« La terre, les poches pleines de cailloux, à la barre des flots proteste de par les cieux qu'elle désavoue l'homme »,   F. Ponge

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





PREPA - Agir ou imaginer

De l’action (3)

Pourquoi agir quand imaginer suffit ? (sur une idée originale de Baudelaire)

 

 

 

À Martin, trafiquant d’images

 

 

 

Baudelaire, on le sait, est le poète de ces Fleurs du mal que les temps les plus arides – le nôtre y compris, si prompt et habile à faner et jeter – ne sauraient jamais flétrir. Il est aussi l’auteur d’un recueil de très grands Petits poèmes en prose qu’il faut lire ou relire (1).

Dans « les Projets », il y décrit les émotions successives d’un rêveur inspiré, à l’âme voyageuse et l’humeur amoureuse (2). C’est dans un palais d’abord qu’il rêve sa belle, seul cadre digne d’accueillir le charme de sa princesse… mais non ! le lieu, trop solennel, trop encombré, manquera d’intimité. Il imagine alors, au creux d’un paysage tropical, « une belle case en bois, enveloppée de tous ces arbres bizarres et luisants dont [il a] oublié les noms ». Mais pourquoi ce vagabondage spirituel, pourquoi aller chercher si loin ce qui est là, si près, dans cette simple auberge voisine, « féconde en voluptés », sans doute, féconde en rêveries sûrement. Finalement, de retour dans le réel, il conclut :

« J’ai eu aujourd’hui, en rêve, trois domiciles où j’ai trouvé un égal plaisir. Pourquoi contraindre mon corps à changer de place, puisque mon âme voyage si lestement ? Et à quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ? » (« Les Projets »)

Pourquoi exécuter puisque rêver suffit, à quoi bon s’agiter et agir quand projeter et imaginer procurent un réel plaisir ?

Puissance de l’imagination qui nous sauve de l’indigence d’un réel toujours tellement ordinaire, et si fade et si gris. Laissons aux philosophes et aux moralistes les questions de la vérité et de la fidélité, les images et les rêves sont beaux et riches, fertiles et variés. L’existence est à l’étroit dans l’ici avare et uniforme qui fait payer trop cher la présence en imposant son exclusivité, interdisant tout autre possible. Exécuter un projet c’est ruiner tous les autres. Choisir ce palais-ci ou cette île-là, c’est éliminer toutes les autres demeures, se condamner à la prison définitive d’un réel désespérément décevant, toujours mal placé, étriqué et triste. Les échappées imaginaires, elles, ne sont soumises ni au choix ni au temps.

À quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums ? O béatitude ! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde !

Non ! il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes ! Le temps a disparu; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices ! (3)

Certes l’image peut beaucoup, mais elle peut beaucoup plus que ces voyages de l’âme, saluts provisoires, incertains et douteux ; l’image est aussi une école des sens, bien réelle et exigeante. Évoquer, par exemple, « le chant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques filaos », c’est donner à entendre un réel actuel et présent, quotidien et familier mais encore inouï pourtant. Parler du « tapage des oiseaux ivres de lumière », ce n’est pas s’évader ou fuir, c’est à l’inverse faire honneur au chant de la terre, non pas la renier pour lui préférer quelques lointains ailleurs mais bien au contraire l’exalter et la servir. Vertu de l’image, celle du peintre, celle du poète, qui offre à la vue ce que l’on oubliait de voir ; pouvoir de l’image qui aiguise les sens, les éduque, et leur apprend la patience et le détail. L’image est aussi cela, un éloge bienveillant de la présence, et les faiseurs d’images sont d’authentiques créateurs du réel. Ni voyeurs cupides, avides de platitudes, ni visionnaires coupables, trafiquants d’au-delà, bien-voyants, ils ont la vue inventive et la langue toujours maternelle, ils ont le génie de l’apparaître, sensibles au grain et aux nuances.

Mais l’image n’est pas seulement cela. Tout ce qui est grand est toujours précaire et porte en lui, le plus souvent, son noir contraire. L’image n’échappe pas à cette règle, et Baudelaire le sait lui aussi qui exige des vitres de couleur qui font voir la vie en beau :

« Comment ? vous n'avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! » (« Le Mauvais vitrier »).

Non sans cynisme, il lève le voile et prévient. L’image, la belle image, c’est le bonheur à bon marché ; si l’on ne peut partir, on peut toujours rêver. Pouvoir de l’image – l’amie des pauvres.

Pouvoir de l’image, le mot est faible. Tout en couleurs tyranniques et en douceur despotique, l’image règne. L’argumentation et l’ordre furent les réponses données par les sociétés politiques à la violence primitive : obéir à la loi, se soumettre à la raison, ce n’était pas renoncer à sa liberté mais l’inscrire et la circonscrire dans l’espace de la réciprocité. La violence interdite, il restait à inventer un nouveau mode de domination. L’image est la solution trouvée par ces mêmes sociétés pour assujettir légalement, mentir avec intelligence et tricher avec élégance. C’est Cioran, inexorable et si juste, qui nous met en garde, « on est et on demeure esclave aussi longtemps que l’on n’est pas guéri de la manie d’espérer » (4). Vente d’espoir, marché du rêve, trafic de bonheur. L’image est un bon produit, le redoutable instrument, moderne et silencieux, de l’asservissement.

Le meilleur et le pire donc, l’image. Souffle généreux qui anime le réel et engendre les actes les plus neufs ou chromo séduisant qui captive et capture et méprise le monde alors laissé en friche. Théâtre d’ombres, brillant et ignoble, qui exploite l’inévitable nostalgie d’absolu ou mise en œuvre, éclairée et joyeuse, qui ouvre des perspectives et confie des horizons.

Le meilleur et le pire, la naissance et l’illusion, la lumière et l’avidité. On peut toujours se dire, pour se rassurer, qu’il y a deux images, la bonne et la mauvaise et tâcher de les distinguer. Mais bien malin qui saura séparer le recto du verso.

 

_______________________________

 

(1) Nouvelle édition récente entièrement revue : Baudelaire, Le Spleen de Paris. Petits poèmes en prose, présentation et notes de Robert Kopp, préface de Georges Blin, Gallimard, Poésie, 2006, 155 p. Écrit lors des dernières années de sa vie, ce recueil ne sera publié intégralement que deux ans après sa mort en 1869.

(2) On trouvera en annexe le texte des trois poèmes ici évoqués, « les Projets », « la Chambre double » et « le Mauvais vitrier ». Ils ne sont ni expliqués ni commentés, juste présentés, comme on présenterait un ami qui gagne à être connu.

(3) Il faut lire l’admirable « Chambre double » : côté rêve, « l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre chaude. [...] Le temps a disparu, c’est l’Éternité qui règne, une éternité de délices ! » ; côté Vie – « l’insupportable, l’implacable Vie » –, « une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation. [...] Oui ! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature »…

(4) « Ébauches de vertige », in Écartèlement, (ou en édition séparée), Gallimard.

 

Arnaud Sabatier, le 13 octobre 2007

____________________

Annexes

Baudelaire, Le Spleen de Paris. Petits poèmes en prose

 

« Les Projets », xxiv

Il se disait, en se promenant dans un grand parc solitaire : « Comme elle serait belle dans un costume de cour, compliqué et fastueux, descendant, à travers l’atmosphère d’un beau soir, les degrés de marbre d’un palais, en face des grandes pelouses et des bassins ! Car elle a naturellement l’air d’une princesse. »

En passant plus tard dans une rue, il s’arrêta devant une boutique de gravures, et, trouvant dans un carton une estampe représentant un paysage tropical, il se dit: « Non ! ce n’est pas dans un palais que je voudrais posséder sa chère vie. Nous n’y serions pas chez nous. D’ailleurs ces murs criblés d’or ne laisseraient pas une place pour accrocher son image ; dans ces solennelles galeries, il n’y a pas un coin pour l’intimité. Décidément, c’est qu’il faudrait demeurer pour cultiver le rêve de ma vie. »

Et, tout en analysant des yeux les détails de la gravure, il continuait mentalement : « Au bord de la mer, une belle case en bois, enveloppée de tous ces arbres bizarres et luisants dont j’ai oublié les noms…, dans l’atmosphère, une odeur enivrante, indéfinissable..., dans la case un puissant parfum de rose et de musc..., plus loin, derrière notre petit domaine, des bouts de mâts balancés par la houle..., autour de nous, au-delà de la chambre éclairée d’une lumière rose tamisée par les stores, décorée de nattes fraîches et de fleurs capiteuses, avec de rares siéges d’un rococo portugais, d’un bois lourd et ténébreux (où elle reposerait, si calme, si bien éventée, fumant le tabac légèrement opiacé !), au-delà de la varangue, le tapage des oiseaux ivres de lumière, et le jacassement des petites négresses..., et, la nuit, pour servir d’accompagnement à mes songes, le chant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques filaos ! Oui, en vérité, c’est bien le décor que je cherchais. Qu’ai-je à faire de palais ? ».

Et plus loin, comme il suivait une grande avenue, il aperçut une auberge proprette, où d’une fenêtre égayée par des rideaux d’indienne bariolée se penchaient deux têtes rieuses. Et tout de suite : « Il faut, – se dit-il, – que ma pensée soit une grande vagabonde pour aller chercher si loin ce qui est si près de moi. Le plaisir et le bonheur sont dans la première auberge venue, dans l’auberge du hasard, si féconde en voluptés. Un grand feu, des faïences voyantes, un souper passable, un vin rude, et un lit très large avec des draps un peu âpres, mais frais; quoi de mieux ? »

Et en rentrant seul chez lui, à cette heure où les conseils de la Sagesse ne sont plus étouffés par les bourdonnements de la vie extérieure, il se dit : « J’ai eu aujourd’hui, en rêve, trois domiciles où j’ai trouvé un égal plaisir. Pourquoi contraindre mon corps à changer de place, puisque mon âme voyage si lestement ? Et à quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ? »

 

« La Chambre double », v

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. - C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.

Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver ; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.

Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie.

Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre chaude.

La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l'Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l'a amenée ? quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu'importe ? la voilà ! je la reconnais.

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration.

À quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums ? O béatitude ! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde !

Non ! il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes ! Le temps a disparu; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices !

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un coup de pioche dans l'estomac.

Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.

La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.

Horreur ! je me souviens ! je me souviens ! Oui ! ce taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés ; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets ; l'almanach où le crayon a marqué les dates sinistres !

Et ce parfum d'un autre monde, dont je m'enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas ! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.

Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit : la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie; comme toutes les amies, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises.

Oh ! oui ! Le Temps a reparu ; Le Temps règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d'Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : - « Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie ! »

Il n'y a qu'une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.

Oui ! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j'étais un bœuf, avec son double aiguillon. – « Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! »

 

« Le mauvais vitrier », ix

Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l'action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.

Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu'au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers l'action par une force irrésistible, comme la flèche d'un arc. Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'où vient si subitement une si folle énergie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d'accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.

Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu prenait avec autant de facilité qu'on l'affirme généralement. Dix fois de suite, l'expérience manqua; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.

Un autre allumera un cigare à côté d'un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même à faire preuve d'énergie, pour faire le joueur, pour connaître les plaisirs de l'anxiété, pour rien, par caprice, par désoeuvrement.

C'est une espèce d'énergie qui jaillit de l'ennui et de la rêverie; et ceux en qui elle se manifeste si inopinément sont, en général, comme je l'ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.

Un autre, timide à ce point qu'il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Eaque et de Rhadamante, sautera brusquement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l'embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.

– Pourquoi ? Parce que... parce que cette physionomie lui était irrésistiblement sympathique ? Peut-être ; mais il est plus légitime de supposer que lui-même il ne sait pas pourquoi.

J'ai été plus d'une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés.

Un matin je m'étais levé maussade, triste, fatigué d'oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d'éclat; et j'ouvris la fenêtre, hélas !

(Observez, je vous prie, que l'esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n'est pas le résultat d'un travail ou d'une combinaison, mais d'une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne fût-ce que par l'ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d'actions dangereuses ou inconvenantes.)

La première personne que j'aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu'à moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. Il me serait d'ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à l'égard de ce pauvre homme d'une haine aussi soudaine que despotique.

« – Hé ! hé ! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l'escalier fort étroit, l'homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise.

Enfin il parut : j'examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis: « Comment ? vous n'avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! » Et je le poussai vivement vers l'escalier, où il trébucha en grognant.

Je m'approchai du balcon et je me saisis d'un petit pot de fleurs, et quand l'homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d'un palais de cristal crevé par la foudre.

Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement: « La vie en beau ! la vie en beau ! »

Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance ?


Date de création : 13/10/2007 18:34
Dernière modification : 02/10/2010 06:08
Catégorie : PREPA
Page lue 4735 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.86 seconde