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PREPA - Histoire et mémoire. La rature

Histoire et mémoire

Éloge de la rature


Histoire ou mémoire, pénitence et repentance, commémoration et souvenir, assurément l’historien n’a pas le monopole du passé, mais on se demande parfois si, à l’âge post-colonial, certains pouvoirs, nostalgiques, ne sont pas tentés d’annexer ce territoire du temps quitte à le « blanchir ». Proposons, à l’inverse, un éloge de la rature.

Les mots « blancoter », « blancotage » vont peut-être entrer dans les dictionnaires. Pourquoi pas ? Il est vrai pourtant que l’environnement lexical est déjà chargé avec les blanchiment, blanchissement et autre blanchissage. Blancoter donc, c'est effacer en utilisant du « blanco » (1). Indépendamment de sa sonorité douteuse, coinçé entre la biscotte et le bécot, la blanquette et le banco, le mot se fera probablement une place. En revanche, on peut s’interroger sur le sens de cet usage du « blanco » qui, loin de se cantonner à l’espace de la page, engage aussi une conception et une pratique du savoir et de l’histoire.

« Blancoter » c’est se tromper sur l’erreur, sa nature et sa fonction, c’est se tromper sur le savoir, son procès et sa fin. Nous confondons, depuis nos premières dictées, les fautes et les erreurs ; ignorant par là qu’apprendre c’est cheminer, interminablement, et non pas aller d’une ignorance virginale et originaire à une connaissance terminale et épuisée. L’erreur est un passage, non un passage obligé, mais le passage, l’errance, l’errer. Sans doute y a-t-il des impasses et des chemins qui ne mènent nulle part, et peut-être même des âmes en peine et des voyageurs déroutés, mais on aurait tort de cartographier trop simplement le savoir en opposant des voies ou des moyens, inessentiels voire gênants, et un lieu, une fin, la vérité enfin atteinte et (r)établie, stable et juste.

Réhabiliter la pratique de la rature, c’est instaurer une topologie de la distance et de l’entrelacs, et une logique de la différence et de la proximité, c’est indiquer que le « vrai » sens – graal obsédant – n’est pas dans la positivité ou la substance des mots ou des actes mais dans le décalage jeu de leur jeu décalage. Raturer c’est apprendre que le sens n’est pas de ces choses qui s’installent et se maintiennent, en plein, mais qu’il est plutôt ce qui échappe ou écarte, en creux, dans ce qui sépare, distingue et tisse à la fois.

Raturer permet de comprendre qu’apprendre consiste moins à dévoiler ou découvrir qu’à inventer et construire, multiplier – ce qui ne signifie pas renoncer à choisir. Choisir encore, mais sans éliminer, sans blanchir. La vérité n’est jamais une, jamais blanche, jamais nue.

La rature est une espèce du genre marquage comme le soulignement, à l’inverse du « blancotage » qui nie, méprise et fait taire, elle fait honneur à l’écriture, à l’ex-cription dit Jean-Luc Nancy. Écrire, ce n’est pas se condamner à l’irréversible, ce n’est pas s’inscrire dans la linéarité et l’univocité, c’est s’exposer dans le complexe et le multiple, c’est avoir lieu dans un con-texte, c'est-à-dire une écriture partagée, et constituer ainsi des lieux communs de mémoire. « Excrire », c’est se soumettre à l’inévitable destin de la rature, s’engager dans le désordre réticulé du devenir, fait des traces brouillonnes, jamais définitivement mises au propre, qui composent le texte de l’expérience humaine. Que ce texte ou tissu ou tissage soit un interminable raturage on peut en trouver un indice dans l’étymologie du mot biffer, qui vint peut-être du latin bi-filum, le fil double. Raturer, biffer, c’est entretisser les fils des erreurs dépassées et tramer ainsi le canevas enchevêtré de l’aventure humaine.

Il faut insister sur le lien entre la rature et le temps. « Blancoter » c’est effacer, effacer c’est oublier. Certes l’oubli a ses vertus et Nietzsche a brillamment dénoncé la névrose du gardien de musée, cette constipation patrimoniale qui nuit à la vie et à la création, à toujours momifier, assécher et protéger ; il a stigmatisé cette obsession de la collection et de la commémoration qui nous fait préférer le commerce des morts, il est vrai, toujours plus conciliants et accommodants ; il a condamné la posture de l’antiquaire compulsif qui entasse tout ce qui passe, qui garde, fige et vénère ses poussiéreux héros. Il faut, pour agir et vivre, une bonne dose d’irrespect et d’oubli (2).

Mais « blancoter » ce n’est pas seulement oublier son passé, c’est même plus encore qu’oublier l’oubli, c’est nier l’idée même de temps, nier ce qui en est constitutif, la temporalité, c'est-à-dire le fait qu’il passe. Ce n’est pas seulement amputer le temps en le privant du passé, c’est prétendre l’annuler, car le temps, inéluctablement, passe, il est le passage et le « dépassage », l’incessant débordement de lui-même. Raturer ce n’est ni effacer ni entasser, ni renoncer ni répéter, c’est dé-passer.

L’histoire est le traçage de ce passage. Raturer ou tracer c’est faire l’apprentissage de l’historicité et renoncer à exiger l’impossible tabula rasa. On trouve dans cette volonté d’araser, dans ce souci d’annihiler, l’illusoire et présomptueux désir d’une création ex nihilo, sans doute aussi le fantasme réactionnaire de la pureté totale, peut-être encore le refus de la filiation. Il en va de l’usage du « blanco » comme de l’hygiénisme mémoriel de ceux qui se verraient bien recommencer à zéro et rejouer la Création dans un temps amnésique pour un peuple parfaitement intégré.C’est tout cela effacer ses traces ou celles des autres, et ne pas voir qu’une œuvre ou une vie, orphelines de ce qui les a fait naître, loin de régner définitivement dans une présence éternelle et monumentale, sont bien plutôt incapables de s’identifier à quel que projet que ce soit, et s’effondrent bientôt, infondées, sans lieu ni demeure.

Raturer donc : ni renier ni répéter en boucle, mais dé-passer et en un triple geste, garder ce qui est passé, marquer son passage et dépasser en passant (3). La trace, inévitablement présente, conjugue encore le rappel du passé et l’appel de l’avenir. Mais la trace, si elle est un lieu de mémoire, ce n’est ni pour qu’on y retourne et qu’elle nous retienne, ni pour qu’on s’y réfléchisse comme en un miroir ignorant qui bégaie et répète avec bêtise et prétention. La trace comme le lieu de mémoire doit permettre au regard et à l’histoire de ricocher, ou encore de tracer, dans tous les sens du terme, y compris son acception familière (4).

 

_________________________

(1) Soit précisé en passant, pour éviter toute méprise, que le mot existe déjà et signifie aussi vin blanc mais il est peu usité en français en ce sens malgré quelques belles occurrences : « nouson s'installait pour taquiner le goujon, le bada incliné sur le nez. On prenait de la friture pas sale que Marie nous préparait pour le souper, avec un jet de citron et un coup de blanco ordinaire » (Bertrand Blier, Les Valseuses, J'ai lu, 1978, p. 337).
(2) Entre autres et surtout, Nietzsche, Seconde considération intempestive.
(3)Ce qui ne va pas sans rappeler le concept hégélien si difficile à traduire, aufheben, transcender, sublimer, sursumer, dépasser, relever… raturer ?
(4) Sur la trace, et dans une perspective anthropologique, on pourra lire le n°12 de la revue Socio-anthropologie, Traces, mai 2004 ; et notamment le très bel article de Martine Déotte, « L’effacement des traces, la mère, le politique », à propos des disparus en Argentine.

 

Arnaud Sabatier, lrdb.fr, 2007


Date de création : 08/09/2007 16:01
Dernière modification : 02/10/2010 12:39
Catégorie : PREPA
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