« Contre une tendance à l'idéologie patheuse »,   F. Ponge

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Psychanalyse - Gérard MILLER

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Philosophe de formation, Gérard Miller est psychanalyste, membre de l’École de la Cause Freudienne créée par Lacan en 1981. Outre ses activités de chroniqueur, il est aussi enseignant au département de psychanalyse de l'Université de Paris VIII.

Il nous a aimablement envoyé ce texte inédit. Texte bref et imagé mais grave, dans lequel il s’interroge, en psychanalyste, sur la culpabilité.

Que dire de la monstruosité d’un Klaus Barbie, par exemple ? Ce n’est pas un animal, pas un fou non plus, il est pourtant dénué de tout sentiment de cette culpabilité qui empêche ou gêne le passage à l’acte. Que dire ? et que faire alors pour prévenir quand il est trop tard pour guérir ou punir ?

 

Un criminel passe

De la culpabilité

Gérard Miller

 

 

 

 

 

Ce fut l'ange noir, le démon du premier septennat de François Mitterrand : Klaus Barbie.

Plusieurs fois, pendant son procès à Lyon, on m'a posé la question de savoir comment un psychanalyste, dont la clinique est supposée si fine, appelait un assassin, capable de commettre des crimes aussi monstrueux que ceux de Barbie. À question simple, réponse simple : il l'appelle, comme tout le monde, un monstrueux assassin.

Mais est-ce dire pour autant que la psychanalyse n'a pas ici quelques lumières à apporter ? Je ne le pense pas, car sur un point au moins – la culpabilité – la découverte freudienne permet de dire son mot.

Un spectateur de son procès me raconta qu'il lui fut presque aussi insupportable d'y écouter le récit des souffrances qu'avaient dû endurer les victimes, que de constater le cynisme et l'absence complète de repentir chez leur bourreau.

La méthode de Jacques Vergès, son avocat, parce qu'elle fut impitoyable, a eu cet effet en retour d'interdire la moindre pitié pour l'accusé, de dépouiller le crime de toutes ses excuses imaginaires dont la défense aurait pu l'habiller pour le rendre « compréhensible ». Chacun était ainsi contraint d'ouvrir les yeux sur l'impossible, c'est à dire le réel : un homme – mais oui, notre semblable – qui réussit à donner consistance à l'horreur absolue, puis à la côtoyer patiemment sans que jamais sa tête n'éclate entre ses mains, et enfin à lui survivre des années durant dans l'indifférence, voire la satisfaction la plus apaisée.

Mais, s'étonnera-t-on, qui donc pouvait attendre autre chose d'un nazi ? Qui pouvait croire qu'un jour ses oreilles se seraient tout à coup ouvertes aux cris des enfants juifs précipités dans les flammes ? Qui ? Mais presque tout le monde. Car malgré tout, malgré tout ce qu'ils savaient déjà, des tortures, des camps, du sans-nom de ce que les Allemands ont apporté au monde, ils ont été plus d'un à chercher, même pour ne pas y croire, un mot de regret, une larme de culpabilité, ne serait-ce qu'un frisson de remords... Cela était si insupportable qu'ils ont continué de vouloir, alors que le contraire est depuis si longtemps prouvé, que les coupables ne soient pas, jusqu'au bout, insensibles aux crimes qu'ils ont commis.

Quelle drôle d'idée on se fait ainsi de la culpabilité... Freud, lui, pensait exactement le contraire. Que la culpabilité ne suit jamais le crime, qu'elle le précède, qu'elle l'anticipe et, dans la plupart des cas, qu'elle lui barre justement l'accès.

Celui-ci s'en voudra toute sa vie de penser à tuer son père et ses épaules plieront sous la culpabilité d'un acte qu'il ne commettra pas. Celui-ci se reprochera un forfait, qu'il ignore, et appellera de ses voeux le châtiment exemplaire qu'exige le curieux coupable sans crime qu'il ne cesse de voir dans la glace... Alors que lui, les mains encore plongées dans l'abomination, ne tremble pas, ne regrette rien, n'a fait aucune rencontre ces soirs-là où il décapitait des vies comme on cueille des fleurs.

Un souvenir d'enfance me revient en mémoire. C'était dans les années d'obsession de l'après-guerre. Un jour qu'il faisait beau et qu'il n'y avait pas classe, j'étais assis sur un banc, à la campagne, avec à mes côtés une amie de ma mère que j'aimais beaucoup. Dans ma famille réduite à sa plus simple expression par les nazis – je n'ai jamais connu mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes cousins, et seuls mon père et ma mère réussirent à échapper à la mort –, dans cette famille dépeuplée à ma naissance, cette femme comptait beaucoup, tout comme son mari qui avait survécu aux camps de concentration, et je les interrogeais souvent, pour revenir à cette question qu'aucun récit n'épuisait : comment des hommes ont-ils pu faire cela ?

Le banc sur lequel nous nous trouvions avait été repeint, et il était tout blanc. Montant, descendant, de longues théories de fourmis se détachaient sur le bois. Ce jour, là aussi, j'ai dû revenir à cette même question...

L'amie de ma mère se mit alors à écraser de son index une fourmi, puis une autre, puis une autre, et de petits points rouges tachèrent le banc. « J'écrase des fourmis, comme tu en as sans doute écrasé déjà toi-même en jouant, me dit-elle... Eh bien, les nazis, eux, pouvaient faire pareil avec les juifs, sans rien ressentir d'autre que ce que tu ressens aujourd'hui sur ce banc ensoleillé. »

Mais qu'ai-je ressenti exactement ? Quelle angoisse devant la simplicité de ce petit geste meurtrier, de cet index innocent qui rougissait le bois de minuscules existences sans importance ? J'ai arrêté la démonstration avec brutalité. Les hommes ne sont pas des fourmis, mais les fourmis ne sont pas non plus des fourmis quand on les compare à des hommes. L'horreur commence avec le signifiant.

J'ai eu depuis ce jour plusieurs fois l'occasion de parler avec des assassins, à l'hôpital psychiatrique où j’ai longtemps travaillé. Pour eux aussi, il ne s'est rien passé le jour où ils ont tué... Ils ne nient pas, ils peuvent même donner toutes sortes de précisions, de détails. Mais leur crime n'est pas un acte, pris dans une histoire, plutôt une absence sur laquelle ils bégayent, un trou autour de quoi ils tournent, sans aucun signifiant à leur disposition pour en dire l'importance, la gravité. Quand on leur parle, aucune idéologie ne vient détourner l'attention. Eux n'étaient les tueurs à gages d'aucun projet, ils n'avaient rien voulu prouver au monde, ils n'exécutaient aucune sentence.

C'est là que l'assassin qu'on a jugé à Lyon se distingue de ceux qui hantent les hôpitaux psychiatriques. Comme eux, certes, il ne connaît pas la culpabilité, et son crime est d'autant plus parfait qu'il n'existe pas. Mais les meurtriers fous que je connais sont seuls, « hors discours » comme disait Lacan, rien à voir avec celui dont la monstruosité est tissée par le lien social, portée par le discours.

L'armée allemande fut essentiellement composée de brancardiers et de traducteurs. C'est classique. Quand une dictature s'effondre, ceux qui ont simplement exécuté des ordres se révèlent si nombreux qu'on a même du mal à croire qu'il y ait eu autant d'ordres à exécuter. Mais le pire, me semble-t-il, c'est que si tous se disent innocents, ce n'est pas seulement pour échapper au châtiment. C'est parce qu'ils le croient vraiment. C'est parce qu'ils ont les moyens discursifs de le croire, tout comme ils avaient eu les moyens, peu de temps auparavant, de frayer avec l'insupportable.

Ne prenez que ces millions d'Allemands qui ont vu passer les trains de la mort, qui ont habité à deux pas des camps, fermant quotidiennement leurs fenêtres pour ne pas respirer l'odeur des chairs martyrisées... Ils n'ont rien vu, rien entendu, parce que pour voir et entendre – la psychanalyse le vérifie tous les jours – il ne suffit pas d'avoir des yeux et des oreilles en état de marche. Il faut que certains mots soient à leur place. Or, c'est cela que Hitler, Barbie et les autres ont glissé entre les lèvres molles du peuple allemand : une sinistre becquée signifiante qui permettait au contraire de dire, quand les roues crissaient dans les gares : « Rendors-toi, ma chérie, ce ne sont que des trains de fourmis qui passent. » Je laisse imaginer le long chemin que de tels agneaux devraient parcourir pour se sentir un jour coupables.

Mais je n'aurais pas terminé avec Barbie et ses semblables sans ajouter une remarque qui m'encombre encore.

Pendant le défilé des témoins, j'ai toujours fait très attention à leur âge. Et j'avoue avoir été particulièrement touché par ceux qui n'étaient pas encore vieux, qui avaient – disons – moins de soixante-cinq ans, pour avoir eu moins de vingt ans en 1942.

Ils sont donc bien vivants, me disais-je, plus jeunes que cette ordure qui avait rêvé de les anéantir, et ils ont devant eux des années qui ne leur échapperont peut-être pas... Mais je savais, pensant cela, à quelle illusion je me raccrochais. Car la leçon du procès de Lyon, c'est qu'avec les nazis il a toujours été trop tard : trop tard pour sauver les victimes, trop tard pour frapper les coupables.

Peut-être est-ce à la même époque que l'histoire du banc que j'évoquais, que l'on m'a raconté l'histoire de l’enfant qui criait au loup. Moi, je n'ai jamais réussi à en vouloir à ce petit garçon, dont la seule faute fut de crier trop tôt que le loup arrivait. Car le fait est là : le loup arriva.

En politique, on n'a, comme l’enfant et le loup, que deux possibilités : crier, ou trop tôt, ou trop tard.

À trop crier au loup, on en voit le museau. Un enfant bâillait et s’ennuyait tout en gardant son troupeau. Il décida de s’amuser et se mit à hurler. « Au loup ! Au loup ! Vos troupeaux sont en danger ! ». Et il cria si fort qu’il s’enroua.

Pour chasser l’animal maudit, les villageois courent, ventre à terre, trouvent les moutons bien en vie, et le loup, ma foi, imaginaire…

Le lendemain, même refrain. Les villageois y croient encore – en vain.

Troisième jour, un vrai loup vint et c’était un fin carnivore. « Au loup, cria l’enfant, un loup attaque vos troupeaux ! » « Ah ! le petit impertinent, qui nous prend pour des nigauds ! », s’écrièrent les villageois. Et personne ne bougea.

Le loup fit un festin de roi.

D’après Ésope

 

 

 

Pour citer cet article

Gérard Miller, « Un criminel passe. De la culpabilité », lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2006


Date de création : 19/12/2006 15:24
Dernière modification : 14/07/2007 13:33
Catégorie : Psychanalyse
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