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PREPA - Histoire et vérité. Le récit

Histoire et vérité

Entre science et fiction, l’histoire comme récit


L’histoire, comme souvent, comme le savoir et la vie, comme aussi l’histoire (l’autre, celle qui se vit, pas celle qui s’enseigne), l’histoire donc, disons l’historiographie, progresse par un balancement régulier en répondant excessivement à des excès qu’elle prétend alors dépasser. On a vu, par exemple, comment, pour en finir avec les égarements romantico-lyriques d’une histoire passionnée qui racontait avec ferveur et talent (1), l’historiographie s’est mise à revendiquer haut et fort le titre de science : « l’histoire n’est pas un art, elle est une science pure » disait Fustel de Coulanges (2).

Certes, l’histoire est née d’une séparation, celle qui d’un même geste abandonne la fiction à l’épopée et confie les faits réels à l’enquête historique (3). Certes, même si les mots s’y opposent, il faut distinguer les histoires que l’on raconte le soir aux enfants et l’histoire savante de savants historiens. Certes, il est des faits objectifs incontestables et il faut condamner les tentatives de révision ou de négation (4). Certes, enfin, l’histoire n’est pas une fable – Charles de Gaulle n’est pas Cendrillon. Soit, l’histoire n’est pas un art, mais doit-on pour autant la considérer comme une science ?

Entre le laborantin et le spirite, entre les statistiques et l’intuition sympathique, la voie semble suffisamment large pour l’historien. Qu’il renonce tout autant à mettre le passé en équation qu’à vouloir le ressusciter ; qu’il se tienne à bonne distance de la froide indifférence du calcul et de la proximité suspecte d’un pathos censément partagé.

Mais les oppositions classiques entre science et littérature, objectivité et subjectivité, neutralité et partialité, documents et souvenirs, sont sans doute simplistes et plutôt que d’opposer, nombre d’historiens aujourd’hui, tâchent plutôt d’entremêler les fils de l’esprit humain, d’entrelacer l’explication objective et la compréhension subjective (5), de compenser la rigidité de celle-là par les possibilités de celle-ci, et la confusion de celle-ci par la rigueur de celle-là. L’histoire est alors moins schizophrène qu’équivoque ou plurivoque, c'est-à-dire qu’elle parle de plusieurs voix, et elle doit pouvoir, parce qu’elle est œuvre d’historien, ressentir, imaginer, choisir, prolonger, admirer, condamner... et non pas seulement observer et rendre compte (6).

Doit-on souhaiter une histoire constituée de formes et vidée de forces, ignorant les intentions, attentive seulement aux institutions, une histoire sans histoires, plane et linéaire, une histoire qui se serait comme purifiée de tout résidu subjectif et de toute aspérité humaine, c'est-à-dire aussi une histoire sans historien ? Une histoire qui oublierait, honteuse peut-être, ce qu’elle est et ce qu’elle cherche. Une histoire sans hommes. Car l’histoire est transie d’humanité, elle est le récit fait par des hommes, de la vie des hommes, adressé à des hommes. Et si l’on parle d’histoire naturelle, c’est par abus de langage.

Le projet d’une histoire scientifique est aussi dangereux que naïf, il méconnaît l’incontournable intervention de la subjectivité voire de l’imagination ou de la sensibilité dans le travail de l’historien qui doit choisir, relier, contemporanéiser. Car le passé n’est pas un long document qu’il suffit de dérouler pour le photographier et le rapporter tel quel – en vérité. Par exemple, se tourner en historien vers le passé c’est tâcher aussi de retrouver le passé de ce passé, c'est-à-dire ce que l’on savait du passé ou croyait savoir à cette époque : peut-on comprendre la Renaissance sans s’intéresser aussi à l’idée que les hommes se faisaient alors de l’Antiquité et qui n’est plus la nôtre ; comment comprendre la Seconde Guerre mondiale sans chercher à retrouver ce qui était encore des blessures à vif, à cette époque tout au souvenir de ce qui aurait dû être la « der des der ».

Mais ce qui est vrai du passé du passé l’est aussi de l’avenir du passé. Comment prétendre comprendre la Première Guerre mondiale sans retrouver les rêves et les espoirs, les intentions qui animaient et faisaient vivre les hommes de ce début de siècle (le pacifisme, par exemple, un mot qui, à force de ne plus être prononcé ni pensé, va finir par disparaître). La grande difficulté que rencontre l’historien c’est l’« épaisseur » du temps humain.

Le passé n’est pas à rappeler, il faut le reconstruire, et il faut donc interpréter. L’irréductible singularité du passé et son altérité ou son étrangeté indépassable impose l’interprétation. (Précisons, en espérant que la précision est inutile, qu’interpréter ne signifie pas pouvoir dire n’importe quoi). Mais interpréter signifie d’abord dire, en quelque sens, dire ou relater, car l’histoire est récit (7).

On a appris, à juste titre, à se méfier de l’événementialisme ; on dénonce, heureusement, ce goût dangereux pour les héros et les guerres ; on sait bien que chaque époque plonge profondément ses racines dans un temps long et complexe (8) ; on ne saurait nier par ailleurs les apports incontestables des autres sciences humaines, (l’économie, la géographie…) ; on ne doit pas même contester que les chiffres parfois font sens. Cela étant, l’histoire reste avant tout le récit du passé humain. Ni son retour, ni sa photo, ni son souvenir vécu, ni son analyse chimique ; mais bien son récit.

Récit, c'est-à-dire relation. Relater, mais encore relier. Car tel est au fond le sens du récit historique, relier, par delà l’inévitable séparation des générations qu’impose le temps, les vivants et les morts (9). Le récit historique, sans que cela nie la nécessité parfois féconde des oppositions et des débats, est d’abord le rappel de l’indéfectible unité historique du genre humain.

______________________________

(1) Par exemple Jules Michelet (1789-1874).
(2) Il continue, « l’histoire n’est pas un art, elle est une science pure comme la physique ou la géologie [...] elle consiste, comme toute science à constater des faits. [...] L’historien n’a, lui, d’autre ambition que de bien voir les faits et de les comprendre avec exactitude. [...] Il les cherche et les atteint par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve les siens dans des expériences minutieusement conduites », Fustel de Coulanges(1830-1889), Préface de La Monarchie franque, 1888.
(3) Enquête, recherche, information ou exploration traduisent le grec historia. Historiai c’est le titre de l’œuvre d’Hérodote (484-425), considéré depuis Cicéron comme « le père de l’histoire ». Le livre commence ainsi « Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête [historia] afin que le temps n’abolisse pas le souvenir des actions accomplies par les hommes et que les grands et merveilleux exploits réalisés tant par les Grecs que par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli ».
(4) Les négationnistes nient la réalité du génocide juif et contestent l’existence des chambres à gaz. On peut citer Paul Rassinier ou Robert Faurisson. Sur la question voir le site très riche de Michel Fingerhut
, on pourra y lire le livre remarquable de Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, Seuil, 1995.
(5) On doit à Dilthey cette opposition entre expliquer [erklären] et comprendre [verstehen]. « Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie de l’âme [Die Natur erklären wir, das Seelenleben verstehen wir] », Le monde de l’esprit [Die geistige Welt, 1926], Aubier-Montaigne, tr. M. Rémy, 1947 ; t. I, pp. 148.
(6) Paul Veyne est sans doute l’historien français qui est allé le plus loin dans la mise en question de l’évidence de cette opposition. On pourra lire de lui : Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie (1970), et Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante (1983).
(7) Impossible de ne pas citer ici Paul Ricœur (1913-2005) qui aura passé sa vie de philosophe à penser le temps et l’histoire. Trois dates, trois livres : Histoire et vérité, (1964) ; Temps et récit (1983-1985) ; La mémoire, l’histoire et l’oubli, (2000).
(8) Allusion à l’historien Fernand Braudel (1902-1985) qui s’intéressa moins à l’histoire évènementielle, courte et superficielle qu’à l’histoire quasi immobile de la longue durée.

(9) Relier ou filier, pour reprendre l’heureuse trouvaille de Georges Charboneau.


Arnaud Sabatier, lrdb.fr, 2007


Date de création : 08/09/2007 15:43
Dernière modification : 02/10/2010 12:40
Catégorie : PREPA
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