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MADAGASCAR - Robert DRURY, S. Meitinger

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    Professeur de littérature à l’Université de la Réunion, écrivain et poète, Serge Meitinger connaît bien Madagascar pour y avoir travaillé et vécu.

    Il nous a aimablement envoyé ce commentaire des « dialogues curieux » entre l’Anglais Robert Drury et un prince malgache, tels qu’on peut les lire dans le journal du jeune Anglais publié à Londres en 1729 (a).

    Le « civilisé » est naïf, et, somme toute assez inculte. Le « sauvage » est pragmatique et plein d’à-propos ; à l’esprit positif, il raisonne et critique en réaliste, renvoyant Drury à ses contradictions et son inconséquence. Mais finalement, l’ignorance et la crédulité de l’Anglais, si elles interdisent d’aller très loin dans le débat théologique comme dans l’enquête ethnologique, se révèlent néanmoins fécondes en ce qu’elles permettent de « préserver l’étrangeté voire l’incongruité du contact à l’autre en son premier moment » (b)

 

__________________

 

    (a) Rappelons que Serge Meitinger emprunte le titre de son article à l’œuvre du baron de La Hontan, publié en 1703, Dialogues curieux entre l’auteur et un Sauvage de bon sens qui a voyagé (Éditions Sulliver, 2005), le sauvage en question étant le Huron Adario.

    (b) Cet article a déjà paru dans Transhumances divines. Récits de voyage et religion, (coll., dir. Jean-François Guennoc etSophie Linon-Chipon), Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2005, 384 p.

 

Dialogues curieux avec un sauvage de bon sens

à propos de la côte d’Adam et d’autres sujets bibliques

 

Enjeux théologiques du Journal de Drury (1729)

 

Serge Meitinger

 

 

 

 

C’est un ouvrage à plus d’un titre étonnant que Madagascar ou le journal de Robert Drury [Madagascar or Robert Drury's Journal during fifteen years captivity on that Island, 1729]. Longtemps tenu pour un document authentique, il a été utilisé comme une source de première main et un témoin fiable sur le Madagascar de l’époque bien que sa présentation même, distinguant entre “auteur” (i. e. Drury) et “copiste” en fasse d’emblée un texte composite voire duplice. Assez récemment cette évidente réécriture a été attribuée à l'illustre auteur de Robinson Crusoe (1719) sans que cela résolve l’énigme et nous ne prendrons pas parti sur cette attribution. Certes Robert Drury a bien existé et l'on a retrouvé des documents qui attestent son identité et dessinent son voyage dans ses grandes lignes mais les multiples erreurs, portant sur les dates et les durées, les lieux et les trajets à l'intérieur de l'île comme sur nombre de faits et de termes cités ou d’us et coutumes malgaches, laissent entrevoir un travail complexe de recomposition à partir de plusieurs sources écrites et orales : outre les cahiers manuscrits de Drury, rédigés à son retour, et ses éventuels propos recueillis par le “copiste”, les témoignages de compagnons plus chanceux que lui, ceux de pirates et d'informateurs bien au fait de leurs aventures, les ouvrages de Cauche et de Flacourt (Histoire et Relation de la Grande île Madagascar, 1658 et 1661), les archives de la Compagnie des Indes…

 

L'ouvrage se donne pour le récit détaillé des aventures du jeune Anglais, parti d’Angleterre en février 1701, à l’orée du dix-huitième siècle, pour un voyage aux Indes Orientales, à bord d’un vaisseau de la Compagnie des Indes, le Degrave (capitaine Young) qui fit naufrage à l’extrême sud de Madagascar lors du voyage de retour (à proximité de Faux-Cap). Tous les survivants furent recueillis par le roi antandroy (1) de la contrée, puis ensuite massacrés quand ils tentèrent de gagner Fort-Dauphin. Rares furent les Européens qui en réchappèrent : ou ils étaient parvenus à s’enfuir assez tôt, ou ils furent épargnés, comme Robert Drury, à cause de leur jeune âge (Drury a entre quatorze et quinze ans au moment du naufrage), et dispersés dans la région pour servir d’esclaves à quelques princes antandroy. Robert Drury se retrouva ainsi au service de chefs irascibles (Deaan Crindo = Ndriakirindo, “le têtu” et Deaan Mevarrow = Ndriamivarao ou Ndriamivaro, “le seigneur magnanime”) qui mirent souvent sa vie en danger. Après deux ans et demi d’une acclimatation difficile, il eut l’espoir d’être racheté par quelques-uns de ses anciens compagnons parvenus au Fort-Dauphin et l’ancien pirate Samuel, le roi blanc de l’Anosy. Ce n’est qu’au bout de huit ans et demi ou neuf ans d’une vie misérable chez une des populations considérée alors (et encore maintenant) comme la plus arriérée de l’île qu’il parvint à s’enfuir dans le Fiherena, la région de la baie de Saint-Augustin (proche du Tuléar actuel). Il y resta un an avant d’être fait prisonnier par les Sakalava du Menabe (région de Morondava), puis d’être recueilli (en 1716) par le commandant du Drake, le capitaine Mackett. Il passa à son bord quelques jours dans la baie de la Betsiboka (près de l’actuel Majunga), le temps de faire le plein d’esclaves. Il quitta Madagascar le 20 janvier 1717, et arriva en Angleterre le 9 septembre de la même année.

Tel est le trajet temporel et spatial que l’on peut reconstituer à partir du texte tel qu’il existe : il est en partie fictif ou recomposé ! Que penser alors des notations portant en ce récit sur la religion des Malgaches et sur leur sens du religieux ? Il faut reconnaître que ces notations sont assez peu nombreuses, peu variées et lacunaires. Drury sous-estime grandement le culte rendu aux ancêtres et semble ignorer, en général, l’importance et la puissance des lignées dans l’organisation sociale et politique tout autant que dans la mentalité des Malgaches. Il se contente d’insister à plusieurs reprises sur les cultes et les rites qui entourent ces objets qu’il appelle “Owleys”, c’est-à-dire aoly (oly ou ody), charmes et amulettes sacrés, le plus souvent composés à partir d’un morceau de bois, d’une dent de crocodile ou d’une corne de zébu (2), objets dont la valeur est surtout prophylactique, et il a tendance à leur attribuer la qualité de véritables fétiches ou d’idoles servant à invoquer des esprits qui viennent les habiter. Pourtant, en un passage remarquable, le jeune Drury développe, avec l’un des chefs qu’il sert, une discussion semi argumentée sur quelques points bien particuliers des croyances bibliques, révérées par la religion chrétienne. Ce qui, en l’occurrence, est surprenant et nous met la puce à l’oreille, c’est que l’auteur de la Préface, c’est-à-dire le “copiste”, prenne la peine d’insister lourdement sur l’authenticité de “l’entretien remarquable avec Deaan Murnanzack où celui-ci tournait en dérision la côte d’Adam, Dieu parlant aux hommes, créant le monde en six jours et se reposant le septième” (3). Pourtant il reconnaît, juste après et comme en passant, qu’en tant que “copiste”, il “est seulement responsable d’avoir mis dans la bouche de l’auteur (i. e. de Drury) quelques réflexions”. Le problème serait de savoir où commencent et où s’arrêtent ces interpolations, où commence et où s’arrête l’initiative du “copiste” et quelles sont ses intentions.

 

Les principaux entretiens concernant la question religieuse, qui correspondent à deux veillées successives, sont soigneusement mis en perspective voire “mis en scène”. En effet le narrateur — “auteur” ou “copiste” — prend bien soin de révéler à quel point le jeune Anglais est naïf, ignorant et inconséquent et combien, face à lui, le prince barbare et ses familiers sont pleins d’à-propos, de bon sens et de tolérance. Ce n’est pas avec l’un de ses premiers maîtres, Deaan Crindo “le têtu”, que Drury discute et dispute si librement mais avec son neveu Deaan Murnanzack (= Ndriamananjaka : “le seigneur qui a la parole, la prérogative royale”) qui a été contraint de faire la guerre à son oncle et de le réduire. Mais, au cours du combat, il a empêché l’un de ses compagnons de transpercer “le têtu” de sa lance parce qu’il ne voulait pas causer la mort de son parent bien que celui-ci fût devenu son ennemi. Et ce prince multiplie ainsi les traits d’humanité, de modération et de maîtrise de soi. Il se montre aussi plein de familiarité avec ses sujets sans en rien déchoir de sa noblesse naturelle, au contraire… C’est cette tournure d’esprit, cette ouverture qui expliquent la curiosité, souvent amusée, des Malgaches qui accompagnent ce chef et entourent Drury : ils veulent en savoir plus sur le monde étrange dont il est originaire et dont les croyances et coutumes leur apparaissent tout à fait invraisemblables, tout à fait hors du bon sens.

 

Le point de départ est une réflexion sur la valeur prémonitoire et prophylactique des songes qui nourrit, à la veillée, la discussion entre les Malgaches et avec Drury. D’après ce dernier, les Malgaches croient à l’intercession, par les rêves, de divinités ou d’esprits inférieurs, de bons démons, associés aux différents “Owleys” (chacun ayant le sien) et comme délégués par le Dieu suprême ; en chrétien qui se veut scrupuleux, il s’élève contre cette superstition. Pourtant, le lendemain matin, il fait part à son chef d’un rêve qu’il a fait lui-même dans la nuit qui s’est écoulée et qui lui semble annoncer, pour la journée qui commence, le courroux de son maître à son endroit. Le prince a beau jeu de lui révéler son inconséquence et de faire l’esprit fort : il n’a en rien l’intention de s’en prendre à Drury ! Pourtant une maladresse de l’Anglais, au cours des manœuvres de leur chasse aux bœufs sauvages, fait manquer la ruse des Malgaches et Deaan Murnanzack se fâche et le menace de loin avec sa lance. Le prince finit par se rasséréner et demande à Drury de se joindre à une seconde veillée où vient en débat la question de la divinité. En effet les Malgaches, et en priorité leur chef, sont intrigués par l’attitude de Drury qui, d’une part, réfute le pouvoir des rêves tout en semblant, d’autre part, croire à leur efficace. De plus les faits du jour ont donné raison et aux croyances indigènes et à la part la plus superstitieuse du comportement de Drury.

 

“Et d’abord”, dit le prince, “quel Dieu adorez-vous ?” (135). Drury réplique à la question par la même interrogation, quêtant chez ses interlocuteurs l’idée ou l’image d’un Dieu céleste et omnipotent et d’un Paradis, et il s’attire la réponse suivante : “qu’[il y a] un dieu au-dessus, l’unique Seigneur suprême de tous les autres dieux, démons ou esprits quels qu’ils soient” (136). Cette multiplicité potentielle, bien que rassemblée sous l’autorité de N’driananahara (ou Zanahàry), le dieu créateur, et qui résume de façon abrupte la théologie traditionnelle des Malgaches, ne satisfait pas le monothéisme intransigeant du jeune Chrétien qui s’en remet à la suprême Providence et récuse toutes puissances ou toutes forces intermédiaires, s’en prenant à nouveau aux “Owleys” comme à de vains objets de superstition. Deaan Murnanzack n’a alors aucune difficulté à mettre Drury en contradiction avec lui-même : il croit, tout en s’en défendant, à la valeur prémonitoire des songes et, ce jour, celle-ci s’est vérifiée mais il ne veut pas admettre que des messagers qui savent l’avenir, êtres sacrés ou bons démons, aient pu lui transmettre par ce biais leur savoir pour le mettre en garde ; convoquerait-il le Dieu suprême en personne pour de telles broutilles ? Et “ce grand Dieu d’en-haut” (137) qui l’a vu ou entendu ? Viendrait-il souvent parler avec les hommes blancs et pas avec les Malgaches ?

 

L’on touche ici au noyau dur du dogme chrétien et de la foi qu’il engage, à la Révélation. S’ensuit entre Drury et l’entourage du prince un dialogue dont les tenants opposent une défense naïve, voire bornée, du christianisme au bon sens, parfois un peu court mais efficace, de personnes qui raisonnent selon la nature des choses visibles, sensibles et vérifiables par les sens comme par le raisonnement. C’est un schéma dialogique, déjà bien représenté dans les confrontations proposées à l’époque entre sauvage et civilisé à propos de la religion, en particulier dans les Dialogues de La Hontan avec un chef huron (parus en 1703 à La Haye, mais conçus à Londres, et fréquemment réédités jusqu’en 1723) auxquels le titre de ma communication voulait déjà faire allusion. L’authenticité de ce genre d’échanges a été d’emblée, à juste titre, mise en doute et ce type de dialogue truqué vise généralement et à relativiser la place de la religion chrétienne parmi les religions du monde et à jeter les fondements d’une théologie naturelle. Qu’en est-il ici ? Pour bien saisir les enjeux théologiques de ce texte, il faut distinguer clairement le récit attribué à Drury de la reprise de la même question, dans sa Préface, par le “copiste” (il faudrait pouvoir discerner aussi ses adjonctions au récit).

À la question du prince malgache, Drury répond alors qu’“Aucun homme n’[a] jamais vu Dieu, mais que certains de nos ancêtres l’[ont] vu un jour, il y [a] des générations, et [ont] entendu Sa voix quand il [est] descendu et leur [est] apparu dans un nuage” (137). À la fois fidèle et infidèle au Prologue de l’Évangile de Jean, Drury qui a une conception très concrète et populaire de la Révélation et qui escamote d’ailleurs au passage la figure du Christ, l’unique représentant du Père, s’attire inévitablement des objections qui tiennent à la fiabilité du témoignage et de sa transmission, au fait que, “depuis que les miracles ont cessé” (141), ces apparitions ne sont plus actuelles et donc plus vérifiables. Tout ce que le jeune Anglais trouve à répondre est que les Blancs ont “un moyen de garder le souvenir des choses dont [les Malgaches] n’[ont] aucune idée et, par ce moyen, nous avons un récit du commencement du monde et de sa création par Dieu” (138). Il veut parler de l’écriture et des Écritures et se lance alors dans un résumé à larges traits de la création du monde selon la Genèse. Mais l’objection demeure et s’y ajoute une remarque de pur bon sens : “Même si vous avez un meilleur moyen de garder le souvenir des choses que nous, je suis sûr pourtant que vous ne pouvez avoir la connaissance de ce qui fut fait avant qu’aucun homme ne fût créé pour le voir” (138). C’est là qu’il faudrait être capable, en théologien avisé et pédagogue, de faire entendre le paradoxe qu’est la foi, transcendant tout témoignage, tout vérifiable — le narrateur en vient d’ailleurs à douter qu’un quelconque théologien soit, dans le contexte où est placé le jeune Anglais, capable d’un tel exploit (141) — et Drury, lui, est un adolescent qui n’a bénéficié que d’une éducation primaire, il ne sait pas s’expliquer et va même, croyant bien faire, contribuer à tourner en ridicule un point du dogme qui lui est cher : il enchaîne sur la création de l’homme et rapporte que la femme fut créée “à partir d’une côte que Dieu prit [à Adam] pendant son sommeil” (138). Là son succès est de franche hilarité et Deaan Murnanzack dit “que c’[est] un pur mensonge et que c’[est] une honte de le raconter avec une mine sérieuse” ; cela lui prouve “que tout le reste [est] faux car si c’était vrai, la femme aurait une côte de plus que l’homme et il en manquerait une à l’homme d’un côté” (138).

Le prince barbare, on le voit, raisonne en réaliste, sur le terrain du plus pur concret, et induit de la fausseté évidente d’un élément de la doctrine à la fausseté du tout. Il ne semble pas non plus sensible à ce qui pourrait relever du métaphysique. Il est vrai que Drury non plus et c’est à ce moment que le rôle de l’Anglais est le plus comique et le plus dommageable à la foi qu’il défend. L’ensemble du passage a le caractère d’une vraie petite scène de comédie qu’il faut citer in extenso :

Je commis là une grosse erreur par ignorance, mais je ne puis cependant m’empêcher de la confesser. J’espère que nos ecclésiastiques et tous les bons Chrétiens prendront en considération les circonstances dans lesquelles j’étais et me pardonneront, car je n’eus pas assez de finesse pour ne pas insister sur sa véracité et affirmer ce que j’avais appris enfant, de personnes ignorantes, qu’“un homme avait une côte de moins d’un côté que de l’autre” et j’avais assez de conviction pour faire reposer toute la discussion sur ce point, et j’offris de donner ma vie en gage. Le prince se moqua de moi et refusa mon gage, mais nous avions deux femmes avec nous, dont l’une était très maigre ; ils l’appelèrent, lui comptèrent les côtes et en trouvèrent un nombre égal ; ensuite ils en firent autant sur un homme, ils en trouvèrent le même nombre. Mais ils n’étaient pas tous sûrs du vrai nombre qui ne les satisfaisait pas pleinement, pas plus que moi‑même quand je comptai après eux. (138)

Bel exemple de vérification expérimentale appliquée au religieux, malgré la petite incertitude finale (peut-être rajoutée pour tempérer la gêne évidente du narrateur mis en scène) : un dogme appuyé sur de mauvaises raisons factuelles semble prouver son inanité ! Dans cette scène le jeune Chrétien fait montre de légèreté et d’ignorance, presque de sottise, il contribue lui‑même à dévaloriser ce qui, pour lui, reste sacré ; le prince fait montre de mesure, de logique et d’esprit critique. Le rapport entre les interlocuteurs ressemble à celui qu’établit La Hontan entre lui-même et Adario, le sauvage de bon sens : le Chrétien défend le dogme qui est le sien avec une suffisance qui ne s’appuie que sur les coutumes et les préjugés des Blancs alors que l’Indien d’Amérique critique, raisonne et argumente, jetant au passage les fondements d’une théologie naturelle. Le prince malgache ne va pas jusque là mais, après cet épisode (qui est peut-être le noyau authentique du passage), il traite avec un mépris certain les propos de Drury concernant la religion et resserre son argumentation. Il reprend l’idée que “parler de ce qui [a] été fait avant que l’homme soit créé est idiot” (138) ; il affirme que “ce que [Drury a] raconté sur Dieu parlant avec les hommes et leur disant telles et telles choses sans preuves, que les choses qu’il prétend savoir et dire ne [sont] que des contes de bonnes femmes” (139). On fait alors parler Drury comme un conteur d’histoires plaisantes mais les objections continuent à fuser. Quand il évoque Noé et le sauvetage programmé des multiples espèces d’animaux, quelqu’un glisse : “S’ils avaient été tous détruits, Dieu qui les [a] créés au début n’aurait-il pas pu les faire plus à son goût ?” (139). Quant à Noé, lui-même, et aux siens, derniers représentants de l’espèce humaine anéantie par le Déluge, le prince demande : “Si personne d’autre que Noé, ses fils et ses filles n’[ont] été sauvés, Noé était-il un homme blanc ou un homme noir ?” (139) Les Malgaches, ajoute-t-il, ignorent cette histoire de Déluge qui ne leur a point été transmise par leurs ancêtres à eux. Mais le portrait de Deaan Murnanzack se complète encore par un trait qui contribue à nuancer sa figure et à lui donner plus de crédibilité et d’exemplarité humaine : il est d’un esprit si positif, si épris de bon sens et de savoir et si compréhensif qu’il n’arrive pas à croire que les propos de Drury reflètent vraiment toute la pensée des Blancs en la matière :

Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas et que je serais content d’apprendre ; et je croirais tout ce qu’un homme raisonnable peut croire ; mais la plupart de ces choses ne sont que des contes de bonnes femmes, et je suis sûr, [dit-il et ce sont là ses derniers mots qu’il va volontiers répéter], que tous les Blancs ne parleraient pas comme vous. (139)

Barbare mais honnête homme, l’on sent que le prince Murnanzack eût entendu avec plaisir, sinon cru, un Blanc qui lui eût exposé avec de meilleures raisons les tenants et aboutissants de la foi chrétienne comme de la pensée européenne en général, qu’il attendait seulement plus de bon sens et de conséquence d’un étranger dont l’allure et la couleur de peau semblaient si prometteuses (l’on peut tout de même soupçonner, ici, ”le copiste” d’avoir reformulé les arguments du prince !). Et l’on a l’impression que le dialogue tourne court : Drury avoue, une fois encore, sa honte et son insuffisance, le prince semble conclure sur un regret. La confrontation à la religion et à la pensée de l’autre permet de suggérer, au lecteur plus qu’aux protagonistes, une leçon de relativisme et de modestie mais au total c’est un rendez-vous manqué : chacun se trouve comme renvoyé à ses préjugés et l’on n’aboutit pas aux principes d’une théologie naturelle, seulement, dans les pages qui suivent, à l’esquisse d’une potentielle éthique naturelle quand Drury et “le copiste” constatent qu’il existe, chez les Malgaches, des lois morales strictes, analogues aux Commandements bien que les Dix Commandements y soient ignorés. À partir de l’anecdote fournie par “l’auteur”, c’est-à-dire Drury, malgré les “réflexions” qu’il s’est permis d’introduire et qu’il nous reste difficile d’exactement circonscrire, “le copiste” n’a pas pu faire “déboucher” le récit “sur une découverte comme celle de l’origine de la pratique de la religion révélée ou naturelle” (33).

C’est en raison de cette déficience interne à son récit qu’il s’octroie quelques pages de plus, dans sa Préface, pour jeter les linéaments d’une théologie naturelle, se démarquant de toute révélation historique. Après avoir affirmé l’authenticité des entretiens (avec la restriction déjà évoquée), il part dans des considérations plus détaillées sur l’origine potentielle de la religion des Malgaches. Il tient à réfuter la tradition déjà en vigueur à ce propos et qui veut que la source en soit musulmane. Il ne trouve rien de commun entre la pratique des Malgaches et l’islam que la circoncision et escamote la question en en faisant surtout un problème d’hygiène intime. “Le copiste” veut faire également justice d’une autre idée reçue et qui est celle de l’influence des Juifs et de leur Torah sur ce peuple et il renverse le sens du lien supposé en affirmant “que ce sont les Juifs qui ont beaucoup emprunté à ce peuple plutôt que le contraire” (31). Pour le prouver, il compare les rites et les pratiques en les opposant, comme si les Juifs, de par la loi de Moïse, avaient pris systématiquement le contre-pied des Malgaches, en particulier il rapproche les “Owleys” malgaches (amulettes et charmes) de l’Ephod et des Teraphim utilisés par les Lévites pour la divination et de manière prophylactique en violation de la loi mosaïque qui condamne fétichisme et idolâtrie. Il rapproche également les Malgaches des Égyptiens et des Cananéens originels et, ce faisant, il rejoint une idée qui fera encore son chemin (jusqu’à nos jours) et que l’on trouve déjà chez Flacourt, idée qui veut que Madagascar ait été peuplé à l’origine par l’une des tribus perdues d’Israël, mais qui serait partie dès avant la captivité de Babylone ou celle d’Égypte c’est-à-dire une tribu pré‑mosaïque. Relativisant de la sorte la source même de la Révélation des Tables de la Loi, propre aux trois grands monothéismes — “c’était un peuple sans importance, que ses propres lois obligeaient à rester confiné en lui‑même, peu doué pour les arts et les sciences et inutile au monde” (30), écrit-il d’Israël —, “le copiste” veut voir dans la religion des Malgaches, avec une netteté et une exemplarité que Drury n’était bien sûr pas capable d’appréhender, un cas concret de religion naturelle, saisie en son état quasi premier. Et il termine sa Préface par des considérations générales sur ce que pourrait être une théologie naturelle, c’est-à-dire l’image bonne et sage, juste et pacifique de la divinité, donnée par une manière de Révélation primitive :

Mais quelle que soit ma hâte [le nombre de pages imparti par l’éditeur est déjà atteint], je ne peux manquer de faire observer que les hommes à l’état de Nature et considérant Dieu comme l’auteur de l’Univers ne se font pas d’autres idées de lui que celles qui correspondent à la justice, à la sagesse et à la bonté ; ils estiment qu’il a parfaitement achevé son œuvre, qu’il ne veut y apporter ni modifications ni améliorations, et qu’il ne se repent pas de ses actions, comme certains osent le prétendre, comme s’il avait fait les choses par inadvertance, à la façon des mortels faibles et étourdis ; encore moins peuvent‑ils supporter d’entendre attribuer les pires passions à l’Être divin et parfait, comme la colère, la vengeance et la jalousie : Dieu a donné aux hommes le sens du goût pour juger quel aliment convient au maintien de la vie, et de même qu’il les a faits pour vivre en société, de même il leur a donné le discernement et la raison pour juger de qui contribuera le plus à leur bonheur dans les communautés sociales ; et nous n’avons pas besoin de chercher plus loin l’origine de la morale et les lois sociales, que dans les sensations les plus simples et les plus naturelles (car je ne les appellerai pas idées) de plaisir et de souffrance. (33-34)

La polémique qui s’ensuit contre la pensée de Hobbes, et qui est diffuse aussi dans le récit, est bien le fait du “copiste”, défendant le droit au bonheur et une théorie quasi sensualiste du sens social, moral et religieux. Et s’il faut rendre à Drury ce qui appartient à Drury, il convient seulement de constater que son existence historique, que son témoignage concret ont empêché le récit de tourner à la pure leçon et que sa naïveté et même son ignorance ont été fécondes en ce qu’elles ont su préserver l’étrangeté voire l’incongruité — déroutantes, parfois comiques, parfois inquiétantes — du contact à l’autre en son premier moment.

 

________________

 

(1) Les Antandroy sont l’“ethnie” située la plus au sud, à Madagascar ; elle vit dans le pays semi‑désertique des cactus ; ses tombeaux sont célèbres pour leur taille impressionnante et leur décorum, exubérant et inventif (bien que Drury n’en parle pas).

(2) Ces dents et cornes sont souvent utilisées comme réceptacle d’un mélange de graisse, de miel, de terre prise sur le tombeau des ancêtres et de plantes pilées dans lequel on enfonce des morceaux de bois ou d’os, des balles de fusil, des épingles…

(3) Nous citons l’édition et la traduction critique d’Anne Molet-Sauvaget : Daniel Defoe, Madagascar ou le journal de Robert Drury, Collection “Repères pour Madagascar et l’Océan Indien”, L’Harmattan, Paris, 1992 ; ici p. 29. Nos renvois à cette édition se feront désormais par un simple chiffre entre parenthèses.

 

 

___________________

 

P. S. : Lors de la discussion, l’on m’a fait remarquer, à juste titre, qu’il était fort étrange que, dans le contexte anglais de l’époque, un jeune homme même peu cultivé ne se définît point plus exactement en ce qui concerne son appartenance religieuse, les sectes chrétiennes étaient nombreuses et férocement affrontées dans des querelles de dogme comme de rituel. De plus, il est non moins étrange qu’un chrétien escamote aussi visiblement la figure du Christ. Ces indices laissent peut-être entendre que l’influence du “copiste” est encore plus importante que je ne l’ai donné à penser.

 

 

 

Pour citer cet article

Serge Meitinger, « Dialogues curieux avec un sauvage de bon sens à propos de la côte d’Adam et d’autres sujets bibliques. Enjeux théologiques du Journal de Drury », (2005), www.lrdb.fr, mis en ligne en décembre 2007.


Date de création : 18/12/2007 14:41
Dernière modification : 21/12/2007 07:39
Catégorie : MADAGASCAR
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