« Comment vivre sans inconnu devant soi ? »,    R. Char

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Police - Y. Patrick DELACHAUX

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   Yves Patrick Delachaux a plusieurs casquettes, longtemps « flic de quartier », il est aussi romancier et aujourd’hui formateur dans le Corps de la police, en éthique et Droits humains. Mais finalement, qu’il écrive ou enseigne, c’est toujours le même souci qui l’anime : initier une nouvelle culture policière qui pense la pratique professionnelle.

   Il nous a aimablement confié ces deux textes inédits écrits très récemment, « Préoccupations citoyennes d’un policier » et « Dénouer l’agir policier ».

   Le policier est physiquement, psychologiquement et moralement très exposé ; il ne s’agit ni de le plaindre, ni d’excuser ses préjugés racistes et comportements abusifs qui pourraient en résulter mais bien plutôt de dénoncer des lacunes ruineuses dans sa formation et notamment l’absence de réflexion sur l’origine de ces préjugés, sur le sens juridique et éthique de sa mission ou sur la finalité de ses actes. Réfléchir l’action policière donc, et remonter de l’action à la réflexion, mais pour revenir ensuite à l’action et se demander comment traduire concrètement cette culture en actes et en gestes dans la pratique quotidienne : telle la double mission – non pas impossible mais difficile – du policier-formateur-romancier Delachaux.

 

Réfléchir l’action policière :

« que foutait un Brésilien à Londres ? »

Yves Patrick Delachaux

 

 

 

 

– 1 –

 

Préoccupations citoyennes d’un policier

 

 

Une relation quotidienne avec les migrants et les immigrés engendre parfois des réactions de rejet, de peur, de repli sur soi et d’ethnocentrisme, ainsi la confiance fait place à la méfiance. Dans le contexte policier, où je suis également formateur, ces réactions peuvent prendre la forme du racisme. Pourtant pour l’agent du service public, cela fait partie de sa fonction de ne pas laisser interférer son préjugé sans un encadrement et un contrôle. Si les discriminations sont combattues et dénoncées, elles sont pourtant sous certaines formes, un moyen opératoire pour la police.

Mon travail m’a amené à remettre en question beaucoup de choses que je croyais savoir tant dans ma perception des autres que de moi-même. Je me suis interrogé sur le sens du racisme « policier », et de toutes formes de discriminations, en me demandant si la force publique avait véritablement les outils pour ne pas se laisser piéger par des réflexes racistes, xénophobes et discriminatoires. Car je devais constater dans ma fonction de patrouilleur que la discrimination, comme les préjugés, étaient des « moyens pratiques » pour assurer mes missions d’enquêtes, de sécurité et de surveillances. Je n’étais pas raciste, je ne ressentais pas de haine particulière pour les personnes étrangères avec lesquelles j’avais affaire, je n’éprouvais pas de peur irrépressible, pourtant certains de mes actes pouvaient passer comme racistes. J’ai analysé et apprécié mes actions et je me suis rendu compte que parfois je discriminais de façon négative (que j’appellerai plus tard « étroite »), ce que je percevais souvent comme très douloureux en rentrant chez moi, je me sentais « mal à l’aise », parfois au contraire, je discriminais de façon positive (professionnelle et objective).

J’ai souhaité comprendre et (re) penser mon activité professionnelle.

Il est probable que les événements du 11 septembre 2001 à New York, que ceux du 11 mars 2004 à Madrid et du 7 juillet 2005 à Londres, aient modifié en Occident le regard porté sur l’immigration. Il est probable que la mobilisation de l’Union européenne autour de la question migratoire éveille des réflexes nationalistes, plus fort encore qu’ils ne le sont aujourd’hui. Bien entendu, en soi le nationalisme n’est pas une mauvaise chose, j’aime valoriser l’histoire de mon pays, ainsi que ma culture, rendre hommage à nos pères.

Il est probable que les réseaux mafieux qui emploient de jeunes gens fragilisés par les conditions de vie, femmes et hommes, parfois mineurs, souvent requérants d’asile, pour leurs activités délictueuses, notamment dans le trafic de drogue, contribuent très largement à la méfiance que l’on porte à l’Albanais du quartier, à l’Africain du coin de la rue, au Sud-Américain que nous croisons dans le parking de l’aéroport. Il est aussi probable que les campagnes de presse de partis politiques qui stigmatisent « l’étranger » criminel, favorisent encore les craintes que nous portons sur cet étrange étranger, selon Julia Kristeva.

Il n’est pas dans mes propos de nier certaines réalités, cependant il nous faut peser ce qui relève de la subjectivité et de l’objectivité ; observer les statistiques criminelles, mais surtout de quelle manière elles sont relevées. Il nous faut observer où sont mis les moyens de répression. Prenons la France où en 2002 le gouvernement supprime la police de proximité tout en donnant plus de moyens aux BAC (Brigades anticriminelle). En quelques temps les statistiques de la petite délinquance explosent, font penser que la délinquance est en augmentation, au lieu d’envisager qu’elle soit en transformation. Que penser de l’utilisation à des fins policières de drones, ces avions sans pilotes, qui selon le Petit Larousse sont utilisés « … pour la reconnaissance tactique à haute altitude, surveillance du champ de bataille et guerre électronique ».

En Europe la majorité de la population vit dans un espace urbain, les cités sont hétérogènes, les citoyens qui y vivent sont pour beaucoup issus d’une immigration, proche ou plus lointaine. C’est aujourd’hui une position citoyenne qu’il faut réorganiser. Les rapports sociaux ont évolué très fortement ces vingt dernières années, avec une perception différente de la délinquance et une appréciation révisée des notions de sécurité et de tranquillité publique. Les difficultés qui s’expriment dans les villes, dans les quartiers, les cités et les banlieues, exigent des réflexions plus globales que la seule opposition : citoyens - étrangers.

J’ai finalement réalisé le peu d’impact qu’avaient mes formations à l’interculturalité. Il me fallait trouver autre chose de mieux adapté. J’étais conscient que l’intégration des problématiques d’interculturalité se posait forcément dans l’exercice des métiers en relation direct avec les migrants et immigrés, a fortiori de manière aiguë pour les agents de l’État dont le contact avec ces populations est parfois conflictuel. C’est ainsi qu’il devenait incontestable à mes yeux qu’aborder l’interculturalité sans intégrer ces réflexions dans un contexte professionnel spécifique, et sans contextualisation de l’action professionnelle dans une problématisation globale de société, sans intégrer une réflexivité des professionnels dans leurs pratiques, mène en définitive à « culturaliser » ou « ethniciser » les problèmes, et biaise les débats sur une certaine idée que la culture engendre des comportements déviants. Ces démarches ne font que « racialiser » les discours, voie ouverte au racisme ; font oublier les parcours individuels.

Dans les textes remis par les participants à mes formations, je relève bon nombre d’éléments d’ignorance, des incohérences et parfois des craintes : la violence présumée des maghrébins et des ressortissants d’ex-Yougoslavie, les supposés mensonges des Arabes, la présumée soumission des asiatiques, ou l’idée préconçues que les Africains ont le rythme dans la peau et une disposition pour les performances sexuelles, etc.

En cela rien d’original, je retrouve chez les policiers tous les « clichés » que l’on peut entendre ailleurs. Mais ce qui est délicat, c’est que ces représentations fondent les théories sur la délinquance. Il ne s’agit pas de la réalité objective, mais ces représentations expriment la réalité telle qu’elle est construite par l’activité professionnelle. De cette manière, le policier, ou l’agent du service public, affecté par son contact quotidien avec toute sorte de violences, se rassure sur le monde qui l’entoure. Il trouve dans ce type de représentations des « prêts-à-penser » (Serge Moscovici) immédiatement disponibles, qui lui fournissent des explications superficielles, mais suffisantes, pour expliquer les comportements de ces « autres ».

Ces représentations, bien confortables pour anticiper les réactions, sont également un obstacle à de nouvelles interactions et expériences. La présomption d’innocence garantit un espace dans lequel chacun négocie, mais aussi où chacun peut faire connaître sa version des faits.

Les représentations ont fonction de stratégies pour résister aux incessants stress du métier, elles se substituent au professionnalisme qui devrait permettre de prendre les meilleures décisions et deviennent des outils pratiques, des prêt-à-penser. Ce mécanisme psychologique se retrouve dans la plupart des métiers où le contact humain prédomine. C’est alors que les démarches de retours expérientielles et de verbalisations prennent tout leur sens pour élaborer des processus de formation. Il est nécessaire de rendre attentif aux processus psychologiques (cognition sociale) qui interviennent dans la construction de représentations sociales : sélection, interprétation, mémorisation et catégorisation.

Comment se construisent ces processus ? Et par quels mécanismes prennent-ils une connotation négative ? Rapidement, le processus de sélection distingue les infos afin d’organiser l’environnement social. Certaines informations sont plus facilement retenues, elles sont accessibles et ne demandent aucun effort pour être recueillies, elles attirent l’attention par leur caractère inhabituel ou saillant : « … je constate juste qu’une bonne partie des personnes à la prison est étrangère et je me contente de ceci ». Ces informations évidentes, qui se construisent au fur et à mesure des expériences, permettent de simplifier la compréhension du contexte : « … je suis d’accord pour dire que nous avons des préjugés, mais je ne suis pas payé pour laisser les autres nous envahir. Tu sais moi je ne vois pas les étrangers, ils vivent comme nous et je me fous d’où ils viennent. Pour moi ils cherchent à endoctriner avec des belles phrases pour mieux passer chez nous, mais même ça finalement je m’en fous, ce qui me dérange ce sont celles (les belles phrases) qui viennent troubler ma vie ! » C’est ainsi qu’émergent des stéréotypes. L’interprétation est la manière dont on attribue un sens au comportement. Elle s’appuie sur les premières informations parvenues : « … les regards fuyants, ça veut quand même dire pas mal de choses ! ». Quant au processus de mémorisation, il stocke de façon inégale les informations, selon le degré d’importance que l’on leur attribue : « … les Arabes en font souvent trop. S’ils viennent demander des documents, ils racontent toute leur vie en se plaignant, surtout les femmes, il n’est pas rare qu’elles élèvent le ton alors que je reste calme. Elles ne m’engueulent pas, elles parlent tout simplement fort et parfois elles prennent à parti d’autres clients. Je trouve ça un peu dingue, ça ne me dérange que quand je suis stressé, et me demande pourquoi elles racontent toute leur vie… et y mettent du dramatique… tu vois genre “j’ai plein d’enfants à nourrir”… Mais bon, c’est pas bien grave, juste difficile quand plein de monde attend leur tour ».

Ces processus – sélection, interprétation, mémorisation – amènent à une catégorisation des informations reçues, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Elles sont alors « fixées » : « … j’ai bien compris, mais quand même, quoi que l’on dise, le naturel revient au galop et si dans une culture il y a un type de comportement, alors ce comportement se retrouve dans nos rues. Regarde, si j’interviens pour une bagarre de ménage, je parie pour un portugais, ils boivent et tapent facilement sur leur femme ».

Les représentations, qui sont un risque majeur de glissement vers la tentation raciste, sont encore une menace à celles que le professionnel a de son identité professionnelle, qu’il se construit une fois encore tant par ce qu’il « imagine » ce qu’un policier doit être, que par les expériences qu’il éprouve dans son travail.

Pour ma part je m’interroge, est-il possible de ne voir chez l’étranger qu’un autre culturel ? Car c’est un peu vite oublier son parcours de vie, son identité de femme et d’homme libre, c’est négliger les impacts des dispositifs d’accueil et ceux des difficultés sociales. Le problème est d’autant plus crucial pour les jeunes européens dont les parents sont issus de l’immigration : doivent-ils s’entendre dire qu’ils ne sont que des « autres » culturels, différents et exclus des citoyens de « souche » ?

L’expérience sociale et politique démontre les blessures, les stratégies de défenses et les réponses des jeunes poussés à la rupture. Combien sont-ils à revendiquer une appartenance légitime à la société dans laquelle ils sont nés et établis, alors même qu’ils sont confrontés à un certain nombre d’actes, parfois étatiques, qui leur rappellent leur soi-disant « origine ». Que l’identité soit ainsi fractionnée et l’appartenance au pays où l’on vit et où l’on a grandi ignorée ne peut être qu’une menace pour les jeunes qui vivent des tiraillements identitaires.

Je soutiens que la participation citoyenne des jeunes gens à la résolution de conflits est une action d’intégration, un combat contre le racisme dans toutes ses déclinaisons. Nous ne sommes plus dans la compréhension de cet « autre culturel », par lequel il nous faut trouver des méthodes pour communiquer.

Préoccupations policières

J’ai observé les difficultés pour les polices à interpréter les recherches, observations, recommandations, traités et conventions, en des mesures concrètes et traduites en outils professionnels. Les premiers gestes des directions, par exemple des Corps de police, engagent généralement la mise en place de normes contraignantes, traduites par des ordres de services, codes de déontologie, et autres textes normatifs placés sous la surveillance des États-majors ou d’une « police des polices » ou organes d’inspection.

Ce qui m’amène à la prise de position suivante : les défis des directions de police en ce début du xxie siècle sont de conduire la police à devenir une organisation axée sur l’apprentissage continu des Droits humains, fondement de l’idéal démocratique que nous défendons et devons préserver. Cela sous-entend que les Corps de police doivent entrer dans des processus de qualifications qui orientent le recrutement et la formation dans une continuité.

Dans cet ordre des choses, il est encore intéressant d’observer la question du profilage. Elle soulève bien plus d’interrogation que la seule discrimination raciale, elle questionne celle des genres, homme, femme, celle des confessions et des orientations sexuelles. D’autant qu’en étudiant les dispositifs de formation et les politiques RH des Corps de polices suisses, je constate le manque d’examens du sujet discriminatoire. Au mieux je trouve quelques heures de sensibilisation dispensées lors des formations de base, exceptionnellement en formation continue. Il suffit d’observer les exigences du nouveau Brevet Fédéral, mis en place en 2004, pour constater que ces questions sont quasi inexistantes, seules sont évoquées quelques notions sur les recommandations des Droits humains en matière de discriminations des groupes minorisés. Nous pouvons aussi nous questionner sur le faible pourcentage temporel consacré à l’enseignement (2 à 3 °/. selon les Cantons) du module Éthique et Droits de l’homme inscrit dans la formation de base du policier suisse.

Aujourd’hui en Suisse je n’ai pas observé de structures policières qui soient en mesure de relever ce défi. C’est dans la nature même du fonctionnement des pratiques policières ainsi que des structures séculaires des Corps de police qu’ils nous faut, ensemble, découvrir les raisons pour lesquelles les efforts des uns et des autres peinent à véritablement transformer les anciennes pratiques et nouvelles approches professionnelles, capables d’affronter les enjeux d’une Europe en mutation, notamment dans son tissu social multiculturel. Le défi s’applique à définir l’essence même des pratiques de chaque policier en rapport avec les valeurs portées par les textes.

J’ai observé que dès le début du rattachement à un Corps de police, la finalité de l’action de sécurité dans un État de Droit échappe aux stagiaires policiers. Il suffit de les interroger sur les rôles de la police dans la société pour comprendre qu’ils n’ont qu’une vague idée de la place que cette institution occupe dans un État de Droit.

Lors de discussions avec des agents en formation, et plus préoccupant avec des cadres et cadres intermédiaires, je me heurte rapidement à la méconnaissance des valeurs défendues. L’action prend immédiatement le pas sur la réflexion et la finalité de cette action est réduite à son plus simple but : l’intervention policière technique.

Toutes ces démarches doivent cependant être portées par une volonté de changement. Elles ne peuvent que prendre racine dans la détermination des directions à instaurer un « climat » d’ingénierie formative par des objectifs clairement définis.

Pour cela des informations relatives aux normes et valeurs en matière de Droits humains applicables au travail de la police doivent alimenter cette évolution au sein des directions comme dans les Corps de police. Les instructions vont encourager le développement de compétences permettant de traduire ces informations en actions concrètes. Ils vont sensibiliser les policiers, cadres et cadres intermédiaires, aux rôles d’agents de la force publique qui leurs sont dévolus, de protection et de promotion des valeurs défendues par les Droits humains et enfin influer sur l’application de ceux-ci.

Ces objectifs instaurent et encouragent une éthique fondée sur la légalité et le respect des normes internationales, nationales et cantonales en matière des Droits humains au sein des forces de maintien de l’ordre. Les objectifs généraux visent à ce que le policier soit à même d’appréhender l’esprit de la loi et à intégrer une véritable culture éthique et des Droits humains. Le policier, comme tous les agents de l’État, doit être capable de défendre quotidiennement toutes formes de discriminations, raciales, sociales ou de genres, dans un contexte de maintien de l’ordre et de sécurité. Il n’en sera que plus efficace. Il doit être capable de situer les enjeux de la force publique en démocratie, ses pratiques et ses compétences, dans la relation aux personnes fragilisées socialement, et aux populations aux valeurs culturelles hétérogènes. La formation doit permettre au policier d’effectuer des analyses critiques de ses actions et de celle de l’Institution qu’il emploie dans sa pratique quotidienne.

Pour aborder la problématique du profilage racial et discriminatoire de manière institutionnelle et dans le cadre professionnel, il faut tout d’abord répondre à un certain nombre de questions générales. Par exemple, le management policier est-il aujourd’hui mature pour produire la réflexion critique nécessaire sur les pratiques ? La culture policière est-elle favorable pour générer de nouvelles actions de pensée ? Deux types de questions auxquelles je tente de répondre dans mon livre Présumé non coupable, des flics contre le racisme (Delachaux, 2007)

 

 

 

**********

 

 

– 2 –

 

Dénouer l’agir policier

 

 

« Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était étroitement liée à son incapacité à penser - à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre » écrit Hannah Arendt.

L’étude d’Eichmann à Jérusalem, un spécialiste de la question juive, a influé mes « retours sur formation ». Je m’explique. J’ai proposé dans le texte d’introduction à cette communication que nous portions une réflexion autour de l’exercice sur l’action de penser sa pratique professionnelle dans les corps de police. Comme référence, j’ai pris l’insuccès d’une formation dispensée à des policiers - patrouilleurs de 15 à 18 ans de service - à qui j’avais demandé une analyse critique - éthique - de l’affaire Jean-Charles de Menezes.

 

En juillet 2005 les londoniens vivaient une tragédie. Des attentats suicides étaient perpétrés. Un protocole - shoot to kill (tirer pour tuer) - était alors adopté par la police britannique. Jean-Charles de Menezes, ressortissant brésilien, se rend à son travail, il est abattu à la station de métro de Stockwell de cinq balles dans la tête. L’enquête démontre qu’il s’agit d’une erreur d’appréciation des agents qui sont intervenus. L’immeuble dans lequel réside Jean-Charles de Menezes est sous surveillance. Ce jour-là, Jean-Charles était en retard. Il court. Éveille les soupçons des policiers. Vêtu de noir, portant un sac à dos et se précipitant dans les escaliers du métro, sautant par-dessus les barrières de sécurité, les policiers pensent qu’il s’agit d’un terroriste. Plusieurs sommations sont effectuées. Jean-Charles de Menezes n’étant pas au bénéfice d’un visa de séjour n’obtempère pas et monte dans une rame. Il est alors plaqué sur le sol et abattu. Plusieurs jours après ce drame, le patron de la Metropolitan Police regrette. « C’est une tragédie. A sa famille, je ne peux qu’exprimer mes regrets sincères », fait-il savoir par voie de presse, sans toutefois que des excuses officielles soient transmises. La police justifie le protocole shoot to kill en déclarant : « Cela ne sert à rien de tirer dans la poitrine, parce que c’est probablement là que se trouve la bombe. Cela ne sert à rien de tirer ailleurs parce que s’il tombe, il va la déclencher. La seule façon de réagir, c’est de tirer dans la tête ». Le chef de Scotland Yard ajoute : « Je sais que les minorités ethniques parlent d’une politique de tirer pour tuer, mais il s’agit d’une politique de tirer pour tuer pour protéger les gens ».

 

Aucun des 23 participants au cours n’avait été en mesure d’effectuer l’exercice. « Je refuse de juger des collègues », disait l’un, « Que foutait un brésilien à Londres ? » ; « De toute façon il n’avait pas de papiers valables » ; « C’était une situation de guerre », disaient d’autres. Ces hommes - il n’y avait pas de femmes -, par ailleurs d’excellents policiers, étaient incapables de formuler une pensée non défensive. D’où cela pouvait-il venir ? Rien n’était dit sur l’analyse critique de l’opération londonienne « shoot to kill ». J’ai conclu que mes camarades n’étaient pas entraînés à penser leur activité. Il m’a fallu cette expérience pour me rendre compte que, comme eux, je n’avais pas été préparé à penser ma pratique professionnelle. Il a fallu des événements bien particuliers et un réflexe spontané de résistance pour que je m’interroge sur cette question. Nous y reviendrons.

Je suggère que selon le niveau d’analyse critique du personnel policier qu’il est, ou pas, en mesure d’effectuer, dénote la maturité des corps de police à défendre des valeurs d’un État de droit. Il n’est pas nécessaire ici que je développe les nombreuses tâches de la police et les procédures d’action, il me faut seulement rappeler que la police détient un pouvoir de coercition et des moyens discrétionnaires importants, ces deux paradigmes, à eux seuls, justifient les contrôles des capacités de réflexions et d’autocritiques des institutions policières, celles-ci devant être en mesure à la fois de rendre des comptes [accountability – redevabilité], résoudre des conflits [problem solving policing] et assurer la sécurité publique dans le plus grand respect des droits humains. Pour le personnel policier, dans son individualité, il doit être en mesure de réfléchir l’activité et de contester ou approuver un ordre donné. Ils ne peuvent se défendre en déléguant la responsabilité de leurs actes aux supérieurs ou, plus généralement, à une situation donnée, partant du principe qu’une action n’est intentionnelle qui si nous avons le choix de ne pas l’accomplir.

Les défis des corps de police en ce début duxxie siècle sont de conduire la police à devenir une organisation axée sur l’apprentissage continu de son personnel, pour permettre des réponses policières adéquates aux transformations sociales et politiques qui s’opèrent depuis plusieurs années. Sous-entendu que les corps de police doivent enfin entrer dans des processus de certifications et de qualités qui orientent le recrutement et la formation dans une continuité aux formations post-obligatoires, aux objectifs d’une professionnalisation des métiers policiers. Ainsi, que les directions politiques et institutionnelles osent de nouveaux défis de management.

Ma position de policier et formateur est la suivante : dénouer l’agir policier - par extension tous les métiers de la sécurité - est nécessaire pour une profession qui offre à ses unités une grande autonomie de travail, paradoxalement plus large pour un subalterne hiérarchique que pour un cadre. Une profession qui a développé sa conduite des opérations pour répondre à l’urgence continue des interventions, négligeant considérablement l’analyse des contextes sociaux et stratégies à long terme.

Je postule que la police, par son fort degré de coercition, révèle la maturité des politiques menées en Droits humains par son gouvernement. Aujourd’hui, ce débat est essentiel et nécessaire. Comme l’est la refonte de la culture policière. C’est pourquoi l’exemple de la formation des policiers genevois sur l’affaire Menezes est à mes yeux significatif.

Je n’avais pas demandé à mes camarades de discuter - juger - le choix de nos collègues londoniens d’abattre Menezes, mais de réfléchir sur l’action policière, le port de l’arme, l’impact du commandement sur la troupe, l’obéissance, la désobéissance - exigée si un ordre ne devait pas être légal - les capacités de distinction objectives et subjectives d’une situation et les compétences d’analyses de l’activité.

Je me suis trouvé face à un refus catégorique de penser sa pratique professionnelle, et d’une incompréhension de la finalité d’une telle démarche de formation. Un cadre supérieur me dit à ce propos : « j’ai bien compris que tu souhaites arranger les choses et c’est bien, il en faut, seulement pour essayer de me changer moi, c’est raté ! Tu bosses avec des types qui viennent là pour se marier frauduleusement, pour obtenir le permis, pour se faire de l’argent, enfin ce sont des criminels. Ce n’est simplement pas normal, car pour moi le respect de l’homme c’est sacré », enchaîne-t-il. Il me faut ajouter à cette absence de penser l’activité, une mauvaise connaissance des enjeux de la profession. Si je prends comme seul exemple la justification du président du syndicat de la police judiciaire à Genève, qui répond à la demande d’un journaliste, qui l’interpelle à propos des dysfonctionnements constatés, que tout va bien car les policiers font leur travail, les prisons sont pleines ! Je ne peux que comprendre qu’elle dénote cette vision réductrice, mais pourtant répandue, que le bon « flic » est celui qui fait des arrestations. Il devient urgent, dans un monde en voie de complexification - où la société est globalisante et supranationale, qui tend vers le néolibéralisme, ainsi donc questionne les libertés de chacun - de former les policiers autour des enjeux émergeants pour nos démocraties.

Policiers, nous assurerons ainsi ce pourquoi nous nous sommes engagés : la défense du droit. Il s’agit d’une valeur primordiale, et ceci bien avant de réduire les activités policières à l’enquête et l’arrestation.

Dans la culture policière où règne l’ordre et la discipline, je constate que s’interroger de la sorte est un défi. L’histoire militaire de son fonctionnement ainsi que son organisation autonome l’ont amenée à conduire des opérations en toute indépendance logistique ; aussi bien en contexte criminogène, que lors de conflits ou de catastrophes naturelles. Ainsi, des dynamiques protectionnistes et hiérarchiques ont été développées au fil du temps qui ont valorisé avant tout l’action opérationnelle. La conséquence de cette professionnalisation militaire est un déficit de structures internes pour le développement de stratégies plus globales et pour la création d’espaces de réflexions sur le sens de l’action policière. Un seul exemple, il est rare de trouver dans les corps de police de véritables politiques de formation, n’y même de processus, confondus trop souvent avec les seuls dispositifs existants - les dispositifs de formation sont réalisés par des policiers affectés pendant un certain temps à la formation, longtemps ces affectations ont été dévalorisées par le corps de police. De plus, de véritables ingénieries en formation continue demeurent inexistantes. Seules des brigades spéciales sont (sur) entraînées. Dans le meilleur des cas, pour les patrouilleurs - qui s’exposent quotidiennement - sont seulement organisés des entraînements techniques d’intervention. Rien sur le sens des missions, sur la posture professionnelle, sur les méthodes de résolutions de conflits. Quid de la police de proximité ? Et que sont les formations des cadres intermédiaires et des cadres supérieurs dans les corps qui fonctionnent encore à l’ancienneté ? « Grader à l’ancienneté c’est bien, c’est l’expérience », répond un syndicaliste policier lors d’un débat. Mon observation me fait penser que cette « expérience professionnelle » quand elle n’est pas objectivée par des processus de formation pointus, ainsi pas conscientisée et évaluée, renforce en définitive l’incompétence. L’exercice de penser l’agir - sous les déclinaisons d’obéissance, domination, banalisation, soumission, résistance, etc. - est une difficulté dans la structure policière actuelle qui manque passablement de compétences en ressources humaines - les RH sont la plupart du temps dirigées par des policiers affectés à ces tâches, ils se trouvent en porte-à-faux avec les États-majors qui gardent la mainmise sur les affectations du personnel.

C’est tout à l’honneur des corps de police de promouvoir des démarches de réflexions, et c’est justement dans ce cadre que j’ai réalisé l’absence de questionnements éthiques lors de séances ou formations, comme celle de Menezes par exemple. C’est aussi pourquoi je prends le risque d’affirmer que nous devons permettre aux policiers les démarches intellectuelles qui aboutissent si nécessaire à l’acte de désobéissance, ceci pour permettre d’obéir en toute connaissance de cause.

J’ai décidé pour ce texte de ne retenir que le champ de la formation et du recrutement. Bien entendu, il n’est pas possible de ne compter que sur ce champ des sciences de l’éducation pour véritablement transformer la culture policière. Mais là encore le cadre restreint de cette communication me force à effectuer des choix. Je vais dans un premier temps éclairer la problématique « sur le terrain », et après quoi proposer une réflexion sur le recrutement et la formation orientée sur l’analyse critique. Tout d’abord, chaque policier ressent de la douleur quand un collègue développe des stratégies de défenses destructrices - au péril de sa vie et de celles de ses proches - pour se protéger des situations conflictuelles, et des tentions décrites par Marie-Claire Caloz-Tschopp autour du devoir de fidélité : entre la servitude et la liberté, entre la liberté d’action, de pensée, et le devoir d’égalité lié au service public qui, dans certains cas, entre en conflit avec le devoir de fidélité à l’État. Plusieurs études démontrent que le policier, après les premières années passées sur le terrain à faire du « flag » - flagrants délits - à faire des « crânes » - interpellations - court le risque de ne plus être en mesure de saisir les finalités de sa mission, court le risque de perdre le sens global, court le risque de ne plus comprendre sa véritable posture professionnelle. Par exemple, rien qu’au sujet des défis migratoires, je constate que les débats, dans un fourgon lors de déplacements de maintien de l’ordre, à l’arrière d’un commissariat, en patrouille ou dans les bureaux administratifs, se centrent continuellement sur l’interpellation des personnes étrangères. « On arrête toujours les mêmes ! T’as vu le nombre de kosovars en prison. D’ailleurs elles sont occupées par une majorité d’étrangers ! La cocaïne est aujourd’hui tenue par les Nigériens ! », je rappelle que lors de l’exercice Menezes, l’une des réactions avait été : « Que foutait un brésilien à Londres ? » Et il est souvent commode d’étayer ces propos en s’appuyant sur les statistiques policières qui viennent renforcer les affirmations qui voient la criminalité nourrie, par exemple, par l’immigration. Des analyses moins émotionnelles ne sont que rarement observées. Alors je m’interroge en tant que policier européen. Sans des espaces de réflexions institutionnalisés, comment puis-je comprendre les images télévisées de milliers de jeunes africains qui viennent s’échouer sur les plages espagnoles ? Des maghrébins sur celles d’Italie et d’Espagne ? Comment puis-je gérer le choc émotionnel des événements du 11 septembre 2001, du 11 mars 2004 à Madrid et du 7 juillet 2005 à Londres ? Aujourd’hui quel regard je porte comme policier sur l’Islam ? Sur le musulman ? Sur l’Arabe de mon quartier ? Il est probable que la mobilisation de l’Union européenne autour de la question migratoire éveille chez moi des réflexes nationalistes. J’ai observé que la complexification des activités policières, étroitement liée à la perte des repères territoriaux - mutation de l’État-nation - favorisent les stratégies de défenses. C’est pourquoi si le Parlement décrète « shoot to kill » je ne m’interroge même plus. Didier Bigo explique que les relations interpersonnelles disparaissent petit à petit, remplacées par des pratiques où l’on cherche à déterminer les populations susceptibles d’être en infraction avant même qu’elles n’en commettent, c’est pourquoi une conversation commencée sur la drogue ou le terrorisme se termine naturellement sur l’immigration, les demandeurs d’asile et les jeunes de banlieues. Je constate que sur le terrain policier ces comportements sont parfois associés à des dérapages et à des bavures. Dans un certain nombre de cas, il est incontestable que l’agent de la force publique abuse de son autorité. Il doit être sanctionné sans concessions. Mais je constate que la conséquence pour l’institution est minime, que dans le meilleur des cas les moyens de contrôle sont réévalués, intervient au besoin un changement de procédures. Je m’étonne que confronté à des plaintes ou des doléances, les corps de police soient dans l’impossibilité d’engager des actions critiques qui permettraient la révision éventuelle des moyens d’action mis à disposition du personnel. Les différentes affaires se sont terminées soit par des médiations, soit par des classements ou des condamnations, alors qu’elles auraient dû permettre une évaluation en profondeur des pratiques. Dans tous les cas, que l’enquête ait montré qu’il y a eu des abus de pouvoir par l’acte de violence ou que le policier ait lui-même été victime d’agressions ou d’actes diffamatoires. Un constat ? Les directions, les états-majors, les ressources humaines des corps de police ne sont pas outillés de grilles d’analyses de situations critiques. Par exemple dans toutes les affaires considérées à caractères discriminatoires, c’est la confirmation ou l’infirmation du degré de racisme du fonctionnaire impliqué qui sont évaluées, et je déplore que ne soit pas interrogée l’action menée, les moyens mis en œuvre, les outils utilisés, psychiques et physiques, l’encadrement, la communication, en amont et en aval de l’intervention. Pourquoi l’agent est-il intervenu de la sorte ? Pourquoi a-t-il privilégié cette action plutôt qu’une autre ? Qu’avait-il à sa disposition pour résoudre le problème ? A-t-il déjà été confronté à ce type d’action ? Quelles ont été les instructions ? Était-il encadré par un plus ancien, un cadre compétent ? A-t-il été confronté à ce type d’action lors de formations continues ? S’est-on préoccupé du développement de nouvelles compétences ? Ce sont autant de questions qui renforcent, je veux le croire, la réflexion critique et évitent l’enfermement. Mais le pouvoir politique souhaite-t-il une police qui réfléchisse à l’action policière ? Les réponses formulées ainsi répondraient aussi bien au devoir de rendre compte des institutions d’État envers les citoyens, qu’aux développements de nouvelles compétences et à la professionnalisation de l’institution. Mais aussi, du collectif – institutionnel - à l’individu, cela incite des réflexes d’analyse de son activité, donc de responsabilité individuelle.

Une démarche globale en ressource humaine qui intègre les valeurs défendues par les Droits de l’Homme protège certes la société civile, mais également les policiers et tout autre professionnel, parfois contre eux-mêmes. Car l’activité des métiers policiers, concrète, dangereuse et engagée, nous amène parfois à gérer de graves menaces : cela endurcit les positions personnelles, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses. Les codes de déontologie imposent que les policiers ne pas prononcent pas en public sur ces sujets. Par comparaison, d’autres métiers sont sous pression, mais disposent dans leur rapport à la violence de plus de distance. Cela explique pourquoi, dans les trop rares espace de formation - exemple du cas Menezes - les policiers, qui par la nature de leurs activités doivent apprendre à synthétiser une problématique, dans l’urgence, trouvent un espace d’expression, et ne vont pas tergiverser avant d’affirmer émotionnellement ce qu’ils ressentent : doutes parfois, colère et haine, frustrations, souvent la douleur, leur violence et celle des autres : « que foutait un brésilien à Londres ? ». J’ai compris que pour un observateur extérieur ce comportement en formation peut sembler inadéquat, les propos déplacés, mais pour un formateur averti c’est une satisfaction. Cela permet d’observer des réactions qui sont partageables par chaque personne, mais dans une forme exacerbée. Il est important de dire que les propos cités plus hauts sont contrebalancés par des paroles qui disent le doute, la difficulté de l’engagement, qui questionnent le sens même du travail d’agent de l’État : « Nous sommes le dernier rempart ! Mon métier c’est de protéger les plus faibles ! Je suis prêt à donner ma vie pour la démocratie ! Nous sommes là pour préserver la liberté d’expression, la présomption d’innocence ! Et si nous on cède, qui d’autres se battra ? », certes ces propos peuvent aussi être caractéristiques d’un symptôme de toute puissance qui explique aussi certaines actions.

Je conclus cette succincte observation du terrain en disant que l’appréhension et la compréhension de la profession « police » passe par la compréhension des mœurs du groupe « policier ». Les policiers ne travaillent jamais seul. Au minimum une patrouille est composée de deux agents, incorporés dans un groupe, ou une brigade. Rapidement chacun intègre que l’unité du groupe lui assure la protection nécessaire pour accomplir sa mission. Cependant, comme nous l’avons vu, la finalité de l’action échappe souvent aux policiers. Il suffit de les interroger sur les rôles de la police dans la société, pour comprendre qu’ils n’ont qu’une vague idée de la place que cette institution occupe dans un État de droit. Quid des valeurs défendues ? Quelle action sous-tend la pose d’une amende sur le pare-brise d’un véhicule ? L’interpellation d’un individu suspect ? La préservation de traces ? Je me heurte rapidement à la méconnaissance des valeurs défendues. L’action prend immédiatement le pas sur la réflexion et la finalité de cette action est réduite à son plus simple dénouement : l’intervention policière. Dominique Monjardet a démontré que sans débat autour de la finalité - l’objet - le policier, contraint d’exécuter sa tâche, développe une stratégie de retrait qui s’observe dans la limitation de l’activité ou l’investissement sera minimum afin de maintenir l’emploi du professionnel en question, le policer n’étant plus capable de saisir le sens de son action. Exécutant je me borne à exécuter ; on ne m’explique pas, je ne cherche pas à comprendre ; je ne discerne pas les raisons, j’applique sans discernement. Ce comportement est loin d’être rare dans les polices, où il porte un nom : avoir posé les valises, nous apprend Dominique Monjardet.

Il m’est nécessaire de préciser encore que l’identité professionnelle des policiers est une identité collective. Les policiers ne se désolidarisant qu’exceptionnellement. Alors que reste-t-il après plusieurs années de patrouilles, d’enquêtes, des convictions profondes qui habitaient cette femme, cet homme, qui a choisi de protéger les valeurs défendues dans nos démocraties ? Albert Camus écrit que, faute de valeurs supérieures qui orientent l’action, l’homme se dirige dans le sens de l’efficacité immédiate, rien n’étant vrai ni faux, bon ou mauvais, la règle est de se montrer le plus efficace, le plus fort. Je ne peux pas ignorer ce postulat quand il est sujet de la police. C’est pourquoi la culture du résultat qui est exigée de plus en plus dans les corps de police est, là encore, un sujet qui mériterait que nous y portions un regard citoyen. « Le discernement qu’on attend des policiers vient bien après les cases à remplir », témoigne un collègue policier français de la région de Tours, suite aux directives de sa hiérarchie qui fixe les objectifs comme étant avant tout l’efficacité des services. « On ne nous demande plus d’avoir un comportement de policier mais un comportement de commerciaux, à savoir que l’on nous demande d’interpeller tout et n’importe quoi », témoigne un autre collègue. J’ai réalisé que les difficultés exprimées par les policiers - de façon souvent implicite - sont des questions sur le sens des missions et les valeurs défendues. Ces questions n’ont jamais été abordées lors de formations initiales. Certes, une vague idée éthique rassemble les policiers, mais avec les années de service, ces pensées indistinctes ont tendance à disparaître. Pour les plus jeunes, force est de constater que peu d’entre eux ont abordé ces questions lors de formations, et pour ceux qui étaient en emploi avant de s’engager à la police, rares sont les professions dans lesquelles sont abordées ces questions éthiques.

 

Maintenant, pour encourager une posture professionnelle d’analyse de l’action, quels sont les possibles du recrutement, aux possibles de la formation. Quels points doivent être respectés ?

Lors du recrutement, il s’avère nécessaire d’évaluer le degré d’adhésion aux valeurs défendues par l’institution policière dans un État de droit, ainsi que les capacités du postulant à se remettre en question. Dans ce cas l’attention est portée sur les capacités d’apprendre, d’évoluer et d’être en mesure de procéder à de l’introspection, aux capacités de défendre les positions politiques de l’État, ceci pour évaluer immédiatement les capacités du postulant à opérer des démarches « éthiques » - d’analyse critique - c'est-à-dire comprendre ce qui sous-tend les lois et les règlements d’un État de droit et démocratique. Une attention particulière se porte également sur la faculté à s’affirmer, désobéir si nécessaire, à l’authenticité du postulant et ses capacités d’autonomie et d’initiatives, aux capacités de réagir positivement aux difficultés, frustrations et stress et à la motivation pour les professions de la force publique. Ces qualités en effet vont permettre au jeune policier, confronté à cette autonomie du terrain, de trouver des ressources en lui pour réagir de manière adéquate et professionnelle. Cette évaluation doit se réaliser à l’aide de tests et d’entretiens, où les recruteurs - qui doivent être des professionnels du recrutement - sont attentifs aux aptitudes à comprendre et évaluer des situations diverses, au niveau de gestion de stress, à la stabilité de l’humeur et au bon équilibre entre tendance à la persécution et la naïveté. Le postulant doit faire la preuve de son excellente intégration sociale, intégration qui est une garantie de sa capacité à comprendre la complexité et également à trouver des réponses et des soutiens.

Lors de la formation initiale, il doit être mis en place un volet éthique pour offrir une chance aux policiers d’ancrer leur motivation citoyenne. Ils doivent disposer d’un socle commun de connaissances de base concernant la fonction de l’État et des enjeux en Droits humains. L’État étant une notion floue doit être définie historiquement. Le policer doit acquérir une perception des enjeux étatiques et de la place qu’occupe la force publique dans cet espace, puisque astreint au devoir de fidélité et d’obéissance, il doit être en mesure de comprendre le contexte. Les rôles de la police doivent être pleinement intégrés par le policier qui peut donner ainsi sens à sa fonction. Il doit être encore en mesure d’interpréter les enjeux locaux, contextualités à son environnement professionnel, être en mesure d’interpréter les conflits internationaux et les processus de migration, et d’en comprendre leurs effets sur sa pratique quotidienne. Dans l’hétérogénéité de son environnement professionnel et son constant changement, il doit être en mesure de situer la profession, les pratiques et les compétences. Cela se traduit donc par un minimum de connaissances géopolitique et historique de l’état du monde. Enfin il doit acquérir un bagage historique concernant l’émergence des droits humains et des combats qui ont été menés pour faire exister des droits reconnus. Cela favorise les prises de position dans les décisions que le policier va être amené à prendre très vite sur le terrain. L’idée de justice est idéalisée en chacun de nous, et ce policier « défenseur des droits » va parfois trancher entre un comportement adéquat et un qui ne l’est pas. Bien entendu l’acquisition de telles connaissances pour des personnes qui choisissent souvent le métier de policier pour son côté pragmatique et pratique sur le terrain, ces processus peuvent paraître fastidieux. Pourtant, je sais qu’un formateur qualifié sait rendre le sujet accessible, mais surtout sait en montrer la nécessité sur le terrain. Pour démontrer par exemple qu’il n’est pas nécessaire d’étudier des textes académiques et souvent assommants, dans le cas de formation à la discrimination par exemple, on peut utiliser les aventures de Tintin comme une base de réflexion. Bien que les planches de Tintin au Congo soient datées, elles ouvrent une réflexion sur les préjugés. A travers le regard d’un jeune journaliste belge, aventurier et grand reporter, on voit le regard que portaient les Européens sur l’Afrique. Une simple bande dessinée, d’abord facile, recèle de nombreux sujets qui permettent aux formateurs de guider la réflexion sur les thèmes de l’État, la politique, la rencontre avec l’étranger et les droits humains.

Autre approche très riche d’apprentissage sont les retours d’expériences. Le policier prend note d’une intervention qui l’a amené à vivre une expérience, bonne ou mauvaise. L’expérience sera « disséquée » en ateliers. Pour obtenir des résultats, les approches pédagogiques sont multiples : écoute, écoute participative, jeux de rôle, immersion, travaux de recherche, lecture et compréhension de textes, etc. Mais rien ne vaut une résolution des conflits qui apportent aux uns et aux autres des réponses pragmatiques à leurs questions. Finalement l’importance est de permettre d’objectiver les actes et pratiques professionnelles par la mise en place de processus de retours expérientiels et de transferts dans l’action, et permettre alors de contextualiser l’activité policière, par les policiers eux-mêmes, en inscrivant les compétences professionnelles dans un dispositif d’apprentissage continu « tout au long de la carrière ». Yves Clot démontre par ses recherches que l’échange et la construction de sens de l’activité sont présents jusque dans les opérations les plus réglées ou routinières, la police peut s’en inspirer. D’ailleurs par le champ de la formation nous apprenons par Guy Jobert que les compétences sont bien stimulées par rapport à une activité contextualisée - ainsi verbalisées -, précisant qu’elles ne sont nullement une accumulation de différentes compétences, mais des combinaisons de celles-ci dans un contexte donné ; combinaisons toujours liées au contenu de l’activité. D’autant que les policiers acquièrent très rapidement un stock de connaissances et d’expériences humaines, qu’ils ont justement parfois de la peine à contextualiser. Or, la compétence n’est-ce pas un pouvoir d’agir, une intelligence pratique révélée par l’activité, une dynamique de professionnalisation ? L’ingénierie des compétences doit ainsi permettre la verbalisation de l’activité pour plus de professionnalisme. Je note que Guy Le Boterf postule que le professionnel est celui qui, non seulement est capable d’agir avec pertinence dans une situation particulière, mais encore qui comprend pourquoi et comment il agit ; devant donc être capable de se distancier, aussi bien par rapport à la situation, que par rapport à ses pratiques ; et c’est pour cette raison que le professionnel doit être en mesure de développer des activités réflexives.

Toutes ces démarches ne peuvent que prendre racines par la volonté des directions à instaurer un « climat » d’ingénierie formative et des objectifs clairement définis. Ceux-ci doivent fournir les informations relatives aux normes et valeurs en matière de droits de l’homme applicables au travail de la police. Ils vont encourager le développement de compétences permettant de traduire ces informations en actions concrètes. Ils vont sensibiliser les policiers aux rôles d’agents de la force publique qui leurs sont dévolus, protéger et promouvoir les valeurs défendues par les droits de l’homme, et influer sur l’application de ceux-ci. Ces objectifs doivent instaurer et encourager une éthique fondée sur la légalité et le respect des normes internationales, nationales et cantonales en matière des droits de l’homme au sein des forces de maintien de l’ordre. Les objectifs généraux visent à ce que le policier soit à même d’appréhender l’esprit de la loi et à intégrer une véritable culture éthique et des droits humains. Le policier, comme tous les agents de l’État, doit être capable de défendre quotidiennement toutes formes de discriminations, raciales, sociales ou de genres, ceci dans un contexte de maintien de l’ordre et de la sécurité. Il doit être capable de situer les enjeux de la force publique en démocratie, ses pratiques et ses compétences, dans la relation aux personnes fragilisées socialement, et aux populations aux valeurs culturelles diversifiées. La formation doit permettre au policier d’effectuer des analyses critiques de ses actions et de celle de l’Institution.

 

Pour conclure je souhaite terminer sur deux représentations des dangers potentiels pour le policier qui ont trouvé valeur à mes yeux chaque fois que j’ai perdu un collègue qui avait décidé de nous quitter prématurément. La première, celle de Victor Hugo qui met en scène l’inspecteur Javert dans Les Misérables. Javert est un inspecteur composé de deux sentiments : le respect de l’autorité et la haine de la révolte. Javert enveloppe dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l’État. Javert, fonctionnaire fidèle et scrupuleux termine sa vie en se délivrant du choix de respecter la fidélité envers sa fonction ou en celle de l’homme désespérément recherché, Jean Valjean, qui venait de lui sauver la vie. Javert se jette dans les eaux de la Seine. La deuxième, celle de Franz Kafka écartelé entre son métier d’employé administratif et son besoin viscéral d’écriture, qui met en exergue dans le récit La colonie Pénitentiaire le devoir de fidélité sous les traits de l’officier d’un pénitencier en charge de l’exécution des condamnés et qui sans une lueur de résistance se trouve parfaitement soumis à la procédure implacable d’un système bureaucratique pervers. Cependant ce sergent incapable de comprendre les transformations sociales et professionnelles qui se jouent choisit de se supprimer avec ses propres armes. Deux œuvres dans lesquelles des fonctionnaires honnêtes et loyaux, choisissent de mettre prématurément fin à leurs jours, puisque dans l’incapacité de trouver une réponse au sens éthique de leur action d’un service public. Dans ces deux œuvres ce sont des stratégies de suicides, mais qu’en est-il de celles qui amènent cette femme et cet homme à ne plus réfléchir l’action, à perdre le sens critique et se borner aux instructions. « Les fonctionnaires nazis ne sont pas des démons, ils sont des bureaucrates », écrit Hannah Arendt. Pour Bauman et Sivan - Éloge de la désobéissance - Eichmann est alors ce symbole de l’homme qui a mis sa conscience en sommeil et qui refuse de confronter ses actes à la question de leur sens, mais qui, plus qu’une simple résistance mais les modalités pratiques, les formes rhétoriques primordiales du discours de l’obéissance et de la loyauté. J’ai commencé par discuter de cet échec d’une formation dispensée à des policiers genevois sur l’affaire Jean-Charles de Menezes. Je souhaite conclure sur une question ouverte : l’absence de accorder le droit de penser son activité, n’est-ce pas une volonté politique et institutionnelle d’annihiler chez son personnel toute forme de désobéissance et d’autonomie ? Pour protéger nos valeurs morales, exprimées dans les conventions relatives aux droits de l’Homme, il nous faut partager ensemble les faiblesses et trouver des voies de résolutions. Je laisse le mot de la fin à Marguerite Duras qui exprime si terriblement cette position dans La Douleur, quand elle fut face à l’absurdité nazie et qu’il a fallu reconstruire et redonner sens à sa vie : « La seule réponse à faire à ce crime est d’en faire un crime de tous, de le partager. De même que l’idée d’égalité, de fraternité. Pour le supporter, pour en tolérer l’idée, partager le crime ». Partageons l’immaturité managériale de nos polices pour que nous protégions les qualités du service public.

 

 

 

Pour citer cet article

Yves Patrick Delachaux, « Réfléchir l’action policière : “que foutait un Brésilien à Londres ?” », www.lrdb.fr, mis en ligne en novembre 2007.


Date de création : 29/11/2007 10:21
Dernière modification : 29/11/2007 11:15
Catégorie : Police
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