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Écrivain mauricien, Umar Timol nous donne à lire trois poèmes : « Tu es belle. Et je suis fou », extrait de Sang, « Cartographe » et « On ne pourra jamais ».
Le verbe est riche, avide, ivre parfois d’un désir inquiet ; le geste est tourmenté, nerveux et désespère d’un monde qui se gaspille insolemment. Au désert qui gagne jusqu’à ces visages « amputés de toutes attentes » répond peut-être la « féconde indélicate » et sa lumière matinale. Géographie de l’amour, géopolitique de la haine, géologie de la chair : la poésie sculpte et grave à vif, comme une entaille, comme une incise, la carte froissée du temps. Ne pourra-t-on jamais ?
Entre désir et désert – cartographies
Tu es belle. Et je suis fou.
Corps de pierre. Corps solaire. Corps solitaire. Lactescence estivale. Échancrure sauvage. Tu es ma chair d'ivoire. Astre noir. Mon obscène territoire. Tu m'emmures sous le dôme des lamentations. Ma succulence permise. Ma maîtresse. Ma connivence sensuelle. Ma lunaire tyrannique. Princesse endiablée. Lacis de sueur. Idole enrobée de soie. Et d'épines.
Œuvre de feu et de sang. Les aréoles de tes lèvres épousent et entaillent ma peau. Assèche-moi. Je suis désert. Flagelle-moi. Je suis esclave. Inféode-moi. Je suis ta propriété. Ton bibelot. Je plisse ta nuque. J'éploie ton ventre. Dunes célestes. Ta chevelure est une liasse de flammes. Tes yeux un ouragan de sable. J'éventre ta langue engorgée et me désaltère. Elle est hostie pour ma bouche infidèle. Elle est calice pour ma bouche hérétique.
Je renonce au devoir. À
Je suis celui revêtu de guenilles qui lave et baise tes pieds. Je veux boire. Encore boire. Encore boire. Et me dissoudre sous les osmoses de l'ivresse.
Je suis amant de l'amour. Celui revêtu de laine. Celui revêtu de crasse et de boue.
Celui qui se prosterne sur ton corps. Lieu de vénération. Lieu de prière.
Celui qui à l'aurore de ton voile récite les silences de tes yeux. Celui qui glane des nattes de sang sur ton mausolée.
Et tu es mon livre sanctifié. Mon poème.
Et je suis poète fou qui quémande le sens de ton verbe. Et je suis poète fou qui vole la parole.
Poète fou qui dérobe ses obéissances. Poète fou qui professe une parole transmuée.
Parole incantatoire pour te célébrer et te créer. Parole au-delà de la parole pour t'aimer.
Et tu es ma féconde indélicate. Celle qui me purge de mes lassitudes. Celle qui reflue mes fautes et mes rancœurs. Celle qui coalise extase et douleur
Et ton nectar infeste mes rêves les plus nonchalants. Ton nectar infeste mes repentirs nocturnes.
Tu es festin que je romps et qui me corrompt.
Et je déguste ta gorge blanche. Je hume tes senteurs épicées. Je soutire tes sèves tuméfiées.
Et tu es ma vanité. Ma lascive. Ma vierge indécente.
Tu sillonnes les mers vengeresses et les rues fétides. Tu sillonnes ma carcasse avide et mes plaisirs terrifiés. Tandis que ma salive adultère encore tes lèvres. Tandis que les liqueurs dédiées à la jouissance suturent encore ta peau fissurée.
Tu es femme et la nuit carnassière froisse les tombeaux. Tu es femme et le ciel exsude des flocons de pierre.
Tu es femme et l'océan se désertifie et la terre se décalcifie. Tu es femme et les bêtes frémissent les signes de l'apocalypse.
Et tu es belle. Ma gazelle opaline. Eau qui pleut entre mes cils. Soupirs qui veloutent mes songes. Safran qui pave mes cicatrices.
Et tu es belle. Ma douce. Ma moelleuse. Ton visage une aube lumineuse. Nébuleuse bleue. Collier de poussière d'étoiles. Collier de promesses infinies.
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Cartographe
j'ai laissé longtemps
moisir dans tes yeux
corail bleu
mon sang
pour en faire une étoffe
qui cartographie
sur ton dos
la géographie d'une île
calcinée et nourricière
promise à la mer
où affluent ces blessures
pas encore séchées
qui délinéent
les effractions de nos sens
affranchis des temps enragés
des insolences du mal
des transes de la guerre
de la mort qui souille
de la mort qui conspue
qui délinéent
un temple orné des
bourrasques
d'un soleil asséché
graveur de
l'axiome de la révolte
sur l'entrelacs
de nos mains gangrenées
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On ne pourra jamais
on ne pourra jamais refluer la démesure du temps,
s'y encastrer pour s'en défaire,
il n'y aura,
ma trop douce ou ma trop brune,
ni bleu, ni rêve, ni intermède,
les mers qui nous séparent ont trop longtemps énoncé l'exil et l'amertume,
on aura beau brûler les vents des minuits
ou consteller de diamants les antres du désert,
on aura beau épouvanter les larmes du soleil ou désenfouir ces visages
amputés de toutes les attentes,
on ne cessera pour autant la mélancolie du vide,
des rides,
on ne cessera tout ce qui fuit et qu'on ne peut rattraper,
tout ce qui n'a jamais été et ne peut être,
on ne cessera,
ma trop douce ou ma trop brune,
les floraisons du mal,
la cruauté ordinaire,
les mains ornées de terreur et de sang,
on ne cessera les frontières qui pullulent les cauchemars de ceux qui
croient tout savoir, tout posséder,
on ne cessera ces pactes qui ordonnent la frénésie de la matière,
on ne cessera la fosse inépuisable de la haine,
il n'y aura,
ma trop douce ou ma trop brune,
je le sais maintenant,
que la présence dans l'instant,
nul lieu où fuir,
aucune audace n'inscrira le réenchantement,
aucun baptême ne dira le bonheur
et on ne se recueillera que dans le jaillissement de la mort,
nos souffles mêlés,
enfin réconciliés,
cordages qui braseront d'étincelles
nos corps déportés aux extrémités de ce monde devenu crucifix
et Tu es belle
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