« Comment vivre sans inconnu devant soi ? »,    R. Char

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PREPA - Agir ou penser

De l’action

Agir ou penser, exécuter ou délibérer

 
Dans sa fable, « Conseil tenu par les Rats » [1], La Fontaine raconte comment le diabolique chat Rodilardus a « mis dedans la sépulture » la quasi-totalité des misérables Rongeurs. Les derniers rescapés, craignant l’extinction de leur race, tiennent chapitre et délibèrent. Il suffit d’attacher un grelot au cou du terrible félin, opine brillamment Monsieur le Doyen qui lève alors une unanimité respectueuse et enthousiaste. Admirable, certes, mais la géniale solution est aussi inventive et « salutaire » qu’irréalisable. « Si bien que sans rien faire / On se quitta », une fois encore, car l’on en voit souvent de ces débats animés par d’érudits lettrés, des conseillers inspirés et autres doctes experts « qui pour néant se sont ainsi tenus ». Et le fabuliste de conclure :

Ne faut-il que délibérer,
La cour en conseillers foisonne ;
Est-il besoin d’exécuter,
L’on ne trouve plus personne.

Sans doute faut-il retenir la « morale » de l’histoire, et aujourd’hui plus encore qu’au xviie, se préoccuper d’agir et « exécuter ». À seulement « délibérer », à différer donc l’exécution, à renoncer ou même seulement retarder le moment de l’action, on risque fort d’arriver trop tard, quand l’action devient alors vaine ou ridicule parce que l’irréversible a déjà eu lieu.

Certes, l’on ne saurait défendre ni les attentes oisives ni les débats oiseux, ni l’espérance ni les préliminaires, ni surtout le mauvais romantisme des « belles âmes » [2] qui font de l’ici un espace trop ordinaire, indigne d’accueillir leur dedans pur et unique, qui font du maintenant un temps trop étroit, inapte à rendre l’ampleur et le souffle de leur rythme propre. Il est donc besoin d’exécuter, hic et nunc. L’heure n’est plus à la confortable contemplation et aux interminables querelles byzantines, il faut agir.

Un mot sur l’action. Agir et action viennent du latin agere qui signifie « pousser devant soi », « conduire », des bêtes ou des hommes. Le verbe est également – mais ça change tout – intransitif et signifie alors « s’avancer », « s’occuper », « passer sa vie », « agir ». Mais agir, ce n’est pas faire agir ; mener sa vie, ce n’est pas diriger celle d’autrui ; se conduire, ce n’est pas conduire un troupeau. Il y a quelque chose de gênant dans cette idée de conduite. En allemand, celui qui conduit s’appelle le Führer, et en italien, il duce ! Et pour continuer la galerie de portraits, en roumain, c’est le conducător, petit nom du tristement célèbre… Ceausescu.

Alors conduire oui, mais où, qui et comment ? Les Grecs nous ont appris à distinguer, le péd-agogue, qui tâche de conduire l’enfant sur le chemin du savoir et le dém-agogue, qui conduit, lui, le peuple, mais là où l’on veut qu’il aille, en lui faisant croire qu’il a lui-même choisi sa destination. On imagine assez bien le devenir de « la gent misérable » des Rongeurs conduit par un Doyen plus habile et plus généreux qui aurait promis la victoire ou le paradis ou la grande croix (ou les trois) à ses valeureux fidèles partis « attacher le grelot ». Il y aurait bien eu, pour le coup, exécution.

Sommes-nous donc condamnés à choisir entre la délibération stérile et l’exécution stupide ? Faut-il pour agir enfin, cesser de réfléchir ? Mais à trop accuser la pensée, inféconde et confortable, ne fait-on pas le lit de l’activisme, fruste, démesuré, inconséquent ? Il s’agirait alors de sauver la pensée de l’excès d’abstraction et l’action du défaut de réflexion, travailler à une exécution-délibérée.

Continuons avec l’action. Il faut distinguer agir et faire, agir et produire des effets. On doit à Hannah Arendt une des réflexions les plus originales sur l’action. Agir, dit-elle, ce n’est pas travailler, cette activité renvoie au processus biologique et ne laisse rien paraître de ce que l’homme peut être, de ce qu’il a à devenir. Travailler, c’est pourvoir au nécessaire, satisfaire aux exigences de la vie. Il n’y a là encore rien d’humain, rien d’humanisant.

Mais agir ce n’est pas non plus seulement œuvrer [3]. Certes on n’est plus alors dans la nécessité du cycle naturel, l’homme fabrique, invente, innove et ce faisant, configure, rompant avec la nature, un monde artificiel car fait d’objets non immédiatement consommables qui perdurent donc et attestent la culture humaine. L’œuvre installe un monde, mais un monde d’objets, de produits, d’effets ou conséquences.

Agir, c’est autre chose, continue Hannah Arendt. Agere ce n’est pas seulement conduire, c’est commencer de conduire, mettre en mouvement, initier ou prendre des initiatives. Agir, c’est commencer. Commencer, c'est-à-dire refuser de poursuivre ou de répéter, se risquer à l’inédit, casser la chaîne du nécessaire ou du probable. Et si l’homme peut commencer, c’est parce qu’il est lui-même un commencement. C’est ainsi qu’il faut penser philosophiquement ce « détail » de la vie, ordinaire, courant et répété sans cesse, la naissance. On a pris l’habitude de définir l’homme comme un être qui meurt, on a médité à l’envi sur sa condition de mortel, mais on a rarement réfléchi à cette condition initiale, la natalité. L’homme est mortel, mais il est d’abord natal. Et « à chaque naissance quelque chose d’uniquement neuf arrive au monde » [4]. L’action seule peut avoir cette radicalité de l’imprévisible, l’indéductible, l’incalculable, sauf à la confondre avec la production contrôlée d’effets attendus, elle est cette capacité constitutive de l’humanité de se soustraire à la causalité linéaire, à tout le moins d’infléchir le cours des choses et de sauver ainsi l’homme de l’enlisement dans l’inexorable mécanique d’un « destin ». Agir, c’est faire naître un monde renouvelé : l’homme y trouve sa dignité, la liberté son lieu.

Alors sans doute faut-il agir sans plus attendre, exécuter et non plus seulement délibérer, si l’on sait ne pas confondre conduite et dirigisme, exécution et servilité, si l’on sait ne pas réduire l’action à la production calculée ou la fabrication répétée. Agir c’est avoir la possibilité du possible, et ce n’est pas rien à une époque où la fatalité, sous les traits modernes de la nécessité naturelle, structurelle, systématique ou technoscientifique, fait toujours office d’ultime justification [5].

 


[1] La Fontaine, Fables, livre II, 2

Un chat, nommé Rodilardus,
Faisait de rats telle déconfiture
Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou
Ne trouvait à manger que le quart de son soû,
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un chat, mais pour un diable.
Or, un jour qu'au haut et au loin
Le galant alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame,
Le demeurant des rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès l'abord, leur doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis, ils s'enfuiraient sous terre ;
Qu'il n'y savait que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen :
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un dit : « Je n'y vas point, je ne suis pas si sot »
L'autre : « Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints chapitres vus,
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,
Voire chapitres de chanoines.
Ne faut-il que délibérer,
La cour en conseillers foisonne ;
Est-il besoin d'exécuter,
L'on ne rencontre plus personne.

[2] C’est Hegel qui décrit la figure de la belle âme. Cf. La Phénoménologie de l’Esprit, t. 2, trad. Jean Hyppolite, Aubier Montaigne, 1941, p. 189. La belle âme « vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’existence, et pour préserver la pureté de son cœur elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissante à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à transformer sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. [...] Dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air ».
[3] Les mots anglais traduits par travailler et œuvrer sont labor et work. On trouve ce doublon dans presque toutes les langues indo-européennes, par exemple en latin laborare et operari, en allemand, arbeiten et werken ; en français le mot œuvre ne doit pas être entendu au sens étroit d’œuvre d’art.
[4] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Agora, Presses pocket, 1983, p. 234.
[5]
C’est, dans le domaine économique, la logique présumée implacable du TINA, There Is No Alternativ, rendue célèbre en son temps par Margaret Thatcher mais toujours d’actualité.


Arnaud Sabatier, le 12 septembre 2007



Date de création : 12/09/2007 10:34
Dernière modification : 02/10/2010 06:09
Catégorie : PREPA
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