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PREPA - Interpréter ou transformer

De l’action (2)

Interpréter ou transformer le monde (sur une idée originale de Marx)

 

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; [mais] ce qui importe, c’est de le transformer ».

Cette phrase célèbre de Marx constitue la onzième et dernière des Thèses sur Feuerbach (1). Elle a fait couler beaucoup d’encre (2) mais elle est souvent citée de mémoire, et on y ajoute parfois un « … mais maintenant, ce qui importe, c’est de… ». C’est inexact et cela induit sans doute une interprétation faussée de la thèse, et plus généralement du marxisme : on comprend en effet alors qu’il y aurait opposition entre théorie et pratique, interprétation scientifique et action politique. Engels lui-même, à qui l’on doit la publication de ces notes (3), a inclus un [mais] entre les deux parties et favorise ainsi, malgré lui, cette mésinterprétation qui voudrait qu’il y ait deux temps ou deux âges, celui de la théorie philosophique, aujourd’hui usée, dépassée, moribonde, réactionnaire, puis celui de l’action révolutionnaire, moment du renouveau, verte, fertile et généreuse.

C’est se tromper et sur la transformation et sur l’interprétation, car c’est d’abord se tromper sur le monde.

Notre hypothèse est que le monde est toujours-déjà un monde interprété, qu’il n’y a pas un objet-monde qui attendrait là, tel quel, neutre et dépourvu de sens, ininterprété, qu’on le pense ou le transforme – quelque chose comme la thèse réaliste. Notre hypothèse est qu’exister c’est déjà interpréter et l’on serait bien inspiré de s’en souvenir avant que d’entreprendre toute transformation.

Le monde n’est pas une collection de choses et un ensemble d’êtres, c’est un réseau de sens, un tissu de valeurs, un enchevêtrement de liens. Non qu’il soit une idée, une construction de l’esprit, un discours, dont les choses sensibles ne seraient qu’un pâle reflet ou un écho inconsistant – quelque chose comme la thèse idéaliste. Les choses les plus simples, un arbre, un nuage, les actes les plus ordinaires, manger, habiter, les sensations et les sentiments, la douleur ou le désir, nous apparaissent pour autant qu’ils trouvent leur place dans un contexte. Les choses les plus simples, un mur, une rivière, une main…, traînent et entraînent avec elles, plus ou moins manifestement, plus ou moins explicitement, des souvenirs, collectifs, individuels, des peurs et des désirs, des croyances et des attentes, des savoirs et des ignorances.

On ne peut pas remonter de l’interprétation du monde au monde, on ne peut pas déshabiller les choses pour les voir en leur vérité nue. Et il est absurde de se demander ce que serait un monde non interprété. Ce serait un chaos, pas même un silence, ou peut-être une scène unique et quasi permanente, fruste et figée, ou peut-être… mais on est déjà dans l’interprétation, on n’y coupe pas. Nos premiers regards, nos premières perceptions sont interprétatives, nos premières choses, nos premiers événements sont interprétés, et il en est toujours ainsi, même quand on croit mal ou ne pas comprendre ; ne pas interpréter, c’est encore interpréter. On peut vouloir se tenir à la lisière du sens, tâcher de demeurer au plus près de l’émotion brute, on se tient toujours dans l’interprétation, on ne peut franchir une frontière sans au-delà.

Il y a un deuxième point important, et qui est intimement lié au premier, c’est que le monde m’apparaît toujours doué de sens (l’insensé et l’insignifiant en sont encore des modalités) parce qu’il nous apparaît ainsi ; nos gestes, nos mots, nos constructions sont une attestation mutuelle et permanente du sens du monde – même et encore les comportements absurdes ou les mots stupides. Interpréter, c’est s’inscrire dans une communauté de sens (4), un con-sensus (au sens large, dont les consensus et dissensus sont des modes) ; interpréter, c’est apparaître et com-paraître, et il faut entendre l’inter- non comme ce qui sépare ou interrompt à l’image de l’intermède, mais comme ce qui tisse, unit, entre-mêle ou intér-esse. Interpréter, c’est entrer dans la communauté des interprétants, participer à la donation partagée de sens.

Avant d’être une technique d’analyse, un art de la traduction, interpréter est donc le mode d’être proprement humain, il est premier, nous définit de part en part (manger, faire ses besoins, aimer sont des interprétations), il est universel et communautaire.

On comprend alors l’enjeu : si le monde est le monde interprété, le transformer revient à transformer des interprétations du monde. Tracer une route, dessiner une maison, punir, enseigner, déplacer ou créer une frontière, sourire ou guérir… les petits actes et les grandes actions font toujours plus que ce qu’ils disent ou croient faire.

Et ceci ne doit pas être une invite à l’inaction, de peur de trop ou mal faire, mais plutôt, puisque l’on agit toujours davantage, à ne jamais cesser de penser, et puisque l’on ne cesse de transformer le monde à toujours davantage prendre en compte les interprétations du monde. Veiller, par exemple, à ce que, non sans paradoxe, la construction d’une nouvelle voie ne soit pas simultanément la rupture d’un lien (5).

 

_____________

 

(1) « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert, es kömmt darauf an, sie zu verändern. », Marx, Ad Feuerbach, 11ème thèse. On traduit aussi verändern par changer, le mot évoque l’idée de passage à autre chose. On ne peut pas ne pas penser à l’idée de révolution,

(2) Ce qui faisait dire à Hochhuth « les marxistes n’ont fait qu’interpréter diversement le marxisme, mais ce qui importe c’est de le transformer » !

(3) Rappelons qu’il s’agissait de notes succinctes, non destinées à la publication, écrites par Marx en 1845, que Engels a éditées en les rectifiant légèrement en 1888 ; il a notamment ajouté le « mais » dans cette onzième thèse. Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande, Éditions La Dispute, 1980. Le texte des Thèses sur Feuerbach en ligne sur plusieurs sites, notamment « L’Archive internet des Marxistes ». Une des traductions les plus récentes se trouve dans le livre de Georges Labica, Karl Marx. Les Thèses sur Feuerbach, PUF, 1987, 134 p. On pourra même « entendre ce texte » sur Littérature audio.com.

(4) C’est ce qu’indique aussi le mot savant herméneutique, l’art ou la science de l’interprétation, qui nous vient du grec et peut-être du dieu Hermès, messager divin, dieu du commerce et du voyage. C’est encore ce que laisse entendre le mot com-prendre qui donne à penser que l’intelligence est d’abord un partage communautaire.

(5) On doit au philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1900-2002) une des réflexions philosophiques les plus importantes sur l’interprétation, cf. Vérité et méthode (1960), Seuil, 1996. « La langue ne se réduit pas à une des facultés dont est équipé l’homme qui est au monde, c’est sur elle que repose, c’est en elle que se montre le fait que les hommes ont un monde », p. 467. On pourra, pour approfondir, lire sur lrdb.fr Arnaud Sabatier, « l’herméneutique aux xixe et xxe siècles ».

 

 

Arnaud Sabatier, le 27 septembre 2007


Date de création : 06/10/2007 15:05
Dernière modification : 02/10/2010 12:38
Catégorie : PREPA
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