« Quoi qu'a dit ? - A dit rin. / Quoi qu'a fait ? - A fait rin. / A quoi qu'a pense ? - A pense à rin. »,    J. Tardieu

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Sociologie - André SAUVAGE

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     Sociologue, André Sauvage est professeur à l’École nationale supérieure d’architecture de Bretagne.

     Il a bien voulu nous envoyer ces éléments de réflexion – work in progress –, élaborés à l’occasion d’un récent séminaire ; plutôt que de fournir une définition dogmatique qui viendrait clore le débat, il s’aventure à « déplier l’urbain », c'est-à-dire étymologiquement, à l’ex-pliciter, à mettre au jour ses dédales obscurs, ses lieux communs implicites ou ses impasses incertaines.

     L’urbain est dé-ployée selon trois plans ou trois plis, la ville, la cité et la commune. La ville, c’est l’urbain physique ou matériel, c’est un « outil » pour habiter et circuler ; c’est aussi un texte plus ou moins lisible ; il faut à ce titre signaler la distance entre la ville rêvée, imaginée ou conçue sur le plan et la ville perçue et vécue, celle de l’usage quotidien ; il faut encore s’interroger « globalement » et resituer la ville et ses effets dans l’environnement. L’urbain c’est ensuite la cité, entité sociale, économique, symbolique et culturelle ; marquée traditionnellement par « l’esprit du lieu », elle participait à l’élaboration des identités ; aujourd’hui ne se reconnaît-on pas plus volontiers dans son équipe de foot ou sa communauté ? Enfin, troisième pli, l’urbain c’est la commune, unité juridique, administrative, elle conduit à des interrogations proprement politiques, que partage-t-on quand on vit ensemble ? Une histoire, un présent et un futur, des souvenirs et des rêves ; comment les articuler harmonieusement ? Comment concilier le pouvoir et la liberté ?

     Beaucoup plus de questions, donc, que de réponses, qui invitent à prendre l’urbain dans sa complexité irréductible, reflet de la complexité de l’homo urbanus, inséparablement habitant, citadin et citoyen.

 

 

 

Déplier l’urbain

 

Tenter d’identifier les impensés, les impasses et les impossibles

 

André Sauvage

 

 

 

 

Introduction

Les phénomènes urbains offrent des indéterminations de plus en plus considérables, en dépit des outils de prospective toujours plus performants. Ils restent des chambres noires dont on n’aperçoit souvent que quelques éclats sans saisir toujours les liens entre eux (Latour* [* renvoie à la bibliographie en fin d’article]). Le paradigme technique et scientifique tout-puissant tourne en impasse – désenchante après avoir hypnotisé – (Beck*). S'agissant de l'urbain, le propos prend un tour lancinant, faisant à la fois le fond des réflexions générales comme celui des journalistes.

Déclin (Jacobs*) ou crépuscule des villes (Gutkind*), villes en crise (Paquot*), ville inquiète*, mort des villes (Choay*). On s’interroge aussi sur les violences urbaines (Bachmann*) ou les déraisons de la ville (Bassand*) ; on écrit sur la revanche des villes (Burgel*), on évoque l’hypothèse d’un processus de refondation dans les processus métropolitains contemporains (Mongin*)…

Ce paradoxe constitue le stimulant de cette réflexion. Pour ne pas glisser dans une tétanisation de la pensée urbaine (dont Chalas* nous dit qu'elle est « faible »), risquons nous à quelques détours.

 

Premier temps : une petite grille de mise en ordre du phénomène urbain. Elle vise à me permettre d'échapper provisoirement à des visions idéales, déclinologiques, catastrophistes, blasées du monde urbain. Il ne s’agit pas non plus d’une explication scientiste, mais plutôt anthropologique (ouverte, interrogative).

 

 

 

a. Petite grille d'explication du phénomène urbain

 

Ville (Tropos)

Cité (Asty)

Commune (Polis)

Définitions

Face matérielle, physique de l'agglomération

Entité sociale

Unité légale ordonnant les désirs en autorité

Visées pratiques

Industrielle et utilitaire

Contrat entre conditions (Offices et identités)

Gouvernement

Visée Esthétique

Plastique (de l'ouvrage à l'oeuvre)

Fêtes, cérémonies et célébrations

Guider vers un commun pacifié

(forme héroïque)

Professions

Actants (Paysagisme, façadisme, skyline, ékoumènes)

Acteurs de liants, de liens et de lieux

Gouvernant, (Manager local, patron ou magistrat)

 

(Compétence) Marque de fabrique/mode de production.

(Conscience) Parlers /savoirs et missions services (monologues/colloques)

(Comportement) Mode de gouvernement (droit de dire /fondé de « pouvoir »)

Cercles durables

Environnement (écologie)

Culture

Lois (nomos) entre les désirs des citoyens

 

 

b. Une proposition de lecture par dépliement de l’urbain

L'idée d'une mise en ordre des phénomènes ne consiste pas à faire l'hypothèse qu'un des aspects (la commune, la cité ou la ville) serait une infrastructure dominant, orientant les autres (qui seraient renvoyés au statut de super structures). Ils se déterminent les uns les autres sans que l'on puisse systématiser, de manière un peu aléatoire, leur combinaison. Ces incertitudes, on va essayer de les illustrer sur les trois niveaux de la ville, cité et commune.

1. La ville

a. Outil

Immense « machine » à habiter (réseaux multiples : boîte de vitesse, accélérateur, échangeurs, orienteurs, capteurs de circulations), Circuits.

– Qu'est ce qui circule ? Des gens (réseaux de transports : TCSP, trains, etc...), des produits, fluides…

– Où circulent-ils ? Dans les réseaux (à ciel ouvert souvent les artères : boulevards, avenues, rocades, périphériques, autoroutes, chemins, allées), ou bien dans des réseaux séparés, enfouis pour énergies (électricité, gaz) (eau), les déchets, réseaux d'informations (téléphoniques, hertziens, ondes, informations etc).

– Imaginaires techniques de la mobilité. Nous sommes embarqués dans des courants imaginaires successifs. On a eu le mobil home venu du monde US (la conquête de l'ouest, la grande dépression, raisins de la colère) ; beaucoup d'architectes, notamment US ont travaillé à cette perspective cf. l'icône, Buckminster Fuller (la Dymaxion arrimée à un mât immense et que l'on peut déplacer de façon aérienne), voire Tetra City (la ville flottante).

Aujourd'hui, le télétravail, télé-achat...

b. Écriture

Part de cette hypothèse tout à fait lumineuse de Henri Lefebvre (écho de Victor Considérant, l'architecture écrit l'histoire, 1848) selon laquelle « la ville est l'inscription au sol de la société ».

L'écriture consiste à techniciser, à fabriquer un signal de signe, production technique, graphique du signifiant (ou sonogramme du phonème) faisant écho à un signifié. Or, dans la ville du MAM (Mouvement d’Architecture Moderne), on a vu se développer du « socio-gramme » urbain (écriture sociale de la ville). Plus exactement, les immeubles inventés par le MAM ont non seulement été traités comme des machines, mais aussi comme des « assignats » (signal de la valeur économique), susceptibles de mettre en mouvement les investisseurs. On a du reste développé toute une analyse pratique (Jacques Ion, CRESAL) de l'emballage publicitaire des immeubles...

Ceci peut expliquer la perte de « sens » de la ville, que tente de restituer Françoise Choay*. Perte de sens, impossibilité de décrypter, de lire cette ville moderne selon l’anthropologue Colette Pétonnet* qui analyse « ce que porte en lui l'effacement progressif de façade dont on n'a pas encore pris totalement conscience. (...) Les façades ne sont plus lisibles. L'homme les interprète par rapport à d'anciennes habitudes visuelles, à ce qu'il croit être (...) il lit faux. L'aspect des choses leurre celui qui les contemple (...) Faitnouveau : on ignore sa ville, on ne peut plus la lire ».

Mais après tout, n'est-ce pas le sens profond de cet esprit nouveau, de cette déstabilisation du vieil homme recherché – tabula rasa et amnésie – par les mentors du mouvement moderne qui orientent leur invention vers la disparition des espaces publics (rues intérieures, grands escaliers, accès privés de stationnement, toits accessibles, services dans l'immeuble) ? Génies ou apprentis sorciers ? Gaston Bardet notait déjà qu'une telle doctrine largement appliquée amènerait de grandes catastrophes...

Je refuse l'explication sémiotique, mais il y a peut-être à faire du lien entre ces ruptures dans la lisibilité de la ville, les conceptions sur la mort de la ville et le mal-être des gens dans les grands ensembles (la ville anonyme, étrangère).

c. Architecture de la ville

D'abord, constatons les écarts entre les visées affichées et les réalisations. Globalement, depuis la thèse de Maurice Halbwachs* sur la constitution des prix du foncier (1908), la magie du plan (la technique qui s'impose au monde et non le raisonnement technique qui s'ajuste, s'agence pour transformer le monde). Quantité de réflexions, travaux depuis les années 60 ont développé ces « dé-raisons » des plans :

– passage de l'urbanisme scientiste de 1844 au début XXe. Immense métaphore scientifique bio-éthologique : les cœurs de ville, les forêt poumons, les artères, les tissus, l'habitat (Haeckel)... D'autres évoquent les techniques électriques (les condensateurs sociaux). L'histoire (Poète...) comme autre recours abandonné...

– Des renoncements (aggiornamento) : l'urbanisme n’est pas une science, mais un art urbain (peintres Mondrian, Malevitch, van Doesburg qui inspirent visuellement la forme urbaine) puis projet urbain, années 80.

– « l'uburbanisme » (Pierre Dufau) dans les années 60...

 

La morphologie des zones métropolitaines apparaît irrégulière, chaotique. Des géographes (Pierre Frankhauser*) pensent qu’une certaine grille de lecture (l'analyse fractale) peut en révéler les implicites. Mais cela interloque les architectes. Prenez Rem Koolhaas. Pris entre le « rêve d'omnipotence et d'impuissance », parce que si la mission de l'architecte consiste à mettre de l'ordre dans l'espace, force est de constater la distance entre ville rêvée et ville existante : « la difficulté que j'ai avec la ville existante c'est que cette ville existe » sans constituer « un ensemble, mais un archipel d'enclaves différentes ».

Face aux utopies du plan, abandon de la prétention d'une conception globale, c'est la « ville générique » de Koolhaas* avec des installations de micro noyaux, de semis urbains lâches et qui vont ou non ensuite stimuler, fertiliser des noyaux urbains dynamiques du fait des mises en tension instaurées. Alors, pour agir, il faut abandonner l'utopie pour produire autrement, par installations des fragments susceptibles de redynamiser de la ville. Mais au-delà, il semble bien que la ville, ne soit plus gouvernable. Un exemple : les intervalles. Bretagne ex du littoral ou de la conurbation qui se développe contre l'accord des politiques (aux marches est de Bretagne, couloir Rennes Nantes).

d- Du rêve techniciste (produire industriellement des milieux de vie) aux limites dégagées par le DD.

C'est la grande perspective magique à nouveau. Sur cette question des milieux biologiques et des paysages, on pense à la globalité monde. Pour Peter Sloterdijk* ceci est né avec le XXè siècle qui applique le principe de ce personnage du Marchand de Venise de Shakespeare, Shylock, « vous prenez ma vie si vous prenez les moyens qui me font vivre ».

Comment ? « L'atmoterrorisme » (1915-1990, guerre chimique : gaz de combat, chambre à gaz, bactérienne, atomique, smog, pluies acides, pesticides dans l'eau...). La contre partie : la maîtrise de cette menace (air conditionné, voire le climat maîtrisé jusqu'aux dernières décisions sur Reach, chimique, l'eau...). Comment relancer les équilibres (homéostasies) des systèmes naturels modifiés et comment préserver les systèmes naturels que nous modifions (« anthropisons » disent les scientifiques) depuis l'histoire industrielle et la domination brutale  ; comment échapper aux grandes catastrophes que nous projetons sur l'écran noir de nos limites et nos désillusions.

Éclairer l'entrelacs des villes, des milieux, et de cette dualité paradoxale qu'est la « nature humaine ».

2. La cité

a. L’obligation

Avec cette notion, on quitte la face matérielle, bâtie pour désigner la face sociale. Plus précisément, une série de personnages (Saint Augustin, Rousseau, Weber...) fait éclater la notion d'urbain. Rousseau insiste sur la désignation de la cité « sens qui s'est presque entièrement effacé chez les modernes... Ils ne savent pas que les maisons font la ville, mais que les citoyens font la Cité » (Contrat Social, I, vi, note).

Faisceaux de relations sociales, la cité s'ordonne en scènes de sociodrames (où les espaces publics constituent les scènes de cette cité, de ses fêtes et de ces agrégats.

Plus précisément, la cité instaure, pour aller vite :

– de la distinction, de l'identité (Rennais n'est pas Cantepien ou malouin). C'est notre capacité personnelle qui fonde ainsi par, avec et dans la cité une part de notre statut. Cette identité peut aussi être confortée par l'élaboration de symboles dans lequel le citadin peut se reconnaître (un monument, une fête, une équipe de sport...)

– de l'office, du service singulier. La cité définit un ensemble de responsabilités : approvisionnements, formation, sécurité, hospitalité pour les citadins.

b. Visées

Au-delà de ces définitions se posent des questions de notre histoire : transformations de la cité. Cette unité de la cité se brouille du fait que ses frontières sont beaucoup moins lisibles qu'hier (du fait des mobilités...). La cité se « déforme » en territorialités individuelles (on redéfinit les nouvelles entités : banlieues, aires urbaines beaucoup plus lâches, floues, comme marges...).

La cité participe aux fondations d'identités. Autrefois, les distinctions se construisaient dans les quotidiennetés (la culture de la cité) et passaient par les langues et les savoirs particuliers, l'héritage des histoires, les relations de quartier, au-delà des lois publiques les régimes légaux de la cité, du quartier. (Ex : S. Rozenberg*, sur le Moulin de la Pointe, Paris 13, la régulation sociale des stationnements assurent l’application du droit et décide des bons et mauvais comportements). Bref l'esprit du lieu habitait les citadins. Aujourd'hui, l'appropriation des identités s'accélère, et se fait plus par acquisitions de symboles (fréquentations de centre ville, regroupements tels que supporters, participations à des festivals...). L'affirmation de ces identités contemporaines se traduit par le marquage des groupes : chaque appartenance ethnie/génération adopte des styles comme marques de fabrique et de ses territoires sans négociation. Sens des tags.

Elle se définit aussi par les groupements d'offices, de services, de métiers qui assurent la pérennité de l'ensemble humain inséré dans le territoire de la ville. Comment gérer ces configurations dans le temps ? C'est toutes les questions que se posent aujourd'hui les petites communes (la menace sur le boulanger, l'école, la petite épicerie comme seuils létaux pour les petites cités) ; aussi la question des hôpitaux, des tribunaux...

Mais la cité est traversée par des horizons qui mobilisent ou effraient. Ce sont des mythes contemporains. Ex le mythe du DD (au commencement était le verbe, le rapport Brundtland, 1987). Prenons les représentations sur les transformations de la ville : densité, économie de terrains agricoles, réduction des demandes de mobilités... sont diffusées. La densité est affirmée comme mythe orienteur, mobilisateur. Et pourtant, la ville étalée, mitée l'extension des aires urbaines continuent... Car en même temps que s'opèrent les prises de conscience, deux perspectives politiques diamétralement opposées s'affrontent : – anachronique : conservation/pérennisation des modes d'organisations précédents (satisfaction des demandes en Maisons Individuelles, même support de mobilités...) ; – progressiste : qui tente ainsi de mettre en place de nouvelles orientations (Transports Publics, covoiturage, déplacements doux...) et les opinions publiques des habitants qui se retournent, se pérennisent de manière difficile à gouverner.

Autre grand mythe contemporain généreux (venu de Suède) : contre les affinités, les mixités (générationnelles, ethniques, socio-économiques). Ce mythe s'affronte aux rythmes : temps contraints (horaires), temps libres contraints (maîtrisé et régulé), temps libre (fonction de la situation) ? Temps longs de la vie : les jeunes (dans l'instant) et le troisième âge (les vieux dans la cité, leurs places et leurs inerties), la ville 24/24.

3. La commune

a- Deux récits de sa genèse

Hannah Arendt*.

La polis : espace public sécurisé, régulé par les pratiques sociales policée et politesse. Et cette polis s'est constituée, pour elle et selon l'interprétation qu'elle fait d'Aristote, comme un mode de sécurisation collectif des Grecs face au monde menaçant (illustré par les épopées homériques Iliade, Odyssée). « Cette polis n'est précisément construite qu'en vue de l'espace public, la place publique sur laquelle ceux qui sont libres et égaux peuvent se rencontrer à toute heure ». Cet art de l'hégétique (Jean Gagnepain*) va conduire à la démocratie (dème, circ. administrat. entendu en latin par homophonie dome, domus) et les Grecs à instaurer un foyer commun, le Prytanée, comme sorte d'hôtel de ville antique où les élus (bouleutes, prytanes) président le sénat, reçoivent les hôtes illustres...

Max Weber*

Dans son entreprise inachevée de « La ville », Max Weber a identifié cette « commune apparue comme phénomène massif qu'en Occident ». Il la définissait comme une entité dépassant etremettant en cause les castes et les clans pour s'organiser selon d'autres bases ; cf. la théorie d'Aristote dans le Politique, c'était un fait historique : la fondation de la cité avait suivi la destruction de tous les regroupements reposant sur la parenté, comme la phratria et la phylé ». Non plus les lois du sang mais lois jurées (le serment) qui vont inscrire les volontés dans une autorité organisant le droit pour s'établir dans l'entité communale (autonomie, autocéphalie). La souveraineté à laquelle elle accède permet à la commune (cité-État) de choisir ses dirigeants (en s'émancipant des féodaux).

b- Second trait définitoire de la commune

Face légale du phénomène urbain, objet de l'analyse politique. Élaboration de la légalité légitime sur le territoire de ville.

La commune implique l'élaboration d'une « puissance publique » comme capacité à mobiliser dans une même direction les désirs autorisés pour instaurer cette puissance commune. Qu'il s'agisse d'aménagement urbain, des équilibres de ressources, de pérennisation de l'entité commune, des arbitrages pour assurer le partage des espaces (faire du commun, au sens où ce ne peut être saisi en termes d'appropriation ou d'expropriation, la gestion des espaces publics), les paysages urbains, transports...

Une démocratie comme partage de projets communs (comme transformations attendues de la commune, comme horizon d'attente).

Dans cette commune, l'élu représente la loi et procède par délégation pour les citoyens le temps du mandat... Il n'est pas le président du syndicat des copropriétaires (et donc ne traite que de l'intérêt général ou commun dépassant les intérêts individuels), mais celui qui a une « vision historique » pour conduire les affaires et faire en sorte que les citoyens soient fiers, contents et attachés à la commune.

L'édile (1er magistrat) prend cette aura héroïque (esthétique) de quelqu'un qui s'élève, n'est pas captif du présent, et pré-voyant au loin, décide de prendre cap pour sa commune. Et en même temps, il inscrit ses ambitions dans le temps du mandat (c'est toute la question des divers temps de la ville à la fois long, la ville est sédimentée sur des siècles de patrimoine – et aussi court : le temps d'opération à mener pour la fabriquer ou la sculpter des traces de son temps). Le caractère héroïque de cette mission de l'élu tient au fait qu'il doit poursuivre l'œuvre de la ville sans la casser.

c. Conséquences sur l’usager de la commune.

Il acquiert le statut de citoyen, la légitimité d’être là ; en élisant domicile, il dispose d’une forme de souveraineté lui permettant de temporiser ses désirs, et d’élaborer son agenda d’attentes. Mais aussi une entité en transformations, ce qui pose les termes de cette référence qui se trouve en tension aujourd'hui : la commune (36 000) inadaptée au regard des perspectives que l'on dresse en termes de milieux de vie (DD), en termes de conduites des transformations fonctionnelles des espaces (l'eau, les circulations), en termes de paysages etc. Les transformations en EPCI ; voire les pays ne correspondent plus non plus à des entités satisfaisantes en matière de « gouvernance » d'initiatives prises. Exemple : sur les littoraux, la loi sur le littoral peut être l'occasion de conserver, mais aussi d'élargir les lotissements... Et les cohérences visées (SCOT ...) ne permettent pas de dépasser les avantages immédiats (boucler un budget communal...) pour aller vers des perspectives dépassant le mandat, l'échelle de la commune pour un bassin- un ensemble de paysages écologiques fragiles, sensibles...

Enfin, dernière incertitude : absence de loi démocratique au niveau de la métropole... Sans compter que les communes se trouvent confrontées aux différences de moyens (pour penser, maîtriser les territoires), aux différences de compétences selon les moyens, aux variations de moyens, d'options de l'État central qui propose des programmes (en termes de procédures : ex. les cadres généraux) qui légifèrent les projets des communes.

Insister sur les rêves, les désirs qui émanent de la ville-cité-commune, qui mobilisent, inspirent les habitants dans des directions extrêmement diversifiées, réussir à orienter ces rêves, ces espérances dans une direction partagée, légitimée, les inscrire dans une volonté partagée constitue un éminent tour de force, qui suppose de la part du premier magistrat par exemple (celui qui en a la charge par délégation des souverainetés des citoyens) un charisme, une autorité qui dégage une forme d’héroïsme (c'est-à-dire une dimension esthétique où l’élu réussit à faire de la commune une vie chorale, harmonieuse).

 

 

N. B. : notre orientation théorique sous jacente fait référence en particulier à l’anthropologie médiationniste de Jean Gagnepain*.

 

 

Bibliographie

Hannah Arendt, Qu'est ce que la politique ?, Seuil, Points 2001, 195 p.

Christian Bachmann et Nicole Le Guennec, Violences urbaines. Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de politique de la ville, Albin Michel, 1996, 557 p ; nouv. éd. Violences urbaines, Hachette Littérature, 2002, 544 p.

Michel Bassand, Raisons et déraisons de la ville. Approches du champ urbain, PPUR, Lausanne, 1996

Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, (1986), traduction Laure Bernadi, préface Bruno Latour, (Aubier, 2001), Flammarion, Champs, 2003, 522 p.

Guy Burgel, La revanche des villes, Hachette, 2006, 233 p.

Yves Chalas, « La pensée faible comme refondation de l'action publique », in Marcus Zepf (dir.), Concerter, gouverner et concevoir les espaces publics urbains, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2004, pp. 41-53 ; « L’urbanisme à pensée faible », sur www.lrdb.fr. Cf. aussi, L’invention de la Ville, Anthropos, Economica, 2000, 206 p.

Françoise Choay, « Le règne de l’urbain et la mort des villes », in Jean Dethier et Alain Guiheux (dir.), La ville, art et architecture en Europe, 1870-1993, (catalogue réalisé à l'occasion de l'exposition présentée du 10 février au 9 mai 1994 au Centre Pompidou, « la ville »), Édition du Centre Georges-Pompidou, 1994, 467 p.

Françoise Choay, Le sens de la ville, Le Seuil, (1969), 1972, 182 p.

Paul-Henry Chombart de Lauwe, La fin des villes. Mythe et réalité, Calmann-Levy, 1982.

Pierre Frankhauser, La fractalité des structures urbaines, Economica, 1994, 291 p.

Jean Gagnepain, Du vouloir dire (trois tomes), De Boeck, 1993, 1995.

Erwin Anton Gutkind, Le crépuscule des villes, (1962), traduction Gérard Montfort, Stock, 1966, 202 p.

Maurice Halbwachs, La politique foncière des municipalités, 1908.

Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, (1961), Mardaga, 1995, 435 p.

Rem Koolhaas, « Generic city », article écrit en 1994, repris dans la conclusion du dernier chapitre (pp. 1239-1264) de S,M,L,XL (avec Bruce Mau), New York, Monacelli Press, 1995, 1376 p. « La Ville générique », trad. C. Collet, in Mutations, Actar / Arc en Rêve, Bordeaux, 2000, pp. 721-742. Cf. enfin « Rendre heureux les habitants de la ville générique », (avec Patrice Noviant), Courrier international, 21/09/2000, n° 516 Suppl., p.VIII-IX

Bruno Latour et Émilie Hermant, Paris ville invisible, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 1998, 159 p.

Oliver Mongin, La condition urbaine. La ville à l’heure de la mondialisation, Seuil, 2005, 325 p.

Thierry Paquot, « L’urbanisation planétaire, avec et sans villes… », Esprit, février 2008

Colette Pétonnet, « « La ville par en dessous », L’année sociologique, vol. 21, 1970, pp. 151-185.

S. Rozenberg, « Une socialité dynamique : co veillance et changement », in Albert Mollet et al., Évolution des Quartiers Anciens, Bilan Thématique, Plan Construction, 1982, p. 56 et suivantes.

Peter Sloterdijk, Écumes, Sphères III, traduction Olivier Mannoni, (Maren Sell Editeurs, 2003, 2005), Hachette Littératures, 2006, 790 pages.

Max Weber, La ville, (1921), Aubier Montaigne, 1992, 218 p.

La ville inquiète, (coll.), Le temps de la réflexion, 1987, VIII, Gallimard, 307 p.

 

 

 

Pour citer cet article

André Sauvage, « Déplier l’urbain. Tenter d’identifier les impensés, les impasses et les impossibles  », www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2007.


Date de création : 27/02/2008 14:15
Dernière modification : 27/02/2008 14:17
Catégorie : Sociologie
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