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8. Histoire et politique - La conférence

Histoire, mémoires et politique.

 

 

(Ce texte est la version écrite d’une intervention orale qui a eu lieu le 19 mai 2007)

 

Remerciements

à Monsieur le Proviseur du lycée de Bellepierre

à Arnaud Sabatier, pour l’organisation des rencontres de Bellepierre.

 

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- « Architecture et politique », « Théâtre et politique », « Philosophie et politique », les interventions se sont croisées autour de l’usage, pour ne pas dire le détournement, opéré par la sphère politique dans chacun des champs qui intéresse le citoyen.

- Mais, s’il existe un domaine de la pensée totalement investi en France par le politique, c’est certainement celui de l’Histoire.

 

Ainsi, la dernière campagne présidentielle a montré les références permanentes auxquelles les deux candidats du second tour semblaient être attachés : Jeanne d’Arc pour Ségolène Royal, mais aussi les grands symboles républicains : La Marseillaise, le drapeau tricolore… Jaurès, De Gaulle pour Nicolas Sarkozy, pour ne citer que ceux que la presse a repris avec le plus d’insistance.

Plus récemment encore :

Le choix très ostensible de Nicolas Sarkozy, nouvellement investi, d’opérer trois choix mémoriels :

-l’hommage rendu à Clemenceau, celui au général De Gaulle et celui, chargé d’émotion et inédit, de se recueillir devant la stèle commémorant le sacrifice de très jeunes résistants français en 1944, assortie du souhait du nouveau président que soit lue chaque année, aux lycéens, la lettre du jeune communiste Guy Môquet peu avant son exécution.

 

Vient-on pour autant, avec ces dernières élections, d’assister à une démarche nouvelle ?

L’histoire est-elle pour la première fois convoquée au chevet de la république ? Certainement pas :

 

Les républicains de la Troisième République ont largement ouvert la voie.

Après l’instauration des lois constitutionnelles garantissant la victoire des républicains en 1875, vont se conjuguer les efforts de ces derniers avec ceux des historiens acquis à leur cause, pour définir ce que l’on pourrait appeler « la mémoire officielle » de la France future.

 

L’histoire va alors servir de ciment pour solidifier le lien entre la Nation et la république, au risque de se figer sous la forme d’une mémoire officielle.

 

-Pourquoi l’histoire est-elle largement utilisée pour conforter le lien entre l’Etat et la nation ?

 

Parce que face au vide laissé par plus de mille ans de monarchie, il faut à défaut d’incarner la nation en la personne du roi, trouver comment la rendre vivante et perceptible et ce, d’autant plus que le nouveau régime était une construction intellectualisée. On sait que l’idéologie républicaine repose sur la tentative de mettre en application la pensée politique des philosophes des Lumières, pour lesquels seule la Raison peut permettre de définir le « vivre ensemble » républicain.

Pour entraîner l’adhésion des peuples, les républicains adoptent une symbolique forte, que ce soit la figure de Marianne, l’utilisations de fêtes diverses qui ponctuent le calendrier républicain, ou encore, un vocabulaire définitif : liberté, égalité, fraternité, pour aller au plus cours dans tous ces « lieux de mémoires »

L’histoire va également servir de ciment à l’unité de la nation, et son usage par les politiques sera d’autant plus aisé que les historiens seront très impliqués dans l’élaboration du régime républicain. Voyez l’œuvre de Michelet ou encore la mise en place de l’histoire enseignée dans les écoles, par Lavisse.

 

 

Une histoire, vécue comme une passion française, au service du politique et des politiciens :

Il faut savoir que moins les recherches sont avancées sur un sujet, plus celui-ci devient un enjeu d’affrontements entre des groupes politiquement et idéologiquement opposés.

Les exemples illustrant ce propos sont innombrables, retenons juste celui de la récupération politique de Vercingétorix et de la création du mythe de « nos ancêtres les Gaulois ».

Dans un essai intitulé «  le dossier Vercingétorix », l’historien Christian Goudineau (1), écrit l’histoire de ce personnage si cher aux Français, y compris dans son actuel avatar « Astérix le gaulois ».

Que nous apprend-il en substance ?

Que le personnage de Vercingétorix, sur lequel les sources étaient très rares et mal connues, a fait l’objet, pendant tout le 19ème siècle, d’une récupération entre « la loge et le clocher » (sous entendu entre les deux grandes forces qui s’opposent alors : les francs-maçons, républicains et laïcs, champions de la révolution Française de 1789 et leurs opposants).

Ainsi, lorsqu’on s’interroge sur l’identité de la nation, Vercingétorix et les Gaulois sont aussitôt convoqués :

- les partisans de l’Ancienne France minimisent l’apport des Celtes et des Gaulois dans la construction de la France, pour eux, la France commence avec le baptême du roi Franc Clovis. Les Francs ont justement donné le nom de France et la langue dite française.

- Il n’en va pas ainsi pour les républicains, qui se tiennent à l’analyse suivante : la révolution de 89 ayant permis au peuple de prendre sa revanche sur la monarchie, c’est en quelque sorte, le retour de la vieille nation celtique, étouffée par les Francs qui a pris sa revanche sur des siècles d’asservissement.

 

Vercingétorix apparaît alors comme un héros de la résistance à César.

Le temps passant, Vercingétorix deviendra le symbole de la république gauloise souffrante qui résiste, reprise au fil du temps par des courants politiques divers, y compris par le général De Gaulle qui avait été formé à l’école de Lavisse.

 

On sait combien de temps il aura fallu pour se débarrasser dans les manuels scolaires, de ce mythe bien orchestré d’une identité commune d’un peuple français, rendu un et indivisible, comme le veut la tradition républicaine.

 

On mesure en quoi l’histoire utilisée ainsi par le politique, se fige et, comme me le faisait remarquer Arnaud Sabatier, donne l’impression d’une matière « poussiérieuse ». Il voulait sans doute dire et il aurait raison, qu’en matière d’histoire, il est difficile de faire bouger les mentalités.

C’est en effet une grande question que cette histoire nationale officielle dont nous sommes encore les véhicules.

Comme le souligne l’historienne Suzanne Citron, dans un article paru en 2004,que vous pouvez retrouver sur le site de la ligue des droits de l’homme de Toulon, il faudrait « dénationaliser l’histoire de France » (2). Elle montre qu’en France, le récit historique tel qu’il s’est mis en place par les œuvres des républicains de la Troisième, non seulement est encore présent, mais qu’il continue de véhiculer le fantasme d’une pureté originelle du peuple français. Occultant toujours la multiculturalité des origines. Elle ajoute : « le mythe de l’origine gauloise française est un imaginaire inapte à reconnaître la diversité culturelle, prompt à la xénophobie qui sous-tend le vote pour le front national de nombre de descendants d’immigrés »

 

On peut comprendre que cette vision de l’histoire de France et des fondements de la Nation, soit destructeurs de l’historiographie car ils impliquent une continuité entre le passé et le présent, une vision linéaire de la formation de l’identité nationale et de son écriture.

 

Cependant, loin de répondre à des préoccupations « poussiéreuses », l’histoire et la politique étant intriquées, forment un terrain miné où viennent régulièrement exploser les passions du présent.

 

 

Une des conséquences majeures de l’amalgame historique entre Nation et Etat en France, est que les crimes commis dans l’histoire par l’Etat sont, au nom de la dignité nationale, passés officiellement sous silence.

 

Prenons quelques exemples parmi les plus récents :

 

Concernant la seconde guerre mondiale :

 

Combien de temps a-t-il fallu attendre pour que l’Etat prenne à sa charge les crimes commis en France métropolitaine, entre 1940 et 1944 ? Cinquante ans… C’est en effet en 1995, que le président Chirac reconnaît officiellement la responsabilité non plus d’un seul « régime de Vichy » qui aurait agi « autoritairement », mais bien, de l’ensemble des Français, dans les actes de collaboration et dans l’antisémitisme de la France pendant la période.

Pour une fois, depuis 1945, un président parlant au nom de tout le peuple français, remet en cause la bonne conscience de celui-ci. Ce que n’avaient fait ni Mitterrand, ni De Gaulle.

De Gaulle, vous le savez, se faisait une « certaine idée de la France » qui ne pouvait qu’interdire la mise en lumière des turpitudes de l’Etat et de son histoire.

 

 

Est-ce à dire qu’aujourd’hui l’Etat est prêt à endosser toutes ses responsabilités ? Qu’est ce qui a poussé le président à prendre cette décision ? le courage politique ou la poussée des groupes et de leur mémoire ?

 

Revoyons le contexte général : la déclaration du président Chirac intervint à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’hiv, en présence des Juifs rescapés de la déportation et de leurs descendants, lesquels, depuis une vingtaine d’années, exigeaient cette reconnaissance officielle.

D’autre part, une série de procès avaient ouvert des brèches dans les oubliettes de la république : - ceux de Klaus Barbie, (1983/87), de René Bousquet, de Paul Touvier (1989) et surtout, de Maurice Papon (1981) qui fut fortement médiatisé. Ces procès, surtout dans le cas de Papon, dont certains demandaient la totale réhabilitation, se produisirent sur fond de débats passionnés.

 

Dans les années 80, avec la montée en puissance de l’extrême droite , l’histoire est à nouveau convoquée mais cette fois, pour être révisée puis niée y compris par certains universitaires. Apparaît en France, le négationnisme consistant à nier l’existence des chambres à gaz et à minimiser le nombre de Juifs exterminés pendant la seconde guerre mondiale. Ce courant négationniste entraîna l’intervention du parlement dans le champ historique, avec le vote de la loi Gayssot en 1990, punissant le négationnisme concernant le génocide des Juifs. Le conflit entre histoire et mémoires ne va faire que prendre de l’ampleur dans l’opinion.

 

Parmi les polémiques actuelles, les affrontements entre histoire et mémoires, entre mémoire officielle et volonté d’oubli sur les questions de colonisation et de décolonisation sont les plus vives.

 

 

Le cas de l’Algérie est exemplaire.

 

De 1954 à 1962, l’armée française est mobilisée sur le théâtre des « opérations » en Algérie. Des milliers de jeunes gens seront envoyés passer deux années de leur vie, nombre d’entre eux seront tués. En 1962, l’Etat doit accueillir des milliers de rapatriés européens et musulmans, il doit prendre en charge les Algériens qui se seront battus pour lui en 1939 puis en Indochine, puis en Algérie. Bref, vous connaissez cette histoire.

 

A quoi assiste-t-on ? à un déni total.

 

Il faut en effet attendre le 16 octobre 1999, pour que l’Assemblée nationale adopte une loi énonçant le mot de « GUERRE D’ALGERIE » Jusqu’alors, on entendait parler des « EVENEMENTS », mais le fait de qualifier ces évènements de « GUERRE » semblait impossible à énoncer officiellement en France.

 

En revanche depuis 1962, les Algériens de leur côté, se racontent leur histoire héroïque, faisant de cette guerre, que la France voulait oublier, un grand modèle de lutte contre le colonialisme, l’utilisant comme ciment de l’unité du peuple Algérien, qui sans cela, offrirait probablement l’image d’ « un peuple introuvable », pour reprendre l’expression que Pierre Rosanvallon adopta pour qualifier le peuple français.

 

Cet exemple montre la fragilité de la recherche face aux mémoires officielles. L’histoire est totalement asservie au présent, elle sert le politique, en France comme ailleurs. La parole de l’historien qui cherche la vérité n’intéresse le politique que si elle se met au service de l’idéologie officielle, cette parole ne devient intéressante pour les médias que si elle est chargée d’émotions.

 

Revenons à la guerre d’Algérie et poursuivons dans l’analyse du déni.

 

Chacun sait quel sort inacceptable, du point de vue des droits de l’homme, a été réservé en France, aux harkis et à leurs familles.

Considérés comme collaborateurs par les Algériens, une partie d’entre eux a été livrée à la vengeance de ces derniers en 1962, ceux qui furent rapatriés furent parqués dans des bâtiments préfabriqués construits à la hâte dans un certain nombre de communes du midi de la France. D’autres enfin vivent encore plus ou moins bien, dans les cités de la république, tous subissent aujourd’hui le racisme ambiant dans la république des droits de l’homme.

 

La question qui se pose est celle de la reconnaissance par l’Etat des massacres dont ils ont fait l’objet à la suite de leur abandon par la France.

 

En 2001, ils demandent que soit reconnu comme « crime contre l’humanité » la façon dont ils ont été traités. Selon le code pénal, ils en ont le droit.

Que répond l’Etat ? que l’amnistie a fait l’objet de deux décrets en 1962, lors des accords d’Evian entre la France et l’Algérie, pour tous les crimes commis par les Français et les Algériens, amnistie confirmée par la loi de 1968. Leur demande n’est plus recevable.

 

Arrêtons-nous un instant sur l’amnistie.

 

Dans les rapports entre l’Histoire et la mémoire officielle d’un état, l’amnistie renvoie dos à dos les exactions des uns et des autres. Elle permet à la loi de désigner une issue pour sortir de la violence. Le législateur reprend en quelque sorte la main sur une situation dont il avait été exclu.

Amnistie donc, pour tous les crimes commis en Algérie par les deux parties, Françaises et algériennes. Exit les crimes qu’ont permis les porteurs de valises. Exit ceux des « fous de l’Algérie française ». Exit les «  défaillances » de l’Etat.

 

L’amnistie concernant les crimes commis par les deux parties pendant la guerre d’Algérie et après la signature des accords d’Evian, ainsi d’ailleurs que celle dont avaient bénéficié les collaborateurs du régime de Vichy, par les lois de 1952 et 1953, n’ont pas donné lieu à un débat au parlement. On peut alors se demander par quelle fissure, les eaux de la mémoire vont ressurgir…

 

Le risque de l’amnistie dans de telles conditions, tient dans l’ajournement d’une histoire critique. L’amnistie mal préparée, non débattue, peut attiser les désirs de recompositions mémorielles au sein des communautés.

 

On voit par ces quelques exemples, combien l’usage politique de l’histoire en France, loin d’être un sujet d’intérêt pour intellectuel angoissé, amène à réfléchir beaucoup plus largement, sur les rapports qu’entretiennent les citoyens avec la république. On voit combien, comme le dit brillamment Fernand Braudel, « le passé brûle le présent »et combien l’histoire amène les uns et les autres à se positionner dans les débats politiques du présent.

 

Dans ce contexte, que font les historiens ?

 

Certains, professeurs au Collège de France, enseignants des universités, professeurs émérites, écrivant régulièrement pour les grands médias, forment la partie la plus en vue de ce que l’on appelle « les historiens ». Mais d’autres coexistent, dont les travaux s’adressent davantage à la communauté des spécialistes, ce sont les cohortes des enseignants- chercheurs et d’un certain nombre d’enseignants du secondaire.

 

Concernant la guerre d’Algérie, ils ont fait paraître de nombreux ouvrages et articles sur un sujet devenu heureusement, de moins en moins tabou.

Mais ils sont confrontés aujourd’hui, à une nouvelle difficulté, celle de l’irruption des mémoires revendiquées par des groupes de citoyens qui, tous, réclament leur part de reconnaissance. Ils sont aussi confrontés à l’irruption dans leurs champs de recherches de la loi et du législateur.

 

Reprenons le cas de l’Algérie.

 

En 2005, une polémique dont nous ne sommes toujours pas sortis, fait rage en France.

Il s’agit de la loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. Il s’agit, entre autres, dans l’article 1, de reconnaître les souffrances des rapatriés et celle des Algériens qui se sont engagés pour la France.

La loi prévoit un hommage rendu le 5 décembre, en association avec celui rendu aux combattants d’Afrique du Nord, pendant la seconde guerre mondiale.

La loi prévoit également une fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, mais, dans l’article 4, il est demandé aux chercheurs d’accorder la place qu’elle mérite à cette période de notre histoire. Il est demandé en outre aux programmes scolaires de reconnaître le rôle positif de la présence française Outre- mer.

 

S’ensuit une polémique considérable qui prend plusieurs aspects :

 

-1°/ Une polémique engagée par les historiens qui se mobilisent en associations et comités, pour s’opposer à l’irruption du parlement dans le domaine de l’historiographie et de l’enseignement officiel de l’histoire.

-2°/ Une polémique nourrie par des associations et collectifs d’ex-colonisés (Les Réunionnais en font partie), contre une loi qui leur paraît remettre en question ce pour quoi ils se battent, à savoir la reconnaissance des crimes commis par la France, pendant les colonisations.

-3°/ Une polémique enfin, entre les deux tenants des mémoires officielles : l’Etat Algérien et l’Etat français.

 

Comment expliquer ces levées de boucliers ?

-La polémique entre les historiens et les députés qui ont fait voter cette loi, porte sur les usages publics et politiques de l’histoire.

-A ce titre, on voit apparaître diverses associations de défense de l’indépendance de l’histoire :

-un « comité de vigilance pour les usages publics de l’histoire »

-ainsi que des sites concernant la surveillance « des communautarismes » etc.

-La question est de savoir qui peut en France, écrire l’histoire, et comment garantir à l’écriture de l’histoire, son objectivité.

-Les historiens se divisent, selon qu’ils appartiennent à l’élite médiatisée ou aux travailleurs de l’ombre, mais les revendications vont dans le même sens : si l’histoire n’appartient pas aux seuls historiens, elle n’appartient pas non plus au législateur qui tend à imposer des « devoirs de mémoire ».

 

-Bon nombre d’historiens condamnent l’irruption d’une morale officielle dans leur champ de recherches car nombre d’entre eux en mesurent les conséquences :

-- Orienter la recherche peut interdire toute clôture d’une séquence historique empêchant une historiographie capable de prendre sereinement en compte toutes les parcelles du passé.

-Autre danger : la moralisation officielle de l’histoire par le biais des lois, ne peut qu’entraîner des actions en justice de plus en plus nombreuses, contre tous ceux qui tenteront de faire prévaloir des aspects dérangeants de la vérité historique.

-Autrement dit, toute tentative de révision de l’histoire peut rapidement être qualifiée, par les tenants des lois mémorielles, de négationnisme, et par là, être passible d’amendes et de peines d’emprisonnement.

 

Et cela se vérifiait effectivement dans l’exemple de la loi portant reconnaissance du génocide arménien.

De quoi s’agit-il ?

En 2001, la loi française avait reconnu officiellement le génocide d’une partie du peuple arménien, perpétré par les Turcs, pendant la première guerre mondiale.

En 2006, au prétexte que des propos négationnistes auraient été tenus lors de l’inauguration du mémorial arménien à Lyon, le parlement adopte une proposition de loi punissant de 45 OOO euros d’amende et d’une peine d’emprisonnement, toute personne qui niera, en France, l’existence du génocide des Arméniens.

Cette proposition soulève aussitôt la colère des historiens qui demandent au parlement, dans une lettre adressée à Jean Louis Debré, de légiférer au nom de l’intérêt général et non pas, je cite, pour contenter une « fraction du peuple ».

 

 

Concernant la seconde polémique, on peut évoquer le débat très vif entre le collectif des Antillais Guyanais et Réunionnais, qui avaient fait passer à l’assemblée en 2000, une loi reconnaissant la traite et l’esclavage dans les îles à sucre colonisées par les européens, comme crime contre l’Humanité. Il s’agit de la loi Taubira, du nom de la députée socialiste de Guyane, qui l’a particulièrement défendue depuis 1998.

 

Concernant la loi de 2005 sur les aspects positifs de la colonisation, le collectif monte au créneau. Il ne saurait accepter l’affirmation d’une France colonisatrice qui aurait pu être exemplaire et dont la présence aurait été en partie, positive. Mais, dans sa démarche, le collectif se heurte à d’autres intérêts mémoriels : ceux des Français d’Algérie et des harkis, demandant eux aussi, réparation pour les souffrances endurées, du fait des errements de la politique coloniale française.

 

Sont donc en présence des visions opposées de l’histoire, des courants mémoriels irréconciliables entre colonisés dénonçant en réalité toute la politique coloniale de la France, et un Etat qui défend une mémoire officielle qu’il veut la plus digne possible.

Points de vue irréconciliables également, entre des associations d’ex-colonisés et d’ex-colonisateurs.

 

Ainsi assiste-t-on, depuis les années 90, à une sorte de surenchère des mémoires, à une concurrence entre victimes.

Les génocides perpétrés contre les uns devenant plus intolérable que ceux perpétrés contre les autres, quand ce n’est pas le terme même de génocide qui , contre l’avis des historiens fédérés en une communauté éphémère, est utilisé pour frapper l’opinion.

Comme le rappelle Pierre Nora, dans un article publié dans le monde en mars 2007, « en France, nous avons une histoire nationale et des mémoires de groupes ».

 

 

De tant d’émotions autour de questions historiques naissent bien entendu des affrontements droite/gauche. La récupération de l’histoire intervient ici pour occulter bien d’autres combats. Je pense en particulier à la transformation des « immigrés » en « Indigènes », ainsi que le décrit magistralement l’historien Jean- pierre Rioux dans un article intitulé « la décolonisation en mauvaise mémoire », en souvenir d’Henri Marrou et de Pierre Vidal-Naquet.

 

Dans ce contexte, peu avant sa mort, l’historien René Rémond cosigna, avec nombre de ces collègues, une pétition demandant l’abrogation de toutes les lois mémorielles : la loi Gayssot de 1990punissanttout propos négationniste concernant la Shoah, celle de 2001 sur le génocide arménien, la loi Taubira sur la traite négrière et l’article 4 de la loi reconnaissant aspects positifs de la colonisation. Il montre comment la loi Gayssot, dont le bien fondé moral n’est pas, selon lui, à remettre en question,a en réalité ouvert une boite de pandore,d’où sont sorties toutes les concurrences mémorielles qui ont suivi.

 

 

Quant à La troisième polémique, elle montre les effets d’une utilisation différente de la même histoire par deux états.

 

Ainsi que cela a été rappelé au début de cette intervention, les Algériens utilisent la guerre d’Algérie comme les Français ont utilisé la révolution de 1789 : pour tenter de créer une unité nationale, en se référant à une histoire officielle, vécue comme héroïque.

Ainsi, en Algérie, la date du 8 mai 1945 a été fortement mobilisatrice cette année, commémorant non pas la victoire contre le nazisme mais les massacres dont ont fait l’objet certains nationalistes qui avaient profité de la liesse générale pour manifester leur volonté d’indépendance.

 

A ce titre, la loi française de 2005 a été fort mal interprétée par le gouvernement algérien.

Il faut savoir que la diplomatie française et algérienne, sous l’impulsion de Jacques Chirac et du président Bouteflika, allait vers la réconciliation. Un traité d’amitié franco-algérien devait être signé pour clore des années de tensions. Il va s’en dire que l’adoption de la loi de 2005 remit tout en question. A ce jour le traité n’est toujours pas signé.

 

La bataille des mémoires influe donc directement sur la politique étrangère de la France

 

Le nouveau président Sarkozy devra manœuvrer entre son dégoût pour la tendance française à la repentance, signe selon lui, d’une France qui ne s’aime pas, et son désir de voir s’affirmer l’Euro-Méditerranée, associant des États autrefois colonisés par la France, à l’Union européenne.

Pour reprendre ses récents propos, après avoir tourné le dos à la Méditerranée, la France doit à nouveau l’intégrer dans son avenir.

Cela ne pourra sans doute se faire que si la bataille des mémoires cesse pour laisser la place à une historiographie franco-algérienne qui prendra en compte chacune d’elles.

 

 

 

Pour conclure :

 

Les revendications mémorielles, les intérêts de l’Etat et l’utilisation de l’histoire alimentent les passions en France.

J’ai évoqué les origines républicaines de ces débats. Il est clair que la France d’aujourd’hui, ouverte à de nombreuses autres cultures par l’immigration et par son appartenance à l’Europe doit savoir « d’où elle parle », pour reprendre le bon mot de 1968 et à ce titre, c’est toute une réflexion sur ses rapports à la totalité de son histoire qui est en cause.

J’ai bon espoir : en 2003, en effet, deux historiens, Antoine Prost et Jay Winter, publient un essai intitulé penser la grande guerre. Essai d’historiographie (3). Dans cet ouvrage, ils tentent une histoire transversale des grands courants historiographiques révélant la complexité de l’écriture de ce conflit, jusqu’à nos jours. Y sont évoqués les points de vue français, anglais et allemands, à travers les mémoires croisées. Cette étude n’enlève rien à l’honnêteté des historiens de la grande guerre dont certains ont été à l’époque juges et parties (on pense à Pierre Renouvin, blessé pendant la guerre, qui s’est ensuite, attaché à expliquer les courants profonds et non les émotions du champ de bataille).

Ce type d’entreprise est une bouffée d’oxygène, elle permet de comprendre combien l’écriture de l’histoire doit être mise elle-même, en perspective, si elle veut échapper à sa prédation par le politique et les politiciens.

 

_____________________

 

(1) Christian Goudineau, Le Dossier Vercingétorix, Actes Sud, 2001, 345 p. On pourrait ajouter une autre mise en perspective de la mythologie nationale, celle de l’historien Christian Amalvi De l’art et la manière d’accommoder les héros de l’histoire de France. De Vercingétorix à la Révolution française, Albin Michel, 1989, 473 p.

(2) Suzanne Citron, « dénationaliser l’histoire de France », paru dans Libération le 30 décembre 2004, sur le site de la LDH de Toulouse.

(3) Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Seuil, 2004, 304 p.

 


Date de création : 29/11/2006 13:42
Dernière modification : 21/05/2007 11:35
Catégorie : 8. Histoire et politique
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