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MADAGASCAR - Charles RENEL, S. Meitinger

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    Professeur de littérature à l’Université de La Réunion, Serge Meitinger  connaît bien Madagascar pour y avoir vécu et enseigné. Il a bien voulu nous envoyer cette présentation (a) du roman de Charles Renel, publié pour la première fois en 1923, Le “Décivilisé” (b).

    Après une rapide présentation de Renel, puis une évocation du contexte littéraire, notamment le roman de Claude Farrère, Les Civilisés (c), Serge Meitinger montre comment l’auteur dénonce tout à la fois le mythe du bon sauvage et l’illusion de la possibilité d’un retour aux sources. Adhémar Foliquet, le personnage central, Européen soucieux et agité qui avait « perdu la faculté de se laisser aller longuement au charme de l’heure » va se « déciviliser » ; non qu’il devienne « une épave australe » (d) ou un « décivilisé honteux », mais il va cesser d’adhérer, comme à des principes universels, aux valeurs de civilisation et de progrès de son Occident natif qu’il est parfois même tenté de renier ou oublier. Il s’intègre, participe, apprend la langue, est même rebaptisé « Rademary ». Non sans une cruelle ironie, et peut-être par une mécanique tragique, c’est le cataclysme de la Grande Guerre qui le rappelle à la civilisation ; dramatique paradoxe qui veut que ce soit la sauvagerie sanglante des siens qui réveille en lui la voix de ses origines.

    Roman d’un colonialiste ?, sans doute pas, roman colonial ?, peut-être, roman critique et inquiet, assurément, et à ce titre qu’il convient de relire, pour s’interroger encore sur le sens ambigu – pour le moins – de la civilisation.

 

___________

 

(a) Article déjà paru dans Dérives et déviances, Corinne Duboin (dir.), SEDES, Université de La Réunion, Bibliothèque universitaire et francophone, 2005.

(b) Roman d’abord édité chez Flammarion ; repris dans Océan Indien, Madagascar - La Réunion - Maurice, anthologie de récits de voyage et de fictions réalisée par Serge Meitinger et Jean-Claude Carpanin Marimoutou, Paris, éditions Omnibus, 1998 ; et en édition séparée, Le “Décivilisé”, Grand Océan, Saint-Denis, 1998, 215 p., avec une préface de Nivo Galibert et une postface de Jean-Pierre Domenichini.

(c) Claude Farrère, Les Civilisés, Paris, éditions Ollendorff, 1905, repris aux éditions Kailash, Paris, 1997. On le trouvera encore dans Indochine. Un rêve d’Asie, Omnibus, 1995, 999 p., (Romans et nouvelles réunis par Alain Quella-Villeger, avec des textes de Loti, Jean d’Esme, Henry Dagerches, Jean Cocteau…).

(d) Pour reprendre le titre du livre de Jean d’Esme, Épaves australes, (1932), Éditions de l’Harmattan, 2005, 162 p.

 

 

Un précis de décivilisation

 

À propos du « Décivilisé » de Charles Renel (1923)

 

Serge Meitinger

 

 

 

 

Charles Renel (1870-1925), agrégé des lettres, spécialiste de l’Inde et du sanscrit, était d’origine lyonnaise comme Augagneur (gouverneur général de Madagascar de 1905 à 1910) qui le fit venir sur la Grande Île pour y diriger l’enseignement. Il s’agissait principalement de contrebalancer, dans le sens de la laïcité et de la république, celui qui était délivré dans les missions chrétiennes. Aussi Renel créa‑t‑il un enseignement primaire sur le modèle de celui de la France et en favorisa l’accès aux Malgaches. Membre de l’Académie malgache (créée par Gallieni), il a publié plusieurs essais sur les traditions et coutumes : Les Amulettes malgaches, Ody et sampy, Anciennes religions de Madagascar, Ancêtres et dieux et (en collaboration avec J.-P. Rabaté) Madagascar et dépendances : morceaux de récitations ; il donna aussi deux volumes de Contes de Madagascar (des “contes merveilleux” en 1910 et des “contes populaires” dans une publication posthume en 1930). Enfin, il consacra à Madagascar une série de romans parus entre 1908 et 1926 : La Race inconnue, La Coutume des ancêtres, Le “décivilisé”, La Fille de l’Île Rouge, L’Oncle d’Afrique. Comme Jean Paulhan, qui fut dans son enseignement au collège de Tananarive directement dépendant de lui, mais, de par ses fonctions, d’une façon bien plus “institutionnelle”, Renel s’est fait remarquer par sa volonté de contacts avec le monde indigène et par ses études ethnographiques fouillées (bien que de seconde main pour les essais qui ne concernaient pas seulement les Merina ; en effet, le plus souvent, il utilisait les données collectées par les instituteurs qu’il avait mis en place dans les diverses provinces ; ce fut aussi le cas pour les contes). Il fut, selon le témoignage du DrRakoto-Ratsimamanga, “un des rares Français des débuts de la colonisation à comprendre les Malgaches”.

 

Ce sont sans aucun doute, pour partie, ce désir de comprendre et cette sympathie affective et intellectuelle pour la culture malgache qui expliquent les guillemets placés dans le titre du roman et dont il convient d’abord d’apprécier la portée : le roman s’intitule bien Le “décivilisé” (1), le terme-clef étant ainsi signalé par ces marques de ponctuation. Et, en effet, tout au long du livre et sur divers modes, le concept de “civilisation” est vivement questionné et, au bout du compte, il n’est pas évident que la supériorité prétendue de l’Europe se donnant pour le modèle de la “civilisation” puisse être préservée. Sur ce plan, ce roman de l’époque coloniale, écrit par un haut fonctionnaire de la Colonie, est d’abord un roman critique qui remet en cause une idéologie conquérante, trop sûre d’elle-même, tout en s’insérant dans une tradition littéraire française de critique de “l’occidentocentrisme” (si l’on ose dire ainsi) qui remonte au moins au xviiième siècle (Diderot, Rousseau) voire à Montaigne. Il faut dire que d’autres auteurs mirent beaucoup moins de nuances dans leur portrait de l’Européen se laissant aller aux charmes insidieux des Tropiques : Jean d’Esme par exemple dont le livre, dès le titre, porte à mépriser cette “dérive” : Épaves australes (1932).

 

Mais il est clair que Charles Renel répond également par les guillemets qu’il place en son titre au célèbre roman de Claude Farrère et qui obtint le prix Goncourt en 1905 : Les Civilisés. Ce roman dont l’essentiel de l’intrigue se déroule à Saigon, dans l’Indochine soumise aux Français, met en scène et en cause un groupe d’hommes jeunes qui sont censément les fruits les plus évolués de la civilisation et de la culture à la fois française et européenne : un ingénieur féru de mathématiques, un médecin, un officier de marine d’origine aristocratique… Mais ces éminents représentants de l’Occident riche, savant, cultivé et policé sont montrés surtout comme de laborieux libertins bien incapables de dépasser l’exténuation immédiate de leurs pulsions les plus basses (par l’alcool, la drogue, l’érotisme). En effet, la “civilisation suprême” à laquelle ils se vantent d’appartenir est, pour l’auteur-narrateur, “la civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans code” et elle n’est qu’“une mystérieuse maladie mentale, une gangrène de l’âme, qui ne lâch[e] plus les proies qu’elle [a] mordues” (2). Le titre est donc ironique et fonctionne comme une antiphrase qui sera justifiée par un dénouement catastrophique pour les trois hommes : cette prétendue marque de “civilisation”, ainsi illustrée, n’est qu’un encouragement à la décadence voire à la déchéance ramenant à la barbarie ! Il est vrai que l’auteur entr’aperçoit une autre voie : dans le dépassement critique et systématique de toutes les superstitions et préjugés ethniques et culturels, dans l’abjuration de “tous les fanatismes en toutes les religions”, certains “individus supérieurs” pourraient, sur “le fumier humain” de la corruption coloniale, développer enfin l’intégralité de leur énergie à la fois rationnelle, psychique et physique, pour atteindre une expansion personnelle et culturelle inouïe, qui cependant risquerait de s’émanciper aussi du “code pénal” et de la loi morale ! C’est à ceux-là, “en avance sur notre siècle” (nous sommes juste à la fin du dix-neuvième), que le gouverneur de Saigon, jouant les idéologues, réserverait le nom de “civilisés”, tous les autres étant, restant “des barbares” (3) ! Pour Claude Farrère, donc, le terme de “civilisé” demeure ironique et la double définition qu’il en propose, comprise entre une décadence croupissante liée au nihilisme et l’exaltation amorale de l’énergie individuelle vitale conduisant à une manière de surhomme nietzschéen, ne semble pas le satisfaire. Est-ce à dire que le parti pris de l’auteur-narrateur serait, ici, conservateur voire réactionnaire ? C’est une autre histoire qui ne nous concerne pas directement.

 

S’opposant aux définitions de Farrère, Charles Renel, dans son roman, semble vouloir montrer ce que serait “se déciviliser” pour un Européen qui tenterait de juguler “le caractère inquiet des gens de sa race, l’esprit obsédé sans cesse par des idées nouvelles et des impulsions soudaines”, de réduire l’incapacité occidentale à “se laisser aller longuement au charme de l’heure” (4) et qui le ferait sans préjugé ni jugement prématuré. Ce serait écarter par un épicurisme de bon aloi les dangers du nihilisme et de la décadence tout comme les excitations maladives de l’hyperactivité. Mais, Renel en a une conscience vive et critique, l’idylle par laquelle commence le processus de “décivilisation” ne saurait durer car elle est fondée sur une double illusion, celle de la bonté comme de la facilité d’une vie encore proche des origines et dite alors sauvage ou primitive, celle que l’on pourrait contrebalancer l’artificialité excessive du mode de développement européen considéré comme antinaturel et inhumain par un retour aux sources. Il va révéler progressivement que simplicité et bonté ne sont pas forcément les termes qui conviennent pour qualifier le mode de vie des Malgaches, les Betsimisaraka qu’il évoque. D’autre part les Européens ne sont pas des êtres si rationnels et rassis qu’ils le prétendent, leur supériorité technique exploitant le monde tout comme les raffinements et artifices de leur vie quotidienne ne sauraient dissimuler un atavisme pulsionnel et passionnel singulier qui les caractérise bien plus et les jette soudain vers leur “essentiel”, le meilleur et le pire, sans qu’ils aient trop à y réfléchir. Renel ne croit ni à la “gangrène de l’âme”, ni au surhomme, ni au retour aux origines ou à la bonté naturelle mais à un atavisme dont nous allons essayer de repérer les linéaments grâce aux interférences narratives.

 

Son personnage, Adhémar Foliquet (dit Radémari ou Démari après malgachisation de son nom), est un jeune Français d’origine bourgeoise qui, après des études de lettres, n’a pas souhaité entamer en métropole une médiocre carrière d’enseignant, et qui, dépossédé de l’héritage paternel, part chercher fortune à Madagascar. Après plusieurs tentatives malheureuses qui le dépouillent du peu d’argent qu’il lui restait encore, prospecteur famélique en pleine brousse, il échoue, malade, presque mourant, dans un petit village betsimisaraka (sur la côte est de Madagascar, un peu au‑dessous de Tamatave) : les Trois-Manguiers, hameau en bord de mer, entre lagune et océan, éloigné de toute piste fréquentée. On l’y soigne et sauve et il s’installe après s’être lié au chef du village par la fraternité du sang (fatidrà). Il devient l’instituteur des enfants du lieu auxquels il va enseigner le français et les rudiments du savoir dispensé à l’école primaire. Hanté malgré lui par sa culture d’origine qui attise sa conscience et entretient en lui le besoin constant de réfléchir et de se réfléchir, d’analyser sa situation, il agira et réagira en “lettré” face à ce qui le sollicite et fascine, mais plutôt en “demi-lettré”, pourrait-on dire (comme Pascal parle d’“habiles” et de “demi-habiles”), si l’on saisit bien le point de vue de l’auteur (qui, lui, a réussi dans le cursus universitaire auquel son personnage renonce dès le début du livre et qui traite son Adhémar un peu de haut). Car l’ouvrage est par son type d’écriture narrative fondamentalement ambigu. L’auteur-narrateur joue en effet un double jeu : toujours en position de narrateur omniscient, il se plaît tout de même à adopter parfois le point de vue d’Adhémar. Et en usant quasiment de deux voix narratives, il se donne la possibilité de prendre de la hauteur par rapport aux opinions de son personnage (que l’on songe aussi au nom choisi pour celui‑ci : un prénom “vieille France” et désuet, un nom de famille à égale distance entre “folichon” et “freluquet”). Plus ou moins subrepticement, Renel le juge et jauge tout en restant lui-même plutôt sceptique. De la sorte l’aspect résolument idyllique de la plupart des descriptions de la nature tropicale et l’indulgence des appréciations constamment portées sur les mœurs indigènes peuvent être portés au crédit (ou au débit) du personnage alors que le narrateur (qui n’en défend pas pour autant la doctrine officielle) semble pencher vers une conception plus réaliste, faisant appel à l’irréductibilité de l’atavisme, moins indulgente, moins lyrique et moins fraternelle. Toutefois l’auteur-narrateur ne laisse pas toujours clairement distinguer son niveau d’intervention dans le récit, ce qui maintient une ambiguïté parfois dommageable en ce qui concerne son propre choix idéologique et le mouvement d’ensemble des idées : qu’elle résulte de l’indécision, du désir de brouiller les cartes ou d’une certaine maladresse littéraire, cette carence empêche ce livre agréablement écrit d’atteindre, faute de style vraiment personnel, une haute qualité littéraire (bien qu’elle lui interdise également de verser dans le roman à thèse).

 

Le personnage central se “décivilise” en ce sens qu’il adhère de moins en moins aux valeurs et aux repères de sa culture de naissance ou, du moins, qu’il les relativise de plus en plus fortement : les notions de confort et de modernisme, de vitesse et de ponctualité (gestion d’un temps quantifié), les valeurs de travail et d’effort (l’impératif productif), d’amour et de fidélité (liées au mariage monogame), les concepts de progrès et de compétition, les grandes notions politiques et morales se délitent considérées d’un point de vue qui en fait ressortir tout l’arbitraire. Ainsi dévaluées ou relativisées, elles ne sauraient plus exactement se poser en modèles intangibles. Toutefois il y a une gradation dans la “décivilisation”. Plusieurs fois, au cours de son séjour aux Trois-Manguiers, Adhémar rencontre plus “décivilisé” que lui : certains blancs, réduits au mode de vie autochtone, ont honte de leur situation parce que c’est le laisser-aller, la paresse et la lâcheté qui les ont conduits où ils en sont et c’est le type du “décivilisé honteux” (5) qui vit sa métamorphose comme une déchéance et qui tente de la cacher ou de se cacher aux yeux de ses congénères. Adhémar, lui, n’a encore rien à cacher et sa situation d’instituteur (bien que formellement coupé de l’institution coloniale puisque c’est à la demande des indigènes et pour leur rendre service qu’il exerce ces fonctions) continue à le rattacher aux valeurs laïques de l’instruction publique et il enseigne selon les méthodes françaises et avec les ouvrages officiels. C’est au contact de ses jeunes élèves, dont il apprécie l’intelligence et la vivacité, qu’il prend conscience de la relativité des principes qu’il avance, ce qui ne les détruit pas pour autant mais les met à leur place, modulable, dans la gamme des principes possibles. L’instituteur, se sentant alors dans une position contradictoire, se prend tout de même à se demander s’il n’apporte pas à ses élèves quelque chose qui va leur nuire plus que leur servir. Il vit sur place, très concrètement, la grande contradiction que vivent tous les coloniaux lucides et intelligents. D’une part, à un moment ou à un autre, ils ne peuvent que seriner une antienne qui est de propagande et une pseudo-justification morale, car, parlant des colonisés, il faut dire :

— Ce sont des enfants incapables de se conduire, des mineurs à laisser en tutelle. Nous leur apportons la civilisation et le progrès, en échange nous prenons le droit de les gouverner comme nous l’entendons.  (6)

Ainsi s’exprime d’abord l’administrateur, lors du repas offert par le Planteur fortuné, mais, peu de temps après, dans la discussion générale apparaît une inquiétude partagée par tous et qui se formule ainsi :

— Y aurait-il un moyen d’empêcher le contact des civilisés d’être mortel pour les primitifs ou les barbares ? Pourrait-on sauver ces races condamnées ? (7)

Utilisant la métaphore du “vaccin”, l’on suggère une inoculation progressive de la “civilisation” tout en la sachant de facto impossible. Ce faisant, l’on ne discute pas vraiment l’utilité du transfert culturel, l’on délibère seulement sur ses modalités, tout en en connaissant les conséquences que l’on dirait, de nos jours, “ethnocidaires”. La situation de doute que vivent ces coloniaux critiquant le système ne les empêche pas de faire et d’agir chaque jour au mieux selon les normes mêmes et critères de leur culture. Et Adhémar le sent bien, et Renel mieux encore : qui s’en tient là devient un civilisé critique et n’est pas encore un “décivilisé”. Mais une immersion prolongée dans le contexte indigène induit une tentation plus grave à laquelle Adhémar n’échappe pas, bien que les conséquences ultimes de ce choix lui apparaissent clairement et le fassent trembler.

 

Car d’autres “décivilisés” (et qui seraient les seuls vrais) se sont plongés à corps perdu dans la vie indigène la plus reculée et se sont délibérément rendus inaccessibles comme le blanc qu’Adhémar a croisé dans la grande forêt et qui a sciemment refusé le contact avec son ex‑congénère : un échange de regards aigu et définitif a souligné une brève reconnaissance et l’esquive immédiate, le désir de se faire oublier et de s’exclure. D’ailleurs Adhémar ne connaît cet homme que sous son nom indigène de Rafoutsi (= le blanc) et, quand on lui apportera l’ultime écrit rédigé par ce blanc juste avant de mourir, il n’en apprendra pas plus, seulement que ce dernier ne regrette rien. Conscient de ce qui le sépare encore de ce cas, le jeune Français frémit à l’idée qu’il pourrait devenir, comme lui, le “décivilisé intégral” (8), celui qui s’est renié par assimilation complète et renchérissement même de sauvagerie sur le modèle indigène : la tentation l’effleure toutefois et l’inquiète (il évoque — ou c’est le narrateur — une “involution” ou une “régression” qu’il ressent en lui‑même, agissante). Il est vrai qu’Adhémar vit désormais à l’indigène, sans confort (pas de meubles ni de vaisselle ni de lampe) ni repères normatifs (plus de montre, d’horaires stricts bien qu’il reste l’emploi du temps de l’école). Il s’est mis en ménage, en mariage à l’essai avec une jeune et jolie fille du village et ne s’interdit pas, non plus qu’elle de son côté, quelques excursions sexuelles selon le désir et les circonstances : ce qui frappe et séduit l’Européen, élevé chrétiennement dans la crainte du péché de chair, c’est la facilité des rapports sexuels et l’absence totale de connotation morale liée à l’acte lui‑même qui n’a d’ailleurs pas plus d’importance qu’une faim ou une soif étanchées. Il se sent ainsi se dépouiller progressivement de cet instinct possessif que le mariage monogame a attaché à l’alliance avec une épouse qui est, en quelque sorte, le bien de son époux. Adhémar passe la plus grande partie de son temps en flâneries et bavardages : siestes, rêveries, promenades, contemplation du levant et du couchant, du spectacle infiniment renouvelé et infiniment monotone de la mer, de la lagune et de la grande forêt primaire toute proche, palabres décousues avec ses voisins. Il accepte de plus en plus naturellement les us et coutumes, les tabous et superstitions de la tribu et s’y plie sans réserve, en venant même à ne plus trouver si inhumaine ni si brutale la justice magique qui, au moyen de l’ordalie du tanguin, distingue l’innocent du coupable et condamne ce dernier à un châtiment bien réel pour des crimes qu’un Occidental ne peut que tenir pour imaginaires. Bref, il n’y a plus qu’un pas pour qu’Adhémar glisse vers l’oubli de ses origines.

 

C’est la mobilisation générale décrétée, à Madagascar, pour le 4 août 1914 qui l’arrache à son dolce farniente et le rappelle, ô paradoxe pour l’esprit critique, à la “civilisation”. De fait le jeune homme n’est aucunement tenté de fuir, de déserter ou de choisir enfin en connaissance de cause l’intégration complète dans l’univers malgache le plus sauvage, le plus reculé et, en bon citoyen soucieux de son devoir, il rallie les troupes françaises. Bien sûr cet ultime trait est la touche décisive : il souligne l’impossibilité où l’on se trouve désormais de placer l’unique modèle de civilisation en cette Europe qui s’apprête à se déchirer en de terribles combats, qui vont être caractérisés par une barbarie mécanique de grande ampleur. Mais cet événement, agissant comme un révélateur, réveille en Adhémar le sens d’une solidarité plus radicale, celle de la “nation” et de la “patrie”, à la fois voix du sang et amour immémorial d’un territoire : une communauté d’origines plus forte que le seul jeu des valeurs l’appelle à l’unité et au sacrifice. In extremis et sous le choc des circonstances, le jeune homme prend conscience de la force de l’atavisme et il rejoint sur ce plan la pensée implicite de l’auteur-narrateur (qui, à ce moment ultime, s’explicite).

 

L’auteur-narrateur a semblé en effet tout au long du livre laisser à son personnage, “demi-lettré”, l’enthousiasme facile et la vision exotique de la vie primitive qui se manifestaient en une manière de rousseauisme appliqué, les mythes du “bon sauvage” et de “l’état de nature” n’étant jamais bien loin. Il a fait sentir aussi à quel point la vision d’Adhémar restait inconsciemment unilatérale faute d’une appréhension vraiment intérieure ou intériorisée de “l’âme malgache” : le jeune Français, qui conserve malgré tout une vue ethnocentrique de l’autre, ne peut pas imaginer ni même pressentir, sous leur apparente placidité, ce que sont pour les Malgaches qu’il côtoie inquiétude, souci, peur de la maladie, hantise de la mort et souffrance, jalousie, envie et violence, ambition, mensonge et traîtrise. Pour sa part, en “lettré”, l’auteur-narrateur relativise comme Adhémar les valeurs et les pratiques véhiculées et cultivées par sa propre civilisation tout autant que par les autres, mais il sait ou sent qu’un fonds plus secret est agissant et déterminant. Pour lui, les Malgaches sont sans doute plus proches de leur fonds primitif et essentiel que les Européens ne le sont du leur. À ce titre, ils sont infiniment estimables et c’est une erreur et même peut-être un crime (tel demeure le doute !) de les acculturer de force et de les soumettre. L’on peut bien, par ailleurs, appeler ce fonds “civilisation” mais, alors, il n’y a plus de modèle absolu possible, seulement des civilisations diverses, ayant chacune leur mode de croissance propre et leur propre degré de développement. De plus, dans presque tous les cas, les éléments les plus primitifs et les plus essentiels de ce fonds demeurent occultés ou ils sont comme déjà perdus pour les consciences ; pourtant ils se rappellent irrésistiblement à l’esprit et au cœur lors des grands cataclysmes individuels et surtout collectifs. Comme si les grands traits ancestraux essentiels se perpétuaient, même à l’insu des membres du groupe, et soumettaient inconsciemment à une sorte de loi naturelle : celle de la survie, pure et simple, dudit groupe lié par le sang et par l’histoire à un “terroir” ou un “territoire”, ce dernier (re)devenant le “patrimoine commun, pour lequel vont se faire tuer, confondus dans les mêmes rangs, ouvriers et prêtres, bourgeois et paysans”. C’est, sous les noms de “nation” ou de “patrie”, “l’expression la plus haute de la plus belle civilisation humaine qu’Adhémar, lui aussi, est prêt à défendre et à sauver, en sacrifiant au besoin sa vie…” (9).

 

On le voit, le terme même de décivilisé tout comme celui de civilisé sont des termes risqués qui n’ont guère de sens absolu par eux‑mêmes, d’où l’éventuel usage des guillemets ! En effet, puisqu’on ne peut plus tenir la civilisation européenne pour l’unique civilisation, la relativiser n’est pas se “déciviliser”, seulement s’accoutumer ou s’acculturer à une civilisation autre ; d’autre part, nul n’échappant vraiment à son atavisme, fût‑on parfaitement conscient de la relativité des valeurs en jeu, le fonds originel aura le dernier mot. La plus belle civilisation humaine en son expression la plus haute est bien celle à laquelle on adhère assez pour lui sacrifier sa vie. Cela ne devrait toutefois pas permettre de la juger supérieure aux autres, seulement d’en assumer dignement, quand il le faut, les cruautés nécessaires :

Et, sans plus rien voir de la terre Betsimisârak, [Adhémar] se mit à regarder, dans le doux paysage du soir austral, le paquebot qui demain les emporterait, eux les civilisés, vers les sanglantes tueries devenues nécessaires.  (10)

 

 

___________________

 

(1) D’abord édité chez Flammarion, en 1923 ; repris dans Océan Indien, Madagascar - La Réunion - Maurice, anthologie de récits de voyage et de fictions réalisée par Serge Meitinger et Jean-Claude Carpanin Marimoutou, Paris, éditions Omnibus, 1998, qui sera l’édition de référence.

(2) Paris, éditions Ollendorff, 1905, repris aux éditions Kailash, Paris, 1993 qui sera l’édition de référence : ici, p. 147.

(3) Op. cit., p. 64.

(4) Le “décivilisé”, éd. cit., p. 200.

(5) Op. cit., p. 261.

(6) Ibidem, p. 288.

(7) Ibidem, p. 293.

(8) Ibidem, p. 259-261.

(9) Ibidem, p. 317.

(10) Ibidem, p. 321.

 

 

 

Pour citer cet article

Serge Meitinger, « Un précis de décivilisation. À propos du « Décivilisé » de Charles Renel (1923) », www.lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2008.


Date de création : 20/01/2008 11:03
Dernière modification : 20/01/2008 11:03
Catégorie : MADAGASCAR
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