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Sociologie - Michel WATIN & Eliane WOLFF

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Ethnosociologues, Éliane Wolff et Michel Watin sont enseignants-chercheurs à l’Université de La Réunion. Ils travaillent sur l’émergence d’un espace public original dans les conditions actuelles marquées par une modification forte et rapide de l’urbanité et des techniques de communication.

Nous mettons en ligne leur article avec l’aimable autorisation de la revue Akoz (a).

Refusant l’opposition manichéenne classique entre l’ancien et le moderne, les auteurs tentent de montrer comment la sociabilité traditionnelle créole se maintient malgré les évolutions urbanistiques (disparition du kartiè) et architecturales (développement de la kaz anlèr), grâce à des stratégies de « bricolage » ou de détournement. La « bâche bleue », par exemple, est une forme de privatisation provisoire et partielle d’un espace public, le kiosque, elle est la réponse donnée au problème de dispersion des familles résultant des nouvelles formes d’habitat et plus généralement des profondes mutations sociales des trois dernières décennies. L’usage du téléphone ou d’internet est un autre exemple de ce bricolage, répondant aussi à la mise à mal de l’unité familiale – on peut parler de « sociabilité numérique ».


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(a) Akoz. Espace public, Saint-Denis de la Réunion. Il s’agit d’une revue de réflexion et de débat sur la ville, l’aménagement du territoire et les solidarités, publiée par l’association Acteurs réunionnais du développement avec la collaboration du Centre de ressources régional ville et hauts.

L’article a été publié dans le n°27 d’octobre 2006, intitulé « Kaz atèr. Kaz anlèr ».




La bâche bleue

Habitat et formes de sociabilité

Michel Watin et Éliane Wolff



Alé an parti, piknik shomin volkan,

mans dann fëy fig,

pou artrouv la famiy ek bann dalon.

Logement moderne et sociabilité créole

Au risque de paraître réducteur, on peut dire que l’habitat à La Réunion s’est amélioré du point de vue de sa structure et s’est transformé du point de vue de sa spatialité.

Les techniques constructives modernes ont permis de produire des logements plus solides et plus sûrs, même si ces progrès importants ne doivent pas masquer les nombreuses situations précaires que la politique de logement social menée par l’État et les collectivités locales tente, malgré la forte demande, de résorber.

La spatialité du logement s’est également transformée, la mutation la plus spectaculaire se situant sûrement dans la progression importante du logement collectif qui représente aujourd’hui plus du quart du parc immobilier réunionnais (1) : on passe ainsi massivement de la kaz atèr à la kaz anlèr. Dans le même temps, la kaz atèr, qui continue à être construite, se transforme et, suivant le « modèle de la villa » propose une partition privé/public, qui s’écarte largement des dispositions traditionnelles créoles. Cette spatialité nouvelle renvoie à une sociabilité intra- et extra-familiale fortement influencée par les principes de la modernité européenne. Par contagion, le kartié, espace social et unité de base de la société créole, se transforme en quartier, espace résidentiel mono fonctionnel.

Cette situation posée, on ne peut se contenter d’une description manichéenne opposant habitat traditionnel en cours de disparition et habitat moderne montant en puissance. La situation actuelle de l’habitat réunionnais peut être vue comme un continuum passant d’un habitat traditionnel au logement moderne par une succession de « bricolages » de l’espace domestique. Pour partie, ce « bricolage » va de pair avec de nouvelles pratiques, rendues aujourd’hui possibles grâce à la démocratisation de l’automobile qui permet aux familles de concilier, autant que faire se peut, logement moderne et sociabilité créole.

L’extériorisation du privé : la sociabilité de la bâche bleue

On sait que la famille étendue reste très active à La Réunion et qu’elle rassemble plusieurs générations qui se retrouvent régulièrement. Ces réunions nécessitent des lieux suffisamment vastes que l’on ne trouve plus dans le logement moderne. Pour s’exprimer, la sociabilité familiale doit trouver d’autres espaces et mobilise alors l’espace public, momentanément approprié et marqué par l’installation d’une bâche plastique de couleur bleue.

Quiconque circule le week-end sur les routes de l’île peut apercevoir les « bâches bleues » sur les sites de loisirs, ruraux ou urbains, investis par les familles pour accueillir des pratiques de réception devenues impossibles à gérer dans l’espace domestique. Les nombreuses « tonnelles », kiosques publics et aires de repos aménagés en nombre dans les Hauts de l’île, mais également présentes sur le littoral, la plage, les berges de rivières et souvent équipés d’un foyer pour y faire cuire la nourriture, sont le théâtre de cette sociabilité particulière. Cette activité désignée sous le terme générique de « pique-nique » ou de « parties » recouvre en fait trois types d’événements (2) : – le pique-nique familial, réservé aux membres de la famille élargie, pendant lequel les plats et les boissons sont mis en commun ; – le pique-nique amical ouvert aux amis, qui sont alors des invités de la famille qui met ses ressources en commun ; – enfin le pique-nique « festif », où une personne invite l’ensemble des convives et organise toute la manifestation.

Si les deux premières formes de pique-nique sont traditionnelles dans le monde créole, le pique-nique « festif » se développe avec la transformation du mode d’habiter. Il permet de rendre des invitations lorsque l’espace domestique s’avère définitivement trop réduit. Pour exemple, cette famille habitant à quatre dans un petit appartement de deux pièces dans une cité populaire, explique avec fierté qu’elle rend ses invitations durant les parties de pique-nique, pou bien resevoir minm, konmsa lé plïs alèz, i gingn fé plïs dézord osi, en précisant bien qu’elle s’occupe de tout et que les convives n’ont plus « qu’à mettre les pieds sous la table ».

L’appropriation temporaire des lieux publics

On assiste donc à une appropriation temporaire des lieux publics qui sont souvent réservés, pour plus de sécurité, la veille, la nuit ou au petit matin par un membre de la famille, envoyé là en avant poste pour assurer la jouissance du lieu. Une « bâche bleue », tendue entre les arbres ou accrochée aux poteaux de la tonnelle, indique à tous le déroulement du pique-nique et la privatisation momentanée de l’espace public. L’espace ainsi privatisé n’est pas partagé, même en cas de surpopulation sur le site de promenade. Une règle implicite du « premier arrivé/premier servi » semble prévaloir, règle qui n’est contestée par personne, comme si la bâche bleue matérialisait les frontières fragiles de ce territoire, de façon aussi efficace que le fait le baro pour la kour.

A l’intérieur de cet espace, on va installer tous les éléments permettant une réception dans les normes : batterie de marmites, ustensiles de cuisine et ingrédients pour la cuisson du traditionnel cari, vaisselle et couverts pour les convives, sièges et tables lorsqu’ils n’existent pas sur place, mais également des éléments de confort comme les saisies (ou nattes) pour la sieste réparatrice de l’après-repas, ou encore les mini-chaînes stéréophoniques pour l’ambiance musicale. Il arrive même que l’on monte une petite tente pour les quelques membres de la famille venus réserver l’endroit en passant la nuit sur place. Ces pratiques sont en expansion et vont de pair avec la transformation des modes d’habiter et le développement des déplacements, au point que, les jours de grande fréquentation, il devient difficile de trouver une place dans ces lieux publics.

Notons que cette pratique de privatisation de l’espace public s’inscrit, à La Réunion, dans une histoire marquée par une lutte constante pour l’appropriation de l’espace. Dès l’origine l’île est une propriété privée, concédée au nom du roi et les concessions accordées aux colons couvrent rapidement l’ensemble du territoire. Dès lors, quiconque veut s’établir, doit soit acheter des terres, soit « empiéter » sur une propriété privée – en s’installant par exemple sur les parties non exploitées des concessions – et se battre pour la conserver. De fait il n’y a pas, à la Réunion, de tradition de l’espace public. L’espace laissé libre est l’objet de convoitises et n’est pas vu comme un espace public commun, partagé et accessible à tous. L’installation de cette bâche bleue pour s’approprier l’espace public le temps de la célébration d’un événement privé s’inscrit ainsi dans cette histoire singulière.

La « bâche bleue » est donc le signe d’une sociabilité familiale active : en privatisant momentanément l’espace public, elle constitue une extension de la kour et permet d’entretenir des liens familiaux et amicaux malgré la dispersion géographique des individus, conséquence des profondes transformations sociales qui animent la société réunionnaise.

Les nouvelles sociabilités numériques

Les transformations du mode d’habiter s’accélèrent sous l’effet du développement conjugué du repli domestique et de la mobilité qui conduisent à une dispersion des membres de la famille élargie. Certains d’entre eux quittent la kour familiale, voire le kartié, pour fonder leur propre famille à La Réunion, tandis que d’autres n’hésitent pas à « sauter la mer » pour aller en métropole ou ailleurs. Cette recomposition familiale s’avère difficilement gérable pour des familles habituées à partager ces espaces publics/privés de la kour et de la kaz. Dans ces conditions, l’usage des technologies de la communication (téléphone fixe/portable et Internet) va constituer une autre forme d’adaptation aux mutations sociales que connaît La Réunion (3).

Avec la généralisation relativement récente du téléphone fixe, se met en place une sociabilité téléphonique intense qui permet de maintenir des liens familiaux malgré la dispersion des individus. « Des visites téléphoniques », quasi quotidiennes dans certaines familles, remplacent les contacts directs qu’autorisait la vie dans la kour et maintiennent une sociabilité très active malgré les distances. Les codes conversationnels réservés aux interactions de face à face entre intimes ou personnes « que l’on connaît » sont simplement transférés à cette conversation médiée. Dans ces conditions, la séquence de présentation est réduite au minimum : on se contente souvent d’interpeller son interlocuteur, sans se présenter soi-même, d’un sonore « Josiane sa ? », étant entendu que cette dernière, ou tout autre interlocuteur situé à l’autre bout du fil, reconnaîtra aussitôt l’appelant à la voix.

Grâce au téléphone, tout ce qui se passe dans la kour et dans la communauté du kartié continue à se savoir. La rumeur [le ladilafé] trouve avec le téléphone un medium moderne de diffusion et d’actualisation, même si elle s’alimente par des voies différentes de celles de la conversation de face à face. Mais dans le même temps, le téléphone permet d’échapper au regard de la communauté territoriale et familiale et d’entretenir des relations électives et privées : « Quand on a certaines choses à dire, on n’a pas besoin de les mettre au courant de ce qui se passe chez soi ; surtout ici tout le monde se connaît tellement, si ça se sait là, ça se saura aussi là-bas, tout de suite ça fera le tour ».

Cette individualisation des pratiques se trouve renforcée par le téléphone mobile qui autorise une privatisation plus grande de la sociabilité. Contrairement au téléphone fixe, perçu comme un objet familial et partagé, le « portable » s’affirme comme un instrument personnel dédié et permet de développer des relations plus personnelles, loin du regard de la communauté familiale. Un autre usage particulièrement intéressant du téléphone mobile est celui d’une gestion plus discrète de la sociabilité. En effet il sert de plus en plus à prévenir de sa venue et à annoncer discrètement sa présence à l’entrée de la kour ; il évite ainsi le traditionnel appel au baro qui avertit l’occupant de la kour, mais alerte également tous les voisins. Il permet ainsi d’échapper au contrôle social de l’ensemble du quartier. De fait le téléphone portable amène une hybridation des pratiques plus grande : il entretient le contact direct avec la famille tout en autorisant des pratiques individuelles, autonomes et détachées de la communauté.

A côté de la communication téléphonique, se développe un autre type de communication via Internet, qui peut prendre des formes très différentes : conversation synchrone via la messagerie instantanée ou la visio-conférence, conversation asynchrone via le courrier électronique, construction et mise à jour de sites familiaux etc. Cette nouvelle forme de sociabilité numérique est le plus souvent déclenchée par le départ d’un proche ou d’un enfant allant poursuivre ses études hors de La Réunion.

S’ils veulent préserver quelques aspects d’un mode de vie créole face aux profondes mutations du logement, les individus doivent aujourd’hui « bricoler » leur espace, quitte à s’éloigner du strict territoire domestique : « la bâche bleue » apparaît ainsi comme une extension du logement devenu trop étroit pour réunir la famille étendue. Le téléphone, filaire et portable et plus largement les « nouvelles » technologies de l’information et de la communication, construisent un nouvel espace numérique qui permet d’entretenir des liens familiaux et amicaux malgré la dispersion géographique des individus.

Appréhender les nouvelles formes d’habiter à La Réunion nécessite donc d’élargir de regard et s’écarter du strict espace domestique pour saisir comment, dans le contexte particulier de la société réunionnaise contemporaine, les familles, confrontées à de profondes transformations sociales, gèrent et « bricolent » de nouvelles sociabilités.


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(1) INSEE, TER, 2006-2007.

(2) Une monographie récente concernant les « pratiques du week-end » indique que le « pique-nique » est l’activité la plus répandue à La Réunion et concerne plus de 40% des individus interrogés (S. Hoarau, Les activités du week end, Études et synthèses n°66, ODR, Saint-Denis, 2003).

(3) Ce chapitre s’appuie en partie sur les premiers résultats de l’enquête « Habitat et espaces communicationnels : une enquête sur les usages à La Réunion » menée dans le cadre de l’enquête internationale France Télécom R&D/PUCA.



Pour citer cet article

Michel Watin et Éliane Wolff, « La bâche bleue. Habitat et formes de sociabilité », (Akoz, 2006), lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2007.


Date de création : 15/09/2007 16:24
Dernière modification : 20/09/2009 18:49
Catégorie : Sociologie
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