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Sciences de l'éduc - Alain VULBEAU

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     Docteur en sociologie, Alain Vulbeau est professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris 10-Nanterre. Il nous a aimablement envoyé cet article récent dans lequel il s’interroge, en des termes simples et imagés, sur le problème de l’incivilité (a).

     Quels liens entretiennent civilité et hostilité, se demande-t-il, mais plutôt que d’en rester à une analyse abstraite qui risque toujours, à survoler son sujet, de le manquer, il « met en scène » son interrogation : le décor sera la rue, le personnage, le piéton. De fait le piéton est un usager de la ville, et son expérience, les compétences qu’il développe, ses perceptions et ses sentiments, mais aussi ses peurs et ses attentes constituent des informations précieuses qu’une politique de la ville ne saurait continuer à ignorer. L’aménagement urbain n’est pas neutre, ce n’est pas un acte seulement technique, il peut générer un sentiment d’hospitalité mais peut aussi exprimer l’hostilité, selon qu’il favorise ou non l’appropriation : on peut construire des bancs publics, dans des espaces ouverts et accueillants, on peut aussi installer des dispositifs agressifs et dissuasifs pour empêcher de s’asseoir, de s’allonger, voire, de seulement s’arrêter.

     Le problème est aigu, car il est celui de la cohabitation d’individus qui ont des âges et des usages différents, des valeurs et des attentes opposées parfois. On peut décider, au nom de la civilité, de nettoyer la rue, vider les cages d’escalier et murer les bâtiments inoccupés, mais règle-t-on la question de la ségrégation par l’exclusion ? et traite-t-on l’incivilité par l’hostilité ? « [Ne] peut-on imaginer une mise en pratique de l’hospitalité » ?

 

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(a) Ce texte est paru sous le titre « Usagers : attention piéton », dans la revue L'École des Parents, n° 562, février-mars 2007, pp 26-28.

 

Civilité, hostilité et hospitalité vues de la rue

 

Alain Vulbeau

 

 

 

 

Un exemple de civilité urbaine peut être pris dans le registre de la fiction et plus particulièrement d'un film qui a fait date dans l'imagerie des banlieues et de sa jeunesse supposée incivile. Dans La Haine de M. Kassovitz, les trois jeunes s'échappent de leur cité et arrivent à Paris. Ils sont perdus et demandent leur direction à un policier qui les renseigne très aimablement, après avoir fait un signe de garde-à-vous : ils n'en croient pas leurs yeux car, pour eux, tous les fonctionnaires de police ne peuvent être que des « keufs », violents et anti-jeunes.

En fait, la civilité désigne la politesse mais au sens de capacité à maîtriser ses forces. Ce qui est en jeu, c'est un comportement policé, qualificatif qui renvoie à la police mais aussi à la polis qui désigne la ville en grec. Être civil, c'est être « urbain », faire preuve d'urbanité, c'est donc à la fois se situer dans le cadre de la ville et dans celui des règles. La civilité n'est donc pas spécifiquement réservée à l'espace privé, elle s'applique de façon très opportune aux espaces publics où le risque de relations hostiles est potentiellement élevé.

L'hostilité est l'acte provenant d'un ennemi en guerre. Au pluriel, les hostilités sont l'ensemble des opérations de guerre. De façon plus diffuse, l'hostilité anime une relation fondée sur le fait de traiter les autres en ennemis. On voit immédiatement que les termes civilité et hostilité ne font pas bon ménage. La relation à l'ennemi, pour être décisive, doit être fondée sur l'écrasement. Il n'est donc pas question de maîtriser ses forces mais, éventuellement, si l'on n'utilise pas toutes ses forces, de faire quelques économies de matériel.

Dans le texte qui suit, on va tenter de voir les rapports qu'entretiennent civilité et hostilité, en introduisant quelques termes supplémentaires pour la réflexion. Il y a d'abord le mot « hospitalité » qui est particulièrement important puisqu'il désigne le fait de cesser les hostilités et d'accueillir son prochain en ami. On se servira aussi de deux termes « appropriation » et « expropriation » qui sont des termes opposés marquant une relation de propriété à un quelque chose dont on est l'usager mais pas le propriétaire.

Cependant pour situer dans un cadre bien défini ces différentes relations, il faut penser à un espace public spécifique. La rue va donc être le décor où vont se jouer des interactions amicales ou hostiles, réglées ou spontanées. C'est depuis la rue que l'on pourra poser la question de l'accueil de la population vulnérable des piétons.

La rue du piéton

La rue est un bien plus qu'un espace urbain formé par une chaussée et des trottoirs, réglementée par une série de normes d'urbanisme. La rue est multiple, par ses formes et ses qualités. Suivant les échelles de grandeur, c'est à la fois la ruelle ou l'impasse, le grand boulevard en périphérie ou « la plus belle avenue du monde ». La voie piétonne reste une rue même si quelques voitures de livraison s'y faufilent tandis qu'un très grand axe autoroutier réservé normalement à l'automobile, peut devenir, pour un moment, une rue improbable si quelque piéton la longe en quête d'un point de secours. On est en terrain de connaissance dans la rue « en bas de chez soi » ou dans un espace inconnu avec l'interminable rue d'une mégapole étrangère.

Afin de limiter l'inventaire des multiples sens donnés à la rue, on va partir d'un point de vue particulier : celui du piéton. En effet, cette figure a bien un point de vue, trop souvent méconnu voire méprisé. Le passant est un personnage de la ville, un acteur nécessaire de l'espace urbain qui doit lutter pour sa reconnaissance et même, à certains carrefours embouteillés, pour sa survie. Il est intéressant de prendre en compte le piéton car c'est un personnage vulnérable et qui, du fait de sa faiblesse, doit sans arrêt composer avec l'environnement automobile. Le piéton est demandeur de civilité.

Le piéton est aussi un passant qui va d'un point à un autre, toujours écartelé entre deux pôles.

D'un coté, celui du passant pressé, préoccupé, chargé de paquets, qui espère, par une accélération continue, en finir le plus vite possible avec ce rôle de martyr urbain et retrouver l'abri de son automobile, préalable au confort de son logement. De l'autre, celui du passant qui a tout son temps : le badaud qui flâne, le nez au vent et qui cherche au contraire de la personne pressée, tous les moyens de ralentir sa course.

Pourtant le piéton est aussi un usager. C'est un consommateur de ville et d'espaces publics. C'est un citoyen qui est parfois le piéton de la ville dont il paye les impôts locaux et, à échéances fixes, qui participe au choix de ceux qui décideront de la qualité et des aménagements des espaces urbains.

L’expérience urbaine du piéton

Le piéton est un personnage qu'il faudrait mieux prendre en compte car il est le sujet d'une expérience et d'une compétence. Par le cumul de cette expérience, il a compris à quel point l'univers urbain pouvait devenir, tour à tour et parfois dans un même endroit, le lieu de l'hostilité ou celui de l'hospitalité. Toute personne qui s'est déplacée, pendant quelques mois, ou quelques années, avec une poussette et un enfant en bas âge, a acquis une expérience aussi profonde que méconnue des capacités d'accueil de la ville. Le piéton a acquis peu à peu des techniques qui le rendent compétent dans le placement dans une file d'attente, la montée dans les transports en commun, l'accès à des lieux surpeuplés, la capacité à se frayer un chemin dans la foule.

Par delà, les techniques de survie, la personne piétonne, quand elle prend le temps de flâner, est aussi sujet d'une expérience et d'une compétence. Son expérience est celle du plaisir, marquée par la faculté de s'arrêter à la bonne terrasse, de perdre la notion du temps, sans s'en rendre compte, dans une librairie ou tout autre échoppe proposant un peu d'imaginaire à ses étals. C'est aussi une expérience de l'esthétique urbaine qui se permet d'élaborer des parcours qui garantissent à chaque fois, la vision fugitive d'une arrière-cour ou d'un carrelage dans l'entrée d'un vieil immeuble, ou l'admiration prolongée d'un bâtiment monumental, qu'il soit garanti par son habilitation patrimoniale ou par des dimensions d'art populaire ou encore qu'il soit une épave ou un délaissé urbains.

Cette expérience du piéton-acteur a d'abord été favorisée par une approche littéraire dont l'ouvrage emblématique est Le piéton de Paris (1939) de Léon-Paul Fargue. Le fait littéraire s'est prolongé d'une dimension artistique et critique avec les promenades des Surréalistes, dans les années 30 puis les dérives des Situationnistes dans les années 50 et 60. Des associations de promeneurs urbains, depuis les années 90, ont transformé les trottoirs des villes en vastes espaces de randonnées.

Depuis peu, des promenades urbaines sont organisées dans le cadre des politiques de développement local, notamment en Seine-Saint-Denis : elles permettent à des habitants de découvrir des lieux où ils n'allaient jamais, ou au contraire de reconsidérer des espaces quotidiens qu'ils finissent par ne plus voir. Ces promenades se déroulent avec des professionnels de l'animation urbaine et s'intègrent à des réflexions voire à des projets d'aménagement des espaces publics et de transformation de sites en friche. Elles forment la partie ambulatoire d'une politique de participation. Le piéton retrouve alors le chemin de la citoyenneté et s'éloigne de cette figure du personnage insouciant et vulnérable, plus ou moins méprisable. Il passe de l'irresponsabilité à la prise de parole par l'intermédiaire du passage dans la rue. Autrement dit, l'expérience urbaine piétonnière peut servir à une compétence civique.

La rue est un espace où se déroulent de multiples processus relationnels, tels l'appropriation et l'expropriation. La ville est alors un théâtre où interagissent civilité et hostilité, posant sans arrêt la question de l'hospitalité.

Appropriation

L'appropriation est une forme particulière de rapport avec un objet qu'on ne possède pas mais dont on a l'usage comme si momentanément on en était le propriétaire. La rue se prête assez bien à cette forme relationnelle. Si l'on veut évoquer quelques images pour rendre explicite ce processus, on peut citer tout simplement le banc. Grâce à cet objet, le piéton peut arrêter sa course et se reposer mais, surtout, il peut prendre possession du décor urbain. Assis, il devient le spectateur d'une scène qui semble se jouer devant lui et surtout pour lui. Si de plus le banc est en position élevée dans la ville, il permet de découvrir un très grand espace, voire de dominer du regard la ville entière. On peut parler alors d'un panorama et penser à la vision du stratège qui embrasse du regard le territoire qu'il veut dominer.

L'exemple du banc est significatif d'un aménagement qui est, dès le départ, prévu pour une appropriation. D'autres dispositifs, prévus spécifiquement, permettent ainsi de faire « comme chez soi » dans des lieux qui ne sont pas notre « chez soi » comme les tables de pique-nique sur les aires d'autoroutes où des familles reconstituent leur ordre domestique situé à quelques centaines de kilomètres de là. On sait parfaitement, dans ce cas, que l'on n'est pas chez soi mais que l'on est une sorte d'invité dans une situation paradoxale puisque les pique-niqueurs ne savent pas qui leur accorde cette hospitalité et les aménageurs d'aires d'autoroutes ne rencontreront jamais leurs « hôtes » d'un bref moment.

Parfois l'appropriation ne repose pas sur un dispositif prévu à cet effet. Un exemple classique de cette situation qui a fait les délices des photographes à New York est la fontaine improvisée, en période estivale, par les enfants des quartiers pauvres, en dévissant les bouchons des pompes à incendie. La rue se change alors en douche publique et ludique. Dans la même ville, les « block parties » développent ce processus d'appropriation. Il s'agit de fêtes de quartier où les habitants d'une même portion de rue, s'installent dehors et, bloquant la circulation, se livrent à des activités liées au hip hop (danse, graphisme, musique, etc.). Même si cet espace urbain n'est pas destiné à ces fonctions festives, l'appropriation, toujours provisoire, ne rencontre pas d'objections majeures.

Expropriation

Pourtant il y a des cas où l'appropriation se confronte à un processus contraire que l'on nomme l'expropriation. En tout premier lieu, on peut citer le squat : c'est une appropriation forcée qui peut laisser penser au propriétaire qu'il ne pourra plus jouir de ses biens immobiliers. L'expropriation sanctionne un investissement d'espaces qui tente d'être durable et qui se fonde sur un forçage de serrures. Au demeurant, le squat n'est plus dans la rue mais reste relié à celle-ci par la pauvreté de personnes qui vivent dans la rue et par la nécessité de trouver un toit pour survivre. Afin d'apparaître comme porteurs d'un sens militant et altruiste, en ce début d'année 2007, des squatteurs viennent de s'approprier un immeuble en le dotant d'une raison sociale qui est celle d'un improbable « Ministère des mal-logés ».

Une forme particulière d'expropriation concerne les « jeunes des cités » et a pour cadre les quartiers d'habitat social et ce qui leur sert d'espaces publics. Cette situation des jeunes regroupés au pied des immeubles est le signe d'une appropriation fondée sur la proximité, le sentiment d'être « chez soi » là où l'on est à portée de voix de sa famille, résidant quelques étages plus haut. Cette situation est parfois l'occasion de conflits entre les générations d'habitants, du fait du bruit, surtout la nuit, ou du positionnement des jeunes « dans le passage ». Cette appropriation est devenue peu à peu l'image emblématique des incivilités. Considéré comme un fait sans gravité au début des années 90, le stationnement des jeunes est apparu de plus en plus comme un manque de savoir vivre puis comme une forme d'intrusion et d'agression larvées pour les autres résidants. A la fin des années 90, la notion d'incivilité a permis de classer le stationnement en bas d'immeubles comme un infraction non-pénale mais susceptible de provoquer des troubles. Depuis ces dernières années, ce fait est désormais une infraction pénale qui justifie une des constantes de l'expropriation des « jeunes des cités » des espaces publics.

L'expropriation est un processus parfois très visible, bruyant et conflictuel, qui peut être aussi une action diffuse, quasiment invisible. L'aménagement urbain de ces dernières années a intégré la conception de dispositifs interdisant de s'asseoir. On peut recenser, entre autres, des formes agressives (picots de type « pièges à pigeons ») ou par des formes en apparence plus neutres (les quasi-bancs du métro qui ne peuvent servir que d'appuis) voire par des formes négatives (l'absence de possibilités de s'asseoir dans des lieux de grand passage). Dans tous les cas, le résultat est la réduction ou l'absence de supports à l'arrêt et le maintien de la mobilité des piétons. On sait que les premiers visés par ces dispositifs sont les SDF afin de dissuader toute forme d'appropriation prolongée et de dispenser l'image d'une ville « propre » interdite aux « indésirables ».

L'enjeu de l'hospitalité

Ces quelques réflexions permettent de sérier quelques catégories de populations qui sont l'objet d'une forme d'hostilité : jeunes des cités, SDF, piétons en mal de considération, etc. L'espace du conflit et des opérations de dissuasion se trouve dans les rues des villes, que ce soit dans des lieux centraux ou périphériques. Cette hostilité qui se localise dans la rue n'est pas seulement spatiale, elle est aussi sociale. Elle se donne pour but de vider les espaces publics et de rendre invisible une part non négligeable de la population. Dans ce cas, la notion d'incivilité est utile et permet de donner du rendement idéologique à des pratiques de stigmatisation.

Peut-on imaginer une cessation des hostilités, une mise en pratique de l'hospitalité urbaine et, tout simplement, une rue accueillante pour le SDF comme pour le parent se déplaçant avec une poussette ? L'histoire montre que, si un tel processus peut s'enclencher, ce n'est pas sous le coup d'une bienveillance spontanée des autorités mais par des formes de mobilisation dont une partie prend forme dans la rue. Sur le mode ludique, les passants qui envahissent les pelouses interdites, l'été, en sont une bonne illustration. Sur le plan social, l'exemple de l'association des Enfants de Don Quichotte, avec ses tentes rouges alignées le long des berges du canal Saint-Martin, en est l'avatar le plus récent.

 

 

 

Pour citer cet article

Alain Vulbeau, « Civilité, hostilité et hospitalité vues de la rue », (2007), www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2008.


Date de création : 23/03/2008 09:52
Dernière modification : 23/03/2008 10:01
Catégorie : Sciences de l'éduc
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