe d’appropriation

Le principe d’isonomie

Le Vase de Soisson et la règle de l’unanimité

 

 

 

Ma belle-sœur et la politique

 

Ma belle-sœur est une maniaque du rangement. Dans son intérieur, il n’y a pas la moindre poussière, les meubles sont lustrés, les parquets cirés, les tableaux accrochés rigoureusement à l’horizontal à l’aide d’un niveau à bulle. Des bibelots précieux sont disposés avec précision sur les buffets et les tables basses ou encore exposés dans des vitrines. C’est tout juste si les meubles ne sont pas fixés au sol, mais bien sûr ce ne serait pas convenable. Ma belle sœur se pique de recevoir à la perfection, elle sort alors ses plus beaux services : porcelaine de Limoges, verres de cristal de Venise et argenterie massive sur des nappes brodées au point de Richelieu. Sur la table trône un bouquet savamment composé d’arums et de pivoines.

Tout est impeccable...Sauf l’autre soir… Ses fils, qui par ailleurs n’ont pas le droit de traverser le salon, avaient suspendu leurs tenues de rugby encore toutes crottées sous la pendule Louis XVI, dans la salle à manger.

Je laisse à penser la tête de ma belle sœur devant ses invités médusés.

Elle avait négligé, une fois de plus la lessive des vêtements de sports, dont elle revendique pourtant, en bonne maîtresse de maison, la charge et la gestion.

 

Ses fils excédés pour qui le sport est prioritaire ont commis, à cette occasion, un acte « scandaleux » : la mise en évidence de vêtements sales, dans l’espace de réception familial.

Dans la politique de « rangement » de ma belle-sœur, les objets ont des places assignées. Certains disposent d’une certaine autonomie, les chaises, les verres, quelques plateaux, la poupée russe lorsqu’il y a de jeunes enfants, les albums de photo qu’on feuillette entre amis. D’autres disposent d’une place quasi définitive, les tapis, les tableaux, les livres dans la bibliothèque. D’autres encore, comme les brosses à dents[1], ne peuvent s’éloigner du lavabo. Il y a les objets assignés à chaque chambre, à la cuisine. Et puis il y a les « innommables » qui sont soustraits à tous les regards et quelquefois enfermés à clef.

 

La politique de rangement de ma belle-sœur, constitue un ensemble cohérent où le mode de « représentation » a toute son importance. Ce qu’elle met en évidenceet montre à ses invitées c’est en quelque sorte le discours sur elle et sa famille, l’équilibre de leur ménage, la sérénité, les moyens financiers, leur ouverture culturelle. On pourrait presque dire et l’on dira pour les besoins de la cause que c’est de l’ordre du narcissisme.

 

Ce qu’elle cache, car elle cache beaucoup de choses, c’est ce qui n’est pas censé exister : le désordre, la saleté, la sexualité, la maladie, la désobéissance, la fatigue, l’épilation, les crises, le surendettement…

 

Le narcissisme de ma belle sœur est la principale clé des priorités qui régissent ses dépenses, ses efforts et son temps.

 

 

Ma belle sœur et Léonard de Vinci étaient faits pour s’entendre

 

La politique de rangement de ma belle-sœur n’est pas sans similitude avec la politique de rangement urbain que poursuit une communauté. Les sans abris qui installent leurs tentes devant la mairie d’une grande ville commettent un acte politique tout aussi scandaleux que celui de mes neveux. Ils sont excédés de voir que l’Etat qui consacre beaucoup à ses effets d’annonce et à sa « représentation » néglige l’application du droit au logement dont l’Etat revendique la charge et la gestion.

 

Mais pour l’Etat, la chose n’est pas simple. Le logement des pauvres, la place des pauvres sur le territoire, constituent une question difficile, peu valorisante, qui lorsqu’elle éclabousse le champ médiatique égratigne sérieusement la crédibilité de sa politique de solidarité et sa propre complaisance narcissique devant les lucarnes magiques du monde entier.

 

L’histoire montre qu’il y a deux catégories de pauvres : Ceux dont on a besoin, il faut qu’ils soient logés à proximité, arrière-cours, dépendances, chambres de bonne, et les autres, les misérables vivant d’aumônes, condamnés à errer dans les rues de la ville qu’ils encombrent. Dès la fin du premier siècle avant JC, malgré les grands travaux entrepris par Auguste qui se vantait d’avoir trouvé une « Rome de briques et laissé une Rome de marbre », le confort de la ville est perverti par une « populace désoeuvrée et dépourvue de toute moralité ». De nombreux Romains fortunés désertent Rome et se font bâtir des villas de plaisance hors la ville (Villae urbanae). Déjà le logement des pauvres, leur place posent problèmes.

 

Le déclin de l’empire romain entraîne le déclin des villes, jusqu’au renouveau carolingien. La ville médiévale chrétienne pour se développer propose des franchises, les bourgs se peuplent de francs bourgeois. On offre des terres aux étrangers (hôtes) : les hostises. Mais déjà on développe les sauvetés avec droit d’asile, où les artisans et les ouvriers sans travail pourront s’installer, hors des villes.

 

Mais le désordre de la ville médiévale suscite des réactions à partir de la Renaissance : Alberti, dans le De re aedificatoria, en 1452, déclare « que plusieurs trouveraient bon que les personnes nobles fussent totalement séparées d’avec la tourbe populaire ».

 

Dans le même temps où se constitue autour de Henri le Navigateur à Sagres à l'extrême sud-ouest du Portugal un centre de recherche consacré à la cartographie et à la navigation qui va permettre la découverte du monde se développe à Urbino, sous l’impulsion de Frédéric de Montefeltro, seigneur d’Urbino de 1444 à 1482, un véritable laboratoire de réflexion urbaine et architecturale qui aura une part déterminante dans le développement au XVIe siècle de la nouvelle culture internationale que nous appelons communément la Renaissance[2].

La peinture sur bois « une ville idéale » conservée au palais ducal d’Urbino, dresse les grandes lignes d’un ordonnancement architectural et urbain consacré à l’harmonie : particularité de cette représentation : l’absence de présence humaine.

 

Vers 1487, horrifié par la surpopulation et l'insalubrité de villes comme Milan, Leonard de Vinci, projette une ville idéale d’où les miséreux sont exclus, leur sont réservés des bourgs satellites.

Le projet de ville sur deux niveaux organise verticalement les services et les groupes sociaux : « Et sache que si quelqu'un voulait parcourir la ville en utilisant uniquement les rues hautes, il pourrait le faire commodément; et de même celui qui voudrait circuler en ne prenant que les basses. Dans les rues hautes ne doivent passer ni chariots, ni autres véhicules semblables : ces rues ne servent qu'aux personnes de qualité. Dans les rues basses passeront les chariots et autres transports destinés à l'usage et commodités du peuple. »

 

La séparation des circulations de Léonard de Vinci s’apparente à celle que les envahisseurs Arya imposèrent à la ville indienne « le sol blanc et sucré allait aux brahmanes (les prêtres), le sol rouge et astringent aux kshatriya (les guerriers), le sol jaune et piquant aux vaiçya (les marchands), le sol noir et amer aux shudra (la main d’œuvre servile). »[3]

 

On notera au passage que ma belle-sœur partage à peu près les mêmes préoccupations que Léonard de Vinci, il faut que son logement soit harmonieux, et que soit dissimulé hors de la vue tout ce qui est subalterne et domestique.

Léonard de Vinci et ma belle sœur ont en commun des soucis de « rangement » et de « représentation », qui se traduisent par une ségrégation rigoureuse des fonctions des objets et des personnes.

 

 

Naissance de l’Urbanisme, baptême consécutif des ancêtres, chemin de grue, proclamation d’un Pape

 

Au XVIIe siècle, Descartes insiste sur le rôle prépondérant de quelques hommes usant de raison, désignés par le prince, pour organiser la ville.

Il est question que l’ensemble urbain soit harmonieux, qu’il y ait une homogénéité monumentale, et que soient transférés à la périphérie ce qui gène, et ceux qui gênent.

 

Sous jacente à la pensée organisatrice et esthétisante qui se développe, la conviction s’affirme que l’homme du commun, subalterne, domestique, participe du mal de la cité, de son manque d’hygiène, de son encombrement. L’embellissement de la ville s’accommode mal d’une multitude parasite et crasse entassée dans des taudis.

 

Il faut attendre les conséquences démographiques de la révolution industrielle avec l’essor démesuré des villes encerclées par les masses ouvrièrespour que des solutions apparaissent à grande échelle : la ville est remise en question comme cadre de vie idéal…pour les populations pauvres bien entendu : Les « cités ouvrières » vont naître, puis les « grands ensembles » et les « quartiers pavillonnaires ».

 

Les grands ensembles seront l’œuvre principale d’une pratique nouvelle : « l’Urbanisme ». Le terme naît officiellement en 1917. Semblables aux Mormons qui font des recherches généalogiques très poussées afin de baptiser leurs ancêtres pour assurer leur repos éternel, les urbanistes n’auront de cesse de baptiser « urbanistes » tous ceux qui de près ou de loin ont participé dans l’histoire à la création ou à l’aménagement de villes. Paradoxe, l’urbanisme s’inscrira dans une démarche anti-ville systématique traduite dans la Chartes d’Athènes.

Voici quelques extraits datant de 1933, dus à Le Corbusier.

·La plupart des villes étudiées offrent aujourd'hui l'image du chaos : ces villes ne répondent aucunement à leur destinée qui serait de satisfaire aux besoins primordiaux biologiques et psychologiques de leur population.

·L'intérêt privé sera subordonné à l'intérêt collectif.

·L'alignement des habitations au long des voies de communication doit être interdit.

·Les clefs de l'urbanisme sont dans les quatre fonctions : habiter, travailler, se recréer (dans les heures libres), circuler.

·Les plans détermineront la structure de chacun des secteurs attribués aux quatre fonctions clefs et ils fixeront leur emplacement respectif dans l'ensemble.

·Les nouvelles surfaces vertes doivent servir à des buts nettement définis : contenir les jardins d'enfants, les écoles, les centres de jeunesse ou tous bâtiments d'usage communautaire, rattachés intimement à l'habitation.

·Il doit être tenu compte des ressources des techniques modernes pour élever des constructions hautes.

·Les constructions hautes implantées à grande distance l'une de l'autre, doivent libérer le sol en faveur de larges surfaces vertes.

 

Les grands ensembles, production majeure des urbanistes et du chemin de grue, vont envahir toute l’Europe et susciter de vives critiques. On parlera de sarcellite, de cités-dortoirs, de tours et de barres hideuses surplombant des nappes de bitume.

Mais en 1968, les urbanistes semblent avoir trouvé un nouveau Pape. L’architecte Emile Aillaud, propose des solutions radicalement différentes, qui trouvent leur point d’orgue à Grigny la Grande Borne au Sud de Paris : 3700 logements autour d’un parc.

 

 

Pèlerinage à la grande Borne, la courbe réfute la droite

 

En 1969, des assistants du Maître font visiter cette opération modèle à des étudiants en architecture.

Les couleurs vives, les formes incurvées, les mosaïques, encadrent un espace vert central inaccessible aux voitures.

Chacun perçoit la rupture avec la production courante qui marque les banlieues : barres hautes de dix étages et plus, habituellement quadrangulaires, mornes, grises, plantées sur un gazon peladeux.

A la grande Borne, les constructions basses suivent des courbes aléatoires (assimilables à des nouilles) et l’effort de décoration, de couleur est impressionnant… Il y a des placettes identifiables avec des sculptures « monuments–jeux », un Gulliver prisonnier du sable, dont la langue fait toboggan pour la plus grande joie des enfants.

Entre deux nouilles colorées, il y a un espace de circulation piétonne, soigné, partiellement pavé, la rue, scandée de centaines de petites bornes blanches. Et sur les places des petits commerces.

 

Les nouilles proliférantes d’Emile Aillaud se veulent une alternative moderne, romantique et résolument « ville » à la rigidité des barres des grands ensembles accolés à leur parc de stationnement.

 

La démarche d’innovation architecturale est en totale opposition avec les propositions de Le Corbusier :

 

« La circulation exige la droite. La droite est saine aussi à l’âme des villes. La courbe est ruineuse, difficile et dangereuse… la courbe est le chemin des ânes, la rue droite le chemin des hommes.»[4]

Aillaud aurait pu écrire pour expliquer ses choix formels :

«  La courbe est saine à l’âme des villes. La droite est dangereuse par les vitesses qu’elle autorise ; elle ne donne rien à voir, elle paralyse. La courbe est fille de la courbure de la terre…

La courbe est le chemin des poètes, des philosophes et des hommes libres, la rue droite le chemin des soldats. »

 

 

Mais… La Grande Borne occupe un triangle cerné par une départementale à grande circulation, la saignée de l’autoroute du sud et la cité pénitentiaire de Fleury-Mérogis. Les espaces, sans mesure, sont traversés par un vent glacial, les pâtes de verre des panneaux de façade ont la pureté hygiéniste des piscines municipales.

Par derrière les couleurs riantes et acidulées des panneaux préfabriqués, des cellules industrialisées accueillent une population ségréguée par la sélection sociale et enclavée par l’isolement spatial.

Ces caractéristiques ne sautent pas tout d’abord aux yeux : il y a le masque des formes et des couleurs. Mais certains des étudiants éprouvent peu à peu le sentiment d’un manque, indiscernable de prime abord.

 

La diversité des formes produites, des couleurs, des courbures, est contrebalancée par une formidable impression d’uniformité. Le vert du gazon est trop propre, la multiplicité des bornes obsédante, les sculptures et les pots dépourvus d’histoire réelle, et les multiples emplacements pour petits commerces fatalement murés.

 

Au travers d’une contradiction très remarquable, pratiquement au mot à mot, des principes de Le Corbusier, l’architecte ne s’était livré finalement qu’à une mutation stérile du rectiligne en curviligne, dont l’aspect spectaculaire et les colorations acidulées ne parvenaient pas totalement à masquer l’identité fondamentale de l’espace produit à la Grande Borne à celui des grands ensembles de production courante.

 

 

L’architecte ne doit jamais être modeste

 

Deux étudiants se retrouvent un peu à l’écartdes autres, sur le parc de stationnement, complètement gelés, et incapables de construire une pensée critique cohérente…

Une Cadillac noire s’arrête à quelques encablures. La vitre de la portière arrière se baisse électriquement. Une main gantée leur fait signe d’approcher.

Le Maître se tourne vers l’un des étudiants :

« J’ai oublié de vous dire quelque chose tout à l’heure, jeune homme. Ecoutez bien ceci : L’architecte ne doit jamais être modeste »

La vitre remonte sur un signe.

La noire Cadillac s’éloigne comme le char de l’Olympe et les deux étudiants restent plantés dans le froid.

Les lèvres des étudiants sont vertes, une petite fille rousse à bottines rouges trottine derrière une grand-mère énorme et variqueuse. Les pâtes de verre sont jaunes, blanches, bleues.

 

Jusqu’alors j’aspirais à devenir « Architecte », j’avais un métier à apprendre, un rôle social à tenir. J’éprouvais cependant des difficultés. Je n’étais convaincu de rien. Ni de l’ordre Dorique, ni de la Cité Radieuse, ni de l’art difficile du rendu des ombres sur les panets.

La visite de la Grande Borne m’a fait entrevoir un grand mensonge…

 

 

Le mensonge du Pape : la distribution du pain n’est pas un miracle

 

J’ai commencé de percevoir des bribes, des traces, des reflets de mensonge, mensonge dans les discours de la ville, mensonge des formes rieuses, mensonge de l’architecture rédemptrice, de l’urbanisme égalitaire et social, mensonge du mensonge sur le mensonge.

 

Alors Emile Aillaud mentait :

 Temps : “Ce qui importe dans un lieu, c’est que le temps ait été.” La Noé à Chanteloup-les-Vignes s’inspire de la place Navone à Rome. Les mythes grecs habitent la Grande Borne.

Ville : “J’ai construit des villes; et ces villes sont elles-mêmes un opéra, une histoire racontée : elles sont un grand récit dans lequel on peut vivre, un récit habitable.” “Vivre dans une ville, c’est habiter dans des cicatrices.”Axiomes poétiques d’Emile Aillaud 1972

 

Alors Emile Aillaud mentait comme un phare, avec une éblouissance propédeutique.

Il mentait à Pantin, Forbach, Grigny, Chanteloup-les-Vignes.

 

Je le poursuivais de Forbach, aux Courtilières, puis je décidais d’habiter à la Grande Borne à la suite d’une controverse avec un ami étudiant qui était très admiratif.

 

Je menai là mes premiers entretiens avec les habitants. J’ai vite compris que, bien qu’habitant sur place, je n’étais pas dans le même bain. Je pouvais m’échapper chaque jour, en évitant les embouteillages, je pouvais sans problème payer mon loyer ou ne pas le payer, je disposais d’un téléphone et d’un carnet d’adresse bien rempli, j’avais la bonne couleur de peau, le bon accent, j’habitais à la Grande Borne, mais mon monde était ailleurs, et j’avais toutes les ouvertures et les possibilités d’un étudiant sur le chemin du diplôme.

 

Tout cela me protégeait des humiliations auxquelles étaient soumises les familles les plus fragiles par ceux qui compensaient en vacherie les manques à gagner et les manques à paraître d’un commerce ou d’un service à la Grande Borne.

Beaucoup des gens que je rencontrais vivaient de véritables galères, et subissaient le lieu sans possibilité de choix, ni même de révolte.

Ils ne semblaient même pas avoir le recours de l’indignation vis-à-vis des conditions (si bonnes) qui leur étaient consenties.

Seules, peut-être, les petites bornes que l’architecte avait plantées très régulièrement dans toutes les voies commençaient d’effectuer leur sape obsessionnelle…

Comme il n’y avait que deux boulangers pour trois mille logements, on faisait une longue queue pour acheter du pain.

La violence était déjà présente, mais sous une forme bien différente, je me souviens d’une jeune femme que le patron d’un pressing a jeté sans ménagement dehors parce qu’elle s’était gravement brûlé le bras en s’occupant du repassage à vapeur. De trois jeunes assez tranquilles qui jouaient au baby-foot dans un café sans renouveler leurs consommation : ils se disputent avec la patronne, le mari s’avance avec une matraque pendant que la patronne bloque les portes, les trois jeunes terrorisés, s’enfuient en brisant la vitrine, puis ils sont poursuivis par la police. Je me souviens d’un gamin qui achetait le pain et à qui il manquait quelques centimes. La caissière a clamé pour que toute la longue queue entende, « Il te manque dix centimes » reviens chercher ton pain quand tu auras le compte. Et ainsi de façon permanente, de multiples petites vexations et humiliations ordinaires.

 

Puis j’envisageais de restructurer la Grande Borne comme projet de diplôme.

 

Trente ans après, les belles opérations sociales de Emile Aillaud se sont inscrites parmi les cités les plus violentes.

Je suis retourné à Grigny. On a modifié les couleurs avec des écailles pour pallier les défauts d’étanchéité des façades. Les espaces verts sont toujours aussi vides. Trente ans après, les enfants ont grandi, brûlé des voitures, tendu des embuscades. On fait toujours la queue pour acheter du pain.

 

 

Le dogme urbanistique, le rangement des pauvres et la fausse monnaie

 

La représentation qu’une société élabore d’elle-même dans la vitrine architecturale se réduit à un effort pour cacher, embellir ou justifier les rapports réels qui prévalent entre ses membres.

Les extraits de texte qui suivent suffisent à démontrer le piège dans lequel vont tomber les habitants de la Grande Borne.

 

Du rêve à la désillusion – Banque des Savoirs – Sylvain Taboury- Pascal Martin 1er janvier 2005

 

En 1969, alors que la plupart des routes et des trottoirs sont encore en terre battue, les premiers habitants commencent à s'installer à la Grande Borne. Venus des meublés, chambres de bonne des XIIIe et XIVe arrondissements de Paris, ou de petits logements de Viry-Châtillon, ils découvrent avec plaisir ce nouvel environnement ludique et déroutant.

 

Entourée de champs et de bois, la cité de la Grande Borne est un labyrinthe dans lequel les premiers arrivants se perdent aisément.

Les appartements bien agencés et spacieux, équipés du chauffage central, d'une salle de bains avec baignoire, offrent un confort inconnu jusque-là. Quelques 12000 habitants s'installent jusqu'en 1971 dans les immeubles de la Balance, de l'Astrolabe ou des Patios. Ce sont des familles souvent jeunes, modestes. La plupart sont ouvriers ou employés et travaillent à l'extérieur. Les enfants sont nombreux.
La conception des quartiers favorise les relations de voisinage. La cage d'escalier, le gardien, les espaces collectifs, le chemin de l'école facilitent les rencontres. Grâce à l'absence de voitures dans la cité, les enfants peuvent jouer librement à l'extérieur, sur les places ou les espaces verts.

 

Cependant, si l'architecture et la conception de la cité étaient originales, la qualité de la construction laisse à désirer. Comme souvent dans les grands ensembles, l'édification de la Grande Borne s'est faite très vite, grâce à l'industrialisation du bâtiment, à l'utilisation massive du béton et du « chemin de grue » (voie ferrée sur laquelle roule une grue qui élève les composants de l'immeuble).

Les réalisations sont souvent bâclées : peu d'années après l'occupation des logements, un grand nombre de locataires ont à subir la condensation et les infiltrations d'eau à travers les panneaux de façade, qui entraînent des moisissures dans les appartements. L'humidité envahit les pièces et pourrit les murs. Les malfaçons touchent rapidement l'ensemble de la cité, si bien qu'en 1982, plus de 750 logements sont déclarés insalubres.

Les locataires déchantent.

Coupée du centre-ville par l'autoroute, la Grande Borne est isolée et manque de tout : crèches, écoles, commerces, bureau de poste, emplois. Les enfants des premiers résidents sont scolarisés à l'école du village, les rues et trottoirs ne sont pas achevés. Il n'y a pas de gare : pour aller travailler à Paris, certains habitants passent quatre heures par jour dans les transports en commun.

Sans concertation, ni réflexion, les projets de la Grande Borne et de Grigny II ont été décidés par les pouvoirs publics, imposant au village les responsabilités d'une ville sans lui donner les moyens de les assumer. Le projet de la Grande Borne avait été mis en œuvre avant l'institution de la taxe locale d'équipement et la commune, déjà fortement déficitaire, n'avait pas les moyens de traiter les problèmes relatifs à l'aménagement des infrastructures, équipements et services.

De l'autre côté de l'autoroute, le sentiment d'isolement et d'injustice apparaît rapidement, d'autant que certains commencent à ressentir les effets dévastateurs de la crise économique lancinante qui frappe le pays. Les jeunes et les femmes sont les premiers touchés.
Les locataires manifestent et la municipalité fait le choix d'engager la lutte avec les habitants et les associations locales afin de contraindre l'Etat à lui octroyer des crédits exceptionnels pour pallier le déficit budgétaire, et assumer les charges qui lui incombent.Manifestations et conseils extraordinaires se multiplient. Les habitants se mobilisent pour obtenir les subventions d'équilibre permettant de construire les équipements sportifs, scolaires et culturels. Une longue campagne de revendications est menée année après année pour obtenir le blocage des loyers et des charges, l'attribution des logements vides, ou l'entretien des immeubles et de leurs abords.

Au final, la grogne des habitants est entendue…

 

 

« Le malaise des beurs à la Grande Borne », Rabah Aït-Hamadouche[5]

Une longue muraille s’étend à perte de vue : la Grande-Borne. Ce grand ensemble de Grigny (Essonne), à 30 kilomètres au sud de Paris, est coincé entre l’autoroute A6 et la nationale 445.

« Epicentre du malaise social, la « cité qui fait peur (1) » traîne sa mauvaise réputation comme une maladie honteuse. Chômage, précarité, sentiments d’insécurité et d’exclusion sont le pain quotidien de ses habitants. Une société parallèle (2) s’est mise en place, imposant ses codes, ses rites et ses propres lois qu’il vaut mieux connaître pour espérer y vivre en paix. Plus vraiment la « France d’en bas », mais celle « d’à côté » : un sous-ensemble de la communauté nationale, tenu à distance.

 

Une pancarte plantée à l’entrée de la cité, place du Damier, annonce la couleur  : « Automobilistes, soyez prudents. Il y a dans cet ensemble près de 8 000 enfants. » En ce début de soirée, des enfants jouent... Trois familles - asiatique, arabe, européenne - installées autour de l’aire de jeu se regardent en chiens de faïence. Signe de la décomposition sociale avancée des lieux, la méfiance règne. La ghettoïsation à marche forcée de cette cité massivement désertée par les Français dits « de souche » y a considérablement accentué le sentiment d’abandon. La forte population d’origine immigrée, en majorité afro-maghrébine, implantée de longue date, vit plus durement encore ce phénomène de double enfermement mental et spatial. » (extraits)

 

Ces quelques textes suffisent à souligner l’abîme entre les prétentions de l’architecte qui prétend faire des villes et la réalité des « cités ».

 

Mais ce n’est pas la prétention d’Emile Aillaud qui est ici en cause, c’est plutôt la supercherie du dogme urbanistique qui désigne par le terme de « cité » des opérations de rangement des pauvres. Les cités des Urbanistes sociaux sont de la fausse monnaie.

 

 

Aristophane, Hippodamos et l’isonomie

 

Aristophane et Hippodamos réconciliés[6] s’en donneraient à cœur joie.

Hippodamos de Milet serait en effet très surpris et sans doute vexé d’apprendre qu’on le prend pour un urbaniste.

D’après Aristote, il fut essentiellement un théoricien, celui qui inventa la division des villes et adapta leur tracé aux conceptions philosophico-politiques des penseurs du siècle précédent. Il s’agissait de fournir aux citoyens, dans le cadre d’une communauté politique, les éléments essentiels de leur vie privée et de leur vie commune.

Un des principes majeurs qui était traduit par Hippodamos dans la conception de ses villes était celui de l’isonomie, l’égalité fondamentale des citoyens, au niveau des lois, mais aussi de la place dans la cité. Et cela même si dans la conception grecque de la cité, cette isonomie ne concerne que les citoyens à part entière, et si Hippodamos préconisait de refuser l’accueil dans ses cités aux « artistes » générateurs permanents de désordres divers.

 

Lorsque les Romains créaient des cités, la première mesure consistait à définir les droits de ces cités et de ses habitants. Il y avait :

Les cités pérégrines, qui vivaient sous leurs propres droits, divisées en cités stipendiaires, cités libres, dont les droits étaient déterminés par un traité (fœdus). Le statut de cité ne se résume pas à une série d’institutions et de droits ; il implique une dignité et une honorabilité.

Les municipes, qui avaient un statut supérieur tout en jouissant de leurs propres lois et coutumes.

Les colonies qui disposaient d’un statut très envié et calqué sur les droits en vigueur à Rome.

Que ce soient, plus tard, les hostises, les bastides, les villes franches, une « cité » n’existe que si elle est accompagnée de droits, et principalement le droit de s’auto gérer, juridiquement et économiquement.

 

 

L’isonomie et le GIR

 

Un article et une photo du 17 juillet 2002 de l’AFP illustrent de façon éloquente, la compréhension du principe d’isonomie par le GIR.

La photo représente un groupe du GIR (Groupement d’Intervention Régional) dont le texte dit qu’il est équipé de pistolets-mitrailleurs, de fusil à pompe et flash-ball, au bas des tours de logements sociaux de Emile Aillaud dans la cité Pablo Picasso de Nanterre. 270 policiers et gendarmes procèdent à une perquisition. Et l’article cite :

« Nous agissons en collaboration avec l’office départemental HLM des Hauts-de-Seine pour intervenir sur 25 logements, plusieurs dizaines de caves et 70 boxes de parking » détaille le commissaire Caron. « Nous avons décidé de perquisitionner ces lieux pour permettre à l’OPDHLM de récupérer ces biens que certaines personnes du quartier s’étaient appropriés en toute illégalité »…

Yasmina livre son sentiment. « Je suis un peu choquée de voir autant de policiers en arme » dit-elle avant de confier : « Depuis onze ans que j’habite ici, j’ai vu la cité, petit à petit se dégrader. Les pouvoirs publics ont trop laissé faire les délinquants… J’en vois parfois vendre de la drogue sous mes yeux et je me tais par peur des représailles. Il faut leur faire comprendre que la cité ne leur appartient pas et qu’il y a des règles à respecter ».

Comme l’intervention du GIR fait partie d’une campagne de démonstration très médiatisée, il est intéressant de décoder les messages transmis par voie de presse.

Certaines cités sont sous l’emprise de délinquants qui y font leur loi.

Ils dégradent la cité.

Ils s’approprient des locaux auxquels ils n’ont pas droit.

Ils s’en servent pour différents trafics.

Ces délinquants sont particulièrement dangereux (c’est la raison pour laquelle le GIR déploie un tel effectif).

Les habitants honnêtes (qui ont peur des représailles, parce qu’ils sont fragiles et sans défense à l’image de Yasmina, prénom très opportun) souhaitent que les pouvoirs publics interviennent pour faire respecter les règles.

La cité appartient à l’office départemental HLM.

Les appropriations, hors de la limite des baux, sont délictueuses et servent à des trafics peu recommandables.

Le GIR agit en collaboration avec l’office départemental HLM, ce qui souligne fortement le caractère public de cet office.

Les commentaires des journaux le lendemain faisaient état d’un résultat assez maigre. Qu’importe, le Ministre de l’Intérieur souligne par cette opération spectaculaire sa volonté que les « cités » ne restent plus désormais des lieux de « non-droit ».

Dernière remarque, dans les différents articles une absence importante et constante n’est pas sans signification, celle de la commune, alors que l’opération se déroule sur son territoire et qu’il aurait pu s’agir banalement d’une opération de police municipale.

 

Ce type d’intervention est révélateur de la répartition des droits sur les grands ensembles, on constate que :

·Les logements se distinguent des logements de droit commun, par l’existence d’un propriétaire « public ».

·Ils accueillent des populations fragilisées, économiquement et socialement, globalement « mineures ».

·Les manifestations d’appropriation y sont suspectes.

·Les quartiers qu’ils constituent concentrent de la délinquance.

·Les fonctions de police sont déléguées à un niveau supérieur à celui de la commune.

 

Si l’on ajoute les conditions particulières de fondation, de gestion, de peuplement et de police de ces opérations, on ne peut que constater le caractère d’exception, qui préside à tout ce qui touche aux grands ensembles.

 

 

L’Urbanisme social : le bras armé de la politique urbaine d’exception

 

Giorgio Agamben rappelle que « le totalitarisme moderne (qui associe état d’urgence et mesures d’exception) peut être défini comme l’instauration d’une guerre civile légale, qui permet l’élimination physique (…) de catégories entières de citoyens, qui, pour une raison ou une autre, semblent non intégrables dans le système politique »[7].

L’Urbanisme social a été le bras armé d’une politique urbaine d’exception.

 

 

Continuons l’examen de l’exemple de la grande Borne : La cité de Grigny la Grande Borne est construite sur une enclave isolée du territoire communal de Grigny. L’enclave physique est manifeste, il n’y a pas de continuité urbaine. Elle comprend trois mille sept cent logements. Elle accueille donc plus de douze mille habitants, la population d’une ville moyenne.

L’architecte Emile Aillaud parle d’ailleurs de sa cité comme d’une ville.

Cependant rien n’est mis en place pour concrétiser le statut de cette communauté particulière de citoyens. Ceux-ci sont rattachés administrativement à la commune de Grigny de l’autre côté de l’autoroute.

Dans le même temps, en 1978 sont créées les dix-sept communes de l’île de Mayotte. Beaucoup d’entre elles ne comptent pas plus de trois mille habitants. Les habitants de Kani-Keli, par exemple, élisent un conseil municipal et un maire qui disposent d’un budget.

Les institutions mises en place témoignent de l’état de « majorité » de la population de Kani-Keli qui, bien qu’étant de niveau scolaire et économique très faible, est jugée apte à prendre des décisions sur son territoire.

Les douze mille habitants de la Grande Borne ont assurément dans leur globalité, un niveau scolaire et économique supérieur, mais il ne vient à l’idée de personne que ces douze mille habitants puissent être en mesure d’administrer un territoire.

Quelles différences sont en leur défaveur ?

·Ils ne constituent pas une communauté préexistante.

Les habitants viennent de partout, essentiellement rassemblés sur des critères de plafond de ressources et de situation familiale.

·Ils n’exercent pas sur le territoire de la cité d’activités économiques (à l’exception de quelques emplois dans les boutiques, tenues par des commerçants de l’extérieur).

Ces premières différences résultent de la conception même de cette cité « immédiate ». On aurait pu imaginer à l’instar des villes-champignons de la conquête de l’Ouest que des activités et des organisations auraient pu naître de la création de la cité. C’est ainsi qu’au Moyen âge se développaient les villes franches. Mais ici rien de tel : les habitants de la Grande-Borne ne participent d’aucune façon à sa fondation ou à son développement.

Le troisième groupe de différences est statutaire :

·Les habitants sont, en grande majorité, tous des locataires de logements sociaux dont les droits « privés » sont limités aux droits du locataire dans son propre logement.

·La « cité » a été construite et aménagée avec « tout ce qu’il faut » une fois pour toutes.

·Le territoire appartient à un propriétaire unique : l’office « public » de HLM.

 

Nul doute que la structure foncière soit en fait un critère fortement déterminant.

Cet ensemble de différences semble avoir été suffisant pour que n’ait pas été abordé et discuté l’état de « majorité » collective de la communauté de Grigny la Grande Borne, celle-ci était d’emblée globalement « mineure », c’est-à-dire incapable de décider pour elle-même des usages des espaces extérieurs, des aménagements éventuels, des organisations festives, des évolutions...

 

Trois caractéristiques nous semblent marquer l’urbanisme social de façon permanente.

·Les populations accueillies dans l’urbanisme social sont, à bien des égards, perçues comme « mineures ».

·L’urbanisme social, même lorsqu’il forme un grand quartier, est la propriété d’offices publics. Les personnes logées sont donc principalement des locataires d’un dispositif public de logements, y compris dans les espaces communs, avant d’être des habitants à part entière.

·L’urbanisme social s’inscrit dans une politique permanente de l’exception aux droits urbains

Ces trois caractéristiques que l’on retrouve à différents degrés dans la grande majorité des opérations de logement social constituent autant de preuves d’une erreur conceptuelle et originelle majeure qui condamne le plus souvent l’urbanisme social à n’effectuer que desprothèses inertes dans le système urbain.

 

 

L’urbanisme social est fondamentalement « a-politique »

 

Conséquence tautologique de ce qui précède : l’urbanisme social est profondément « a-politique ». C’est-à-dire qu’il prive les espaces produits de toute dimension politique.

Il ne permet pas la gestion de la cité par ses habitants, il ne permet pas le débat sur les formes, les structures, les modes de production, il ne permet pas la fondation, la construction de l’histoire, l’économie, l’invention. Il ne permet pas le libre jardinage et la libre construction, il ne permet pas le tâtonnement et l’apprentissage, et par-dessus tout il ne permet pas le jeu fondamental des appropriations individuelles et collectives qui est l’essentiel de l’homme.

 

Et c’est en quoi il diffère totalement de la « cité grecque », en quoi le terme de « cité » procède du mensonge le plus cynique, en quoi les urbanistes les plus béats ne peuvent se recommander d’Hippodamos de Milet.

 

La technique de la prothèse, aussi bonne soit-elle, n’a rien de commun avec la vie.

 

 

TAM-TAM et MOUT, la dialectique des guerres futures, après le chemin de grue, le chemin des chars

 

C’est alors que par des giclées de haine, des bouffées de violence, des révoltes sporadiques, le Tam-Tam des feux de joie se rappelle à l’histoire.

 

L’affaire est suffisamment sérieuse pour que d’éminents stratèges prédisent la menace de l’extension « de la guerre urbaine à Sadr City, à Bagdad, ou dans les prisons post-modernes que les Français appellent pudiquement les « banlieues » parisiennes »[8].

A leurs yeux il est impératif de se préparer aux « MOUTs » (Military opérations on Urban Terrain). Les professionnels ont toujours estimé que les opérations militaires sont d’autantplus délicates qu’elles se déroulent en zone urbaine. La guerre urbaine, multiplie le nombre de configurations possibles de combat, augment e la densité du terrain des hostilités, disperse les forces engagées, réduit la distance entre combattants et non combattants, exige toujours plus de capital humain, donne une prime à l’absence d’équipements de haute technologie, augmente le taux probable de pertes humaines, complique les tactiques d’affrontements militaires et rend caducs les indicateurs de réussite et d’échec.[9]

 

A la suite de ces propos, on ne sera guère surpris si parmi les projets présentés pour la restructuration urbaine de la Grande Borne[10], dans le cadre des opérations ANRU, le projet retenu a pris le parti d’ouvrir des larges voies dans le parc urbain irriguant ainsi les habitations trop éloignées de leur parc de stationnement. Cela rappelle étrangement les principes stratégiques de progression en zones urbaines et l’intérêt de pouvoir quadriller plus efficacementune cité actuellement impénétrable par des forces militaires motorisées, et de pouvoir encercler les secteurs identifiés comme étant plus résistants[11].

La proximité immédiate de la cité pénitentiaire de Fleury-Mérogis (très pudiquement oubliée dans le document de présentation de l’opération), et les possibilités d’embrasement général par contamination ont certainement incité à la prudence.

 

 

Grigny-la Grande Borne : violences après la mort d’un jeune

Des affrontements ont éclaté hier soir entre jeunes et forces de police dans la cité, après un décès par balle.

Hier soir, un des quartiers de la cité était bouclé par les forces de l’ordre. La veille, trois jeunes avaient agressé Duran, jeune Turc de vingt-trois ans, qui avait sorti un pistolet et mortellement touché Guillain, vingt ans. En représailles, l’appartement de la famille de Duran, qui s’est rendu à la police dans la nuit de dimanche à lundi, avait été incendié. Hier après-midi, une marche silencieuse organisée par les amis de la victime a rapidement dégénéré avec l’attaque d’un café turc, prélude à une soirée d’affrontement entre les forces de police et environ 70 à 80 jeunes, organisés en " petits groupes mobiles ". Le jeune meurtrier présumé doit être présenté au parquet d’Évry aujourd’hui après prolongation de sa garde à vue.

Article paru dans l'édition du 2 novembre 1999. l’Humanité

 

6.6.06

Grigny-La Grande Borne ou L'impuissance Publique

 

Trois policiers et deux sapeurs-pompiers ont été légèrement blessés lundi 5 juin dans la soirée dans des affrontements dans le quartier de la Grande-Borne à Grigny dans l'Essonne

 

Vers 2Oh45, des sapeurs-pompiers ont été appelés près de la N445 à une des entrées du quartier mais, une fois sur place, se sont fait attaquer par un groupe de 50 à 100 individus masqués.

Arrivés sur place, les forces de police ont répliqué avec des tirs de Flash-ball et de gaz lacrymogènes aux jets de pierres et de cocktails Molotov. Les heurts ont durée environ 45 minutes Une voiture a été brûlée et des cabines et des abris-bus détruits. La police n'a pu procéder à aucune interpellation.

Source: NouvelObs

 

ANRU : Utilitarisme ou axiologie ?

 

La politique de restructuration urbaine confiée à l’ANRU par Jean Louis Borloo a pour ambition de restructurer les grands ensembles y compris par la démolition. Il a pour but avoué de réinsérer des quartiers entiers dans l’espace urbain commun en restaurant des règles générales de droit, par exemple en effectuant une véritable révolution de la gestion foncière, en fractionnant les emprises détenues par les bailleurs institutionnels, en résidentialisant le parc de logement social, en encourageant l’accession à la propriété en favorisant le partenariat public-privé et les initiatives privées au plan économique comme au plan social. La politique amorcée par Jean Louis Borloo annoncerait la fin de l’urbanisme social, de l’urbanisme d’exception si les tenants de l’utilitarisme étatique n’étaient pas décidés à résister coûte que coûte.

Le second risque est lié à la transposition de l’utilitarisme au service unique du capital et à la conception social-démocrate de la liberté.

 

Selon les doctrines utilitaristes, les termes de la coopération sociale sont fixés par ce qui fournira la plus grande somme de satisfaction aux désirs rationnels des individus pris comme un tout. La façon dont la somme totale des satisfactions est répartie entre les individus est sans importance.

 

Comme le commente John Rawls dans sa Théorie de la justice, selon le principe utilitariste :

« Il n’y a pas de raison de principe pour laquelle les gains de certains ne compenseraient pas les pertes des autres, ou, ceci est plus important, pour laquelle la violation de la liberté d’un petit nombre ne pourrait pas être justifié par un plus grand bonheur pour un grand nombre. »[12]

 

Les classes bourgeoises se sont échappées par le haut en faisant valoir leur droit à de multiples libertés. Ceux du bas sont en partie restés piégés. On comprend que les classes qui revendiquent la capacité d’exercer leur raison et qui en tirent fierté ne sont pas prêtes à accorder dans les faits des droits qui ne seraient pas compensés par une soumission raisonnable à l’ordre social établi. Les appropriations populaires dans l’habitat notamment sont ainsi craintes comme un retour au désordre, au mauvais goût, à la naïveté maladroite, au baraquement, au spontané, au rudimentaire, comme un champ libre aux expressions de l’échec de l’éducation collective, alors que le logement social est là pour montrer comment habiter selon les règles sociales.

 

 

Tout ceci vaut bien entendu dans les territoires des DOM.

Dans le partage utilitariste de l’espace, l’urbanisme social n’est qu’un avatar d’une conception colonisatrice des classes populaires les moins intégrées à l’ordre dominant. La relégation sociale s’accompagne d’une portion congrue spatiale. Les quantités économiquement et socialement négligeables se doivent d’occuper le moins d’espace, afin d’en libérer le plus possible à d’autres fins. Ce sont des quantités compressibles. Il s’agit de bien gérer le parc humain, de le ranger avec efficacité, pour compromettre le moins possible les intérêts dominants.

 

Seule une démarche axiologique permettra d’éviter les écueils de la pensée utilitariste qu’elle soit au service de l’état, du capital, ou de la social-démocratie.

Elle repose sur l’examen de plusieurs principes : le principe de liberté, le principe de subsidiarité, le principe d’appropriation, le principe d’isonomie, mis à l’épreuve de la question de l’urbain.

 

 

Le principe de liberté

 

La liberté, valeur première dans la devise de la république, est sans doute le mot le moins prononcé par les politiques, sinon dans l’expression classique « la liberté de l’homme s’arrête lorsque commence celle des autres » qui ne sert qu’à insister sur les limites très immédiates auxquelles chacun est confronté.

La liberté serait en fait l’état de l’homme une fois qu’il a été libéré de ses chaînes, de l’esclavage, du servage, de la domination féodale, de ses oppresseurs. Un peu comme le bien-être serait l’état du fou lorsqu’il cesse de se taper sur la tête.

Ce ne serait que cela la liberté ? la fin de l’oppression ?

La liberté c’est affirmer la souveraineté de l’individu, que tout homme est, de par sa naissance et de par sa nature, libre et responsable, donc appelé à se gouverner lui-même. C’est affirmer l’antériorité et la supériorité des droits de l’individu.

La liberté de l’homme n’est pas un territoire, un champ, qui se limiterait au champ du voisin, pour prendre une image, la liberté n’est pas horizontale, elle est verticale et sans limite.

La pire atteinte que l’on puisse faire à un homme n’est pas la réduction de ses libertés, en l’enfermant par exemple, mais la corruption de sa liberté par toutes sortes de moyens, de la torture la plus terrifiante aux petits arrangements entre amis.

Pourquoi parler de liberté ? parce qu’habiter est un des premiers droits naturels de l’homme et qu’il est lié à sa liberté. Parce qu’habiter est une des libertés les plus en danger.

 

 

Le principe de subsidiarité

 

Le mot subsidiarité vient du latin subsidarium désignant une ligne de réserves dans l’ordre de bataille, d’où le second sens de soutien, de secours, puis une aide, un appui, puis un asile.

La notion vient du catholicisme social et est approfondie par Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno de 1931 « De même qu’on ne peut enlever pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux mêmes ».

 

La notion de subsidiarité vient éclairer l’ordre des rapports entre l’individu, la famille, les collectivités d’ordre inférieur, (tribu, village, clan, quartier, commune), puis Etat, puis Communauté européenne, dans l’exercice des libertés et des responsabilités.

Dans le texte, il s’agit d’un ordre ascendant, depuis l’individu et ses droits naturels.

 

La conception social-démocrate qui s’est développée à Bruxelles, sous l’influence de Jacques Delors, impose une compréhension inverse, descendante, restreignant progressivement les degrés de liberté des étages inférieurs en pyramide inversée.

 

L’urbanisme moderne est un des champs ou l’inversion est manifeste. Dans certains grands ensembles, il est interdit, par exemple, de choisir la couleur de ses rideaux de fenêtre, parce que cette liberté contreviendrait aux injonctions esthétiques de l’autorité supérieure, ce que les locataires ne sont pas à même de comprendre.

En matière d’habitat, les communautés de communes, retirent par l’intermédiaire des SCOT et des PLH intercommunaux, une bonne partie de leurs prérogatives aux maires, alors que les maires sont le mieux placés pour connaître les besoins locaux et en situer les réponses. Que chacun y trouve son compte dans une déresponsabilisation manifeste, surtout lorsqu’il s’agit de traiter de l’habitat des plus défavorisés, des migrants, des gens du voyage, est une évidence. Mais ce processus constitue une grave atteinte au principe de subsidiarité, et se heurte à la « pixellisation » de l’information,[13] et à la myopie congénitale du dragon technocratique.

Le principe de subsidiarité invite à se pencher sur la mobilisation des compétences individuelles et familiales en matière d’habitat et de paysage. Il est patent que les familles n’ont pas attendu, aussi bien au cours de l’histoire que dans le monde contemporain, la production de logements par le fait d’autorités de niveau supérieur pour se loger et pour construire le paysage. Le tourisme, la photographie, l’ethnographie, ont fait de l’habitat et du paysage populaires leurs centres d’intérêt favori.

Il serait illusoire d’attendre des architectes, des paysagistes, des opérateurs sociaux, à la fois la capacité à répondre aux besoins en nombre, les listes d’attente seraient interminables, et la capacité à une « biodiversité » (parce qu’habiter est un processus vivant) inventive, multiple, joyeuse, des aspects, des organisations, des matériaux, des usages, de l’habiter sous ses diverses formes. Le principe de subsidiarité invite à respecter les libres architectes et les libres jardiniers menacés par le souffle du dragon utilitariste.

 

Libres architectes

Au moment où l’architecture se crispe sur des règles constructives de plus en plus contraignantes, où les PLU, les SCOT, les ZPPAUP, les PPR, édictent les limites de la constructibilité, où les architectes s’agitent depuis leurs Ordres pour échapper à la main mise des grands groupes de production, une libre architecture continue d’exister scandaleusement, hors de tout permis, de toute légitimité décrétée, bien souvent dans des lieux de non-droit, de non-propriété, de risques soupçonnés, sans souci de patrimoine, de durabilité, de lourde solidité.

 

Cette libre architecture est le fait de « libres architectes ». Libres à plusieurs titres, d’abord comme architectes sans titres ni diplômes : ils ne sont pas soumis à l’encartage.

Ils sont architectes parce qu’ils produisent de l’architecture.

Nous ne disons pas « architecture sans architectes » parce que nous n’oserions pas dire « musique sans musiciens » en parlant par exemple de la musique cubaine. Mais les musiciens ne sont pas statutairement encartés comme le sont les architectes qui y trouvent confort et protection assez vaine.

 

Le deuxième titre résulte de l’indifférence manifestée à la notion de patrimoine et de propriété. Les « libres architectes » poursuivent sur leur propre chemin sans souci d’acte notarié ou de valeur durable.

La libre-architecture n’est pas forcément fondée, de marbre dur, prête à défier le temps. Elle peut être sommaire, gracile, évanescente, éphémère, friable, amusante, évoluante, capricieuse, totalement cigale.

 

Les libres-architectes font œuvre d’architecture dans le quotidien, l’événement, le temps qui érode et le temps qui conchylie, l’immédiat, le fongible. Ainsi naissent, croissent et meurent des libres architectures exemptées de conservations historiques, d’empaquetages inaltérables et d’étiquetages « authentiques » qui titrent l’architecture de monuments morts et de fossiles clinquants.

 

A l’extrême opposé de l’art funéraire et du sarcophage habité, du béton, de l’acier, du verre, du chromé, les « libres-architectes » s’expriment dans le vivant des débris de la terre, des mousses exubérantes, des déchets multicolores, des ombres et des lumières fugaces, des moisissures et de l’humidité, des peaux de corps, des carcasses de rouilles, des fonds de ravines et des cathédrales de branches de feuilles ou d’usines désaffectées.

 

Les libres architectes sont les architectes du vivant qui jaillit et meurt.

 

 

Le principe d’appropriation

 

Les libéraux et les libertariens font de la propriété leur cheval de bataille. Mais sur le chemin qui les mène de l’Homo œconomicus à l’homme libre, ils se sont arrêtés à une conception restrictive de la propriété. Celle qui associe un titre auxbarbelés[14].

Dans la conception bourgeoise de l’économie qui nous est aujourd’hui très commune tout s’échange. Nous sommes désormais assujettis au principe de « l’échange généralisé ».

Selon ce principe, l’argent servirait à passer d’une production à une consommation ou encore d’une propriété à une autre. L’argent serait ainsi l’étalon de la valeur d’échange régulée par le marché.

 

De nombreux socio-économistes ont fait valoir que la valeur d’échange ne résolvait pas tout : ils lui ont opposé la valeur d’usage.

Dans le principe de l’échange généralisé, le transfert de la propriété, peut donc s’effectuer à partir d’une juste évaluation des valeurs d’échange et des valeurs d’usage. Dès lors que valeurs d’échange et valeurs d’usage sont négociées en accord avec les parties, il est commun de croire qu’il n’y a plus d’obstacles à l’échange généralisé nécessaire par exemple à la transformation urbaine dans une conception libérale de l’économie où tout est marchandise.

 

Sauf que subsiste le problème de l’appropriation.

Que nous dit Henri Lefebvre :

« L’appropriation est le but, le sens, la finalité de la vie sociale…

Sans l’appropriation, la domination technique sur la nature tend vers l’absurdité en s’accroissant. Sans l’appropriation, il peut y avoir croissance économique et technique, mais le développement social proprement dit reste nul. » [15]

Avec Henri Lefebvre, nous avons appris que les organisations urbaines, les villes, les banlieues, l’habitat, sont les principaux lieux où se jouent ces libertés individuelles, collectives, sociales et où s’établissent les limites à ces libertés. Là ou l’aménageur, l’architecte, s’acharnent à ne percevoir que le vide nécessaire à leurs réalisations, Henri Raymond nous démontre que l’habitat de chaque homme, de « l’uomo qualunque » constitue le lieu le plus fort de son autonomie privée à peine au-delà de son propre corps, et que cette autonomie résiste aux assignations des architectes et à la frénésie de tous ceux qui s’acharnent sur son obligatoire bonheur.

C’est ce qui fait de l’habitat une question à part, qui ne peut être résolue aussi facilement que celle de la production automobile ou de l’adduction d’eau.

L’homme habite depuis toujours, et bien avant que le prince ou l’Etat ne s’occupe de lui.

Il arrive que l’homme habite mal, dans des conditions que le sens commun juge indigne, indigne de la condition humaine, indigne de la société des hommes, indigne de l’Etat. Mais pour peu qu’il soit libre au moins de son corps (ce qui lui serait refusé s’il était esclave) l’homme habite.

Nous croyons tous savoir ce qu’habiter veut dire, parce que nous habitons tous. Nous avons une adresse personnelle, nous disposons d’un logement que nous aménageons avec nos moyens et notre inspiration.

 

L’appropriation est cependant très mal perçue par l’ensemble des professions de la construction locative.

Jean Baptiste Godin souligne que si on laisse faire les habitants dans leurs logements de cités ouvrières, bientôt, le nouveau quartier ressemblera de nouveau à un amas de baraquements infâmes. Et tous les efforts éducatifs, en termes d’hygiène, d’ordonnance, de respect, auront été vains.

 

Cette appropriation est contestée dans les logements locatifs des bailleurs sociaux, mais aussi lorsqu’elle se manifeste dans des propriétés perçues comme des œuvres par les architectes :

« A Pessac, les propriétaires des villas Corbuséennes ont jugé opportun d’utiliser l’espace vide entre les deux parties de la villa pour se procurer une pièce supplémentaire.

Cette action de l’habitant sur son propre espace doit-elle être jugée comme une destruction de l’architecture, ou bien son enrichissement ? On sait que les architectes ont longtemps considéré l’œuvre architecturale comme un tout intangible et défendu aux habitants de la modifier, d’en altérer l’aspect : c’est ainsi que les architectes se sont joints aux gestionnaires pour défendre de faire sécher le linge aux fenêtres, de construire des appentis sur les espaces privatifs, d’obturer les balcons et de changer les couleurs initialement prévues pour les parois des immeubles. »[16]

Henri Raymond indique par ailleurs que le « chez soi » implique les rapports avec les autres, et qu’il est l’expression de deux libertés importantes : la liberté d’appropriation et d’aménagement, et la liberté de régler ses relations avec le voisinage…

Pour les uns, de l’appropriation à la propriété, il n’y a qu’un pas qu’il ne faut pas franchir, il faut donc que le locataire se tienne à distance… Pour d’autres, « l’appropriation » constitue le sens même de la vie sociale…

 

Si l’on conçoit bien que l’appropriation est assimilable dans certains cas à une captation matérielle d’objets, de choses et même d’êtres vivants ou d’idées que l’on fait siens, sans qu’il y ait forcément acte de propriété, donc que l’appropriation est une projection de soi sur les choses, on perçoit assez mal en retour l’espace conquis par ces choses, êtres, idées, en soi.

Lorsqu’on retire par exemple au petit Karl son « doudou », un simple chiffon auquel il s’est attaché, on a l’impression littéralement de lui arracher le cœur : on ne lui retire pas simplement un objet « à lui », mais bien quelque chose qui « en lui » à une place très importante.

Le marquage intérieur est aussi important que le marquage extérieur sinon plus, car il contribue à l’élaboration de la propre place mentale de chaque être sur sa terre et dans sa société.

Peut-on même exister sans appropriation ? L’enfant ne se développe-t-il pas que par l’appropriation progressive du monde qui l’entoure, il voit, il touche, s’empare, goûte. Son développement intérieur est corrélatif de cette appropriation. Au passage, il découvre la propriété. La première propriété étant celle de son propre corps. Ses mains, ses pieds, son image.

 

Il y a bien sûr un croisement entre « propriété » et « appropriation ». Mais ce croisement produit au moins six catégories différentes :

·L’appropriation matérielle sans propriété : Harrogate s’approprie le dessous du viaduc et l’aménage… Les habitants de Moulin Cader[17] s’approprient le flanc de ravine. Les habitants de Rivière des Galets s’approprient les terrains communaux. Les uns et les autres ne revendiquent pas la propriété du lieu.

Dans cette même catégorie peut être rangé notre arbre sous l’ombre duquel nous pique-niquons, le banc public où nous nous sommes embrassés pour la première fois…

·La propriété matérielle sans appropriation : j’achète un appartement et je le mets en location…

·L’appropriation accompagnée de propriété matérielle : Ma maison individuelle que j’aménage et repeins à mon goût. Je m’achète une voiture, je la conduis, je la bichonne, je souffre lorsqu’on la cabosse. Mes livres, mes disques préférés…

·L’appropriation accompagnée de propriété non matérielle : mes droits d’auteur que je compte faire valoir, mes droits d’image…

·La propriété immatérielle sans appropriation : des actions boursières par exemple.

·L’appropriation sans propriété d’une valeur non matérielle : Une conviction religieuse, un savoir, ma ville, mon pays, mon soleil. «Ôte toi de mon soleil » dit Diogène à Alexandre le Grand…

 

Peut-on soupçonner Diogène, qui emploie le possessif « mon » de prétendre posséder le soleil ?

Mais Diogène affirme l’existence d’une relation forte entre le soleil et lui qu’Alexandre interrompt. Mais quelle est la place véritable du soleil dans le monde intérieur de Diogène ?

Diogène qui se dépossède d’un gobelet, parce qu’il découvre en observant un gamin qu’il peut boire à l’aide de ses mains disposées en coupelle, marque à l’extrême la différence entre propriété et appropriation. Il cherche à ne rien posséder, mais s’est tout approprié, Athènes, ses habitants, l’agora et même le soleil.

Diogène habite ainsi totalement Athènes et au-delà sa terre et son soleil.

Cette construction externe et interne qui caractérise l’appropriation s’apparente à un échafaudage ou à une maille où se suspendent les représentations des choses, où s’accrochent les fils et les câblages multiples des relations et des liens.

Sans cet échafaudage (ou cette maille) comment la vie pensée et poétisée serait-elle possible ?

Il semble bien être la clé de toute vie personnelle et de toute vie collective et être le support de toute culture intégrée structurant les organisations des hommes.

Il aura fallu toute l’obsession de la pensée bourgeoise pour que l’appropriation ne soit considérée que comme un ersatz de la propriété, une imitation au rabais en quelque sorte.

La propriété est énoncée comme un droit naturel dans la déclaration des droits de l’homme de 1789, au même titre que la liberté, la sûreté et la résistance à l’oppression. La propriété est ensuite définie dans la déclaration des droits et des devoirs du 5 fructidor An III (1795) :

« La propriété est le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. » A la conception philosophique et morale du droit à la propriété qui pouvait être perçue comme une avancée considérable du droit des hommes s’est vite substituée la notion de propriétaire, et en particulier celle du propriétaire foncier et immobilier mais aussi industriel. La propriété est devenue ainsi une affaire de classe où la bourgeoisie trouvait son compte.

Des principes généraux deviennent alors sélectifs : l’état de propriétaire et l’état de raison, confèrent le droit à l’égalité. Ceux qui n’ont accès à aucun de ces états restent « mineurs » : « La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre… » Selon Kant. [18]

« Si chacun, comme on pouvait le croire, était en mesure de devenir un « bourgeois », alors l’accès à la sphère publique politique devait être réservé précisément aux seuls bourgeois, sans que cela trahisse par là son propre principe. Or seuls les propriétaires étaient à même de former un public qui puisse garantir sur le plan législatif les bases du régime établi de la propriété… L’intérêt de classe est à la base de l’opinion publique. Mais durant cette période il a dû objectivement coïncider avec l’intérêt général au moins assez pour que cette opinion ait pu être considérée comme l’opinion publique, pour qu’elle ait pu apparaître comme résultant de l’usage que le public faisait de sa raison, et par conséquent comme rationnelle. »[19]

 

En instaurant la propriété les régimes démocratiques ont nié l’importance des appropriations individuelles et collectives qui ne se superposent qu’en partie à la propriété légale.

A la différence des propriétés qui sont exclusives les unes des autres, les appropriations peuvent s’exercer sur des objets ou des lieux par des personnes ou des groupes différents : ma ville, mon banc, mon coin d’ombre. Si de nombreuses appropriations superposées sur les mêmes lieux, objets ou personnes ne génèrent pas de problèmes majeurs, les manifestations de certaines appropriations peuvent provoquer des conflits violents, parce qu’il y a atteinte à l’intégrité d’une relation très intime. Ainsi lorsqu’on souille un sanctuaire, une image ou un souvenir, lorsqu’on transforme violemment un paysage, ou une harmonie.

Lorsque, en Nouvelle-Calédonie, les colonisateurs français voulurent acheter des terres aux canaques, ceux-ci ne comprirent pas tout d’abord l’objet de la demande. La terre, comme l’air leur paraissait incessible. Ils appartenaient à leur terre aussi bien que leur terre faisait partie d’eux-mêmes. Les barbelés sur la prairie que déployaient les colons français ne pouvaient qu’être perçus comme une grave atteinte aux relations harmoniques qu’ils entretenaient avec une nature indivisible. Confrontés au refus « déraisonnable » de vendre, les colons ne firent pas de manière : les canaques qui contestaient la prise de possession des terres furent abattus.

 

Le respect des appropriations est au moins aussi fondamental que celui de la propriété. Les atteintes aux appropriations provoquent des blessures individuelles et collectives bien plus génératives de violence que les atteintes à la propriété matérielle.

 

Comprendre la place des appropriations dans le projet urbain, le rôle qu’elles jouent auprès de chaque famille, auprès de la communauté, comment elles se construisent et évoluent, les bienfaits et méfaits qu’elles peuvent générer constitue le préalable à une intervention urbaine respectueuse des libertés.

 

 

Le principe d’isonomie

 

Que font d’habitude les opérateurs de l’urbanisme moderne ?

·Ils contribuent à développer la civilisation du parcage qui seule semble permettre, à leurs yeux, de développer une stratégie du rangement efficace à l’échelle du monde.

·Ils rangent et parquent en ségréguant.

·Et ils multiplient les impasses.

 

Dans le monde du « social », les sujets sont fragmentés ainsi que les solutions.

La pensée fragmentaire renforce la fraction des quartiers et sacralise les micro-territoires en exceptions successives et impénétrables.

 

Il nous appartient de veiller à « l’isonomie » de l’espace urbain.

C’est-à-dire, plus simplement, de rendre la rue à tout le monde et la même rue pour tous.

 

La rue comme lieu d’échange et d’accident, de médiation, d’information, d’autonomie et de liberté.

L’isonomie passe par l’égalité du maillage, des connexions et des règles communes au-delà de toutes les segmentations catégorielles.

C’est cette égalité du maillage et des connexions qui permet la différenciation des programmes et des formes et leur renouvellement durable.

Ce ne sont pas les formes, les objets qui doivent être durables : ce sont les modes de substitution, d’évolution, de mutation qui doivent assurer le renouvellement permanent de la dynamique urbaine qui ne peut que s’appuyer sur l’expression des libertés individuelles.

Pour prendre une image, c’est l’égalité du maillage de l’échiquier ou du damier et les règles du déplacement des pièces qui permettent la grande diversité des expressions de jeu.

 

 

Le Vase de Soisson et la règle de l’unanimité

 

Mais que devient l’espace public ? Les autrichiens de la pensée libertarienne pensent que l’Etat n’a à terme plus de justification véritable, et qu’aussi bien, la gestion publique de services que la redistribution constituent des usurpations.

La gestion de l’espace commun pourrait être entièrement privatisée, les hôpitaux publics, les écoles publiques, le logement social, les services publics, les voies publiques actuelles, et même l’émission de la monnaie, enfin bref, tout ce qui aujourd’hui est lié à l’adjectif social, ou public.

La France serait à leurs yeux un des derniers pays collectivistes, voire communistes.

 

Il y a cependant une sorte de contradiction dans le raisonnement, qui résulte d’une lecture historique de l’Etat, alors qu’il faudrait en avoir une lecture économique.

Qu’est ce que l’Etat sinon une gigantesque entreprise fort riche ? qui en est propriétaire ? qui peut en être propriétaire sinon soixante-trois millions de français ? D’où vient cette richesse ? Entre autres du pillage de Soisson, du brigandage, de la rapine, de la piraterie, de l’exploitation des hommes réduits en esclavage, de la vente d’esclaves, et d’une multitude de massacres, en gros du butin accumulé par un peuple conquérant et intraitable. Nous sommes individuellement les porteurs de cet héritage. Et nous sommes donc frères de butin, et très semblables en cela aux Frères de la Côte.

Grégoire de Tours raconte qu’après la conquête de la ville de Soisson arrachée aux Romains, il s’est agi de partager le butin qui comportait un vase précieux. Les coutumes franques voulaient que les parts du butin fussent tirées au sort. Le tirage fait, Clovis n'obtint pas le vase qu’il désirait. Il l’exigea alors du guerrier qui en avait bénéficié, ce qui constituait une mesure d’exception. Le guerrier brisa le vase pour protester contre cette décision contraire aux règles.

Quelque temps après, Clovis reconnaissant le soldat récalcitrant, lui brisa le crâne en lui disant « Souviens-toi du Vase de Soisson. »

 

On retiendra que la loi franque prévoyait le partage du butin entre tous, sur un mode équitable et aléatoire, que Clovis en rompant le pacte de partage, en instaurant l’Etat d’exception, (le droit divin), a sans doute inauguré le premier acte de la révolution française qui a tenté de rétablir l’équité franque en abolissant les privilèges de la caste nobiliaire dominante et récupéré le butin.

Le partage du butin et ses fruits restent à l’ordre du jour. Une bonne gestion du butin a permis à notre grande fraternité de descendants de massacreurs de bénéficier de conditions de vie collectives sommes toutes assez satisfaisantes. (Auxquelles participent grandement les services dits publics). Il ne s’agit pas de redistribution, de charité, de solidarité, mais tout simplement de droits d’héritage.

La remise en cause de ces droits certes lourds à porter équivaudrait à une spoliation manifeste des sans grades de la société franque, en niant l’héritage commun et l’importance de ce capital commun dans les enrichissements individuels.

 

L’application de l’isonomie dans l’espace urbain obéit à une exigence axiologique fondamentale, elle ne peut être différée sans dommages lourds pour notre société.

 

Une des conséquences méthodologiques de l’isonomie conduit à préférer dans le processus de décision, la recherche de l’unanimité à celle de la majorité. La majorité franque aurait sans doute accordé à Clovis le vase de Soisson. La règle de l’unanimité l’aurait rappelé à l’équité.

Il est évident que la recherche de l’unanimité ne peut s’appliquer facilement que sur de petites communautés. Beaucoup penseront qu’elle est susceptible de générer des blocages interminables. Pour avoir expérimenté cette méthode dans de très nombreux contextes tendus, elle me paraît, au contraire, source d’apaisement et de palabres jubilatoires et productives. Elle repose sur le respect fondamental des libertés et des appropriations qui est le seul chemin menant à une organisation urbaine équitable.

 

 

 

Annexe 1

 

Exemples d’appropriation Michael K., Suttree et son protégé Harrogate, Zéphirin, Simone.

 

L’homme habite depuis toujours, et bien avant que le prince ou l’Etat ne s’occupe de lui.

Il arrive que l’homme habite mal, dans des conditions que le sens commun juge indigne, indigne de la condition humaine, indigne de la société des hommes, indigne de l’Etat. Mais pour peu qu’il soit libre au moins de son corps (ce qui lui serait refusé s’il était esclave) l’homme habite.

Nous croyons tous savoir ce qu’habiter veut dire, parce que nous habitons tous. Nous avons une adresse personnelle, nous disposons d’un logement que nous aménageons avec nos moyens et notre inspiration. Mais habiter se limite-t-il à cela ? Quels champs d’activités, de sensations, d’investissements, personnels, familiaux, financiers, collectifs, recouvrent véritablement la notion d’habiter ?

Pour connaître l’étendu de ces champs, je propose de longer quelques limites tangibles à la notion d’habiter, au travers de quelques exemples certes éloignés de notre vie personnelle et de nos habitudes. Nous allons suivre trois figures de roman ou de l’histoire et quelques personnages rencontrés sur le terrain qui se sont investis dans une façon particulière d’habiter.

Nous nous intéresserons tout d’abord à Michael K., Suttree et son protégé Harrogate, puis à Zéphirin et Simone, et enfin en dernier lieu à Diogène dont le comportement provocateur et très médiatique n’a cessé d’intriguer.

Parce que chacun d’eux habite au sens plein, chacun nous apprend quelque chose sur l’habiter que nous ne soupçonnions pas de prime abord.

 

Michael K. qui est jardinier est le personnage central d’un roman de J.M. Coetzee[20].

Sa quête semble tout à fait respectable au lecteur qui petit à petit assimile la personnalité déterminée de monsieur K, et en devine la simplicité profonde, la vérité, dans un monde traversé par la vacherie permanente.

Sa mère très malade et reléguée par son employeur dans un placard sous un escalier, souhaite être enterrée sur sa terre natale. Michael transforme une brouette en carriole et part avec sa mère à la recherche de la ferme où ses grands parents travaillaient. Ils doivent traverser de nombreux barrages car le pays subit une guerre civile. Après bien des déboires et le décès de sa mère dans un hôpital au cours du trajet, Michael retrouve la ferme qui est abandonnée et y disperse ses cendres.

Michael décide de rester sur place et de cultiver le potiron à partir de quelques graines. Il y a, pas loin, une vieille éolienne et quelques chèvres retournées à l’état sauvage.

Michael se construit un abri minimal qui lui permet de se fondre dans le paysage.

« A leur point de rencontre, leurs pentes formaient une crevasse aux versants peu abrupts, s’élevant presque jusqu'à la ceinture ; la crevasse était longue de trois ou quatre mètres. Les versants s’écaillaient en un fin gravier bleu foncé, qui recouvrait le fond. Ce fut l’emplacement que choisit K. II alla chercher ses outils dans le hangar près de, la ferme : une bêche et un burin. II retira du toit d’un abri à moutons une plaque de tôle ondulée d’un mètre cinquante. Il dégagea laborieusement trois piquets du tas confus de débris de clôture qui gisait derrière le verger mort. Tous ces matériaux une fois rassemblés, il les porta jusqu’au réservoir et se mit au travail…

Le lendemain malin, il remplit des sacs de sable de rivière et les traîna jusqu’à l’abri pour en recouvrir le sol... Il prépara un torchis de boue et d’herbe sèche dont il bourra l’intervalle entre le toit et les murs. Il étala du gravier sur le toit…

Tandis qu’il tassait de la boue dans les fentes et qu’il la lissait, la pensée lui vint que, dès la première pluie un peu violente, tout le mortier qu’il avait posé avec tant de soin serait emporté par l’eau ; qui plus est, la pluie coulerait le long du ravin et viendrait inonder sa maison. J’aurais dû mettre une couche de pierre sous le sable ; et j’aurais dû prévoir un avant-toit. Mais il pensa ensuite : Cette maison que je bâtis près du réservoir, je ne la bâtis pas pour la transmettre aux générations futures. Il convient que ce que je fais soit peu soigné, improvisé, un simple abri à abandonner sans un serrement de cœur. De la sorte, s’ils retrouvent un jour cette construction ou ses ruines et disent en secouant la tête : quels êtres négligents, comme ils tiraient peu de fierté de leur travail ! cela n’aura pas d’importance…

La pire erreur, se dit-il, serait de chercher à fonder une maison nouvelle, une lignée rivale, sur le tout petit soubassement édifié près du réservoir. Même ses outils devaient être en bois, en cuir, en boyau : des matériaux que les insectes rongeraient le jour où il n’en aurait plus besoin…

Je suis un de ces êtres heureux qui échappent à toute vocation. »

Michael a choisi d’habiter un abri modeste, fragile, éphémère quasiment invisible qu’il a cependant réalisé avec le plus grand soin de façon à ce qu’il soit en harmonie avec sa perception du bonheur.

Michael K. malgré toutes ses précautions se retrouvera dans un camp de rééducation, parce qu’on le soupçonne de ravitailler la guérilla locale avec ses potirons. Dans le camp, des « travailleurs sociaux » s’intéressent à lui. « Il lui faut un régime progressif, de l’exercice modéré et de la physiothérapie pour qu’un jour proche il puisse se mêler à la vie du camp… »[21]

Mais Michael n’attend qu’une chose : pouvoir recouvrer la liberté. « Vous croyez que je vais mourir si vous me laissez seul ? a-t-il dit. Pourquoi tenez-vous à m’engraisser ? pourquoi vous souciez-vous tant de moi, pourquoi m’attacher tant d’importance ? »

La détermination de Michael K. souligne que le premier bien de l’homme est sa liberté, mais en même temps que cette liberté est fragile. L’aventure nous montre que cette liberté est aussi bien exposée à la malveillance de prédateurs multiples qu’à la bienveillance institutionnalisée.

 

Suttree vit une histoire assez semblable dans une cabane au bord d’une rivière où il pêche le poisson-chat.

Là, il est en butte à un shérif qui le soupçonne du pire, parce qu’il vit en marge.

Suttree prend sous sa protection Harrogate, un jeune un peu simple mais très imaginatif qui a le chic pour provoquer des catastrophes.

Harrogate, qui vient de purger une peine de prison parce qu’il avait saccagé sexuellement un champ de pastèques, établit son campement sous les ultimes arches d’un viaduc qui franchissait « les eaux noires et lépreuses du First Creek. »

« Eh ben, murmura Harrogate.

Il y avait une petite casemate en béton remplie de tuyaux et de tubes où l’on pouvait entreposer des affaires et avec les mauvaises herbes qui poussaient dehors tout autour il n’était pas retraite plus secrète. Harrogate s’assit sur ses talons, noua ses bras autour de ses genoux et regarda alentour...

Le soir venu il avait accumulé quelques cageots désormais alignés en manière d’étagères, avait confectionné un foyer avec des vieilles briques et guignait d’autres articles qui nécessitaient au moins la tombée de la nuit pour arriver à destination. Le moment venu il alla en ville récupérer dans les poubelles des boîtes de conserve en guise de batterie de cuisine. S’appropriant le matelas d’une chaise longue dans la galerie d’une maison. Toutes les lanternes de chantier à globe rouge d’un fossé où les conduites d’eau étaient en réparation…

. Quand Suttree passa par là, le lendemain midi, en route pour le marché, le rat des villes venait tout juste de rentrer. Il accueillit son invité avec de grandes démonstrations. Dis, ça te plait, Sut ? »[22]

 

Et ça ne lui plaît pas trop à Sut, souvent dubitatif devant les initiatives douteuses de son ami qui ont plutôt tendance à provoquer des histoires avec l’entourage.

Mais Suttree et Harrogate habitent, l’un sur une barge, l’autre dans une semi-grotte qu’il aménage sous les arches d’un viaduc, comme s’il se composait un paysage aussi intérieur qu’extérieur. Il importe peu que Harrogate ne partage pas exactement les mêmes représentations que Suttree, le shérif ou nous-mêmes. Ce que montre Harrogate c’est l’investissement qu’habiter veut dire.

 

Sur le terrain, j’ai rencontré des personnages assez semblables qui habitaient des lieux modestes avec intensité, je n’en citerai que deux qui m’ont particulièrement marqué, par leur gentillesse et leur simplicité :

Comme habitait fièrement Zéphirin trônant à Grand Ilet, son chat sur les genoux, dans une case vide de tous meubles à l’exception d’un sofa éventré, expliquant qu’il avait résilié son abonnement à l’électricité parce que « en bout de ligne, c’était trop cher… ». Zéphirin qui par ailleurs logeait gratuitement une famille dans une case voisine ayant appartenu à sa mère. En échange, il partageait occasionnellement le cari à l’occasion d’une volaille égarée.

Malgré la faiblesse de ses moyens, Zéphirin exerçait sa domination sur un monde qui lui était propre, un monde de cabanes et de feuillages dans l’écrin du cirque de Salazie. Un concerto de pleins et de vides grandioses occupés par ses relations et ses attachements. Zéphirin œuvrait dans son monde avec une liberté de seigneur.

Zéphirin a été retrouvé mort au bord de la route qu’il arpentait inlassablement, un chapeau de broussard sur la tête.

Comme habitait Simone, au Brûlé, un écart au-dessus de Saint-Denis de la Réunion, planquée derrière des hautes herbes, dans une case entourée de fleurs ravissantes, accessible uniquement par un escalier étroit et invisible taillé à même l’argile, Simone édentée et cuite au rhum, et sa cour de petits vieux coquins qui ne voyait pas d’un bon œil qu’on la reloge en plein cœur du village dans un locatif.

 

Monsieur K, Suttree, Harrogate, Zéphirin, Simone et bien d’autres, ont certes tous un côté déraisonnable. Ils ont en commun une perception minimale de leur habitat, en termes de confort, d’équipement, de représentation sociale. Ils sont en quelque sorte des doux avatars de Diogène qui habitait dans son tonneau.

Mais le minimalisme de leur habitat en souligne le caractère essentiel. Ils ont en quelque sorte négligé tout ce qui n’était pas indispensable et se sont concentrés sur ce qui leur était vital pour habiter.

Qu’ont-ils en commun ? Ils se sont tous « approprié », de la manière la plus forte, leur espace de vie même si les moyens n’ont pas été les mêmes.

Ainsi même le minimal de l’habiter est marqué par « l’appropriation ».



[1] « J’ai une amie qui ne poursuit pas du tout la même politique : les objets jouissent d’une liberté presque totale : la brosse à dents se retrouve dans tous les coins de l’appartement, ainsi que les soutiens-gorges et les petites culottes, ce qui ne semble pas gêner ses invités, mais ce ne sont pas les mêmes invités. »

 

[2] La cour d’Urbino est un centre important de culture littéraire et scientifique qui a été fréquenté par l’éditeur florentin Vespasiano da Bisticci, les peintres Piero Della Francesca, Francesco du Giorgio, Paolo Ucello, Sandro Boticelli, Raphël jeune, les mathématiciens Luca Pacioli et Paul van Middelburg, les architectes Luciano Laurana, Bramante, l’écrivain Baldassare Castiglione et bien d’autres.

[3] Michel Ragon- L’homme et les villes- Editions Albin Michel -1975

[4] Le Corbusier – L’urbanisme – 1994 – (1925) Flammarion - p.10-11

[5] Le malaise des beurs à la Grande BornePar Rabah Aït-Hamadouche - Le Monde diplomatique – Juillet 2002

[6] La cité idéale imaginée par Hippodamos (Ve siècle) et expérimentée pour la reconstruction de Milet, en Ionie, est brocardée par Aristophane dans les « Oiseaux » où il imagine la construction d'une ville idéale dans les airs, Néphéloccocygia. Meton, un géomètre, prétend toiser l’air et le partager en rue dans une sorte de quadrature du cercle : J'applique une règle droite, de manière à ce que tu aies un cercle tétragone ; au centre est l'Agora, les rues qui y conduisent sont droites et convergentes au centre, ainsi que d'un astre, qui est rond de sa nature, partent des rayons droits qui brillent dans tous les sens.

[7] Giorgio Agamben – Etat d’exception, Homo sacer, II,1 – Editions du Seuil – 2003

 

[8] Bienvenue dans les vraies guerres – le point de vue de Ralph Peters – DSI Défense et Sécurité Internationale – N°21 Décembre 2006.

[9] Pourquoi s’intéresser aux Military opérations on Urban Terrain (MOUT) – Michael C.Desch - DSI Défense et Sécurité Internationale – N°21 Décembre 2006.

[10] La Grande Borne qui a pris place dans l’iconostase de l’orthodoxie urbanistique ne sera que très partiellement transformée.

[11] Des historiens avaient effectué une analyse de même type lors des percements Hausmanniens, essentiellement justifiés à leurs yeux pour la répression des émeutes populaires. Mais ce sont ces percements qui donnent à Paris sa dimension de capitale moderne incomparable.

[12] John Rawls, professeur de philosophie à l’Université Harvard – « Théorie de la justice » - Page 52 – Editions du Seuil 1987 et 1997 pour la traduction française.

[13] Plus on s’éloigne du terrain, moins les informations sont précises et moins les solutions sont adaptées aux spécificités du lieu. C’est ce qui constitue la différence entre la médecine de masse et la médecine de ville.

[14] Invention du fil de fer barbelé par Joseph Glidden en 1874 – EU- « en permettant une meilleure définition de la propriété, le fil de fer barbelé tuait les comportements sociaux parasitaires… » Philippe Lacoude- Engagement pour la réforme fiscale – L’homme libre – Hommage à Pascal Salin – Les Belles Lettres- 2006.

[15] Préface de Henri Lefebvre p 6 à 10, L’Habitat pavillonnaire, H.Raymond, N.Haumont, M.G. Raymond, A. Haumont, Centre de Recherches d’urbanisme, 3e édition

 

[16] Henri Raymond, « L’architecture ou l’habiter » - Techniques et Architecture - « Habitat Collectif »- n°357- décembre 1984-janvier 1985 - pp 41-43

[17] Moulin Cader : un lieu dit de La Montagne au-dessus de Saint-Denis de la Réunion.

[18] Emmanuel Kant, Critique de la façon de juger – P 497 – Editions Folio –Essais – juin 1997

[19] Jürgen Habermas, L’espace public – p97 – Critique de la politique Payot – décembre 1997

[20] J.M.Coetzee, Michael K, sa vie, son temps – p 139 à 135 - Editions du seuil - Mai 1985

[21] Op. cite – p 170 et suivantes -

[22] Cormac McCarthy, Suttree - p 169-170 – Actes sud – Septembre 1994.

 

          


Date de création : 28/11/2006 22:51
Dernière modification : 30/01/2007 16:52
Catégorie : 2. Architecture & politique
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