« Terre qui vint à nous / Les yeux fermés / Comme pour demander / Qu'une main la guide. »,    Y. Bonnefoy

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





Urbanisme(-fiction) - Patrice MARCEL

Télécharger au format pdf

Urbaniste, Patrice Marcel est actuellement responsable du projet de rénovation urbaine d’un quartier de Saint-Pierre de la Réunion.

Délaissant pour un temps les contraintes techniques et les difficultés présentes de la rénovation urbaine, il nous offre ici un peu d’« urbanisme-fiction ». 2037 : suivant les conseils des urbanistes, on a densifié, on a monté les tours, grâce à quoi 80% de la population a été logé dans la ville basse de Cambaipolis. A-t-on aussi produit de l’urbanité ? dans quel état le tissu urbain est-il ? qu’est-il advenu du lien social ?... Autant de questions qui laissent comprendre que l’on aurait tort de ne voir là qu’une boutade distrayante.

Nous publions ce texte avec l’aimable autorisation de la revue Akoz(a).

 

 

___________________

 

(a) Akoz. Espace public, Saint Denis de la Réunion. Il s’agit d’une revue de réflexion et de débat sur la ville, l’aménagement du territoire et les solidarités, publiée par l’association Acteurs réunionnais du développement avec la collaboration du Centre de ressources régional ville et hauts. Jean-Marie Elliautou en est le directeur de publication.

L’article a été publié dans le n°27, d’octobre 2006, intitulé « Kaz atèr, kaz anlèr ».

 

 

La Réunion, 2037

Émeutes à Cambaipolis

Patrice Marcel

 

 

 

 

 

Tout a commencé ce dimanche 20 décembre de l’année 2037, au cœur de l’agglomération nouvelle de la plaine de Cambaie aux alentours de 10 heures. Cette journée-là promettait d’être agitée. Depuis qu’une poignée de locataires de la Tour Bilal avait depuis la veille, déployé du solarium du 43ème étage, une immense banderole pour signifier leur colère contre le prix du litre d’eau, devenu pour la première fois aussi cher que celui du carburant.

Les habitants de la « ville haute », juchés sur les planèzes et les premiers contreforts rocheux, suivaient les événements avec angoisse depuis les terrasses de leurs poly-maisons cossues. A l’aide de leur cryoplasma pour certains ou d’un comlink pour d’autres, ils vivaient en direct les opérations de « dislocation » menées par les escadrons anti–émeutes nouvellement débarqués de l’endoport de la baie.

 

Il faut dire que la situation était devenue depuis un moment explosive. Ceux de la « ville basse » que l’on entassait dans des semi-gratte-ciel depuis bientôt 20 ans formaient actuellement 80% de la population de l’île. La pollution, la trop forte promiscuité, l’insécurité et les difficultés d’accès aux soins, étaient devenus le lot quotidien d’une immense majorité de ces citadins – comme on les appelait encore. Ces gens étaient aussi les victimes d’un débat d’idées vieux de 50 ans qui avait vu s’affronter urbanistes et architectes d’un côté, sociologues et anthropologues de l’autre. Cette guerre qui avait localement, nettement tournée à l’avantage du premier camp, avait eu pour conséquence de bannir la maison individuelle des villes côtières de la Réunion. L’époque était à l’économie d’espace, à la protection des écosystèmes littoraux, à la densification de l’habitat et donc à l’économie dans la gestion des cités… L’eau potable était déjà une denrée précieuse, les déchets domestiques classés dans la catégorie des méga-problèmes… L’énergie manquait aussi.

La kaz atèr, pour reprendre l’expression de l’époque, était presque devenue la cause de tous les maux de la société post-créole. Un symptôme, un stigmate du déconstructivisme des années 2010. Trop gourmande en espace. Indécente ou trop arrogante pour cette immense classe moyenne que l’on fabriquait depuis des décennies en Europe et que l’on préparait ici à vivre ensemble dans les cyber-cités de la ceinture littorale. Densifiez ! (les logements et les gens). Montez ! (les étages). Enterrez ! (les parkings, les supermarchés, les transports en communs). Ces mots résonnaient en permanence dans la tête des constructeurs. La « machine à habiter » qu’un certain Le Corbusier avait imaginé un siècle plutôt et pour un seul bâtiment était devenue partout un standard à l’échelle de villes immenses qu’ici on admirait. On pensait que concentrer les personnes sur des territoires déjà urbanisés en partie, allait mécaniquement produire de l’urbanité et de la richesse. Ces rassemblements devaient être plus faciles à faire fonctionner, à gérer, à contrôler aussi. On misait sur l’intelligence collective des hommes, un peu comme ces insectes sociaux qui par millions vivent ensemble et trouvent des solutions ensemble.

Jusqu’à ce jour, ce dimanche noir, aussi sombre que les nuages qui se dégageaient des incendies des entrepôts du technoport longeant la baie et qui explosaient les uns après les autres.

La route des Tamarins et la nouvelle autoroute Hubert de Lisle formaient « la Barrière ». Les pauvres habitaient en bas, les riches en haut. Les plus nantis s’étaient réservé un espace au sein du parc national, dernier espace de nature préservé. Les maisons individuelles ne se rencontraient plus qu’en passant cette limite et au sein des villages-urbains et des agro-bourgs reculés où l’on pouvait encore deviner des façons de vivre « comme avant » : quand la cour existait, les enfants pouvaient courir dans le jardin d’où jaillissaient des bruits de tondeuses à gazon, des odeurs de barbecue, des éclats de rires. Bref où l’on vivait encore. Toutes ces commodités étaient devenues totalement étrangères à ces 900 000 révoltés qui habitaient les villes basses. Quelques vieilles personnes relataient avec nostalgie leurs souvenirs de cette époque aux télévisions numériques qui passaient en boucle les images des évènements touchant depuis ce matin les cités. Les rares jeunes voulant encore s’adresser aux caméras montraient du doigt les flèches d’immeubles d’aluminium et de verre, calcinés, hier encore montrés en exemple de la mixité sociale. « On a voulu nous parquer comme des bêtes. On est devenu des bêtes ».

Rien n’avait fonctionné comme prévu. Tous ces gens que l’on avait poussés là par rationalité et qui n’avaient pas eu les moyens de s’acheter un lopin, une petite case prenaient soudainement des visages effrayants. Leurs revendications devenaient inaccessibles et les forces de l’ordre avaient beaucoup de mal à empêcher les attaques et les squats de protestation contre les villas de la ville du haut.

Il faut dire que l’on manquait de foncier pour construire. Le bio-éthanol avait un avenir certain et les champs de cannes devaient être préservés. De même que nos lagons qu’il fallait protéger pour nos enfants. L’équation était quasi impossible à résoudre.

En bas la situation était devenue incontrôlable. Un magma humain indifférencié s’agitait émettant au rythme des explosions, des grondements sourds. Tous vociféraient leur haine contre les politiques et les hommes de l’art qui les avaient placés là. Une véritable guérilla urbaine s’était installée depuis une semaine déjà et un changement radical de politique urbaine était nécessaire.

 

Personne n’avait pour l’heure de recette miracle à proposer. D’autant plus que les forces à l’œuvre à l’origine de ces émeutes dépassaient de loin le cadre du microcosme réunionnais. Conditions économiques défavorables au niveau planétaire, réchauffement climatiques…bien des choses sur lesquelles les décideurs locaux ne pouvaient rien.

De la fenêtre de sa maison d’en haut Léa, 11 ans, observait inquiète le ballet des ambulances et des motopompes volantes au secours des secteurs les plus touchés par les incendies. Elle alla faire le tour de sa maison à la recherche de son chat qui s’était enfui. Elle eut tout à coup le sentiment que réaliser ce petit parcours était une bien belle chose. Un sentiment de paix sociale. Comme une sécurité perdue et qu’il fallait retrouver. Oui mais tout le monde ne peut avoir sa maison se souvint-elle de son cours de géographie. Ah, une maison, c’est vraiment ce qu’ils veulent tous se dit-elle, doutant tout à coup de la fiabilité des propos de son professeur. Même s’ils ne doivent avoir que ça et rester pauvre toute leur vie. A la rentrée elle lui en parlera et lui demandera où est-ce qu’il habite…

 

 

 

Pour citer cet article

Patrice Marcel, « La Réunion, 2037. Émeutes à Cambaipolis », (Akoz, 2006), lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2007.


Date de création : 18/09/2007 21:38
Dernière modification : 18/09/2007 21:38
Catégorie : Urbanisme(-fiction)
Page lue 5351 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.82 seconde