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Philosophie - Arnaud SABATIER

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La_Revue, n° 1

 

Le politique

 

« Petite philosophie de la frontière », Arnaud Sabatier

Philosophe, Arnaud Sabatier nous propose ici une réflexion sur le concept de frontière.

Il est tentant de penser les frontières comme des limites, des obstacles qui enferment ou excluent. On se laisserait facilement convaincre qu’un monde plus ouvert, plus généreux, plus soucieux de l’autre, devrait abolir ses frontières qui sont les témoins honteux d’appropriations indues.

Mais cette politique du sans-frontière, pour sincère qu’elle soit, repose sur une confusion entre la carte et le territoire, l’espace et les lieux. Un retour aux Grecs nous rappelle qu’une limite est moins un trait qui sépare et oppose au dehors qu’une détermination qui constitue et fédère au-dedans. Il reste à faire des frontières non des outils nationalistes mais des invites au passage et à l’échange. Et, sans jamais perdre de vue la fin supérieure d’un monde plus juste, il nous faut comprendre qu’elles peuvent nous donner « la beauté de la différence et le désir de la rencontre ».

 

Petite philosophie de la frontière

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

Qu’est-ce qu’une frontière ? Sans équivoque le dictionnaire répond, c’est la « limite d’un territoire qui en détermine l’étendue » (Robert). C’est ensuite que les choses se compliquent et s’enveniment. Faut-il les protéger, nos frontières, ne doit-on pas, sans qu’il y ait même d’intentions belliqueuses, s’assurer du maintien de l’intégrité de notre territoire, territoire d’autant plus menacé que l’on y vit bien ou mieux qu’ailleurs ? Ou bien faut-il, à l’inverse, les ouvrir, voire les supprimer, ces témoins vieillis d’un passé étroitement chauvin et honteusement dominateur ?

Doit-on militer pour « une humanité sans frontières », comme on parle des médecins, des architectes ou des avocats sans frontières ? Le projet est noble et s’ancre toujours sur un bénévolat louable, c'est-à-dire une bonne volonté, un vouloir bon, ou encore un vouloir-le-bien. Aie ! c’est là que l’on ne peut pas ne pas s’interroger : quel bien ? Est-on sûr d’en partager le sens avec ceux pour qui on le veut ? Mais alors faut-il à l’inverse rester chez soi, armer nos douaniers, non pour agresser, pas même pour défendre, juste pour menacer ? Doit-on « reconduire à la frontière » ceux qui la transgressent ? Et finalement ne rien vouloir pour les autres, étranges étrangers, ni bien ni mal.

Universalisme, cosmopolitisme, amour du genre humain, peuple de la terre et frères des hommes d’un côté… Nationalisme, protectionnisme, amour de la patrie et de la famille de l’autre… Pour ou contre la frontière ? le débat semble truqué, trop facile, trop naïf. Je voudrais ici essayer de penser la positivité des frontières et les défendre. Revenons à la définition du dictionnaire : « limite d’un territoire qui en détermine l’étendue ». Le problème devient alors : en quoi la limite et la détermination sont-elles positives ? Ou à l’inverse : que présuppose une humanité qui œuvre pour l’il-limité et l’in-déterminé, et que risque-t-elle ?

 

 

Aristote, le premier et le plus grand penseur de la chose politique, nous servira ici de guide. Dans son ouvrage La Politique, il s’interroge sur ce qui détermine une cité, polis. Ce lieu doit être physiquement situé ou localisé, c'est-à-dire géographiquement ou topographiquement limité, déterminé, fini. Ces limites, ces bornes, sont bien ce que l’on appelle des frontières.

Les latins traduiront polis par urbs. Le mot vient de urbare (ou urvare) qui signifiait tracer un sillon, c'est-à-dire délimiter une ligne au-delà de laquelle la cité n’est plus cité. L’acte constitutif de l’édification d’une cité est donc le traçage de ses limites. Constituer une cité, c’est d’abord délimiter un lieu. Mais tracer cette frontière ce n’est pas envisager un ailleurs qui serait comme un autre ici ; ce n’est pas non plus déterminer un autre par rapport auquel le même prend sens ; ce n’est pas opposer une étrangeté ou barbarie à la familiarité. Et le barbares étaient moins ceux qui parlaient une autre langue, que ceux qui, balbutiant, erraient au seuil de l’humanité, à la naissance du sens. Tracer une frontière c’est s’intéresser au-dedans, pas au dehors, c’est se montrer à soi-même. C’est travailler à sa constitution, physique et juridico-politique. C’est initialement s’auto-déterminer. La limite a une fonction positive constitutive et réflexive. D’ailleurs on dit bien nos frontières indiquant par là qu’elles font partie intégrante de ce que l’on est ou possède.

La pensée moderne nous a appris à appréhender le limité par opposition à l’illimité et le fini comme le négatif de l’infini. Les Grecs, et tout particulièrement Aristote, pensaient inversement. L’au-delà de la limite, qui est d’ailleurs plutôt son en deçà, n’est pas l’illimité ou l’infini mais l’indéfini, l’indéterminé, comme un travail inachevé, im-parfait, c'est-à-dire qui n’est pas fait de part en part. La limite finit moins qu’elle ne dé-finit ou délimite. D’ailleurs en grec horizein (dont notre horizon se souvient) signifie à la fois limiter et définir. La limite définit, parachève, finalise ; les limites, tournées vers le dedans, donnent une forme en intégrant les éléments constitutifs et les ordonnant à une fin. Peut-être même donne-t-elle la bonne forme ou les bonnes manières (la civilité, l’urbanité de celui qui est poli ou policé), à tout le moins, elle donne sens, réalité et actualité. La limite actualise chez Aristote, elle est ce qui fait accéder la matière in(dé)finie (par exemple le bloc de marbre), à la forme (dé)finie (par exemple la statue d’Apollon). Les limites sont donc moins limitatives que constitutives.

 

Revenons à la cité. Ses limites peuvent d’abord être entendues en un sens strictement topographique. Une communauté politique est un territoire, c'est-à-dire un espace communautaire ni trop petit, ni trop grand. Le territoire, ou espace limité, apparaît comme la première condition de l’unité et de l'identité d'une communauté politique. La communauté politique est essentiellement finie. Mais il ne suffit pas d’entourer un espace de murailles pour que le territoire soit une cité, si l’on entourait le Péloponnèse d’une muraille, cela n’en ferait pas une cité, ajoute Aristote. Les frontières ne sont pas la marque d’un manque, d’une incapacité, d’une limitation, elles conditionnent au contraire le politique qui rassemble, unit, ordonne au sein d’un destin commun. Elles ne ferment pas à l’autre, elles ouvrent au même qu’elles ordonnent et différencient. Il faut penser la limite comme ce qui définit du dedans, comme une loi de composition interne, comme un ordre constitutif, c'est-à-dire aussi au sens propre comme une constitution.

La cité n’est pas un espace entouré d’une muraille, c’est un lieu institué, ordonné, soumis à une politique commune, donc au sens propre auto-nome. Et l’autonomie est beaucoup plus que l’indépendance, celle-ci est souvent tout en réactions, en révoltes rigides et en frustrations ; celle-là est faite d’ambitions confiantes et de rêves audacieux. Lente, profonde, généreuse et forte, l’autonomie est artiste quand l’indépendance n’invente rien et finit le plus souvent par s’imposer de nouvelles tutelles, de nouveaux jougs.

La frontière donc ne sépare pas, d’abord elle unit. La cité, et plus généralement le pays, est un lieu commun bien plus qu’une étendue bornée. Un lieu ce n’est pas un espace, ou plutôt c’est un espace polarisé par une présence humaine, une organisation normative, une valorisation spatio-temporelle. Un lieu c'est un espace de sens, tendu entre une mémoire et un destin. Voilà ce que c’est qu’un pays, c’est un espace qui a l’avenir frontalier et la mémoire limitrophe.

 

Soit ! Les Grecs étaient de grands philosophes et de bons poètes, mais Aristote est mort il y a plus de deux mille ans. Aujourd’hui, la frontière c’est d’abord là où se tient le front d’une armée, sans doute pas sur le Rhin ni dans les Pyrénées, mais ailleurs à l’évidence – ces frontières-là, on a aussi su les délocaliser –, mais le front c’est toujours là où l’on se bat effectivement, là où l’on s’affronte, là où l’on tue ou meurt.

Alors n’est-il pas temps, pour nous-autres modernes, de les abolir ces vestiges d’une géopolitique adolescente, abolir les frontières et cesser de faire front ?

Cette aspiration au sans-frontière, qui sonne un peu comme un no limit, se recommande souvent d’une idéologie internationaliste généreuse voire d’une philosophie cosmopolitique et pacifiste qui affirme l’irréductible unité du genre humain. Et défendre l’idée de frontières c’est l’assurance de se trouver, malgré soi, de nouvelles amitiés politiques bien peu recommandables.

Continuons malgré tout. Que nous apprend l’histoire récente, la libre circulation a-t-elle servi l’union et la fraternité ? L’enfant de la globalisation sera-t-il citoyen du monde et frère des hommes ? Il semble plutôt que l’institution de nouveaux « espaces », sans frontières, sans barrières soit l’instrument et la fin d’une (techno-)logique mondialiste, qui porte en elle, comme une obsession folle, le désir d’infini. Il est d’ailleurs assez curieux que ce soit à une époque où l’on n’avait pas une conscience claire des limites du monde que l’on ait pensé avec une telle densité philosophique la limite et la frontière. Curieux encore, qu’à l’inverse ce soit aujourd’hui, alors que le caractère fini et limité de la planète n’est plus un secret pour personne, que l’on se mette à rêver d’infini, que l’on appréhende les limites comme des obstacles, que l’on s’assigne la mission de les faire reculer, que l’on confonde croissance et progrès, démesure et épanouissement. L’abolition d’une frontière n’est pas la chute d’un mur, elle est la perte d’un sens.

Voilà peut-être le cœur du problème, il y a dans cette volonté d’abolir les frontières, souvent généreuse et volontaire répétons-le, une métaphysique souterraine de l’infini. Mais l’infini est inhabitable. Les dieux peut-être, s’ils existent, s’y retrouvent, mais pas l’homme, pas les hommes. L’homme est un terrien, un terrestre, homme et humus ont même étymologie. Et ce n’est pas manquer d’ambition que de dire cela, c’est croire à l’immanence du transcendant, c’est même à l’inverse charger l’homme de la responsabilité la plus haute, celle de son devenir.

 

 

Alors rencontrons-nous, fédérons-nous, échangeons et partageons, car c’est là aussi une condition universelle de vie et de progrès ; et donnons si l’on sait faire. Mais restons pluriels et différents.

Défendre les frontières c’est défendre le local, c’est choisir les lieux et leur génie, contre l’espace homogène, c’est choisir le sens. Ce n’est pas un retour, à la terre, à la tradition, aux valeurs… C’est même probablement le projet le plus progressiste, le plus novateur et le plus exigeant qui soit.

Cela suppose évidemment de bien comprendre et de faire en sorte que les frontières ne séparent pas, ne divisent pas, ne soient pas un obstacle à une union harmonieuse et fertile, mais qu’elles soient ce qui nous donne la force de la détermination, la beauté de la différence et le désir de la rencontre. Et s’il est un infini, c’est là qu’il loge, dans cet interminable travail d’invention de l’homme par lui-même, dans cette œuvre inachevable et incertaine, démesurément modeste ou humblement ambitieuse, l’invention de l’homme par lui-même. Car les frontières ne sont pas à protéger mais à franchir, comme autant d’invites au passage.

 

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Petite philosophie de la frontière », La_Revue no 1, www.lrdb.fr, mis en ligne en décembre 2006.


Date de création : 21/12/2006 12:39
Dernière modification : 05/08/2009 08:38
Catégorie : Philosophie
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