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PREPA - Histoire et temps. Les leçons

L’histoire et le temps.

Les leçons de l’histoire : chronopathologies et historithérapie

 

 

Non sans excès comme à l’accoutumée, non sans pertinence et grand talent non plus, Paul Valéry a dénoncé l’idée selon laquelle la connaissance du passé pourrait nous instruire et nous aider à comprendre plus et agir mieux, présentement. « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. [...] [Elle] justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout. [...] Dans l’état actuel du monde, le danger de se laisser séduire à l’histoire est plus grand que jamais il ne fut » (1).

À l’évidence, il faut lutter contre l’excès d’histoire, il est le propre des hommes fatigués, ceux qui naissent les cheveux déjà gris et qui passent leur temps à regarder en arrière et vérifier l’addition (2). On connaît les faussaires du passé, voilà les fossoyeurs du présent, embaumeurs ou taxidermistes de l’histoire, que la vie effraie à changer sans cesse. Pour autant, l’hypothèse que l’on souhaite ici mettre à l’épreuve est celle d’une histoire au service du présent et de l’existence humaine, mieux encore d’une histoire qui nous apprendrait le temps. Le temps, la temporalité plutôt est difficile à vivre et à comprendre, on peut même se risquer à parler de dyschronies ou chronopathologies : nous nous trompons souvent sur le temps, et quant à la façon de le décrire et quant à la façon de l’expérimenter. L’histoire, indirectement, peut nous livrer quelques leçons de temps et nous guérir.

 

Distinguons d’abord, pour simplifier, trois chronopathologies, trois maladies du temps.

La maladie du passé, d’abord, c’est le syndrome du gardien de musée, homme d’un présent qui refuse d’en parler au passé. Il retient et contient son présent dans le présent et l’empêche de devenir, c'est-à-dire de passer. Ce présent-passé ne passe pas, il dure, perdure et indure, il s’installe et s’impose, occupant tout l’espace du temps, refusant de céder sa place, comme une illusoire éternité totalitaire, tout cela aux dépends de nouveaux présents, punis de présence, interdits de présentation, condamnés à disparaître avant même que de paraître. Cette conjugaison amputée qui accorde un privilège indu au seul présent revient à ignorer que l’avenir du présent c’est le passé, le passé devenu : ce que je vis aujourd’hui passera et doit passer, le présent n’est, que pour autant qu’il passe, faute de quoi, il s’enkyste et s’incruste, plus qu’un hôte indélicat, il devient un parasite pathogène et une obsession aveuglante.

Ensuite, la maladie de l’avenir, le syndrome Blanche Neige, cela consiste à maintenir l’avenir dans l’avenir pour lui préserver sa pureté et sa beauté, et le protéger du devenir qui toujours soumet au vieillissement et à la corruption. Ce malade s’installe définitivement dans l’attente – « un jour mon prince viendra [...]. Qu’il vienne je l’attends… ». Points de suspension et suspens du temps. Et ce qui permet d’attendre c’est la comparaison entre l’avenir possible et le présent réel, car le réel jamais ne fait le poids : l’on ne saurait rivaliser avec le Prince Charmant. Rival indépassable, champion toutes catégories, sauf sur le terrain du réel précisément, car ce charmant Prince n’y a pas d’avenir. En effet, l’avenir de l’avenir c’est le présent, le présent advenu. Un avenir sans avenir, c’est un doux rêve, certes, c’est aussi un fantasme infécond, un mensonge mortifère, une inhumaine frustration.

Enfin, il reste la maladie du présent, très répandue aujourd’hui, elle est le culte épuisant de l’instant, doublé d’une néophilie aiguë. Elle revient au mépris simultané du passé et de l’avenir, le premier parce qu’il est dépassé, le deuxième parce qu’il faut l’attendre, voire le mériter, ou pire encore le construire. Les souvenirs et l’histoire s’abîment dans une mémoire de toute façon déjà atrophiée. L’usage n’est activé que sur le mode de l’usure. Les promesses se perdent dans les limbes d’une outre-présence lointaine et étrangère et ne font plus sens. Il y a ici du donjuanisme – style et gravité en moins – un don juan version allégé, quelque chose comme un prédateur de grande surface, myope et amnésique, avide et inculte.

 

Soit, mais en quoi l’historien serait-il aussi un thérapeute du temps ? En quoi l’histoire pourrait-elle nous aider à mieux comprendre et accepter les données fondamentales du temps, à mieux l’habiter, à mieux le prendre et le donner ?

La première chose qu’elle peut nous conduire à comprendre et éprouver, c’est qu’il n’y a qu’un seul temps, le présent. Saint Augustin l’a dit il y a longtemps déjà (3). L’objet de l’histoire, le contenu de notre mémoire, ce n’est pas tant le passé que le présent de ce passé, empreintes ou témoins, monuments ou souvenirs. L’histoire nous en parle aujourd’hui et d’aujourd’hui. Il en va de même pour l’avenir et son présent, l’attente et l’espoir sont toujours le présent de l’avenir. Passé au présent, avenir au présent. Le présent seul est habitable par l’homme, et l’historien le confirme, aussi loin porte-t-il son regard, il reste un homme du temps présent qui s’adresse à ses contemporains (4).

Mais ce présent, et l’histoire en est la preuve, n’est pas la stricte présence, stable et instantanée, point sagement localisé sur la frise. C’est un présent élargi, dense, épais et ouvert sur d’interminables échappées, un présent accueillant qui pardonne et promet, qui garde et projette. Le passé est restauré comme présent du passé (cette photo de toi que je regarde aujourd’hui), mais il porte en lui son propre passé, son avenir aussi (je me souviens ou crois me souvenir, aujourd’hui, de tes souvenirs et tes attentes d’alors)… L’histoire nous apprend la complexité du présent, son extension, sa distension, son « imprésence », faudrait-il dire, pour bien le distinguer de la présence et de l’instant.

Leçon sur le présent et l’existence, donc, mais leçon aussi, évidemment, c’est le plus manifeste, sur le passé. Sur le passé et la mort. Apprendre la valeur du passé, apprendre que ce qui passe n’est pas dépassé, même s’il est vrai, qu’aujourd’hui, nous ne laissons plus dernière nous que des épaves et jamais plus de ruines. L’histoire est un balisage du temps, elle a pour fonction de marquer les frontières, tenir à l’écart, dans le monde des morts, le temps du passé. Les morts sont d’ici mais pas ici, plus ici, plus maintenant ici. Ni des esprits errants, ni des néants effacés, ce sont des morts, qui ont été, et qui sont présents ou représentés sous la figure de la trace ou du souvenir. À une époque où les cimetières sont cachés ou disparaissent, où le deuil n’est plus un acte social, une marque visible (mais seulement un « travail » intime), l’histoire est là, non comme un discours morbide, nostalgique ou réactionnaire, mais comme un tombeau du passé, pour à la fois unir et maintenir le lien, et en même temps aménager les lieux du temps et séparer.

Leçon sur l’avenir enfin. L’histoire nous montre que depuis toujours, nous ne venons pas du passé mais de l’avenir. Le présent ne vient pas du passé, il naît de l’avenir qu’il s’est risqué à réaliser. Le passé dont parle l’histoire est toujours tendu vers l’avant, aspirant à des conquêtes parfois réalisées, rêvant de révolutions quelquefois gagnées. Nous devenons, le mot le dit clairement, et il faut l’entendre, nous venons de l’avenir, c’est-à-dire encore nous venons du possible, un possible qui n’est toujours rien de réel mais qui rend tout possible. Voilà la plus grande des leçons de l’histoire, c’est que l’existence humaine, aujourd’hui comme hier, quoique prise dans un temps totalement irréversible et très largement imprévisible, reste pleinement ouverte, et, encore et toujours à réaliser, comme un périple inachevable et hasardeux (5).

 

___________________

 

(1) Paul Valéry, (1871-1945), Regards sur le monde actuel, (1931), dans Œuvres, tome II, Gallimard, Pléiade, 1960, p. 935.

(2) Nietzsche (1844-1900), dans sa brillante œuvre de jeunesse, la Seconde considération intempestive (1874), dont ce paragraphe s’inspire librement.

(3) On pourra lire les très belles pages d’Augustin d’Hippone (354-430), dit Saint Augustin, dans ses Confessions, (401), à la fin du livre XI.

(4) Et c’est Fénelon qui a tort pour avoir dit « le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays », (Lettres à l’Académie Française), et c’est Croce qui a raison, « toute histoire digne de ce nom est histoire contemporaine », (Contribution à ma propre critique).

(5) Il y aurait, bien entendu, beaucoup à dire encore : distinguer davantage l’histoire et le temps ; revenir sur le présent – prae-esse – et rappeler qu’il est tout en dynamisme, en mouvement, en devancement, comme un interminable exode ; parler de sens aussi, le sens de l’histoire, dans tous les sens du terme… Signalons, pour finir, le remarquable travail de « Diffusion des savoirs » de l’École Normale Supérieure, notamment « la semaine de l’histoire : l’historien face à l’actualité, de l’Antiquité à nos jours » (G. Noiriel, H. Rousso, N. Fresco, O. Wieviorka, M. Perrot…), 6-9 mars 2007.

 

 

Arnaud Sabatier, lrdb.fr, 2007.


Date de création : 08/09/2007 16:41
Dernière modification : 02/10/2010 12:40
Catégorie : PREPA
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