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1. Les mots de la ville - Conférence

 

Les Rencontres de Bellepierre : la ville

 

Mercredi 14 novembre 2007 :

« Les mots de la ville ».

 

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Tanya Tavares 

Arnaud Sabatier 

Attila Cheyssial 

 

Intervenants

 

Tanya Tavares, étudiante en prépa HEC 1è année : « Le commerce et le rapport à autrui ».

Nous assistons aujourd’hui à une commercialisation généralisée, l’échange commercial devient le modèle de tous les autres échanges. Il ne s’agit pas d’imaginer une société sans échange marchand mais de remettre le commerce à sa place.

 Arnaud Sabatier, professeur de philosophie : « Petit vocabulaire de la ville ».

« Trois mots pour ébaucher une pensée de la ville : « polis », « habiter » et « espace public » ; laisser entendre qu’il serait ruineux de réduire la ville à un contenant en ignorant qu’elle renvoie à une posture existentielle, le vivre-politiquement ».

Attila Cheyssial, architecte-urbaniste et sociologue, « La ville et l’urbain ».

« L’urbain est une production idéologique récente et fondamentalement “anti-ville” ; mais la ville n’est pas morte pour autant, elle a même quelque chose de “matricielle” et d’“éternel” ».

 

 

 

 

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« Le commerce et le rapport à autrui »

 

Texte qui a servi de support à la communication de Tanya Tavares lors de la séance du mercredi 14 novembre 2007, « les mots de la ville », dans le cadre des Rencontres de Bellepierre.

 

La ville est l’espace privilégié du commerce. De plus le commerce peut être qualifié de pilier des échanges entre les individus. Le rapport à autrui s’établit généralement au travers d’échanges de sentiments, de paroles… Or aujourd’hui la marchandisation des échanges tend à devenir prépondérante. On peut se demander si cette « commercialisation » accrue ne tend pas à dénaturer les autres formes d’échanges et même à troubler l’ordre social. Le commerce ne modifie t-il pas le rapport à l’autre dans la société ?

Il ne s’agit pas de diaboliser le commerce ni de faire l’apologie d’une société sans commerce mais plus de constater une évolution qui traduirait une nouvelle essencede l’Homme.

 

Le commerce constitue une réelle force d’intégration sociale

Nous vivons dans une société de plus en plus individualiste où l’intérêt personnel prime sur celui d’autrui, dès lors le commerce apparaît comme un véritable rempart à l’isolement. En effet, le commerce favorise le lien social en créant des interdépendances entre les individus. Par ailleurs, celui-ci permet une circulation rapide des biens et des services ce qui favorise l’enrichissement personnel et l’intellectualisation de la société. De plus le type d’achat que l’on fait détermine le groupe d’appartenance auquel on se rapporte et par là même l’intégration sociale. Ainsi le commerce est utile à la société et à son bon développement en ce qu’il est désormais constitutif de l’Homme.

Aujourd’hui on assiste à une réelle valorisation de l’achat qui peut poser problème notamment pour ceux qui n’entrent pas dans le jeu du marché, et ce souvent de manière involontaire (frappés par exemple par le chômage, la pauvreté), qui peuvent se retrouver exclus. Il ne s’agit pas seulement du fait de ne pas pouvoir commercer mais bien d’une exclusion sociale, tant le commerce est ancré dans la société.

 

Le commerce est au cœur des relations à autrui

Le commerce tend à devenir la nouvelle norme de l’échange. Plus qu’à de simples échanges économiques, on assiste à une « commercialisation » généralisée de la société et donc de l’Homme. L’échange de type commercial a tendance à devenir le modèle de tous les échanges. En témoigne la radicalité avec laquelle il s’immisce dans la sphère privée.

Par exemple dans la famille où très souvent un service implique une contrepartie monétaire. De plus, dans les relations amoureuses, le prix tend à devenir le reflet des sentiments. La quantité d’argent devient le critère d’évaluation des sentiments. Ainsi des valeurs subjectives telles que l’amour ou l’amitié intègrent désormais une composante commerciale.

Dès lors on peut se demander si le commerce n’a pas instauré un nouvel ordre naturel. Je me demande si plus qu’une simple culture il ne s’agirait pas plus d’une transformation profonde de l’essence de l’Homme, de sa nature. Le commerce serait alors devenu le modèle universel de rapport à autrui et concourrait par la même à la dénaturation des autres formes d’échanges.

 

Pour conclure, encore une fois il faut rappeler qu’il ne s’agit pas de diaboliser le commerce ni de suggérer l’utopie d’une société sans commerce, mais de dénoncer la généralisation de la commercialisation et aussi de tenter de remettre le commerce à sa place. Pour ce faire on pourrait par exemple revaloriser le don, ou même de façon plus réaliste tenter de soustraire certains éléments au commerce. Par ailleurs, d’un point de vue moral, le commerce de tout n’est nullement souhaitable. Comme autre solution, il serait possible de ramener l’idée de gratuite ou de solidarité ou du moins de tenter de les conserver en laissant ainsi des champs hors d’atteinte du commerce.

De plus, si le commerce continue à prendre toute la place, ceux qui en sont exclus subiront plus qu’une exclusion économique mais humaine, se retrouvant ainsi rejeter hors de la communauté humaine.

Ainsi, le commerce oui ! Mais pas à tout prix !

 

 

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« Petit vocabulaire de la ville »

 

Texte qui a servi de support à la communication d’Arnaud Sabatier lors de la séance du mercredi 14 novembre 2007, « les mots de la ville », dans le cadre des Rencontres de Bellepierre.

 

 

Introduction

Qui est habilité à dire, penser ou gérer la ville ?

Si l’on se fie aux mots polis, en grec et urbs, en latin, il y aurait deux types de spécialistes de la ville, les politiques et les urbanistes. Quelles que soient leurs qualités – et il arrive que certains en aient –, il serait bien irresponsable de leur abandonner la ville, parce qu’elle représente beaucoup plus que quelques hectares construits. L’ambition de ces Rencontres : favoriser une réappropriation de la pensée et de la gestion de la ville.

Pourquoi « les mots » de la ville ?

Les mots ne sont pas des étiquettes innocentes et dociles que l’on viendrait coller sur des choses déjà prédéterminées ; sans aller jusqu’à dire que les mots créent ou inventent ce qu’ils disent, on doit convenir qu’ils structurent le monde, qu’ils organisent l’espace, qu’ils montrent ou cachent et donc accompagnent, plus ou moins impérativement, notre pensée du monde et notre action sur lui.

Or, force est de constater qu’il règne, concernant les mots de la ville, sinon confusion du moins profusion (ville, cité, aire urbaine, commune, municipalité, agglomération, mégalopole…). L’objectif n’est certainement pas de faire le gendarme du lexique, mettre de l’ordre, donner enfin le vrai sens ; pas même uniformiser ou normaliser, mais plutôt mettre au jour, rendre plus audibles ou visibles des conceptions, des approches. Et finalement entendre plus pour s’entendre mieux.

 

1. La polis

Mot incontournable, pas de nostalgie, mais conception historique de l’humanité : comme tout geste ou mouvement ou dynamique, le présent humain devient insensé si on l’ampute de son origine et son devenir.

Polysémie

Délicat de traduire le mot, d’abord parce qu’il renvoie à un certain contexte historique et culturel mais aussi parce qu’il est lui-même, déjà en grec, polysémique.

Trois niveaux de sens : – géographique, ou topologique, espace physique ou matériel, là où certains habitent (gr. astu, lat. urbs), les citadins, les urbains, par opposition à d’autres, (ruraux) ; perspective descriptive, espace repéré marqué par des frontières ou des murailles ; – politique : communauté juridique, politique, cité, État, démocratie, non plus les citadins mais les citoyens, ou concitoyens, non pas réunis dans une même espace, mais soumis à des principes fondamentaux communs ou constitutifs (politeia, organisés par une constitution) ; ‑ philosophique : condition d’une habitation pleinement humaine, l’homme comme « animal politique ». La polis n’est pas seulement le lieu où il se trouve, mais le mode d’être de celui qui vit politiquement, adverbe de manière, Aristote dit d’ailleurs de celui qui est « apolis » privé de cité, que c’est soit un être dégradé, soit un être surhumain.

La ville et son territoire.

L’idée est celle d’un marquage et d’une limite, pensée positivement comme ce qui détermine, ce qui donne sens, son contraire : l’indéterminé, l’indéfini. (Urbs, en latin, le dit plus clairement, urbare = tracer un sillon).

La réflexion sur la limite accompagne une réflexion sur la taille. L’importance de la taille, Aristote parle de Babylone, trop grande (3 jours après le début de sa prise, une partie n’était toujours pas au courant).

Question de la bonne taille : quelle mesure, quel instrument ? – ce qui permet une relative autarcie ; –  ce que l’on peut saisir d’un seul coup d’œil (Aristote), (Rousseau dira plus tard, ce qui n’excède pas la portée de la voix). Le corps est-il toujours le référent ?

Aujourd’hui, il serait absurde de mesurer la ville en pouces ou en pieds. Mais on pourrait peut-être réfléchir, lors des opérations de renouvellement ou de restructuration urbaine à des « unités minimales de sens urbaines », ce que l’on appelait des quartiers, qui soient « autarciques » et à échelle humaine.

Mais cette détermination physique ou géographique n’est pas suffisante. Si l’on entourait la Grèce d’une muraille, cela n’en ferait pas pour autant une cité (Aristote). Il faut un « liant » d’une autre nature. Ce que les Grecs ont bien compris.

La ville et la politique. La loi artificielle contre la violence naturelle

Le liant ne peut être la satisfaction des besoins naturels (c’est la famille ou les clans).

La ville suppose une décision, un acte volontaire de fondation. La ville est artificielle, articulée selon un ordre non-naturel, l’ordre politique, l’ordre de la loi.

En grec, la loi se dit d’un mot, nomos, qui signifie aussi partager, à la fois prendre-sa-part (problème de l’égalité) mais aussi prendre-part (problème de la liberté et de la responsabilité). Le recours à la force ou la violence était caractéristique d’un âge pré-politique, ou des empires barbares, ou hors politiques, par exemple dans la famille.

Parler aujourd’hui de politique participative relève du pléonasme. Il faudrait réhabiliter la loi. Et redire que son contraire n’est pas la liberté mais la domination et la violence (ce qui ne signifie pas que la loi marque la fin de l’injustice et de l’inégalité, cela ne signifie pas non plus qu’il n’y ait pas des lois injustes, ni surtout aujourd’hui une inflation législative ruineuse).

La ville c’est le lieu du vivre-ensemble volontaire sous le régime de la loi, et puisque l’on ne peut pas ne pas vivre ensemble on conçoit l’importance d’une réflexion sur la légitimité de cette structure juridico-politique et plus encore sur la participation de chacun à son élaboration.

La polis, comme lieu de l’histoire et de la liberté

Polis comme territoire, comme organisation juridico-politique et comme mode d’être.

La polis, pas seulement un site, pas seulement un mode d’organisation historique, désigne une façon d’exister pour l’homme. Il faut vouloir ou décider le vivre-ensemble politique, parce que cela n’est pas naturel. Pas de cité animale, la polis est le règne de l’artifice, du symbole et de la loi… c'est-à-dire du non-nécessaire. Vivre politiquement signifie rompre avec l’ordre naturel nécessaire et s’inscrire dans l’histoire et la contingence.

La polis est le lieu par excellence de cette ouverture sur le possible, autrement nommée la liberté, (opposition à la maison, oikia, soumise à la nécessité du vital).

Pendant longtemps (sans doute influence du passage par la tradition chrétienne) on a compris cette liberté comme pouvoir de maîtriser voire d’exploiter (est-ce fini ?), comprendre aujourd’hui que cette liberté d’infléchir le cours des choses (et de décider pour ce qui n’a pas de pouvoir de décision) est surtout une grande responsabilité.

L’histoire est le mouvement lent et discontinu de diminution du fatalisme. Aujourd’hui, la nécessité, sous ses visages théologique, métaphysique, naturel, pèse moins. Mais ne sommes-nous pas en train d’inventer une nouvelle fatalité, le technostructurel, technocratique, technosciencientifique…

La leçon à retenir de ce 3è sens de polis, c’est une leçon de liberté : prenons en charge notre destin, l’humanité est un libre artifice, un symbole contingent.

 

2. Habiter

L’idée : Habiter, pas seulement se loger, mais aussi se rapporter au monde, le configurer, l’organiser ; le polariser, lui donner sens, prendre en charge, dans la limite de ses possibilités, dans la limite de son pouvoir, la construction, mais aussi le subir, s’y inscrire.

Habiter ce n’est pas occuper un espace, comme un point repéré par ses coordonnées sur une carte ou un plan. Quelque chose de foncier, qu’il nous faudrait donc prendre en compte même si ce n’est pas nécessairement visible.

Pour comprendre ce mot, on peut commencer par distinguer l’espace et les lieux.

Les lieux et l’espace.

Habiter a à voir avec des lieux pas avec l’espace que l’on occupe.

Les lieux sont toujours pluriels mais singuliers, ils sont polarisés, orientés (haut bas, gauche droite, amont aval, côté mer / montagne, côté 4 voies…), et valorisés (chargés de valeurs, jamais neutres, agréable, dangereux, familier, attirant, trop petit, froid…). Les lieux sont singuliers, limités, localisés (ou contextualisés) et non déplaçables, concrets, nommés (lieux-dits).

Quant à l’espace géométrique il suppose la neutralisation des pôles, des valeurs, il résulte d’une « dé-localisation », « dis-location ».

Habiter et exister.

Habiter c’est se rapporter au monde, aux autres et à soi, c’est finalement assez proche d’exister. Se tenir hors de la demeure, s’exposer. Lien intime entre dehors et dedans.

Il faut repenser l’inhérence spatiale, non pas être-dans mais être-à, être-au-monde, se rapporter à lui.

 

3. L’espace public, Arendt

Ne pas confondre avec des lieux publics

Historique, l’organisation spatiale et politique chez les Grecs, avec une organisation de l’espace qui est aussi une conception politique, et il faudrait parler de l’agora, la place publique, et l’Assemblée populaire, là où s’exprime librement et de façon contradictoire, là où l’on décide ; chez les Romains la République, la chose publique, le forum.

Sens.

Deux sens : – ce qui est commun, là où l’intérêt est général, propriété privée, sphère de l’intime, du dedans, là où l’on n’a pas à prendre en compte (jusqu’à un certain point) les exigences ou interdits. Opposition à l’individu ; là où tout se donne dans la visibilité, transparence, opposition à secret ; publier, donner à voir ou à entendre,

Public / privé

Le grand défi c’est d’articuler le souci d’harmonie, de justice, et la légitime revendication du respect de la personne, et du droit à la différence.

Espace public, comme lieu d’exposition

Espace de l’apparence, ou plutôt de l’apparaître.

Non pas l’exhibition, mais la participation au monde commun, celui du regard échangé, celui de la circulation de la parole, celui de l’action partagée.

On peut aimer l’ombre et le silence, le retrait et l’intimité, et on imagine ce qu’une société de la visibilité totale et permanente aurait d’insupportable (vidéosurveillance), mais il faut comprendre qu’il y a une question de chronologie, c’est parce qu’il y a un dehors public qu’il y a un dedans privé. Remettre en question l’idée du caractère originaire du sujet autonome, volontaire, c’est le pluriel qui fonde le singulier.

Parler d’espace public ce n’est pas parler de contenu extérieur, mais d’entre-deux, de relations.

Ce n’est pas seulement agréable ou important de paraître, de percevoir et être perçu, c’est essentiel, fondamental, constitutif. Être c’est apparaître, on n’est que pour autant que l’on est perçu, entendu. Les places et les occasions manquent peut-être pour apparaître, alors soit on passe en force, on s’exhibe, soit on renonce pour se retirer, inhibé, dans des espaces privés.

 

Conclusion

1. La ville n’est pas un dedans, un contenant, dans lequel nous sommes, pas une idée non plus, une carte, un plan mais un réseau complexe de lieux que l’on habite.

2. Ces lieux pluriels et singuliers marient des opposés : le flux et le séjour, l’ouverture et le retrait, le plein et le vide, la mémoire et l’anticipation…

3. La ville est donc fragile et complexe.

Elle est une chance pour l’homme, celle de s’épanouir, d’apprendre ou rencontrer, celle d’exposer son intelligence et son talent, celle de participer modestement mais avec détermination à l’humanité de demain. Elle est aussi un risque, celui de produire, non pas de l’invivable, mais de l’inhabitable.

 

 

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Texte qui a servi de support à la communication d’Attila Cheyssial lors de la séance du mercredi 14 novembre 2007, « les mots de la ville », dans le cadre des Rencontres de Bellepierre.

 

« La ville et l’urbain »

 

Ville est un mot dont le sens actuel est récent : il date de 1100. Il dérive en premier lieu du latin villa qui désigne un domaine rural à partir de – 53. Puis le terme a désigné le village à partir de 700, puis les quartiers neufs avec leur organisation politique (du grec pólis cité).

 

Avant d’aborder les mots de la ville, il convient de se pencher sur le mot « ville » et ce qu’il semble représenter.

Tout le monde sait ou croit savoir ce qu’est une ville, et cela à peu près dans toutes les civilisations et depuis plusieurs millénaires. Les premières villes connues Mohenjodaro et Harappa de la civilisation de l’Indus remontent à –4000 ans.

 

Il y a une iconographie de la ville qui fait que la ville semble très identifiable.

De plus « ville » est présente dans de nombreuses oppositions significatives :

Ville / campagne ; La ville et sa banlieue ; Le rat de ville et le rat des champs ; L’en-ville, le centre-ville, les lumières de la ville

 

Cependant l’urbanisation qui s’est développée au 20ème siècle a petit à petit substitué à la notion de ville, la notion d’urbain, on n’oppose plus désormais la ville à sa campagne mais le rural à l’urbain parce que s’impose un mode d’organisation économique où l’urbain a mangé la campagne périphérique réduite à quelques lieux qui restent marqués par l’agriculture et aux surfaces de sol où se perpétuent de façon presque exclusive les activités primaires.

« Pour les géographes contemporains, une ville se définit comme un groupement de populations agglomérées caractérisé par un effectif de population et par une forme d'organisation économique et sociale ».

 

Cette lecture très « géographe » de la répartition spatiale a contribué dans le langage des techniciens à dissoudre la ville dans l’urbain. Le terme « ville » ne fait pratiquement plus référence aux formes et aux structures qui jusqu’alors permettaient d’identifier les villes : ainsi la ville serait l’urbain étiqueté par une attractivité polaire, son centre-ville.

 

Le terme « ville » ne semble plus avoir qu’un contenu métaphorique.

Le droit à la ville, la politique de la ville, expressions de la pensée urbaine chères aux urbanistes et aux politiques, traduisent ainsi, non pas un intérêt pour la forme ou la structure de la ville, mais la fascination de la ville comme lieu supposé du partage et du destin commun.

Or sur quoi s’exerce la politique de la ville ? sur l’urbain, et plus précisément sur l’urbain qui n’est assurément pas la ville telle que chacun se la représente.

 

Qu’est-ce que l’urbain ? la zone qui a été et est soumise à l’urbanisation, ne serait-ce que par les documents réglementaires, POS, PLU. L’urbain, (qui vient du latin urbs, ville) est le produit concret de l’urbanisme, qui n’existe comme pratique consacrée que depuis 1917.

Lorsque l’urbanisme naît, la ville comme forme est perçue comme périmée, inadaptée, insalubre, la ville semble vouée à disparaître. La ville cernée par une banlieue proliférante se noie dans un urbain réticulé.

 

Qu’est-ce que la banlieue ? « Ensemble des agglomérations qui entourent une grande ville et qui dépendent d’elle pour une ou plusieurs de ses fonctions. Les banlieues : Communes suburbaines récentes, posant souvent des problèmes sociaux. Les grands ensembles, les cités des banlieues, Zonards des banlieues. » (Dictionnaire Robert).

Ces expressions qui datent de 1994 semblent aujourd’hui en grande partie périmées.

Que recouvre le terme de banlieue ? En premier la notion de dépendance. Banlieue étymologiquement vient de ban, proclamation officielle, employé par exemple dans l’expression convocation du ban et de l’arrière ban, lors de la convocation des vassaux par le suzerain. Le ban du latin banum est une division du pagus, (pays) lui même division de la civitas (province romaine). La banlieue serait ainsi les lieux vassalisés de la ville.

Mais ban a aussi d’autres sens : exil qui est imposé par proclamation, ou encore mettre quelqu’un au ban de la société : le déclarer déchu de ses droits et privilèges, le déclarer indigne, le dénoncer au mépris public.

Si l’on fait références aux « cités », la banlieue comme lieu de déchéance des droits et privilèges accordés à ceux de la ville, la banlieue comme indignité prend alors un sens beaucoup trop figuratif (1).

Et ce sens ne correspond plus à la nature même de l’urbain. L’urbain prétend effectuer la dissolution de la ville et de sa banlieue dans une soupe large. Mais la soupe n’est pas moulinée : les morceaux restent entiers. Chaque morceau garde sa saveur : les lotissements de riches, ceux des moyens riches, ceux des moyens pauvres, et les enclaves sociales.

 

L’urbain marque l’irruption de la plus grande ségrégation spatiale que l’histoire ait connue.

Le monde du « social urbain » pratique l’antiphrase :

Urbain homogénéisateur pour des banlieues ségréguées. Politique de la ville pour dispositifs sociaux adaptés aux enclaves sociales. Agora pour une dalle de béton entourée de barres. Espace vert pour une étendue de glaise peladeuse. Cités pour les opérations de rangement des pauvres.

 

De mon point de vue, l’urbain n’est pas de l’ordre du phénomène mais de l’ordre de la production idéologique : l’urbain est le produit d’une ingénierie concrète, obéissant aux « tables de la Modernité Circulatoire » et aux « Saints Tubes » ! Cette ingénierie datée s’appelle « l’urbanisme » et elle a réussi à enfouirsous la surface de la terre en moins d’un siècle des centaines de milliards de km de tuyaux.

J’affirme que « l’urbanisme » est une pratique datée, comme la Renaissance a été une pratique datée, « l’urbanisme » est idéologiquement anti-ville, techniquement ségrégatif, et fondamentalement a-politique, c’est-à-dire aussi peu politique qu’une bande d’asphalte ou qu’un tube de plomb.

 

Revenons à la ville parce que la ville n’est pas morte : l’urbain ne l’a ni dissoute, ni tuée.

La ville ne se résume pas à un « phasme » (2) métaphorique.

Constatons qu’il est extraordinaire que des villes aient pu traverser l’histoire, sur plusieurs millénaires pour certaines, et que nombre d’entre elles aient résisté aux changements politiques, aux guerres, aux destructions et aux révolutions technologiques !

La « ville » est donc assurément phénoménologique et c’est sous cet aspect qu’elle doit être observée.

Comment s’appelle la ville d’Albert ? Albertville. Comment s’appelle la femme d’Albert ? Patricia. Patricia n’accepterait certainement pas qu’on ne la désigne que sous le terme « femme d’Albert ». Cependant la toponymie retient très souvent le nom qui marque le pouvoir réel ou symbolique sur la ville, la ville d’Albert, la ville de Georges, la ville de Lénine, la ville de Saint André. C’est ainsi que de nombreuses villes ne sont désignées que par le nom de celui qui y exerce son autorité temporelle ou spirituelle.

 

Il est courant en littérature d’évoquer la nature féminine des villes, de même qu’il est courant d’évoquer leur éternité. Mais si la ville est dite éternelle, les noms de ceux qui la contrôlent ont une existence souvent limitée.

L’examen des genres met en évidence l’aspect masculin du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel sur la ville. Mais ces pouvoirs sont soumis aux aléas de l’histoire. Les pouvoirs temporels se succèdent sous l’effet des crises politiques, familiales, successorales ou des conquêtes, les pouvoirs spirituels, s’ils ont une durée supérieure, sont la cause de violences de grande ampleur qui conduisent à leur renversement.

Les allégories de la ville la représentent le plus souvent sous les traits d’une femme jeune et mère.

 

La ville est matrice.

Si l’on suit Henri Laborit, la téléonomie d’une structure vivante consiste essentiellement dans sa propre survie. La ville comme structure vivante traverse l’histoire parce qu’elle ne poursuit qu’un but, sa propre téléonomie, sa survie éternelle.

La ville comme matrice, la matrice, ne se préoccupe ni de politique, ni de spiritualité : elle est fondamentalement a-morale. Et c’est sans doute cette a-moralité qui est garante de son éternité. La ville peut être prise, détruite, incendiée, la force matricielle de la ville aura le pouvoir de la régénérer, par la copulation avec les envahisseurs, en se prostituant avec les étrangers, artistes, prédicateurs, marchands, banquiers, soudards, gigolos en tout genre, en trahissant ses maîtres temporels ou en bafouant ses guides spirituels et la ville survit enrichie de spermes multiples, contaminante et contaminée.

Pourrait-on assimiler la matrice au peuple de la ville ? non car le peuple sans la ville n’a généralement pas cette force, il peut être anéanti, dispersé, migrant, assimilé. Sudètes, parisis, alamans, wisigoths, n’existent plus que comme traces. La ville existe-t-elle en soi sans son peuplement ? les villes sans peuplement meurent et s’enfoncent dans le sable.

 

La ville, comme lieu phénoménologique, est marquée par un rapport dialectique complexe entre le politique, le spirituel et la matrice préoccupée de sa propre éternité.

 

L’examen de l’histoire de Prague permet d’en illustrer plusieurs aspects :

Prague se développe tardivement vers 850, plus tardivement que Lutèce, Athènes ou Byzance. Prague sera l’enjeu de puissances qui se succèderont avec violence : Bohème, puis Luxembourg, Bavière, Pologne, Suède, Allemagne, Autriche, Allemagne nazie, Union Soviétique. Dans le même temps, catholiques, hussites, taborites, luthériens, calvinistes, jansénistes, jésuites, chercheront successivement à imposer leur emprise spirituelle sur la ville. Jean Hus sera brûlé vif par le concile de Constance en 1415, la ville se révolte. Les insurgés hussites défenestrent des conseillers de la nouvelle ville, en 1419. En 1483, deuxième défenestration, 1547, rébellion contre l’empire, la ville de Prague perd ses droits privilégiés. 1618, troisième défenestration, la plus célèbre, qui marque la révolte des protestants et débute la guerre de trente ans, avec l’expulsion des jésuites. 1619, défaite de la Montagne Blanche, qui marque le recul des Protestants et annonce le retour des jésuites, ceux-ci seront exclus plus tard en 1773 avec la suppression de l’ordre par le pape Clément XIV. De 1781 à 1789 Joseph II supprime la plupart des ordres réguliers. En 1918 l’église catholique est dénoncée pour son soutien à la monarchie, puis Prague bascule en 1948 sous contrôle soviétique.

Slaves, allemands, juifs, italiens peuplent la ville qui n’est encore que les villes, au gré des besoins, ils sont tour à tour, les uns ou les autres attirés, accueillis ou chassés, pillés, violentés.

De la « ville mère » et de ses fils émerge une langue tchèque, une culture tchèque, un art tchèque, une musique tchèque et une conscience de la liberté tchèque qui de Jean Hus à Jan Palach en 1969 s’exprimera dans une résistance permanente aux pouvoirs institués ou usurpés.

La ville est ainsi le théâtre des couronnements, des processions, des commémorations mais aussi le théâtre privilégié du meurtre du père, du fratricide, du régicide, de la défenestration, du massacre, de la rébellion, du suicide altruiste et du kamikaze.

Et voilà bien la preuve que la ville, comme forme identifiable n’a pas été engloutie dans l’urbain : la ville c’est le lieu du crime qui ne peut se commettre que dans la ville : pas en banlieue, pas dans l’urbain : dans la ville, là où il n’y a pas d’herbes sauvages (3).

 

La ville est à la fois matrice et scène théâtrale des débats des hommes, pères, fils, amants, sorciers qui s’efforcent d’en juguler la dangerosité. Car la ville, matrice, aspirant à l’éternité est à la fois, aux yeux de la société régie par les hommes, cannibale, incestueuse, castratrice, mortifère et dévoyée. La soumission politique et économique des villes, de leur force de travail, de leur pouvoir matriciel, à l’État et à ses interdits constitue depuis toujours le principal objectif du pouvoir des hommes. Comprenons au passage que villes et États ne marchent pas ensemble.

 

Mais les villes ne sont fondamentalement ni putes, ni soumises, elles opposent aux histoires momentanées du narcissisme des hommes la violence humide et obscure de la « naissance du monde ».



   (1) La représentation qu’une société élabore d’elle-même dans la vitrine architecturale se réduit à un effort pour cacher, embellir ou justifier les rapports réels qui prévalent entre ses membres. C’est plutôt la supercherie du dogme urbanistique qui désigne par le terme de « cité » des opérations de rangement des pauvres.

Lorsque les Romains créaient des cités, la première mesure consistait à définir les droits de ces cités et de ses habitants. Il y avait : Les cités pérégrines, qui vivaient sous leur propres droits, divisées en cités stipendiaires, cités libres, dont les droits étaient déterminés par un traité (fœdus). Le statut de cité ne se résume pas à une série d’institutions et de droits ; il implique une dignité et une honorabilité.

L’Urbanisme social a été le bras armé d’une politique urbaine d’exception. Conséquence tautologique de ce qui précède : l’urbanisme social est profondément « a-politique ». C’est-à-dire qu’il prive les espaces produits de toute dimension politique. Il ne permet pas la gestion de la cité par ses habitants, il ne permet pas le débat sur les formes, les structures, les modes de production, il ne permet pas la fondation, la construction de l’histoire, l’économie, l’invention. Il ne permet pas le libre jardinage et la libre construction, il ne permet pas le tâtonnement et l’apprentissage, et par-dessus tout il ne permet pas le jeu fondamental des appropriations individuelles et collectives qui est l’essentiel de l’homme.

   (2) Du grec phasma fantôme.

  (3) La ville étant dès l’origine conçue comme un milieu de civilisation hors de l’état de nature, il ne peut y avoir d’herbe sauvage. Les espaces plantés y sont hautement artificiés.


Date de création : 31/10/2007 14:01
Dernière modification : 16/06/2008 12:56
Catégorie : 1. Les mots de la ville
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