« Mets ta main dans ma main tendre je t'aime ô ma fiancée ! / - Je n'suis point vot'fiancée je suis vieille et j'suis pressée laissez-moi passer »,    J. Tardieu

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Archi Urba Paysage - Philippe JONATHAN

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    Architecte, Philippe Jonathan aime et connaît bien la Chine pour y avoir étudié et pour y travailler encore régulièrement.

    Il nous a aimablement envoyé cet article inédit (a) dans lequel il évoque la métamorphose architecturale et urbaine du Pékin d’aujourd’hui qui résulte assez directement des décisions de politique urbaine prises dans la période déterminante des années 1980.

    Après un rapide historique retraçant la première construction de la capitale mongole, marquée par le souci de refléter l’ordre céleste, puis sa reconstruction sous la dynastie Ming, qui lui donne une forme inchangée jusqu’au milieu du xxe siècle parce que soumise à des principes architecturaux invariables et peu nombreux, Philippe Jonathan évoque le moment de la révolution communiste qui initie une politique urbaine interventionniste. Viennent ensuite les années 80 : ce sont les décisions stratégiques prises alors qui déterminent la capitale chinoise d’aujourd’hui. On peut se demander si, en devenant une métropole mondiale « moderne », Pékin n’a pas eu, ou n’aura pas, à rompre avec un passé qui a toujours pensé l’espace beaucoup plus en termes d’harmonie, de géomancie et de cosmogonie que de densité, d’usage et d’efficacité (b).


______________


(a) Ce texte est constitué des notes qui ont servi de support à la conférence prononcée au Lieu Unique à Nantes, le 11 décembre 2007, dans le cadre du cours d’architecture contemporaine de l’Université Pop’, conçu en partenariat avec l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes (dirigée par Philippe Bataille) et l’Institut Français d’Architecture (dirigé par Francis Rambert).

(b) On pourra lire, pour poursuivre la réflexion, son très beau petit livre coécrit avec le philosophe Jean-Paul Dollé, Conversation sur la Chine entre un philosophe et un architecte, Éditions de l’Aube, 2007, 80 p.


Pékin : hier, aujourd’hui et… demain


point de vue d’un architecte


Philippe Jonathan





[Plan de Pékin, Philippe Jonathan pour Géo]


Sur l’invitation de Philippe Bataille directeur de l’ENSA de Nantes et de l’université Pop’, mon intervention va porter sur la période charnière des années 80 dans le développement urbain de la capitale chinoise. C’est en effet à cette période que sont prises des décisions stratégiques dont les effets sont aujourd’hui visibles sur le territoire de Pékin. Dans la planification urbaine - je vais utiliser sciemment la métaphore du paquebot - quand on prend un nouveau cap, ou lorsqu’on décide de ralentir ou accélérer, il s’écoule un certain temps avant que les actes prennent effet dans la réalité. À Pékin, comme dans la plupart des grandes villes chinoises, tout s’est passé très vite au point - pour ne prendre qu’un exemple - que les réserves foncières - les terrains à bâtir - ont été consommées en totalité avec 10 ans d’avance sur le calendrier le plus hardi.

C’est en 1983 que le schéma directeur d’urbanisme, le deuxième en importance après celui de l’année 1958, avait été approuvé - après la parenthèse de la révolution culturelle ce mouvement de surenchère idéologique qui de 1966 à 1976 bouleverse le pays et le laisse exsangue. Le schéma directeur de 1983 fixe des objectifs modérés à l’horizon encore lointain de 2010. Or le taux de croissance, les ressources municipales, la mobilité, tout cela s’est emballé en une décennie au fur et à mesure que se confirmaient les choix politiques et économiques de la société de marché.

Un visiteur qui reviendrait à Pékin après une absence de vingt années, aurait peine en ce début de xxi° siècle à reconnaître la capitale chinoise tant le bouleversement est profond. Les habitants, naguère sous l’uniforme vert, gris ou bleu, sont à présent vêtus à l’européenne. Les dazibao (les affiches en gros caractères vouées à la propagande politique) ont fait place à des placards publicitaires qui vantent les mêmes produits que dans les autres capitales mondiales. Les boulevards, hier déserts et surdimensionnés, sont devenus des autoroutes urbaines saturées de voitures. La ville est dix fois plus grande, plus haute… Énumérer ce qui n’a pas changé serait plus bref : la langue, même si le « titi » pékinois s'entend moins, le canard laqué toujours délicieux, les principaux monuments historiques et une infinité de détails immatériels…

Le discours politique est devenu plus policé, sans que l'on sache si le régime peut encore être qualifié de socialiste et les rêves de développement économique sont désormais une réalité. « Pékin sera une ville de premier rang à l’horizon 2050 ». La formule utilisée par le gouvernement municipal a une double résonance. L’objectif somme toute assez lointain pourrait passer pour un excès de modestie ; et il présente l'avantage de ne pas exciter la convoitise de voisins moins audacieux. Pékin affirme sans fracas son ambition de figurer en tête des capitales du xxi° siècle : une ville moderne, donc internationale, écologique, sociale et culturelle. Certains pourraient en douter à voir les conditions de vie dans la périphérie, pourtant le déclenchement d’un vaste plan de réorganisation urbaine à l'occasion des Jeux olympiques de 2008, donne corps à l'idée que se construit sous nos yeux une capitale radicalement nouvelle.

L’échelle d’intervention est à l’image de la démographie chinoise : immense. Le gouvernement municipal qui administre à la fois le noyau central et la région, a les coudées franches pour les décisions opérationnelles. Cependant la planification concerne désormais un vaste territoire qui va bien au delà des limites administratives de Pékin. La capitale, avec 9 millions d’habitants dans les années 80 passera bientôt à 15 millions d'habitants (pour une superficie de 16 800 km2). L'organisation concentrique n’est pas sans rappeler l’emboîtement des enceintes murées de la ville impériale défigurée pendant la deuxième moitié du xx° siècle.

Décrypter l’évolution récente de la forme urbaine de Pékin comme un signe du changement de civilisation était impensable pour la tradition chinoise qui percevait le monde comme immuable. Pékin vit en effet depuis 20 ans une mutation et ce qui surgit semble étranger à la culture chinoise. Les dirigeants de Pékin ne font-ils pas référence à l’histoire de l’occident industrialisé pour penser la modernité urbaine ? Si la « ville temple » selon la dénomination de Rasmussen n'existe plus, Pékin n’a pas totalement rompu avec la dimension sacrée et la cosmogonie qui ont informé la ville. Après quatre décennies d'isolement maoïste, et deux décennies de société de marché, les toponymes qui orientent la ville sont inchangés alors que les traces matérielles ont disparu : portes de la ville, temples et quartiers anciens.

Un rapide historique

Un rapide historique pour comprendre l’énorme enjeu des décisions prises dans les années 80 : un exceptionnel patrimoine urbain arrivé presque intact au xx° siècle

Au xviii° siècle, lorsque l’on apprit à l’Empereur Kangxi que les « barbares » des villes européennes vivaient entassés les uns au-dessus des autres dans des habitations à étages, il fut pris d’un fou rire. Comment les « barbares » avaient-ils pu inventer un habitat aussi incommode ? Les villes horizontales de l’Empire du Milieu et leurs maisons sur cour n’offraient-elles pas l’exemple d’un séjour autrement raffiné ?

Un site propice selon les principes du fengshui

Les historiens situent aux environs du xi° siècle (av. notre ère.) la première fondation d’une ville située à l’ouest de l’actuelle Pékin. C’est en 1215, que les Mongols, prennent la ville et la détruisent. L’Empereur Qubilaï décide de fonder une nouvelle ville qui en 1264, devient la capitale de la Chine mongole (dynastie Yuan) et prend le nom de Dadu.

Alors commence l’histoire de Pékin…

Situé à la même latitude que Lisbonne, Pékin est avant tout un lieu ouvert que ne contrarient ni les accidents du relief, ni les voies navigables. Protégé au nord et à l’ouest par un bouclier montagneux, l’emplacement de la ville est apparemment conforme aux principes fondamentaux de la géomancie (en chinois fengshui : vents et eaux). C’est à un moine défroqué de la secte bouddhique Chan, Liu Bingzhong (1216-1274), réputé pour l’étendue de son savoir géomantique, que Qubilaï confia la construction de la capitale. Mais « l’harmonisation du bâti-paysage » recherchée par le géomancien de Dadu connut d’évidentes limites puisqu’elle dut s’accommoder des désordres qui affectent régulièrement les éléments naturels : tremblements de terre, vents jaunes déferlant depuis le désert de Gobi.

La construction de la capitale mongole

La forme urbaine de Dadu découle directement des principes du traité de construction de l’ancienne dynastie des Zhou, ce qui montre la volonté des Mongols de s’intégrer au monde chinois. Conçue comme séjour de l’Empereur, la ville impériale doit refléter l’ordre céleste. Elle se définit d’abord par sa forme carrée où prennent place la cour impériale (au sud), les temples des ancêtres (à l’est), les autels des dieux (à l’ouest), le marché (au nord).

Trois enceintes entourent respectivement le Palais, la Cité impériale et la ville. À en croire les descriptions de Marco Polo, la capitale Dadu (qu’il dénomme Cambaluc) est un enchantement et sa Venise natale, « une petite ville nauséabonde » qui ne soutient pas la comparaison… : « Tout l’intérieur de la cité est découpé en carrés et ressemble à un échiquier ; le degré de précision et la beauté de son tracé sont indescriptibles ».

La division de la ville en quartiers [fang] facilitait le contrôle social ; ainsi chacun des quartiers était enfermé dans ses propres murs et ne communiquait avec le reste de la ville que par deux portes situées à l’est et à l’ouest. À l’intérieur du fang s’organisait une vie autonome, avec ses maisons d’habitation, ses temples et ses jardins maraîchers. Le réseau viaire de Dadu est strictement hiérarchisé : l’axe nord-sud qui oriente la ville offre plusieurs séquences d’évènements urbains qui se découvrent successivement. Il génère un réseau orthogonal de voies de communication dénommées Jing (chaîne d’un tissu) quand elles sont orientées nord-sud et Wei (la trame), est-ouest.

Les avenues (daijie) ont 36 mètres de large, les rues 18 mètres, les ruelles (xiang) environ 9 mètres. Les îlots ont une régularité remarquable. Généralement orientés est-ouest, leur largeur avoisine 70 mètres, ce qui permet une desserte aisée des parcelles par le sud ou le nord. Dans la plupart des cas, la surface des parcelles occupées par des habitations varie de 70 m2 à 700 m2. La largeur de l’îlot (70 mètres) peut être considérée comme un étalon. Ainsi la cité impériale « mesure 12 îlots » du sud au nord et 10 d’est en ouest. Le centre géométrique de la ville est occupé par un carrefour de circulation très important. Les tours du Tambour et de la Cloche y sont érigées en 1272.

Une série de mondes clos, complets, unités indépendantes de plus en plus petites, de la ville à la maison privée, qui répètent en microcosme les formes des unités plus vastes. La maison peut être regardée comme une ville miniature, et la ville comme une maison à une échelle immense. Cette conception correspond d’ailleurs, dans l’ordre moral et social, à la primauté accordée en Chine aux relations équilibrées et imbriquées entre l’individu et la famille, la famille et l’État, l’ordre humain et l’ordre cosmique.

La reconstruction de la capitale sous les dynasties Ming et Qing

A Pékin au musée de l’urbanisme, on peut voir aujourd’hui une maquette au 1/2000e qui représente la ville en 1949, en l’état où le Parti communiste la trouva lors de sa victoire contre les nationalistes de Tchang Kaïchek. Au milieu du xx° siècle, la structure urbaine du « grand bourg horizontal » est globalement la même que sous les Ming. Cette continuité réaffirmée tout au long des siècles a donné à la ville un haut degré d’harmonie ; elle s’explique par l’application ininterrompue d’un nombre limité de principes tant urbains qu’architecturaux.

L’effort de construction des Ming va porter sur les monuments ainsi que sur les remparts massifs et solides qui dominent la ville depuis leur hauteur de 12 mètres. Très épais, jusqu'à 22 mètres à la base, 16 mètres à la hauteur du parapet, ils sont surmontés de 172 bastions régulièrement disposés sur tout le pourtour.

En Chine du Nord une ville sans remparts serait aussi inconcevable qu’une maison sans toiture. Comme pour le signifier, c’est un même caractère (cheng) qui désigne le rempart et la ville.

Sous les Ming, l’axe nord-sud, ou « axe impérial », devient une succession de faits urbains : Porte Yongding, Temples du Ciel et de l’Agriculture, place Tian’an men qui précède la Cité interdite. Le Palais impérial, dont la construction commence en 1406, occupe un vaste rectangle de 960 mètres (nord-sud) sur 760 mètres (est-ouest), entouré par un haut mur et des douves. La partie sud du Palais offre ses fastes aux visiteurs officiels ; au nord est le séjour de l’Empereur et de sa cour. Depuis le sommet de la Colline (artificielle) de la contemplation, l’Empereur vient admirer l’enfilade des portes et des palais, le « chaume doré » de ses toitures.

Autour du rectangle de la Cité interdite vivent les hauts fonctionnaires. Un mur pourpre que les habitants de Pékin n’étaient pas même autorisés à regarder, entoure cet ensemble que l’on dénomme Cité impériale. Une séquence de six lacs s’enroulant autour de l’axe impérial, reproduit en pleine ville l’alternance des principes mâle et femelle, de yin et de yang.

Le nord de l’axe se termine par deux ponctuations « sonores » : la Tour du tambour (construite sous les Yuan) et la Tour de la cloche (que l’Empereur Qianlong, après de nombreux incendies, décida d’édifier entièrement en briques). Au pied des tours s’étend le quartier de Shishahai, secteur le mieux préservé de l’ancienne capitale.

Si les lieux de l’Empereur, qu’il s’agisse des palais et des temples de la Ville ancienne ou de ceux construits à l’Ouest (Palais d’été, etc…), sont abondamment étudiés et décrits dans les publications spécialisées sur Pékin, les habitations ordinaires sont moins connues. Leur construction, comme celle des palais, obéit à un nombre limité de principes qui régissent tant l’organisation spatiale que le système constructif (terrasse de pierre, ossature de bois, murs de briques, tuiles). Des codes de construction détaillés définissent pour chaque rang de la hiérarchie sociale les caractéristiques de son habitation. Au seul vu de la porte d’entrée d’une demeure, le passant doit être renseigné sur le rang et la qualité de ses habitants. L’entrée d’un palais princier compte 3 ou 5 entrecolonnements (jian) de large. Le chiffre 9 est réservé à l’Empereur.

Le siheyuan, cette cour fermée par quatre bâtiments, est le modèle dominant de l'habitat traditionnel pékinois. Si la plupart des siheyuan que l'on peut voir aujourd'hui à Pékin datent du xix° siècle, l'origine de cette habitation remonte au moins à la dynastie Han (IIe av. notre ère). Pure traduction spatiale du système du clan familial de la Chine féodale, cet habitat offre une grande variété de types, depuis la simple cour cernée par trois ou quatre bâtiments jusqu'aux demeures à plusieurs cours où s'accolent parfois des jardins. La caractéristique commune aux divers types est d'organiser le bâti autour d'un vide de forme carrée : le "puits du ciel" (tianjing). Cette très ancienne dénomination - la même que pour les cours des maisons troglodytes du Shanxi - encore usitée de nos jours, atteste au moins dans le langage la filiation avec les modèles archaïques de la maison chinoise.

La fin du vieux monde impérial

Dans son récit historique La Chine immobile, Alain Peyrefitte mettait en scène l'empereur Qianlong dans son rapport avec les barbares et démontrait que l'exclusion du monde extérieur par la Chine était porteuse d'immobilité. On peut au travers des réalisations architecturales influencées par les idées étrangères mesurer la relation difficile de la Chine au monde occidental.

Dès la fin du xvii° siècle, les Jésuites entreprennent la construction d’églises. Mais c’est une construction destinée à l’empereur Qianlong qui traduit le mieux l’influence étrangère : entre 1745 et 1760, pour la première fois des « palais européens » sont édifiés à l’ouest de Pékin dans la partie nord de la résidence d’été de l’Empereur qui compte déjà plusieurs dizaines de paysages traditionnels. Tout l’Art du jardin chinois qui repose sur la composition de quatre éléments (l’eau, les montagnes, les arbres, les bâtiments) est réuni sur cet ensemble de 4 km2. L’architecte des palais européens est Castiglione, un jésuite italien.

Au xixe, les églises deviennent la cible de mouvements hostiles à la pénétration des commerçants étrangers qui tentent de s’ouvrir le marché chinois. Les quatre principales églises de Pékin seront incendiées lors d’émeutes qui éclatent sporadiquement. Le sabre succède au goupillon.

En 1860, les troupes franco-anglaises décident de punir la Chine en saccageant le Palais d’été et plusieurs monuments de la ville impériale. La colonie étrangère déjà installée dans le quartier situé à l’est de la place Tian’an men, se renforce avec l’installation des premières missions diplomatiques.

En 1900, l’histoire bégaie avec la révolte avortée des « Boxers » bientôt suivie d’une riposte des huit puissances étrangères présentes à Pékin. Des « Traités inégaux » autorisent en 1901 la création d’une concession internationale sur le site déjà occupé par les missions. C’est après le renversement de la dynastie mandchoue par la révolution Qinghai en 1911, que se produisent dans Pékin les premières transformations significatives. En 1915, la création d’une ligne de chemin de fer entraîne la destruction partielle de plusieurs portes. Le réaménagement du quartier de Qianmen où s’installe la Gare est confié à l’architecte allemand Rothkegel, cependant que des Américains construisent l’université Qinghua à l’ouest de la ville.


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L'ancienne Pékin


De jeunes architectes chinois fraîchement revenus d’Europe ou des USA commencent à leur tour à réaliser des bâtiments de style occidental. L’enseignement des Beaux-Arts et les principes de l’urbanisme international trouvent leurs premières applications dans la construction du Théâtre de Pékin (Beijing Juchang en 1920) et de quelques fabriques.

Dans les années 30 à 40, la première génération d’architectes chinois nourris des principes des CIAM, tentera sans grand succès de constituer un courant moderniste. En effet, dès 1920, le « style étranger » éveille l’hostilité de ceux qui ressentent l’abandon des règles traditionnelles comme une nouvelle atteinte des puissances étrangères. En réaction on voit apparaître un ordre composite, qui dans l’architecture de certaines églises, marie le plan en croix latine avec une modénature et des ornements issus de la tradition chinoise. Le retour en force du style national s’affirme nettement entre 1930 et 1940 avec des pastiches d’architecture Qing qui viennent habiller les nouveaux programmes (Bibliothèque de Pékin, Hôpital de la Capitale).

L’habitat des Pékinois subit peu de transformation pendant cette période marquée par la lutte entre nationalistes et communistes et la guerre de résistance contre l’envahisseur japonais. Alors que la capitale a été transférée à Nankin (de 1912 à 1949), le peuple de Pékin s’enfonce chaque jour un peu plus dans la misère.

De la révolution communiste à l’économie de marché

Les politiques urbaines successives pour l'édification d'une capitale chinoise communiste

À la veille de la victoire communiste, le Comité d'urbanisme de Pékin s'inquiète du vieillissement de la ville : "Bien que l'urbanisme de la vieille ville ait une grande valeur artistique et témoigne d'une longue histoire, il est désuet ; quant aux bâtiments, ils sont trop vétustes pour répondre aux besoins d'une capitale contemporaine" (Cf. Premier volume des dossiers d'urbanisme de la Ville de Pékin, 1947). Lorsqu'en 1949, le parti communiste prend le pouvoir, il donne la priorité aux travaux de voirie et diffère de quelques années les grands travaux de modernisation de la capitale.

L'architecte et théoricien de l'architecture Liang Sicheng (1902-1973), farouche défenseur de la ville ancienne, se lance dans un débat polémique avec les éléments modernistes proches du parti communiste : "Le nouveau régime socialiste doit conserver les traces de la culture passée et les mettre en valeur. En particulier les symboles que sont les remparts, les portes de la ville, les tours d'angle, tous les monastères, les murs de la Cité impériale…"

M. Liang Sicheng va même jusqu'à proposer la création d'une nouvelle capitale à l'extérieur de la ville ancienne. Il ne sera pas entendu. Le premier plan quinquennal (1953-1958) va profondément transformer l'agglomération pékinoise. Le schéma directeur de Pékin, mis au point avec la collaboration des experts soviétiques organise l'implantation d'activités industrielles dans la banlieue, à l'est en particulier. Nombre de bâtiments civils sont construits : sièges des grands organes de l'État, du parti, de l'armée. Les universités sont regroupées au nord-ouest. D'importants programmes de logement social réalisés en grande série (dont le célèbre modèle 9014) ne parviennent pas à desserrer l'étau d'une crise du logement, d'autant plus aiguë que la population de la capitale ne cesse d'augmenter.

Cette montée de sève constructive recourt à de vieux procédés pour façonner la nouvelle image du régime : tracés urbains symétriques, bâtiments coiffés de toitures traditionnelles, courbées, aux tuiles vernissées. Ce formalisme qui plaît aux dirigeants chinois est solidement soutenu par les architectes soviétiques. Ceux-ci y trouvent une confirmation de leur théorie sur le "classicisme prolétarien", très en vogue dans l'URSS de Staline. Les vues des architectes modernistes sont combattues et bientôt ceux-ci taxés de constructivistes, donc de "droitiers". On les exclut pratiquement de la production architecturale de cette période où le débat architectural est étouffé.

Entre 1958 et 1959, pour marquer le dixième anniversaire du régime, dix grands travaux sont réalisés en un temps record avec l'assistance des "frères soviétiques". Les créations de l'axe est-ouest long de 40 km (la célèbre avenue Chang'an) et de la nouvelle place Tian'an men, datent de cette période.

Pour M. Hou Renzhi, professeur émérite de géographie à l'université de Pékin, ce sont là des marques évidentes de la volonté du nouveau pouvoir d'inscrire dans l'espace de la ville "la nouvelle dimension ouverte par le socialisme". Par leur immensité, les nouveaux espaces diminuent singulièrement l'importance de l'axe impérial.

Ces constructions bouleversent les tissus anciens et annoncent que la transformation de Pékin sera violente. À cette même époque, "Le Grand Bond en Avant" radicalise la transformation de Pékin en ville productrice. Dans la vieille ville on voit en quelques mois nombre de monastères et de temples se convertir en fabriques !

Après un répit de quelques années, en 1966, une nouvelle campagne politique vient bouleverser les prévisions des urbanistes : c'est la Révolution Culturelle. Elle va durer 10 ans. Très agissants de 1966 à 1968, les "gardes rouges" étiquettent non sans justesse les plans d'aménagement des quinze années passées, "pâles reproductions des villes révisionnistes", ce qui dans le jargon maoïste signifie alors que les villes construites par les communistes russes tournent le dos aux idéaux de la révolution. Le pays vit dans l'idée, savamment entretenue, que la guerre mondiale est imminente. Un urbanisme de guerre voit le jour. Pékin se dote d'un important réseau souterrain, avec sa première ligne de métro, tandis qu'à la surface apparaît "la génération des logements voués à la destruction lors de la prochaine guerre". Le vieux débat sur le patrimoine architectural trouve sa conclusion pendant les années 70 dans la destruction des remparts bientôt remplacés par un boulevard périphérique.

En 1975, "… À l'emplacement de l'ancienne limite entre ville intérieure et ville extérieure est construite une rangée de hauts bâtiments aux parois grises dont la caractéristique est de terrifier les hommes. L'organisation spatiale n'y est pas pratique, la réalisation du chantier grossière. Mais avec le changement de ces dernières années, les nouveaux immeubles sont un peu mieux que les précédents. On ne s'en tient plus uniquement au fonctionnel, l'esthétique fait l'objet d'une meilleure attention : c'est ça la génération des habitations populaires d'aujourd'hui…"

La politique d'ouverture à la fin du xx° siècle.

Avec le retour de Deng Xiaoping au pouvoir en 1978, Pékin amorce une nouvelle étape de sa transformation. Outre la restructuration, sont mises en œuvre la réorganisation de la périphérie urbaine et la création de villes satellites. C'est cependant sur les 62 km2 du centre historique que se cristallise la réflexion. En trente années, malgré des efforts de modernisation indéniables, le régime n'a pas accompli la transformation de la ville ancienne. Le pouvoir politique, conscient des retards accumulés, va concentrer son effort sur la modernisation de Pékin. En mai 1980, le Comité central du PCC proclame solennellement :

1. "Pékin doit être un exemple pour tout le pays sur le plan de la sécurité des habitants, de l'ordre social et de la moralité. Elle doit aussi être au premier rang des capitales du monde.

2. Transformer l'environnement de Pékin, porter attention à la santé publique, à la plantation d'espaces verts ; mettre en valeur les collines, lacs et canaux, ainsi que le patrimoine historique afin de construire une capitale belle, propre et de grande modernité.

3. La capitale doit devenir la ville la plus développée du pays dans le domaine de la culture, de la technologie et de l'éducation.

4. Elle doit se doter d'une économie prospère, la vie de ses habitants doit être stable et confortable. Le comité du P.C.C. de la municipalité et le gouvernement populaire élaborent un projet d'aménagement à long terme qui donne forme à cette proposition. On s'efforcera de réaliser des transformations élémentaires dans un délai de trois ans, des transformations fondamentales d'ici cinq ans et un grand changement dans un délai de dix à quinze ans.

L'architecte Wu Huanjia considère alors que "des architectures de type nouveau vont être construites y compris des tours assez semblables à celles de l'étranger. On utilisera l'aluminium, le verre en façade… Bien que certains s'y opposent au nom du respect de l'habitat ancien, une nouvelle architecture apparaîtra inexorablement avec le développement des forces productives…"

Malgré l'engouement pour les images de la modernité, les partisans d'une modernisation nuancée du centre ancien, parviennent à sensibiliser les autorités.

Il n'y aura pas de tabula rasa sur la ville ancienne. Cependant, le manque d'expérience, la rigidité des concepts, le rejet de l'héritage culturel ancien, sont peu propices à l'émergence de projets urbains imaginatifs et souples que la mutation de la ville exige. Pour empêcher l'irrémédiable, plusieurs mesures de protection sont bientôt appliquées inspirées par l'architecte Zhang Zugang qui proposera au début des années 2000 trois zones de protection :

- Zone 1, les sites historiques (Cité impériale, Temple du ciel, monuments historiques ainsi que le quartier de Shishahai) seront préservés, l'habitat ancien réhabilité, les nouvelles construction limitées à 9 m et le coefficient d'occupation du sol maintenu entre 0,5 et 0,6.

- Zone 2, dans la ville intérieure, certains quartiers conservent "l'aspect traditionnel" tandis que d'autres sont rénovés, la hauteur des constructions étant limitée à 18 m.

- Zone 3, les quartiers de troisième zone pourront être modernisés à l'exception des monuments classés et de leur environnement immédiat. La hauteur des constructions serait limitée à 15 étages.

À l'extérieur de la vieille ville, la hauteur n'est pas réglementée. L'idée de déplacer le siège du gouvernement, la "Nouvelle Cité interdite", et de rendre au public les Lacs du sud et du milieu, est sans doute la plus spectaculaire des mesures proposées.

Si l'annonce de ces mesures permet de réaliser une unanimité de façade, elle donne en fait lieu à des interprétations très opposées. Pour sa part, l'architecte en chef Zhang Bo, qui fut l'auteur du projet d'agrandissement de la Place Tian'an men considère que dans le centre ancien, la ville future devrait, mis à part les sites sauvegardés, comporter deux tiers d'immeubles de 5 étages et un tiers de 10 à 15 étages. D'autres architectes plus attentifs à la forme urbaine refusent cette approche quantitative, mais leur influence est difficile à mesurer. Elle se concrétise dans une opération de logement collectif autour de cours carrées, juer hutong, que l'architecte Wu Liangyong parvient à édifier. Il s'agit d'un petit quartier cumulant les avantages respectifs de l'immeuble collectif (densité élevée, faible coût, facilité d'entretien) et de la maison à cour carrée (rapport dedans/dehors, équilibre entre vie communautaire et intimité…).

Le logement du grand nombre

Dans les années 80 le paysage urbain des Pékinois, ce sont les barres de logements collectifs en formidable augmentation non seulement dans la banlieue où plusieurs quartiers sont créés, mais aussi au centre où elles prolifèrent au détriment des quartiers anciens de maisons sur cour. Elles s'alignent avec sévérité le long des vastes avenues étudiées pour écouler rationnellement trois flux de circulation incessants : piétons, cyclistes, automobiles. Si le "mal des grands ensembles" n'a pas encore gagné Pékin, quelques signes avant-coureurs sont déjà perceptibles, tel le sentiment d'insécurité. Pour l'heure, "peu importe que la souris soit grise ou noire pourvu que le chat l'attrape". Cette célèbre formule de Deng Xiaoping s'applique alors au logement. On attend en effet de l'industrie du bâtiment qu'elle produise du logement en grande quantité et au meilleur prix, quel que soit le procédé utilisé. Malgré le "boom" de la construction, ceux à qui on attribue les appartements neufs font encore figure de privilégiés, tant la liste d'attente des candidats au logement est longue. L'architecture qui ne s'est pas encore relevée des dix années de révolution culturelle reste un luxe ; aussi il n'est pas étonnant que l'expression la plus achevée des nouveaux immeubles industrialisés se trouve dans le quartier que les autorités chinoises ont réservé aux résidents étrangers : Jianguo menwai, dont les tours de quinze étages couronnées d'une frise verdâtre dominent l'échangeur du boulevard périphérique. Ce symbole de "modernité" auquel les masses pékinoises sont supposées accéder un jour, est baptisé "ghetto" par nombre de ses habitants, parce qu'on y vit entre étrangers exclusivement.

Dans les édifices publics, la rhétorique monumentale longtemps prisée par les dirigeants chinois a culminé avec la construction du Mausolée de Mao (1976-1977) que d'aucuns jugent mal situé, pour des raisons qui ne se limitent pas à l'architecture.

Le logement collectif, que le régime socialiste va généraliser, est vécu par la population à la fois comme un progrès et comme une profonde coupure avec l'habitat ancien.

L'enjeu de la restructuration du centre ancien de Pékin au début des années 80.

Il est important, pour comprendre la situation actuelle du logement dans le centre ancien, de garder à l'esprit les concepts à l'œuvre vingt ans plus tôt. C'est en effet au début des années 80 que sont prises les orientations stratégiques dont on voit la réalisation au début du xxi° siècle.

En 1980, la majeure partie des 1,8 millions d'habitants des anciens quartiers de Pékin vit dans des conditions très inférieures aux normes admises par les autorités chinoises si l'on en juge par la superficie du logement (moins de 3,5 m²/hab.) et la précarité du système sanitaire.

Sur les 27 millions de m² de plancher existants dans la ville ancienne, près de 50% ont été bâtis avant 1949 dont 8 millions de m² sont occupés par des logements.

La densité du centre de Pékin s'était sensiblement accrue au lendemain de la libération avec l'afflux de population vers la capitale. La croissance naturelle n'est efficacement contrôlée que depuis 1980 (un seul enfant par couple). La population a eu le temps de gonfler pendant que le rythme de construction restait inférieur à la croissance démographique. Face à la pénurie, les habitants ont dû par eux-mêmes trouver une solution pour accroître leur espace vital ; ils ont autoconstruit des appentis dans l'espace vacant des cours. Au fur et à mesure que disparaissait l'espace communautaire, les conflits entre voisins sont devenus plus aigus.

Au plus fort de la Révolution Culturelle, alors que la construction est pratiquement stoppée, ces conflits atteignent leur paroxysme lorsque des habitants, profitant du climat de délation, se découvrent des voisins "droitiers" et les dénoncent dans le but de récupérer leur logement. La restitution de ces habitations aux victimes de ces appropriations sauvages a posé de sérieux problèmes lorsque les droits antérieurs à la Révolution ont été reconnus.

Pour leur part, les économistes prévoient alors que le remplacement des anciennes habitations par des "immeubles de type nouveau" exigera au moins deux décennies si toutefois le rythme de construction se maintient au rythme de 5 millions de m² par an pour l'ensemble de Pékin. Dans l'intervalle, on effectue des travaux d'entretien dans ces maisons sur cour dont l'état s'est considérablement dégradé. Une volonté démocratique et moderniste se substitue aux conceptions traditionnelles qui sont alors critiquées comme des survivances féodales. La réutilisation du patrimoine immobilier se pose alors en termes politiques : que faire d'un espace d'essence féodale dans une société socialiste ?

Si la transformation des grandes demeures ou des temples en écoles, en dispensaires, voire en ateliers de production peut s'accomplir sans trop de difficultés, il n'en va pas de même dans le logement où la réappropriation des anciennes maisons sur cour fait apparaître plusieurs niveaux de contradiction entre les pratiques induites par l'espace traditionnel et l'aspiration à des pratiques plus égalitaires. Les différences sont considérables - orientation, éclairement, dimensions, langage architectural - entre les bâtiments d'une même cour; elles reflètent à l'évidence les inégalités sociales de l'ancienne société. Aussi la redistribution de l'espace effectuée par les communistes ne peut aboutir à toute l'équité souhaitée. La famille à qui revient le spacieux zhengfang (bâtiment principal jadis occupé par le maître) est objectivement privilégiée en comparaison de celle à qui échoit le dazuofang, ce bâtiment étroit jadis assigné aux valets.

Sur le plan technique les inadaptations sont aussi importantes : autrefois le confort de la maison reposait sur le travail des serviteurs accomplissant les multiples transports d'eau, de chauffage, de nourriture…

La question de l'adaptation du patrimoine ancien s'est posée bien avant l'arrivée des communistes au pouvoir. Dans les années 1920, l'émergence d'un mode de vie familial à l'occidentale se traduit dans la modernisation des maisons sur cour par l'installation de dispositifs fonctionnels : wc, salle de bain, chauffage central. Toutefois le plan de la maison ne subit pas de transformation majeure.

Après 1949, on assiste à un mouvement d'appropriation collective des siheyuan dont sont chassés les anciens propriétaires ; les premiers travaux d'adaptation sont l'alimentation en eau (un robinet par cour) et le creusement d'égouts souterrains. Les habitants continuent de se chauffer avec des poêles individuels qu'alimentent des galettes de poussier, stockées dans la cour à l'approche de l'hiver. Comme les bas loyers ne permettent plus de faire face aux frais d'entretien qu'exigent ces constructions fragiles, on se contente de rafistolages, d'autant plus que l'habitat ancien, jugé désuet, est officiellement voué à la démolition et que la plupart des maçons travaillent désormais à la production des nouveaux logements.

Sur le plan architectural, l'idéologie officielle est donc bien peu encline à porter l'héritage de cet encombrant patrimoine. L'espace renvoyé à sa seule valeur d'usage subit des transformations souvent brutales. Les décorations peintes, les tuiles de rive ou du faîte savamment ouvragées, les menuiseries délicates se dégradent dans l'apparente indifférence des habitants.

Pour l’avenir, Pékin se pense non plus en grosse agglomération mais en réseau de villes polycentriques. Cette tendance est déjà à l’œuvre avec la constitution de l’axe Pékin-Tianjing, près de 100 km. Et les habitants, mis à part une petite élite, songent de moins en moins à aller au centre historique, celui qui concentre le pouvoir et l’offre culturelle. Ils se concentrent sur les autres centres structurés autour des affaires et du commerce.

La Place Tien’an men

On peut résumer le demi-siècle révolu au travers de l’évolution de la très emblématique Place Tian’an men : c’est à la demande de Mao que la Place est créée à l’emplacement d’une « antichambre urbaine » longue de 400 mètres, corridor situé au sud de la Cité Interdite, où patientaient les délégations en visite chez l’Empereur ; Pékin n’avait d’autres places publiques que les cours des temples. Le programme mis au point par le gouvernement révolutionnaire de Pékin juste après la prise de pouvoir par les communistes en 1949, visait à doter la capitale d’un espace public pouvant accueillir un million de personnes. Situé au sud de la Cité Interdite, à la croisée de l’axe historique nord-sud et du nouvel axe est-ouest, ce site est du point de vue de l’interprétation géomantique un lieu propice. On peut être marxiste-léniniste sans bouder le plaisir d’être en accord avec le cosmos.


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La transformation de la Place Tian’an men s’est faite avec une visée stratégique précise et la volonté de créer une rupture irréversible dans l’espace de la ville impériale. Ainsi les programmes architecturaux qui sont construits au début des années 50 autour de Tian’an men sont-ils proprement révolutionnaires. De part et d’autre du corridor d’entrée de la Cité Impériale, on édifie l’Assemblée nationale populaire dimensionnée pour 5000 députés et le Musée de la révolution. La Stèle aux héros du peuple sera érigée au centre géométrique de la place. Haute de 42 mètres, mais relativement modeste, elle a vu des dirigeants s’impliquer dans sa réalisation. Au début des années 50, le projet de la Stèle fait l’objet d’un concours ouvert, auquel participent des architectes, des sculpteurs et des plasticiens du monde… communiste. Les très nombreux projets reflètent l’éventail des tendances de l’art moderne autant que de l’esthétique chinoise. Le choix des dirigeants se porte sur une proposition d’inspiration nationale tout à fait traditionnelle, dont le style ressemble à s’y méprendre aux stèles édifiées par les empereurs chinois pour marquer les évènements de leur règne. L’argument décisif dans le choix de la stèle c’est de comporter un texte plus explicite que toutes les gesticulations et métaphores sculpturales qui sont proposées. La position exacte du monument sur la Place redessinée par les urbanistes fait débat : doit-il occuper le centre géométrique de la place ou bien être situé sur l’axe de symétrie de l’Assemblée nationale populaire ? C’est le Premier ministre Zhou En Lai en personne qui vient trancher le débat. Une maquette grandeur nature est construite et positionnée sur un socle à roulettes afin de déterminer in situ la position la plus favorable, de jour comme de nuit et c’est le premier ministre qui vient la nuit micro en main, donner les consignes: un peu plus à gauche, encore plus près… Et sur quelle face de la stèle graver le texte ? La position du monument au centre de la place privilégie la lecture depuis l’avenue Chang’an ce qui soulève immédiatement une contradiction - les fins lettrés du comité révolutionnaire de Pékin font valoir l’argument – avec la tradition géomantique, qui voudrait que la face sud accueillit l’épitaphe… Sans parler du regard des dirigeants installés sur les tribunes de la Porte de la paix céleste pour les défilés rituels de la République populaire.

Cet épisode de la construction de la Place, dont j’ai eu connaissance en lisant un rapport du Comité révolutionnaire, illustre l’impatience des cercles dirigeants à marquer le territoire impérial autant que l’embarras à intervenir dans l’ordre urbain, légué par la tradition impériale.

Le goût traditionnel du pouvoir impérial pour les grandes cérémonies militaires réglées selon un rituel scénographique visant à impressionner les visiteurs autant qu’à rassurer les détenteurs du pouvoir, trouvera son prolongement pendant l’ère communiste. Le Parti communiste chinois – suivant l’exemple des défilés de l’URSS stalinienne – adopte une scénographie qui semble encore immuable : le long de la large avenue Chang’an, des colonnes de chars, des missiles tractés et des soldats à pied défilent devant la population de Pékin et les télévisions. Lorsque le cortège passe devant la tribune des dirigeants située à l’exacte intersection entre l’axe impérial et l’axe socialiste est-ouest, il trouve son point d’orgue. Les portraits des figures historiques du marxisme-léninisme et les immenses drapeaux rouges – auxquels les porte-drapeaux impriment un mouvement à la façon de l’Opéra chinois – par leur effet de masse donnent une représentation explicite de l’immensité démographique de la Chine. Les hasards de l’existence ont fait que j’ai eu au temps où je travaillais pour le Théâtre de Chaillot à Paris à m’intéresser de plus près au Mausolée de Mao que je n’ai jamais visité ; c’était le décor scénographique d’un opéra dont le livret avait été écrit par Alain Badiou. Un bide terrible.

La mort du Grand timonier (1976) entraîne un nouvel événement urbain : la réalisation du Mausolée de Mao que la garde rapprochée fait construire sur la Place alors que d’autres pensaient au cimetière de Babaoshan. C’est devant ce mausolée, qu’en mai 1989 le mouvement étudiant prendra place, occupant jour et nuit le symbole urbain de la Chine. On s’en souvient, il a été brutalement écrasé dans le sang.

A la fin des années 90, le gouvernement chinois a décidé de construire à quelques centaines de mètres de là, le grand Opéra de Chine, vaste coupole elliptique conçue par l’architecte français Paul Andreu. Ce bâtiment ultra moderne, sans aucune concession stylistique à l’architecture traditionnelle est le prélude à une transformation majeure du centre institutionnel de Pékin. Le Musée de la Révolution, face à l’Assemblée nationale populaire fait peau neuve. Totalement restructuré, il devient Musée National. Quant aux terrains aux environs de la Place, les plus prisés du centre géométrique de Pékin, ils sont encore couverts de maisons anciennes promises à la démolition et forment une réserve foncière de grande valeur.



Pour citer cet article

Philippe Jonathan, « Pékin : hier, aujourd’hui et… demain. Point de vue d’un architecte », www.lrdb.fr, mis en ligne en décembre 2007.


Date de création : 18/12/2007 10:36
Dernière modification : 22/12/2007 14:08
Catégorie : Archi Urba Paysage
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