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ILE BOURBON - E. DE PARNY - S. Meitinger

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    Évariste de Parny est né à Saint Paul de la Réunion en 1753 et mort à Paris en 1814. Tout académicien qu’il soit, le poète, quelque peu oublié, est aussi boudé par les éditeurs.

    Serge Meitinger, professeur de littérature à l’Université de la Réunion, propose ce bel exemple d’un exotisme xviiième siècle, pris entre le rêve du “bon sauvage” et le fantasme du despotisme à l’orientale, entre l’idylle libertine et l’invective anti-esclavagiste, au plaisir des lecteurs dans le texte fourni par l’édition des Œuvres (Tome II), chez Debray libraire, au grand Buffon, rue St-Honoré, Barrière des Sergents, 1808. (Il en a modernisé l’orthographe quand cela était souhaitable).

    On pourra donc lire, après une rapide présentation du poète puis de son œuvre célèbre, le texte même des Chansons madécasses (1)


Évariste de Parny, Les Chansons madécasses

Notice, présentation et texte

Serge Meitinger




Évariste de Parny (1753-1814)

Le chevalier, puis vicomte de Parny est né à l’île Bourbon dans l’une des premières familles de la colonie. Envoyé à l’âge de neuf ans en France pour y faire ses études au collège de Rennes, il rejoint ensuite l’École militaire à Paris. Il devient officier de la garde de Louis XV et capitaine de dragons, et il sera reçu, à ce titre, dans l’intimité de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Sa famille le rappelle à l’île Bourbon en 1773, il a vingt ans. Il conçoit pour une jeune fille de l’île (qu’il nomme Éléonore) une passion d’autant plus propre à nourrir son inspiration poétique qu’elle est contrariée. Désespéré de ne pouvoir épouser celle qu’il aime il revient en France (1775-1776). Il chante ces amours malheureuses dans des Poésies érotiques (1778) qui ont séduit le public de la fin du XVIIIème siècle par leur ton élégiaque et vaguement exotique. L’évolution de la langue rend le titre de ce recueil plus équivoque qu’il ne l’est bien que des indices assez subtils donnent parfois à ce lyrisme élégiaque une discrète touche grivoise. Au retour de Pondichéry où il est envoyé comme aide de camp, il publie ses Chansons madécasses (1787) qui sont parmi les premiers poèmes en prose publiés en français et il s’abandonne à une inspiration gracieuse et sensuelle. À partir de 1795, il occupera divers emplois administratifs et renoncera à sa particule. Il a été longtemps célèbre pour la virulence anticléricale et l’impiété philosophique de son poème La Guerre des dieux (1799), qui est aussi un témoignage sur les mœurs dissolues du Directoire. En 1803, Parny est reçu à l’Académie française, l’Empereur lui accorde une pension et il termine sa vie dans la plus grande gloire.

La fortune posthume de Parny culmine habituellement dans son influence évidente sur le jeune Lamartine. Au XXème siècle, il garde pourtant quelques amateurs comme Maurice Ravel qui mettra en musique quelques-unes des Chansons madécasses (1925-1926). La première d’entre elles (le compositeur ne suit pas l’ordre donné par le poète, c’est, ici, la Chanson V) qui est presque un chant de guerre anticolonialiste fera montre d’assez d’actualité encore pour susciter un certain scandale lors de la première audition.

*

Voici donc ces étonnants petits poèmes, célèbres mais peu accessibles faute d’édition courante, qui ont fait de Parny l’un des pères du poème en prose français. Parues initialement en 1787, ces Chansons participent d’un engouement d’époque pour un certain exotisme idyllique, emprunté aux mers du Sud : elles viennent peu après les Études de la Nature (1784) de Bernardin de Saint-Pierre et juste avant Paul et Virginie (1788). Toutefois, soucieux de justifier la forme employée qui rompt par trop avec les conventions et les convenances de la poésie française du XVIIIème siècle, par essence néoclassique et académique, Parny tente de dérober l’originalité de son travail sous le voile d’une traduction et prétend fonder son audace formelle sur une qualité de l’original qu’il est censé transposer : “[Les Madécasses], écrit-il, n’ont point de vers ; leur poésie n’est qu’une prose soignée”. En fait Parny, comme la plupart des auteurs de son siècle qui ont commis de fausses traductions, réinvente au moyen d’anaphores et de reprises une certaine régularité propre à conférer à ces courtes pièces l’unité et la musicalité convenables à des “chansons”. Remplaçant rimes et mètres par l’accumulation de courtes phrases (parfois de longueur égale, à la limite du vers blanc), jouant avec des figures de pensée comme l’antithèse, le parallélisme ou l’alliance d’idées, il évite la monotonie comme la platitude par un constant souci de variation (parfois minimale). Dans l’ensemble, cependant, c’est — sauf aux moments où la phrase s’allonge et s’articule pour mimer la volupté — la prose nue, fluide et quasi sans images qui domine.

Mais le sujet ? Par sa naissance à l’île Bourbon, Parny a vécu ses premières années en contact indirect avec la grande île voisine de Madagascar d’où venaient nombre des esclaves de Bourbon : le rapport entre les îles, entre les blancs et les Madécasses, est donc d’abord celui de la violence prédatrice des premiers à l’endroit des seconds, d’où des accents analogues à ceux du vieux Tahitien du Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot (1772) : “Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage !” (Chanson V, cf. aussi Chanson IX). Mais les Chansons madécasses prétendent surtout célébrer les vertus traditionnelles d’un peuple qui vit dans la douceur de l’état naturel et qui ne connaît point encore les interdits de la religion chrétienne en ce qui concerne les jouissances de la chair : goût de l’exotisme et goût du libertinage s’unissent pour retracer ou réinventer le tableau d’une hospitalité voluptueuse (Chansons I, II, VIII, XII), liée à un sens inné de la liberté et de l’honneur (Chansons III et IV) et à une réelle magnanimité (Chanson VI). Pourtant ce monde n’ignore pas le mal : des forces malignes sont à l’œuvre qui s’attaquent aux innocents (Chansons VII et XI) et parfois les rois se laissent aller aux cruautés du despotisme, par jalousie par exemple (Chanson X).

Parny n’a pas connu personnellement Madagascar. Il s’est sans doute appuyé sur des relations écrites ou orales pour situer les quelques éléments malgaches qu’il décrit avec une certaine précision. Les noms propres qu’il cite sont ceux de Malgaches des côtes (non préfixés en Ra- comme ceux de la plupart des Malgaches des plateaux) et l’évocation, dans la Chanson IV, de “l’enceinte habitée par les morts”, protégée par “un mur élevé” sur lequel “sont rangées des têtes de bœufs aux cornes menaçantes”, nous renvoie au sud-ouest de la Grande-Ile, dans les régions des éleveurs de bovins. Zanhar (Chanson VII) est bien le nom du dieu créateur des Malgaches (qui pratiquaient déjà, avant l’arrivée des chrétiens, une sorte de monothéisme) ; par contre, Niang, évoqué ici comme une sorte d’esprit malin comparable au diable, n’existe pas dans la tradition malgache. Enfin, s’il est vrai que l’on sacrifiait ou exposait les enfants nés sous un signe néfaste (Chanson XI), c’était moins parce qu’ils risquaient de mener une vie misérable et cruelle pour eux-mêmes que parce qu’ils représentaient, en raison d’une certaine surpuissance magique liée au néfaste, un danger pour leur famille et la hiérarchie du clan. De même, bien que certaines Chansons de Parny évoquent des formes poétiques traditionnelles : les prières chantées en chœur par les femmes pour les guerriers, vivants et morts, les chants élogieux en présence ou à la suite du souverain ou encore les dialogues des contes, des devinettes et des hain-teny (2), ce ne sont pas là des “traductions”, pas même des adaptations, tant l’esprit et le style de Parny sont éloignés de l’esprit et de la tournure ethniques.


______________

1. La notice est déjà parue dans l’anthologie réalisée par Serge Meitinger et Jean-Claude Carpanin Marimoutou, Océan indien : Madagascar, La Réunion, Maurice, Omnibus, 1998 ; la présentation du texte dans Les Carnets de l’exotisme, n° 2-3, « Routes malgaches », 1990, pour accompagner la réédition des Chansons.

2. Petits poèmes malgaches traditionnels de tournure délibérément énigmatique, fondés souvent sur un proverbe ou une formule toute faite que le travail du verbe déborde et remet en contexte.


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CHANSONS MADÉCASSES

RECUEILLIES PAR ÉVARISTE DE PARNY

1787


AVERTISSEMENT

L’île de Madagascar est divisée en une infinité de petits territoires qui appartiennent à autant de princes. Ces princes sont toujours armés les uns contre les autres, et le but de toutes ces guerres est de faire des prisonniers pour les vendre aux Européens. Ainsi, sans nous, ce peuple serait tranquille et heureux. Il joint l’adresse à l’intelligence. Il est bon et hospitalier. Ceux qui habitent les côtes se méfient avec raison des étrangers, et prennent dans leurs traités toutes les précautions que dicte la prudence, et même la finesse. Les Madécasses sont naturellement gais. Les hommes vivent dans l’oisiveté, et les femmes travaillent. Ils aiment avec passion la musique et la danse. J’ai recueilli et traduit quelques chansons qui peuvent donner une idée de leurs usages et de leurs mœurs. Ils n’ont point de vers ; leur poésie n’est qu’une prose soignée : leur musique est simple, douce, et toujours mélancolique.

CHANSON PREMIÈRE

Quel est le roi de cette terre ? — Ampanani. — Où est-il ? — Dans la case royale. — Conduis-moi devant lui. — Viens-tu la main ouverte ? — Oui, je viens en, ami. — Tu peux entrer.

Salut au chef Ampanani. — Homme blanc, je te rends ton salut, et je te prépare un bon accueil : Que cherches-tu ? — Je viens visiter cette terre. — Tes pas et tes regards sont libres. Mais l’ombre descend, l’heure du souper approche. Esclaves, posez une natte sur la terre, et couvrez-la des larges feuilles du bananier. Apportez du riz, du lait et des fruits mûris sur l’arbre. Avance, Nélahé ; que la plus belle de mes filles serve cet étranger. Et vous, ses jeunes sœurs, égayez le souper par vos danses et vos chansons.

CHANSON II

Belle Nélahé, conduis cet étranger dans la case voisine ; étends une natte sur la terre, et qu’un lit de feuilles s’élève sur cette natte ; laisse tomber la pagne qui entoure tes jeunes attraits. Si tu vois dans ses yeux un amoureux désir ; si sa main cherche la tienne, et t’attire doucement vers lui ; s’il te dit : Viens, belle Nélahé, passons la nuit ensemble ; alors assieds-toi sur ses genoux. Que sa nuit soit heureuse, que la tienne soit charmante ; et ne reviens qu’au moment où le jour renaissant te permettra de lire dans ses yeux tout le plaisir qu’il aura goûté.

CHANSON III

Quel imprudent ose appeler aux combats Ampanani ? Il prend sa zagaie armée d’un os pointu, et traverse à grands pas la plaine. Son fils marche à ses côtés ; il s’élève comme un jeune palmier sur la montagne. Vents orageux, respectez le jeune palmier de la montagne.

Les ennemis sont nombreux. Ampanani n’en cherche qu’un seul, et le trouve. Brave ennemi, ta gloire est brillante : le premier coup de ta zagaie a versé le sang d’Ampanani. Mais ce sang n’a jamais coulé sans vengeance ; tu tombes, et ta chute est pour tes soldats le signal de l’épouvante ; ils regagnent en fuyant leurs cabanes ; la mort les y poursuit encore : les torches enflammées ont déjà réduit en cendres le village entier.

Le vainqueur s’en retourne paisiblement, et chasse devant lui les troupeaux mugissants, les prisonniers enchaînés, et les femmes éplorées. Enfants innocents, vous souriez, et vous avez un maître !

CHANSON IV

AMPANANI

Mon fils a péri dans le combat… O mes amis ! pleurez le fils de votre chef ; portez son corps dans l’enceinte habitée par les morts. Un mur élevé la protège ; et sur ce mur sont rangées des têtes de bœufs aux cornes menaçantes. Respectez la demeure des morts ; leur courroux est terrible, et leur vengeance est cruelle. Pleurez mon fils.

LES HOMMES

Le sang des ennemis ne rougira plus son bras.

LES FEMMES

Ses lèvres ne baiseront plus d’autres lèvres.

LES HOMMES

Les fruits ne mûrissent plus pour lui.

LES FEMMES

Ses mains ne presseront plus un sein élastique et brûlant.

LES HOMMES

Il ne chantera plus étendu sous un arbre à l’épais feuillage.

LES FEMMES

Il ne dira plus à l’oreille de sa maîtresse : Recommençons, ma bien-aimée !

AMPANANI

C’est assez pleurer mon fils ; que la gaîté succède à la tristesse : demain peut-être nous irons où il est allé.

CHANSON V

Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage. Du temps de nos pères, des blancs descendirent dans cette île ; on leur dit : Voilà des terres ; que vos femmes les cultivent. Soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères.

Les blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements. Un fort menaçant s’éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain ; leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu que nous ne connaissons pas ; ils parlèrent enfin d’obéissance et d’esclavage : plutôt la mort ! le carnage fut long et terrible ; mais, malgré la foudre qu’ils vomissaient, et qui écrasait des armées entières, ils furent tous exterminés. Méfiez-vous des blancs.

Nous avons vu de nouveaux tyrans, plus forts et plus nombreux, planter leur pavillon sur le rivage : le ciel a combattu pour nous ; il a fait tomber sur eux les pluies, les tempêtes et les vents empoisonnés. Ils ne sont plus, et nous vivons libres. Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage.

CHANSON VI

AMPANANI

Jeune prisonnière, quel est ton nom ?

VAINA

Je m’appelle Vaïna.

AMPANANI

Vaïna, tu es belle comme le premier rayon du jour. Mais pourquoi tes longues paupières laissent-elles échapper des larmes ?

VAINA

O roi ! j’avais un amant.

AMPANANI

Où est-il ?

VAINA

Peut-être a-t-il péri dans le combat, peut-être a-t-il dû son salut à la fuite.

AMPANANI

Laisse-le fuir ou mourir ; je serai ton amant.

VAINA

O roi ! prends pitié des pleurs qui mouillent tes pieds !

AMPANANI

Que veux-tu ?

VAINA

Cet infortuné a baisé mes yeux, il a baisé ma bouche, il a dormi sur mon sein ; il est dans mon cœur, rien ne peut l’en arracher…

AMPANANI

Prends ce voile et couvre tes charmes. Achève.

VAINA

Permets que j’aille le chercher parmi les morts, ou parmi les fugitifs.

AMPANANI

Va, belle vaïna ; périsse le barbare qui se plaît à ravir des baisers mêlés à des larmes !

CHANSON VII

Zanhar et Niang ont fait le monde. O Zanhar ! nous ne t’adressons pas nos prières : à quoi servirait de prier un Dieu bon ? C’est Niang qu’il faut apaiser. Niang, esprit malin et puissant, ne fais point rouler le tonnerre sur nos têtes ; ne dis plus à la mer de franchir ses bornes ; épargne les fruits naissants ; ne dessèche pas le riz dans sa fleur ; n’ouvre plus le sein de nos femmes pendant les jours malheureux, et ne force point une mère à noyer ainsi l’espoir de ses vieux ans. O Niang ! ne détruis pas tous les bienfaits de Zanhar. Tu règnes sur les méchants ; ils sont assez nombreux : ne tourmente plus les bons.

CHANSON VIII

Il est doux de se coucher durant la chaleur sous un arbre touffu, et d’attendre que le vent du soir ramène la fraîcheur.

Femmes, approchez. Tandis que je me repose ici sous un arbre touffu, occupez mon oreille par vos accents prolongés, répétez la chanson de la jeune fille, lorsque ses doigts tressent la natte, ou lorsqu’assise auprès du riz, elle chasse les oiseaux avides.

Le chant plaît à mon âme ; la danse est pour moi presque aussi douce qu’un baiser. Que vos pas soient lents, qu’ils imitent les attitudes du plaisir et l’abandon de la volupté.

Le vent du soir se lève ; la lune commence à briller au travers des arbres de la montagne. Allez, et préparez le repas.

CHANSON IX

Une mère traînait sur le rivage sa fille unique, pour la vendre aux blancs.

“O ma mère ! ton sein m’a portée ; je suis le premier fruit de tes amours : qu’ai-je fait pour mériter l’esclavage ? J’ai soulagé ta vieillesse ; pour toi j’ai cultivé la terre ; pour toi j’ai cueilli des fruits ; pour toi j’ai fait la guerre aux poissons du fleuve ; je t’ai garantie de la froidure ; je t’ai portée durant la chaleur sous des ombrages parfumés ; je veillais sur ton sommeil, et j’écartais de ton visage les insectes importuns. O ma mère, que deviendras-tu sans moi ? L’argent que tu vas recevoir ne te donnera pas une autre fille ; tu périras dans la misère, et ma plus grande douleur sera de ne pouvoir te secourir. O ma mère ! ne vends point ta fille unique.”

Prières infructueuses ! elle fut vendue, chargée de fers, conduite sur le vaisseau, et elle quitta pour jamais la chère et douce patrie.

CHANSON X

Où es-tu, belle Yaouna ? le roi s’éveille, sa main amoureuse s’étend pour caresser tes charmes : où es-tu, coupable Yaouna ? Dans les bras d’un nouvel amant, tu goûtes des plaisirs tranquilles, des plaisirs délicieux. Ah ! presse-toi de les goûter ; ce sont les derniers de ta vie.

La colère du roi est terrible. “Gardes, volez, trouvez Yaouna et l’insolent qui reçoit ses caresses.”

Ils arrivent nus et enchaînés : un reste de volupté se mêle dans leurs yeux à la frayeur. “Vous avez tous deux mérité la mort, vous la recevrez tous deux. Jeune audacieux, prends cette zagaie, et frappe ta maîtresse.” Le jeune homme frémit ; il recula trois pas, et couvrit ses yeux avec ses mains. Cependant la tendre Yaouna tournait sur lui des regards plus doux que le miel du printemps, des regards où l’amour brillait au travers des larmes. Le roi furieux saisit la zagaie redoutable, et la lance avec vigueur. Yaouna frappée chancelle ; ses beaux yeux se ferment, et le dernier soupir entr’ouvre sa bouche mourante. Son malheureux amant jette un cri d’horreur. J’ai entendu ce cri ; il a retenti dans mon âme, et son souvenir me fait frissonner. Il reçoit en même temps le coup funeste, et tombe sur le corps de son amante.

Infortunés ! dormez ensemble, dormez en paix dans le silence du tombeau.

CHANSON XI

Redoutable Niang ! pourquoi ouvres-tu mon sein dans un jour malheureux ?

Qu’il est doux le sourire d’une mère lorsqu’elle se penche sur le visage de son premier-né ! Qu’il est cruel l’instant où cette mère jette dans le fleuve son premier-né, pour reprendre la vie qu’elle vient de lui donner ! Innocente créature ! le jour que tu vois est malheureux ; il menace d’une maligne influence tous ceux qui le suivront. Si je t’épargne, la laideur flétrira tes joues ; une fièvre ardente brûlera tes veines, tu croîtras au milieu des souffrances ; le jus de l’orange s’aigrira sur tes lèvres ; un souffle empoisonné desséchera le riz que tes mains auront planté ; les poissons reconnaîtront et fuiront tes filets ; le baiser de ton amante sera froid et sans douceur ; une triste impuissance te poursuivra dans ses bras ; meurs, ô mon fils ! meurs une fois, pour éviter mille morts. Nécessité cruelle ! redoutable Niang !

CHANSON XII

Nahandove, ô belle Nahandove ! l’oiseau nocturne a commencé ses cris, la pleine lune brille sur ma tête, et la rosée naissante humecte mes cheveux. Voici l’heure : qui peut t’arrêter, Nahandove, ô belle Nahandove ? Le lit de feuilles est préparé ; je l’ai parsemé de fleurs et d’herbes odoriférantes, il est digne de tes charmes, Nahandove, ô belle Nahandove !

Elle vient. J’ai reconnu la respiration précipitée que donne une marche rapide ; j’entends le froissement de la pagne qui l’enveloppe : c’est elle, c’est Nahandove, la belle Nahandove !

Reprends haleine, ma jeune amie ; repose-toi sur mes genoux. Que ton regard est enchanteur ! que le mouvement de ton sein est vif et délicieux sous la main qui le presse ! Tu souris, Nahandove, ô belle Nahandove !

Tes baisers pénètrent jusqu’à l’âme ; tes caresses brûlent tous mes sens : arrête, ou je vais mourir. Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nahandove ?

Le plaisir passe comme un éclair ; ta douce haleine s’affaiblit, tes yeux humides se referment, ta tête se penche mollement, et tes transports s’éteignent dans la langueur. Jamais tu ne fus si belle, Nahandove, ô belle Nahandove !

Que le sommeil est délicieux dans les bras d’une maîtresse ! moins délicieux pourtant que le réveil. Tu pars, et je vais languir dans les regrets et les désirs ; je languirai jusqu’au soir ; tu reviendras ce soir, Nahandove, ô belle Nahandove !




Pour citer cet article

Serge Meitinger, « Évariste de Parny, Les Chansons madécasses : notice, présentation et texte », lrdb.fr, (1990, 1998), mis en ligne en mai 2007


Date de création : 15/06/2007 16:10
Dernière modification : 20/01/2008 11:34
Catégorie : ILE BOURBON
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