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Sociologie - Laurent MUCCHIELLI

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Historien et sociologue, Laurent Mucchielli est actuellement directeur du CESDIP, Centre de recherches sociologiques sur le Droit et les institutions Pénales.

Il nous a autorisé à mettre en ligne ce texte avec l’aimable accord des éditions de La Découverte. Il s’agit de l’introduction à la nouvelle édition du livre Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, qu’il a codirigé avec Véronique Le Goaziou (La Découverte, 2007).

Loin des réactions à chaud des médias, complaisantes ou moralisatrices, à l’opposé des lectures rapides des politiques, réductrices voire démagogiques, l’analyse sociologique tâche de juger moins pour comprendre mieux, mais sans pour autant en rester à une confortable posture intellectuelle et renoncer à agir.


Retour sur les émeutes de novembre 2005

Laurent Mucchielli




Les émeutes de novembre 2005 ont surpris tout le monde, y compris les sociologues. Certes, les mêmes causes produisant à peu près les mêmes effets dans des contextes semblables, nous étions nombreux à avoir annoncé que les émeutes étaient durablement installées dans la société française et que l’accentuation de la pression policière dans les quartiers populaires depuis 2002 n’y changerait rien, si elle ne préparait pas des lendemains plus difficiles encore. Du reste, une émeute (passée inaperçue au plan national) avait eu lieu dans le quartier « historique » du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin quelques jours avant les événements de Clichy-sous-bois, les 16-19 octobre 2005. Mais ce qui était en revanche imprévisible, c’est le processus d’identification collective qui s’est enclenché en novembre 2005 et qui a fait que, pour la première fois dans notre histoire contemporaine, l’émeute a perdu son caractère local pour prendre une extension géographique nationale.

Paru en mars 2006, ce livre a épuisé ses retirages successifs de sorte que, la production de connaissances sur le sujet ayant entre temps augmenté, il a paru opportun de le refondre dans une nouvelle édition. Pour l’introduire, quelques mots sont nécessaires pour préciser la démarche de notre équipe, souligner quelques enseignements que la sociologie verse au débat public et, au passage, répondre à quelques critiques.

L’apport du travail de terrain

Publier un livre quatre mois après les événements qu’il analyse, n’était-ce pas aller trop vite en besogne ? La critique qui nous fut adressée dans le journal Le Monde était quelque peu naïve (1). Certes, nous pouvions nous inscrire dans la « sociologie de l’événement », comme disait Edgar Morin (2). Mais, surtout, cette enquête sociologique ne « débarquait » pas sur un terrain inconnu en prétendant se l’approprier en si peu de temps. En réalité, si nous avons pu travailler si rapidement, c’est parce que nous étions déjà dans ces quartiers. La plupart des membres de notre équipe était en train d’y mener une recherche ou bien venait de la terminer. Telle fut la condition sine qua non de ce travail d’équipe. Et ceci est tellement vrai que, au bout du compte, notre enquête semble être à ce jour la seule qui a permis de rencontrer et d’interviewer longuement des émeutiers.

Cela étant, l’on perçoit aisément, dans le débat public, ce qui sépare deux registres de discours. D’un côté, il y a les propos fondés sur les observations empiriques et qui font notamment « remonter » le point de vue des habitants et des professionnels de terrain pour restituer aux événements leur signification dans leurs contextes de production. C’est le registre des chercheurs en sciences sociales. C’est la posture analytique ou compréhensive qu’ils adoptent, au sens de la compréhension intellectuelle. D’un autre côté, l’on trouve, venus d’horizons divers (des élus, des hauts fonctionnaires, des journalistes politisés, des essayistes plus ou moins renommés, des représentants d’organisations et de lobbies divers, des universitaires également), une quantité de propos moralisateurs de surplomb, souvent drapés dans le manteau flamboyant de la République, qui dispensent à tours de bras des jugements de valeur parlant d’eux-mêmes et nourrissent à l’égard des faits et des personnes impliquées dans ces émeutes un mépris à peine dissimulé (3).

Dans cette opposition, nous n’avons pas l’avantage, nous semblons parfois même « inaudibles » (4). De fait, la posture moralisatrice est à la fois confortable au plan moral (il suffit de prétendre défendre le Bien, les Victimes, la République), économique au plan intellectuel (nul besoin de longues recherches, il suffit de lire la presse) et rentable au plan politico-médiatique (le message est simple et court, les slogans tiennent lieu d’analyse). Pourtant, une autre façon de lire la société est indispensable pour la bonne santé du débat démocratique.

Le piège des catégories dominantes du débat public

Le premier devoir de la sociologie est sans doute le refus de se plier aux mots, aux catégories d’analyse, aux façons de penser et de dire le monde des représentants de la posture moralisatrice dominante (5). Ces derniers saturent le débat public de schémas manichéens d’analyse, qui prétendent au « bon sens » et au « bon droit ». Ils opposent les délinquants et les non-délinquants, les auteurs d’incendies et leurs victimes, les « jeunes des cités » et le reste de la population des quartiers, les « immigrés » et les « Français de souche », les méchants garçons et les gentilles filles, les bons immigrés qui veulent s’« intégrer » et les mauvais qui ne le veulent pas, etc. Cette façon de voir constitue pourtant une trahison de la réalité. Donnons-en deux exemples.

Les émeutiers étaient-il ou non des délinquants ? En affirmant au début du mois de décembre 2005 que « 75 à 80 °/° » des émeutiers étaient des délinquants notoires, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, espérait criminaliser les émeutes, justifier leur traitement purement répressif, éviter tout débat sur le rôle de la police… et peut-être aussi couper court à la polémique qui commençait à se développer sur son rôle personnel dans l’ampleur des émeutes puis sur sa responsabilité dans l’abandon de la police de proximité. Le débat fit alors rage, le ministre étant démenti par les magistrats puis par l’un de ses propres services (les Renseignements généraux), et aujourd’hui par les recherches. Lire l’émeute en termes de délinquance constitue donc une trahison du réel. Cela étant, la sociologie peut aller encore plus loin et poser la question suivante : quand bien même une majorité d’émeutiers auraient déjà été condamnés pour un acte de délinquance, en quoi cela nous informe t-il sur leurs intentions ? En quoi le fait qu’un jeune homme de 16 ou 20 ans ait déjà commis des vols, frappé une personne ou vendu du cannabis nous informe t-il sur les raisons qu’il aurait de participer à une émeute ? Une partie minoritaire des émeutiers ayant déjà commis des actes délinquants, doivent-ils être analysés à part ? Ont-ils nécessairement des raisons d’agir différentes de celles des autres ? On comprend ici que ce sont les catégories mêmes du langage policier qui doivent être écartées par le sociologue. Voici plus de quatre-vingt ans que nos prédécesseurs de l’École de Chicago nous l’ont rappelé : le délinquant est une personne (6). Et cette dernière ne se réduit pas aux actes qu’elle a posés, elle a aussi des opinions, des valeurs, une famille, des amis, etc. Un adolescent ayant déjà « délinquer » peut donc participer à une émeute pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le ou les actes délinquants qu’il a commis par ailleurs.

Second exemple : la façon courante d’opposer les émeutiers au reste de la population des quartiers, qui serait « prise en otage » et « victime » d’émeutes qu’elle désapprouverait, ne résiste pas davantage à l’enquête. Le rapport de la commission Kerner aux États-Unis dans les années 1960, comme celui de la commission Scarman en Angleterre dans les années 1980, avaient déjà montré que les émeutiers bénéficiaient du soutien tacite d’une large partie de la population (7). La colère des émeutiers est considérée comme légitime par beaucoup des membres de leurs familles et de leurs voisins, qui partagent globalement les mêmes conditions de vie et sont révoltés par les mêmes événements. Si ces habitants désapprouvent la forme de l’émeute (brûler la voiture du voisin ou l’école du petit frère), ils témoignent en même temps d’une compréhension voire d’une empathie avec les émeutiers. Ceci est capital car permet de comprendre le fondement moral de l’émeute aux yeux des émeutiers, leur sentiment de légitimité, voire même leur sentiment de justice.

Il faut décidément, et ce livre espère y contribuer, tenter de comprendre avant de juger, puis éventuellement d’agir.


___________________

(1) Jean Birnbaum, « Banlieues, retour de flammes », Le Monde des livres, 14 avril 2006.

(2) Edgar Morin, Sociologie, Paris, Fayard, 1984, pp. 159 et suiv.
(3) Voir Didier et Eric Fassin, De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006, introduction ; Didier Lapeyronnie, Le social ignoré ou le point aveugle de la République, in Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, (dir.), La France invisible, Paris, La Découverte, 2006, pp. 520-531 ; et François Geze, Les « intégristes de la République » et les émeutes de novembre, Mouvements, 2006, 44, pp. 88-100.

(4) Michel Kokoreff, « Les émeutiers de l’injustice », Mouvements, 2006, 44, p. 14.

(5) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.

(6) Ernest W. Burgess, « The Study of the Delinquent as a Person » (1923) traduit dans Déviance et société, 2003, 2, pp. 111-130.

(7) Didier Lapeyronnie, « Les émeutes urbaines en France, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis », Regards sur l’actualité, 2006, 319, pp. 5-14.



Pour citer cet article

Laurent Mucchielli, « Retour sur les émeutes de novembre 2005 », (2007), www.lrdb.fr, mis en ligne en juin 2007.


Date de création : 26/06/2007 15:13
Dernière modification : 31/10/2007 07:43
Catégorie : Sociologie
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