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Etudes féminines - Geneviève FRAISSE 3

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Féministe, historienne, philosophe, ancienne déléguée interministérielle et députée européenne, Geneviève Fraisse se bat sur le terrain des idées comme dans l’espace politique pour l’égalité des femmes et des hommes.
Elle nous a envoyé ce texte que nous mettons en ligne avec l’aimable autorisation des éditions Belin (1).
Elle y remet en question la pertinence de l’expression condition féminine, lui reprochant, sinon de clore le débat, à tout le moins de l’orienter et lui imposer des présupposés idéologiques lourds. Certes, l’expression, très usitée au XXème siècle, marque la volonté de situer les femmes dans une histoire et une culture, les « libérant » de l’éternel féminin ou de leur nature de femme. Mais cela ne revient-il pas finalement, à les réinscrire dans une catégorie « condescendante » et à les soumettre à des représentations normées, risquant, une fois de plus, de gêner le mouvement de la pensée comme celui de l’histoire ?


(1) Cet article a déjà paru dans Féminin Masculin. Mythes et idéologies (sous la dir. de Catherine Vidal), Belin, 2006, 123 p. www.editions-belin.com . Les autres auteurs sont : Maurice Godelier, anthropologue, « les mythes fondateurs de la domination masculine dans la vie et les sciences » ; Pascal Picq, paléoanthropologue, « l’éternel féminin en paléoanthropologie et en ethnologie » ; Catherine Marry, sociologue, « femmes, sexes et genre » ; Catherine Vidal, neurobiologiste, « cerveau, sexe et idéologie » ; Saïd Le Maner-Idrissi, psychologue, « masculin et féminin en psychologie » ; Évelyne Peyre (paléoanthropologue) et Joëlle Wiels, généticienne, « le sexe : un continuum ? », état des recherches en génétique et en paléoanthropologie.




En finir avec la « condition » féminine ?

Geneviève Fraisse



D’emblée, nous sommes placées hors champ, hors du champ philosophique, hors du champ scientifique. L’expression « condition féminine » paraît étrangère au savoir, comme en dehors du temps. « Toi qui travailles sur la condition féminine » revient à isoler cette problématique comme une particularité heuristique, où la condescendance se mêle à l’irréductibilité d’un état, la « condition » féminine. On peut fabriquer des expressions, « la controverse des sexes » par exemple, ou créer des concepts comme « le genre », le mot de condition est foncièrement consensuel et survit à tout travail épistémologique. Il ressurgit là où on s’y attend le moins, dans une notice biographique ou dans une réunion académique. Il évite que s’entende le mot « sexe », trop provocateur ; il écarte l’idéologie féministe censée pervertir toute réflexion théorique. Ce mot peut donc plaire à tout le monde, il ne comporte aucun risque politique, aucune hypothèse théorique. Cela fait longtemps qu’il m’énerve.

En fait, cette expression, « condition féminine », est une réponse avant d’être une question. Elle désigne un état, une situation identifiée à défaut d’être analysée. Elle ferme la discussion au lieu de l’ouvrir. A y regarder de plus près cependant, à rechercher son émergence dans les débats, les choses s’avèrent plus complexes ; et plus intéressantes. Condition féminine, dans la deuxième moitié du XXème siècle, vient contredire, et remplacer « l’éternel féminin » promu par Goethe. Le livre de Gertrude von Le Fort, La Femme éternelle (1934, traduction française 1946) est un bon repère historique. De même, le titre du livre de F-J. T. Buytendijk, La Femme, ses modes d’être, de paraître, d’exister (traduction française 1954) est explicite malgré son enjeu phénoménologique. On comprend alors la réaction à la fois marxiste (opposition nature-culture) et existentialiste (la situation, ou l’existence, précède l’essence) qui alimente le déploiement du terme de condition [1], mot de la temporalité tournant le dos à la métaphysique, mot de l’histoire récusant l’essence immuable. Ce mot se signale au même moment dans le langage politique puisque l’ONU se dote, en 1946 d’une « Commission de la condition de la femme ». De même, la France crée, en 1974, un « Secrétariat à la condition féminine », occupée par Françoise Giroud... Vingt ou trente ans plus tard, l’expression entérine le passage du singulier au pluriel (condition des femmes). C’est à cela qu’on remarque que le féminisme, ou mouvement de libération des femmes, est passé par là. Piètre victoire.

Je commence donc à comprendre que je dois tempérer mon énervement, que les bonnes raisons d’installer la « condition féminine » dans la discussion du XXème siècle méritent un peu d’analyse. Et je me souviens alors qu’André Malraux a mis au centre de notre époque l’image de la « condition humaine ». Peu après, la revue Esprit titre ainsi une de ses collections aux éditions du Seuil. La condition (humaine, ouvrière, féminine…) serait un état, un état social à un moment donné, serait donc plus qu’une catégorie, qu’un élément logique atemporel. Une époque déterminée soulignerait ses caractéristiques bien plus que l’appartenance à une catégorie (femmes par exemple) d’un tout social.

Cependant, ce mot de condition, nourri de déterminants historiques, s’est trouvé enfermé, peut-être malgré lui, dans le schéma ou modèle d’explication issue du rapport entre nature et culture. Car il est toujours difficile de sortir de l’opposition nature/culture puisque cette opposition a eu pour fonction première, polémique, de remplacer le duo humain/éternel, de prendre congé de la métaphysique. Dans le passage d’une dualité à une autre, nature/culture à la place d’humain/divin, l’objectif était de tourner le dos à la transcendance et au religieux. Cependant, en laissant subsister un jeu d’opposition, la binarité reste première, plus importante que l’accent porté sur l’un ou l’autre terme du duo, soit sur le naturel (ou biologique), soit sur le culturel (ou artificiel). Alors, le mot « condition » était parfait ; il permettait de poser ensemble l’essence (la nature) et la construction (psychologique, sociale, individuelle), de les tenir sans les départager. Or cette opposition me soucie depuis longtemps, en ce qu’elle forme un cercle : dénoncer l’argument du naturel pour mieux démontrer que la condition est une résultante culturelle a pour effet premier de maintenir l’opposition, donc de la reconduire indéfiniment ; c’est à mes yeux, une impasse, théorique et pratique. Une impasse extrêmement efficace pour maintenir les femmes à leur place, dans leur « condition » justement. Et, finalement, malgré l’apparition historique de ce terme, et sa signification critique de l’éternité, le fait de désigner ou de distinguer un groupe de personnes (les femmes) comme un état de fait l’emporte alors sur toute perspective critique.

La condition et sa temporalité

Il faut élargir cependant le spectre de l’usage de ce mot. Il subit, en effet, une véritable inflation au milieu du siècle dernier. La condition humaine est aussi la condition ouvrière, voire même la condition universitaire… Le mot prend effectivement place dans la réflexion post-métaphysique comme indice de temporalité, de relativité sociale, de critique de l’essence humaine. Avec « condition », surgissent des termes partiels et précis qui en complètent le sens : le rôle ou l’image, par exemple, sont des termes privilégiés par la sociologie des années 1960. On assiste bien à un travail de décollement de l’humain d’une prétendue essence. Hannah Arendt le précise encore au début de Condition de l’homme moderne : « Évitons tout malentendu : la condition humaine ne s’identifie pas à la nature humaine et la somme des activités et des facultés humaines qui correspondent à la condition humaine ne constitue rien de ce qu’on peut appeler nature humaine ».

La « somme » des choses humaines ne forment aucun tout et restent relatives les unes aux autres. La temporalité, c’est-à-dire la situation momentanée d’une catégorie sociale en devenir, devient adéquate. Et comme le dit si bien Simone Weil, si le devenir et l’histoire ne font pas leur travail, ce mot de condition n’est plus le bon : « Toute condition où l’on se trouve nécessairement dans la même situation au dernier jour d’une période d’un mois, d’un an, de vingt ans d’efforts qu’au premier jour a une ressemblance avec l’esclavage », écrit-elle dans La Condition ouvrière. Utiliser le mot de condition est donc, à ses yeux, un mot d’ordre pour combattre l’oppression. Il ne saurait s’enfermer dans la durée. La condition est bien le mot qui désigne l’historicité de l’être humain, dans sa définition comme dans son action, dans son être comme dans son devenir. On parle de l’évolution d’une condition, de sa transformation. Par conséquent, ce mot devrait me plaire. L’insertion de la temporalité, de la liberté offerte par l’histoire, devrait être proche de mon souci de penser l’émancipation des femmes, comme le passage d’un état vers un autre, comme une transgression possible d’un ordre établi. La condition des femmes aurait donc une histoire…

Pour Simone Weil comme pour Hannah Arendt, la temporalité de notre condition s’inscrit dans un déroulement historique fait de moments divers, événements, points d’origine, points de rupture. Simone Weil n’imagine pas un temps historique qui ne serait pas subversion, refus de l’esclavage moderne, refus du présent. La reconnaissance d’une « condition » suppose la lutte. Hannah Arendt, quant à elle, s’interroge sur le point d’origine et pratique une synthèse toute entière dans le titre même de son ouvrage Condition de l’homme moderne : « je m’en tiens d’une part à l’analyse des facultés humaines générales qui naissent de la condition humaine et qui sont permanentes, c’est-à-dire ne peuvent se perdre sans retour tant que la condition humaine ne change pas elle-même. L’analyse historique, d’autre part, a pour but de rechercher l’origine de l’aliénation du monde moderne… » [2]. En un mot, la condition désigne le durable (la durabilité) des facultés qui permettent la définition de l’humain, et la modernité de l’homme renvoie à un point d’origine de questions contemporaines entre aliénation et monde à venir.

Décidément, ce mot de condition provoque toujours le croisement entre la durée et l’événement, entre la permanence et la transformation. Même si on quitte le rivage de la nature et de l’essence éternelle, la rencontre entre le temps et l’histoire image bien ce mot de condition. Pourquoi ne serait-il pas adéquat à la « condition féminine» ?

De fait, les juristes du XIXème siècle, soucieux de démocratie, trouvèrent pratique ce mot de « condition » pour définir la particularité juridique de l’être féminin. Les références abondent mais le plus le plus incisif est sans doute Paul Gide : « Traiter de la condition des femmes, c’est toucher à l’un des problèmes les plus délicats de la science sociale » [3], écrit-il. Délicat car à l’ère de la démocratie, il faut conjuguer égalité des individus et inégalité des sexes. Problème nouveau pour l’époque contemporaine. Démarche annonciatrice de celle des auteurs du XXème siècle...

La condition et son extériorité

Je vois, pourtant, au moins trois raisons de ne pouvoir me satisfaire d’une telle expression. La première est que ce mot de « condition » appartient encore à l’ancien régime, par conséquent, plus largement, à toute société qui attribue des places fixes aux individus, sans grande liberté possible. Jadis, l’homme « de qualité » s’opposait à l’homme, ou la femme, « de condition » et il lui était toujours supérieur. La « qualité » valait mieux que la « condition ».

Ainsi, la condition, ouvrière, domestique, féminine, etc, est l’expression d’une place codifiée dans une hiérarchie, place toujours subalterne. Il est moins fréquent de parler de condition noble, ou royale ; plus exactement, si l’homme de condition existe à l’intérieur de la noblesse, il n’occupe un rang aussi élevé que par ses occupations ou par sa fortune, suivant, par conséquent, un critère extérieur à son origine de caste, d’état. Il reste inférieur à l’homme de qualité. Après la disparition de la monarchie, la formulation « une personne de condition » caractérise un individu qui sait qu’il appartient à une catégorie sociale, et que cette catégorie se situe indiscutablement au bas d’une hiérarchie. On ne sort pas de sa condition impunément, et la littérature, notamment celle de la vie ouvrière, industrielle, citadine du XIXème siècle, est pleine d’histoires de sorties malheureuses plus souvent qu’heureuses de conditions particulières...

J’oserai volontiers cette formule : les conditions extérieures se transforment en une condition intérieure et se fige en représentation de soi. Les conditions de travail (ouvrier), de fonction (domesticité), de naissance (féminité) codifient une personne, un groupe de personnes, au point d’en faire un état à la fois extérieur et intérieur à l’individu. Dans le mot de condition, la contingence se sédimente, s’intériorise et devient permanence, durée. La condition n’implique pas une essence (une nature) mais la continuité d’un état. Cet état limite ou opprime l’individu, il porte en lui le négatif.

Sortir de sa condition suppose, évidemment, un moment de rupture, un événement ou une série de faits qui permet de changer de place. Telle est la deuxième raison qui fait du mot de condition un terme inadéquat pour qualifier un objet de réflexion, les femmes, les sexes, les genres… Car, bien évidemment, le mouvement d’émancipation démocratique des femmes, la recherche de l’égalité des sexes suppose des passages, transitions, ruptures. Ces moments dissolvent alors la certitude de la catégorie comme permanence d’être.

En conséquence, et ceci est la troisième raison pour refuser la formule « condition féminine », la référence à la place hiérarchique ou à la durabilité de la catégorie ne saurait faire l’économie de l’action humaine. Lors d’une rupture, d’un passage d’une situation à une autre, un sujet, des sujets sont porteurs de la transformation. Depuis près de deux siècles, cela s’appelle le mouvement des femmes. Il faut, pour fabriquer de la subversion, des acteurs, des sujets pensants et agissants. François Mauriac l’avait bien compris lorsqu’il écrivait sur l’éducation des filles, osant une « déclaration de principe » : « je ne crois pas aux conquêtes du féminisme. Qu’on me comprenne bien, je ne nie pas les grands changements qui sont survenus dans la condition des femmes ; mais ce que je nie, c’est que ce soit des conquêtes. A moins qu’on ne puisse dire qu’il y a des conquêtes forcées. Presque tout ce que la femme d’aujourd’hui a soi-disant obtenu, elle y a été amenée de force par les circonstances. La profonde loi de son être, qui a fixé sa condition pendant des millénaires, demeure la même » [4]. Nous sommes en 1936, et François Mauriac est trop heureux de pouvoir sous-entendre que la première guerre mondiale et ses conséquences expliquent les conquêtes féministes. Quoi de plus clair ? La femme reçoit son changement de condition par l’histoire ; elle n’en est ni la cause efficiente, ni l’artisane concrète. Une fois de plus je remarque combien il est difficile d’accepter que les femmes, elles aussi, fassent l’histoire. Et faire l’histoire, c’est changer l’histoire, la faire à sa façon : invoquer ici la « condition », c’est sous-entendre qu’il vaut mieux être assujetti que révolté, soumis à des représentations normées qu’attiré par le risque de la transformation.

Et après ? La liberté ?

A défaut d’utopie, un peu d’optimisme : admettons que l’opinion générale s’accorde pour penser qu’on peut sortir de sa condition, individuellement, collectivement ; imaginons que la condition elle-même puisse être modifiée, exactement qu’il n’y ait plus de « condition féminine » puisque l’égalité des sexes serait réalisée ; supposons alors qu’un accord se fasse pour modifier la terminologie, renvoyer définitivement au vocabulaire du siècle précédent le terme inadéquat. La question de la catégorie se posera encore. L’histoire peut transformer une situation, permettre et accepter l’émancipation et la libération des femmes, le sort des femmes n’est pas pour autant réglé puisque nous savons tous que l’égalité est plus à horizon de l’action humaine que dans son présent même.

Justement, j’aime bien ce mot de « sort ». Au début du XIXème siècle, il était question de l’« amélioration du sort des femmes » (comme de celui de la classe ouvrière). Le sort est un terme qui a l’avantage de ne pas se refermer sur lui-même. Il signifie parfois le hasard, parfois le destin. Il peut nous surprendre, ou nous accabler. Le mot est modeste, mais tellement polysémique. Je suis née femme par hasard, et je vivrais ce hasard, comme beaucoup d’êtres sexués, comme un destin. Entre la contingence d’un être sexué et son appartenance à une catégorie, il me plaît d’imaginer que s’inscrit une liberté. Une liberté empruntée à l’homme moderne détournée de la transcendance, et une liberté de femme moderne séparée de l’universel abstrait. L’universel concret, tel est le lot des êtres de « condition ».

Il n’y aura donc jamais de secrétariat au sort des femmes, ni de science (politique, sociale, psychologique) du sort des femmes. Il n’y aura pas, non plus, de philosophie du sort des femmes. Mais pour échapper à la catégorie condescendante et appauvrissante de la « condition », nous pouvons bien imaginer jouer avec le sort ; ou bien ne pas nous contenter de notre sort…

Concluons. La condition féminine n’est plus ce qu’elle était. Depuis la seconde moitié du XXème siècle, sexualité et reproduction sont enfin déliés grâce à la contraception scientifique et à la légalisation de l’avortement. La science et le droit ont modifié un des fondements (si ce n’est le fondement) de la vie des femmes. L’heure est aujourd’hui à une interrogation sur « la condition fœtale » [5], et à l’expression d’une « condition masculine ». On voit bien pourquoi un souci de symétrie peut décider une association ou un colloque d’user de « condition masculine » [6]. En revanche, on peut regretter que Luc Boltanski ne commente pas le choix de ce terme dans son souci d’analyser rigoureusement la vie donnée ou la vie interrompue du fœtus. La condition fœtale a une histoire et l’auteur nous la restitue, mais en ignorant volontairement la contraception, geste évidemment antérieur à toute gestation. Or ce n’est pas simple : la pilule du lendemain est-elle une prévention contraceptive ou un avortement précoce ? Que sauve-t-on d’une condition en voulant dissocier les deux procédures de la liberté des femmes ? L’habeas corpus[7] des femmes, donné par le droit à la contraception et l’avortement dans la seconde moitié du XXème siècle, fut une révolution dans la vie des femmes. Alors oui, la condition féminine n’est plus ce qu’elle était.

Car, au bout du compte, notre rapport à ce mot de condition oblige aux nuances qui maintiennent l’ambiguïté entre le possible et l’impossible, la liberté et la nécessité. Son usage, si souvent banalisé sous un habit d’évidence, ne nous en dira pas plus, dans le langage ordinaire, comme chez les philosophes. Acceptons d’en être là.

Si je lis Jean-Paul Sartre, la condition humaine, ou plutôt « l’universalité humaine de condition » [8] signifie les limites subjectives et objectives de la situation historique de l’être humain. L’auteur ajoute que ces limites peuvent être franchies, reculées, niées, accommodées. L’universalité humaine de condition a par conséquent à voir, fondamentalement, avec la liberté, liberté dont j’ignore les limites.

Si je lis Paul Ricœur, je note la distinction entre « condition historique » et « historicité », je comprends qu’il choisit « condition », « condition historique indépassable », comme le mot qui permet, sans équivoque, de désigner « la situation où chacun se trouve chaque fois impliqué » d’une part, et la « conditionnalité, au sens de condition de possibilité de rang ontologique » [9] d’autre part. L’indépassable n’est pas la nécessité, et le possible est au-delà de la situation… Mais l’enjeu, ici, n’est pas l’exercice de la liberté.

Ainsi, la représentation des limites de la « condition humaine » nous ramène à la philosophie même… La « condition féminine » est une expression prosaïque qui valait bien sa confrontation avec la « condition humaine » et la « condition historique » de quelques auteurs du XXème siècle Mon seul souci, dans ce texte, fut d’y impliquer la recherche sur les femmes. La première implication oblige à la modestie devant le travail à accomplir sans cesse : quitter les évidences vulgaires de la « condition féminine » pour imaginer que c’est un sujet qui mérite un peu de sérieux n’est qu’une illustration supplémentaire de la difficulté à légitimer cet objet de recherche.

La seconde implication renvoie à une hypothèse de travail toujours en chantier. Je disais en commençant que « condition féminine » nous place d’entrée de jeu hors champ. A suivre les approches de tel ou tel philosophe contemporain, j’ai finalement beaucoup de raisons d’aimer ce mot de condition, de me l’approprier. Et pourtant, cela paraît impossible. Ce terme ferme, au lieu d’ouvrir la perspective. De fait, ce ne serait pas la première fois que penser le sexe et le genre impose de travailler à contretemps. Le contretemps, historique, philosophique, marque souvent de sa torsion une pensée adéquate à cet objet de réflexion.



[1] Par exemple : Jean E. Havel, La Condition de la femme, 1961 ; Les Communistes et la condition de la femme, 1971 ; Monique A. Piettre, La Condition féminine à travers les âges, éditions France-Empire, 1974 ; La Condition féminine, CERM, 1978
[2] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958, Calmann-Lévy, 1988, p. 39
[3] Paul Gide, Étude sur la condition privée de la femme dans le droit ancien et moderne, 1867, 2eme édition, 1885, p. 5 ; au plus loin, Montesquieu s’intéresse au rapport entre luxe et condition des femmes : De l’Esprit des lois, VII, 9 « de la condition des femmes dans les divers gouvernements ». Citons aussi : Édouard Laboulaye, Recherches sur la condition civile et politique des femmes, 1843 ; Léon Giraud, De la Condition des femmes au point de vue de l’exercice des droits publics et politiques, 1891. Comme on le voit, droit public et droit privée usent du même terme.
[4] François Mauriac, L’Éducation des filles, Paris, éditions Corrêa, 1936
[5] Luc Boltanski, La Condition fœtale, une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard, 2005.
[6] Par exemple le 35eme séminaire de l’A.I.H.U.S (Association Inter Hospitalo-Universitaire de Sexologie), 10-13 mars 2005.
[7] Geneviève Fraisse, « l’habeas corpus des femmes : une double révolution ? », La Controverse des sexes, Paris, PUF, 2001.
[8] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1946, Paris Nagel, 1970, pp. 67-69.
[9] Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 374.



Pour citer cet article

Geneviève Fraisse, « En finir avec la “condition” féminine ? », (Belin, 2006), lrdb.fr, mis en ligne en août 2007




Date de création : 17/08/2007 21:15
Dernière modification : 17/09/2007 06:42
Catégorie : Etudes féminines
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