« L'homme a sorti de lui-même l'idée de Dieu. Il faut qu'il la réintègre en lui-même »,   F. Ponge

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





Sociologie - Françoise MONCOMBLE

Télécharger au format PDF

 

 

 

     Sociologue, Françoise Moncomble est maître de conférences à l’Université Paris 12.

     Elle s’intéresse plus particulièrement aux représentations du lien social urbain ; elle a bien voulu nous envoyer cet article sur la proximité (a).

     Police de proximité, démocratie participative, espace local, approprié et vécu, élus à l’écoute, qui répondent aux besoins réels et quotidiens, création de lien voire de tissu social… la politique enfin tiendrait son concept-outil qui rendrait son visage plus humain et son action plus démocratique : la proximité. La notion semble faire l’unanimité et « s’impose comme origine nouvelle de la légitimité » ; c’est bien la raison pour laquelle il faut la soupçonner. Qu’implique-t-elle quant au découpage public/privé ? quels processus d’identification et d’appartenance favorise-elle ? quelles conceptions du droit et de l’État induit-elle ? Le lien social, le tissu communautaire, l’affirmation identitaire, l’arrimage à un lieu sont importants certes, dans un monde où l’espace se déterritorialise et les temporalités se désynchronisent, mais il est aussi une fausse proximité qui très sûrement marginalise, exclut ou déstructure. N’est-ce pas plutôt le lien politique et la sphère publique qui garantissent ou permettent un accès approprié à l’espace urbain ?

     On le voit, Françoise Moncomble n’hésite pas à bousculer quelques consensus bien ancrés (et fort utiles), et son discours, sans doute, dérange ; mais on le comprend, l’entreprise est salutaire car l’enjeu n’est autre que celui d’une habitation juste, émancipatrice et partagée, c'est-à-dire encore une appartenance épanouie à la « société » humaine.

 

 

___________

(a) Cet article a déjà paru dans le n° 226 de la Revue Française de Service social, en mai 2007.

 

 

Vous avez dit proximité ?

 

Françoise Moncomble

 

 

 

 

Le triomphe de la proximité

Les élections présidentielles nous ont convaincus, s’il en était besoin, de la toute puissance du concept de proximité qui a ici été instrumentalisé à plein, comme évidence partagée par le plus grand nombre. Il fallait que chaque candidat prenne pied à domicile, et montre combien il se tenait proche, attentif, à l’écoute, disponible, sensible et empathique. : « De près, on se comprend mieux » ! comme dit le slogan de France 3.

Côté usage ordinaire, la notion mobilise ainsi des représentations si immédiatement positives qu’elle fonctionne tout à la fois comme catégorie d’une expérience sociale euphémisée, enjeu, voire caution de citoyenneté et au final, ressort de nos grandes politiques publiques.

La campagne présidentielle de 2007 installa donc, à ce propos, le triomphe du particulier sur le général. Juste retournement du point de vue politique qui en France imposait, jusqu’alors une domination sans partage de l’intérêt général, du moins en principe ? Sans trop d’efforts chacun peut pressentir la variété des effets pervers qu’entraîne cette orientation.

Politique de la réponse aux besoins : illusion, démagogie, impasse

Notamment, nous rentrons davantage encore dans l’ère du besoin individuel, et par là même dans l’essor de la frustration, tant le désir qui se tient caché derrière le besoin ne cesse de demeurer à distance, sinon de fuir, rendant illusoire la politique fondée sur la « réponse au besoin » et qui, dès lors se confond avec une approche « marketing » du marché des citoyens, lequel transformé en consommateur (1) se dérobe à toute responsabilité tandis que grandit l’attente et bientôt, la mise en accusation des responsables.

Le triomphe des sondages d’opinion, comme les panels d’auditeurs ont assuré le primat de la « demande » et du comportement individuel sur l’offre politique. Pas de géopolitiques, ni de conflits encore moins de crises à analyser et sur lesquels aurait à se poser l’action, seulement des réponses à des attentes, une quête d’un consensus diffus, qui éclipsaient le monde au profit du voisinage.

Le mouvement s’origine dès les premières lois de décentralisation qui visaient déjà toutes à rapprocher la décision politique des « besoins » de la population ». Allait-on enfin découvrir, cachés sous la gangue quotidienne, celle du proche, du local et de la société des voisins, des besoins plus vrais, plus authentiques, plus légitimes donc, jusqu’à les baptiser vérités communes. Intégrer, réintégrer en répondant aux besoins des gens, à la demande sociale ; tel demeure, en effet, depuis les lois sociales de 1975 en passant par les lois de décentralisation jusqu'à notre actuelle politique de la ville, le mot d’ordre des politiques sociales.

Et de fait, qui oserait contester la nécessité, la légitimité d’une décision plus proche des gens et des collectivités ?

Et comme de juste, enquêtes, associations, comité de résidents, sondages, études ne cessent plus de... sonder les reins et les cœurs des quartiers (2), du local, en vue de détecter les vrais besoins, plus authentiques, expression supposée fidèle de la « parole habitante ».

Et pourtant, qui n’a pas vu, dans sa commune, à sa porte se créer un terrain d’aventure jamais utilisé, tel ou tel équipement, réponse à un « besoin » et déserté par ce que les animateurs nomment le non public ?

Qui n’a pas, ce voyant, critiqué un politique démagogue, pressé de « répondre », en escamotant de fait la conflictualité ou la revendication locale ; bref, de traduire – dira t-on trahir ? – l’expression du problème collectif, de la parole habitante voire de la demande sociale par la forme la plus instrumentale et la plus opaque qui soit : un « besoin » d’équipement ou de fonction supplémentaire ?

Mais à la décharge (partielle) du dit politique, on sait trop comment les « enquêtes de besoin », chargées de leur détection (fabrication ?), de leur recensement, de leur remontée voire de leur « satisfaction », travaillent sur des réponses faussées, simplifiées à l’excès, strictement induites par la question et fléchant les choix justement prédéterminés, par exemple en terme de fonctions ou d’équipements. Comment ignorer aussi que notre lot humain consiste à vivre ses besoins sur le mode du désir, c’est-à-dire du manque en tant que représentation anticipée de la satisfaction et/ou de la frustration.

Représentation, on le voit éminemment labile, transférable, protéiforme, polysémique qui fait du désir l’informateur toujours renaissant du besoin qu’il réactive et alimente à l’infini. C’est dire que ce qui alimente le besoin humain, c’est bien en fait toujours un désir en quête d’objet ; ce désir qui se tient simultanément en deçà comme en delà de la demande toujours impossible à satisfaire exactement puisque, tout en mimant la frénésie du désir, elle lui signifie son manque à être radical.

Dialectique sans fin du langage (et relativité de la « parole habitante » !) où la demande (le besoin des gens) inexorablement dérobe le désir mais incapable de le combler, le fait toujours renaître ailleurs – autrement ! Tant il est vrai que le désir de l’homme c’est de désir de l’autre (Lacan).

Mais il s’agit moins ici de mettre en cause les acteurs que l’usage légitimant d’un couple notionnel aussi inaperçu qu’il est intelligent, riche de tours de passe-passe et de dérobades – on va le voir – et pourtant au cœur de l’action sociale et politique : proximité/besoin, chaque terme renforçant l’autre sur le mode de l’évidence anthropologique.

Une nouvelle géographie, localiste et individualiste

Et tout d’abord ceci : au fond le règne de la proximité en tous domaines n’est-il pas le symptôme commun de l’individualisme ?

L’individu égocentrique s’affirme au centre d’un univers qui s’ordonne en cercle autour de lui. Sans doute s’agit-il d’une représentation subjective, tandis que les choses fonctionnent suivant des logiques complexes, où s’imposent le multiple, des hiérarchies, une variété de domaines plus ou moins accessibles. Mais justement, face à ce monde difficile, qui par propriété échappe à chacun, la réponse « consommatoire » (Robert Rochefort), mais aussi technologique, consiste à rechercher la maîtrise des accessibilités, à suspendre les distances, et finalement à faire croire que le monde est à portée de la main, et que tout se tient dans une approche globale, posée comme la sphère au cœur de laquelle grandit l’individu souverain.

Le privé s’érige en catégorie publique, les valeurs et le droit individuel se substituent à la loi. Si la connaissance sociale, tout comme l’intelligence collective se tiennent dans l’évidence du vécu proche, alors, l’effet de prise de conscience induit par la campagne politique serait inverse au but recherché, tant la construction de l’unité politique et du bien commun se constitueraient en pure fiction, comme une bulle destinée à éclater au premier courant d’air.

Fer de lance ou mot de passe de campagne, la démocratie participative est elle-même tout entière polarisée et nourrie par la proximité, censée produire des cercles de citoyens plus vertueux, mieux à même dans le débat entre usagers, experts, et élus politiques, voire gestionnaires de services publics, de contribuer à élaborer des choix critiques et plus pertinents issus de la juste détection des besoins locaux (cf. ci-dessus).

Mais prétendre étendre la démarche sur la toile, et partant, croire (faire croire) qu’il y aurait là une forme plus subtile que le sondage d’opinion, n’est-ce pas commettre un coup de force, à tout le moins une simplification populiste, qui, en niant la question centrale de la prise de décision politique ultime, met paradoxalement en danger la démocratie représentative, qui elle, joue traditionnellement de la distance... et se méfie de la rue et des passions ?

Mais, le fait est : les choses de la société s’immobilisant dans les grands appareils de l’État, la proximité s’impose comme origine nouvelle de la légitimité.

L’échelle de proximité comme gage d’efficacité fonde ainsi la rhétorique d’un État rapproché : « alors que la distance est tendanciellement associée à la lourdeur, à l’inertie et aux pesanteurs bureaucratiques, la proximité renvoie à l’adaptabilité, la flexibilité, l’autonomie, la souplesse, l’informel, la réactivité… » (3).

Devenu référentiel majeur du monde associatif, du traitement de l’information comme de la démocratie participative et des élus de tous bords, la notion naturalise la vision d’un monde social tout entier arrimé voire réduit à la quotidienneté et à la dimension « locale ». La puissance du référentiel de proximité aspire ainsi à son tour la figure de la localité : retour au « small is beautifull » ? L’échelle locale, l’échelon « micro » sont ainsi ré-authentifiés par les sciences sociales (4) et valent désormais doublement : tout d’abord comme catégorie sociologique, celle de l’expérience d’une petite patrie anthropologique, d’une identité « vécue » et hautement territorialisée (habitant ou usager) ; mais aussi comme catégorie politique, celle d’un référentiel de normes, représentations et valeurs (imageries ?), pour l’organisation de l’action publique et de la concertation. Une nouvelle gouvernance ?

Tandis qu’alourdie de présupposés et de connotations implicites, la notion-concept devient de plus en plus, on le sent bien, mot-marqueur et opérateur sémantique. Mot de passe, tour de passe-passe et cadre fourre tout, elle propose des catégories d’analyse suffisamment fluides, polysémiques et indifférenciées pour obtenir un consensus social minimum. Malléable à l’infini, la notion idéologisée entretient les formes psychologiques de la société démocratique de masse, propres à l’individualisme sériel. Phénomène médiatique clef, le recours à la proximité en orientant les échanges, en transformant les perceptions, médiatise les instances individuelles et collectives de l’identité comme de l’imaginaire, catalyse et régule les frustrations et les attentes multiformes, bref assure les transactions les plus contradictoires entre l’État et les citoyens.

En ce sens, la notion est bien au cœur de la production d’un lien social « non frictionnel » idéal de nos États démocratiques et juridiques de droit.

Ainsi, la « génération terrain » en politique comme figure d’un nouveau style d’élus se double de toute une série de politiques sectorielles innervées elles aussi par l’injonction de proximité : politiques sociales, éducatives, urbaines, de justice ou de police. Un seul mot d’ordre : rapprocher les citoyens de leurs services publics. Disons, pour aller bref que c’est de manière générale, la culture administrative (classiquement faite de distance, d’anonymat tutélaire, de régularité, d’uniformité ) qui doit absorber le nouvel impératif et les nouvelles valeurs de reconnaissance, de familiarité et de contact. Que deviennent donc alors l’exigence d’impersonnalité et le principe d’isolement, garants de l’impartialité et de l’égalité de traitement propres à l’esprit même du service public symbole de l’unité, de l’égalité politique et républicaine (5), que nous défendons, becs et ongles, à Bruxelles ?

Cruel paradoxe !

Appartenance et identifications

De plus, l’ère de la proximité ne serait pas seulement induite par le triomphe médiatique de la « communication » posée comme projet et mode de penser du politique, il y faut aussi admettre une mutation de l’appartenance.

Par appartenance, entendons ce qui fait identité. C'est-à-dire une somme d’identifications qui se polarisent autour d’un noyau identitaire. C'est-à-dire une unité apparente qui se reconnaît et se voit reconnue comme telle. Celle-ci peut-être faible ou forte. Une identité faible se caractérise suivant des appartenances multiples et s’avère, par là, capable d’adaptation, alors qu’une identité forte peut être envahie par une identification majeure qui polarise l’intelligence et les conduites, au risque de violences multiples. Dans les deux cas, l’appartenance implique des fermetures, qui dans le second débouchent sur des exclusions majeures.

Il est aussi nécessaire d’examiner les identifications, c'est-à-dire les repères à partir desquels se construit l’identité. Elles peuvent se situer majoritairement dans un cercle, plus ou moins fermé, résulter d’une adhésion, et donc apparaître plus ou moins communautaires suivant l’importance des prescriptions et des rituels qui en résultent. Un lot d’identifications dominantes peut aussi bien se construire par opposition et réaction. On distingue ici, des identités réactionnaires qui se fabriquent à partir de ce qu’elles excluent. Ainsi, quand les identifications de proximité l’emportent, contre, par exemple l’étranger et le métèque, ou de façon plus subtile s’établissent contre la mondialisation, c’est à dire l’envahissement de l’autre lointain, on voit émerger une identité de proximité réactionnaire. En certain cas, celle-ci va jusqu’à induire l’idée d’un ordre protecteur, et fait le choix de boucs émissaires.

Mais hors du cercle apparaît une autre proximité quotidienne, liée au flux de masse. L’autre, en nombre est accepté ou du moins intégré suivant une urbanité individualisante, dans le métro le RER, les grands centres urbains, il s’agit de se faufiler à travers les rets du monde, tout en trouvant son chemin et au total une composition avec l’autre en masse, ainsi en va-t-il des jeux avec la mode, du shopping, de toutes ces sociabilités du nombre où se fabrique un lien social polarisé par l’attraction et l’agrégation.

Enfin nous distinguons une troisième proximité, où l’appartenance fait corps avec l’autre au sein d’une foule. Expérience plus rare mais déterminante elle aussi d’une appartenance, plus ou moins communielle. Durkheim l’avait déjà montré à propos de la transe religieuse, l’expérience d’une corporéité collective induit une conscience de la puissance, et peut donc déboucher sur l’installation d’une identité forte, qui trouve dans son expression grégaire la communion qui lui est nécessaire, avant de se détendre dans la masse et le local.

La ville devient alors par excellence, fabrique paradoxale de proximité et de mise à distance.

Ce qui précède invite à considérer la variété des identifications et leur polarisation ambivalente. On est alors renvoyé à la fabrique urbaine des identités à travers des jeux d’appartenance. Se pose alors la question de la mobilité à travers l’espace urbain, et des points d’identification. La chaleur du foyer, voire d’un coin de quartier, ne représente généralement qu’un moment au milieu des réseaux et des va-et-vient. Il s’ensuit plusieurs formes d’individualismes, dont certaines sont chaudes et communautaires et d’autres froides et rationnelles dans les transits et les communications. Cette mosaïque de formes identitaires renvoie directement à l’émergence d’une urbanité multipolarisée et non susceptible d’être réduite aux contraintes d’un seul parti. Nous ne sommes plus en face d’un seul type de proximité mais de plusieurs. Ainsi les lieux et les moments de l’urbain, de la résidence au lieu de travail, en passant par le centre commercial, les loisirs et les transits, mettent en œuvre des proximités qui se déploient sur plusieurs niveaux d’échelle, y compris sur internet. En sorte qu’il est difficile de borner la proximité aux villages dans la ville, ou au quartier, voire à la famille, sauf à s’auto-exclure de notre monde contemporain : celui des transits, des trafics, de la mobilité et des réseaux qu’il faut maîtriser (ce que nous faisons tous, empiriquement), et c’est la condition première de l’intégration aujourd’hui.

La proximité des « cités »

Mais parfois quelques groupes ou enclos sociaux, continuent à se tenir dans un cercle exclusif qui les délie de la Ville : à preuve, les « quartiers » et leurs identités hautement territorialisées qui crient combien ces petites sociétés du proche et de l’interdépendance sont justement et pour cette raison même en rupture avec les exigences de l’esprit civil et de l’espace public. Ils sont là, tous ces jeunes des cités sensibles, enkystés et identifiés à des territorialités d’incrustation internes, renvoyés à une mobilité indéfiniment circulaire, ne connaissant que l’entre soi, que cet univers de « mêmeté », que leur loi privée, celle de l’honneur et de la réputation, ne pratiquant que la proximité (6), la familiarité, le déjà connu, la logique du lieu, de l’appartenance et de la parole ; rejetant, repoussant de toutes leurs forces les puissances de la loi commune : celles du code et du droit, de l’abstraction et de la distance, de l’anonymat et de l’espace public.

Polarisés par les démons de la proximité, comme seule modalité d’intelligibilité, d’entendement et de connaissance, englués dans de multiples sociabilités d’intimité collective qui les internalisent et les retournent sur eux-mêmes en une sur-affirmation identitaire d’abord défensive, les jeunes des cités, prisonniers de ces micro sociétés du proche et de l’interdépendance, comme désarrimés et déliés (7), glissent en marge de l’univers urbain ordinaire, de tous ses réseaux déterritorialisés, de toute forme de vie publique (8) et de l’accès au lien civil. Quand la communauté impose son seul droit, l’ordre des frères, voire l’ordre divin contre l’ordre public et partagé ; quand l’unité exclusive de la communauté l’emporte contre l’unité hétérogène et faible de la démocratie : des identités de proximité réactionnaires et non urbaines prennent forme.

Le proche et le lointain ; reconfiguration de l’espace et du temps

Mais comme le proche ne peut exister qu’au regard du lointain, il nous faut admettre enfin combien les métamorphoses du rapport proximité/distance commandent de fait la dialectique du lien social contemporain et plus précisément encore une forme nouvelle de la tension intégration/exclusion innervant nos sociétés devenues majoritairement urbaines. Regardons-y de plus près, justement !

Nous associons spontanément la proximité au territoire identitaire, à l’attractivité d’un lieu-centre, à la permanence, au temps long et à l’origine, bref au paradigme de l’ordre sédentaire et d’un espace « patrimonial ».

Mais, dans le même temps, sous l’effet des nouvelles technologies, du Net, de la ville-mouvement, des flux, des transits, trafics et mobilités de toutes sortes, bref de l’économie-monde, l’espace se déterritorialise au profit d’une étendue non bornée. Oui, il y a bien une bataille radicale des espaces-temps contemporains (9). « Les temps vécus se désynchronisent et l’ordre traditionnel du territoire est aujourd’hui recouvert par des réseaux de toutes sortes qui démultiplient les foyers du local désormais toujours excentrés et en relation avec le lointain » (10).

Le lieu comme les identités territorialisées si chers à nos cœurs, simultanément s’effacent et se revendiquent. Une recomposition générale des temporalités territoriales a redistribué les distances/temps.

Les chrono-cartes tracent de nouvelles représentations spatiales, un nouveau relief où la vitesse de déplacement balaye sites et paysages d’antan, effaçant les cartes classiques, marginalisant tous ceux qui se trouvent hors accès. Le chrono urbanisme vise lui, à rassembler par le temps ce qui a été séparé par la ségrégation spatiale : rythmes, usagers, biens communs et services publics. Le groupe de prospective « Temps et territoires », crée par la DATAR en 1999, la démarche montante du « Temps des villes » visent à coordonner de véritables politiques temporelles d’accessibilité, comme support des démarches de régénération urbaine, cherchant à réguler les conflits de temps entre usagers et salariés.

Imposé par la mobilité, un mode de vie nomade/sédentaire a engendré un nouvel espace vécu et de nouveaux jeux d’échelle. Les plates-formes multimodales et les nouvelles centralités réticulaires se multiplient mettant le monde à portée de main ou de décision. Les aires de transit foisonnent animant l’espace transactionnel et ses marchés de toutes sortes.

Dans le même moment, la télé-présence (Loft Story et les divers reality shows), en tant que distorsion spatio-temporelle, joue sur des codes de fausse proximité et une nouvelle religion de l’intimité de masse, déréalisant le corps, le monde, l’horizon comme le supposé proche.

Les territoires du lieu tantôt se délitent, tantôt s’affrontent à l’étendue transactionnelle, sans que l’on aperçoive l’investissement du temps et ses effets sur les comportements. On confond les multiples niveaux d’échelle de l’espace vécu et des temporalités à l’œuvre sans que soient réfléchis les passages entre les deux espaces-temps.

Ce qui ne nous empêche nullement, nous les intégrés, de savoir empiriquement superposer territoire de vie et pratiques de l’espace transactionnel, de simultanément intégrer la mobilité et l’espace en ligne dans nos rapports au lieu-centre.

Nous sommes devenus, sans même le savoir, à l’instar de Monsieur Jourdain, des nomades-sédentaires et cette aptitude (hors champ pour les jeunes des cités) s’avère la condition première, autant qu’inaperçue, de l’entrée en société globale.

Car tel est le prix de l’intégration d’aujourd’hui : la construction sociale d’espaces-temps assurant la compatibilité entre les temps vécus de la permanence et ceux de la mobilité, entre le temps long de l’habité et la déterritorialisation des modes de vie urbains.

L’ambivalence du “local”

On le sent, la nature du « local » a profondément changé.

Il s’avère en particulier intégratif ou exclusif suivant le type de rapport qu’entretiennent les habitants avec la proximité, c’est-à-dire en fait suivant sa connexion ou non à l’espace transactionnel, suivant sa capacité à intégrer la culture de la mobilité et ses techniques, suivant sa capacité à ancrer l’espace en ligne, cet espace de l’instantanéité et de l’ubiquité au cœur du territoire de vie, du lieu de la permanence et de la présence collective.

C’est ainsi que le métissage du local, commencé dès la Révolution française avec l’intégration des provinces, l’invention des départements et du polycentrisme, la prise en compte des mobilités nouvelles naissantes (Chemins de fer etc.) se poursuit aujourd’hui. L’enjeu reste le même : admettre que la valeur intégrative du territoire est physiquement polarisée de l’intérieur par de l’hétérogène, de l’étranger, du pluriel. Il faut alors considérer le local comme une somme géométrique de lieux doublement (même si virtuellement) inscrits dans une topologie simultanée du cercle et de la résille (11).

Il s’agit alors de saisir le local dans sa dimension ubiquitaire de territoire physique et anthropologique, certes, mais toujours susceptible de se transformer en local-planétaire, en espace-temps simultanément physique et virtuel, se prêtant du coup à des identifications nombreuses et paradoxales.

On aperçoit ainsi le caractère profondément complexe, hétérogène et métamorphique du local qui doit agréger et recomposer une combinatoire de référents, de valeurs, de représentations déclinant un spectre (et des modalités d’intégration/connexion) allant de l’ultra identitaire au local-planétaire.

 

 

________________

 

(1) Robert Rochefort, Le bon consommateur et le mauvais citoyen, Odile Jacob, 2007, 312 pages.

(2) Jean-Yves Authier, Marie-Hélène Bacqué et France Guérin-Pace, (dir.), Le Quartier. Enjeux scientifiques, actions politiques et pratiques sociales, La Découverte, 2007, 293 pages.

(3) Rémi Lefebvre, « Rhétorique de la proximité et “crise de la représentation” », in Alain Bourdin, Annick Germain et Marie-Pierre Lefeuvre, (dir.), La proximité, construction politique et expérience sociale, L’Harmattan, 2006, 308 pages.

(4) Anne Bourdin, La Question locale, PUF, 2000, 253 pages. Voir à ce propos dans les premiers chapitre de l’ouvrage l’ensemble des références géographiques, anthropologiques et sociologiques fondant le concept en le naturalisant.

(5) Jacques Chevallier, Le service public, PUF, Que-sais-je ?, 2006, 127 pages. Voir aussi, Julien Freund, L’essence du politique, Réédition Dalloz, 2003, 872 pages.

(6) Françoise Moncomble, La Proximité, in rubrique « Le mot du mois », Nov. 2002, sur le site de la revue Espaces-Temps

(7) Françoise Moncomble, La Déliaison, la politique de la ville en question ?, L’Harmattan, 2001, 178 pages.

(8) Richard Sennett, Les tyrannies de l’intimité, Seuil, 1995, 282 pages.

(9) Jacques Beauchard, La Bataille du territoire. Mutation spatiale et aménagement du territoire, L’Harmattan, 2000, 143 pages.

(10) Jacques Beauchard, ibid.

(11) Jacques Beauchard, op. cit., p 18.

 

 

 

Pour citer cet article

Françoise Moncomble, « Vous avez dit proximité ? », (2007), www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2008.


Date de création : 19/03/2008 07:21
Dernière modification : 28/03/2008 11:25
Catégorie : Sociologie
Page lue 4819 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde