« Oeillets, ces merveilleux chiffons »,   F. Ponge

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Ecologie - François PLASSARD

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     Docteur en économie, ingénieur en agriculture, François Plassard est aussi et d’abord, un écologiste engagé, un altermondialiste convaincu, un initiateur de projets.

     Il nous a amicalement envoyé ce texte court, écrit « à chaud, pour stimuler la réflexion », dans lequel il nous invite à « inventer la ville de demain ».

     La ville, ambivalente et complexe, est une production sociale et historique. Sans doute a-t-elle relativement bien fonctionné jusqu’à récemment encore, articulant la liberté, rendue possible par le marché, et l’égalité, assurée par le travail de correction et de redistribution de l’État. Mais aujourd’hui, l’équilibre est rompu, la ville ne fonctionne plus, le problème environnemental devient aigu : il est temps de repenser le vivre-ensemble. Refusant de distinguer l’environnement et l’économie, il nous invite à « profiter » du grand défi écologique pour travailler aussi à résoudre la crise sociale et politique. Il nous faut imaginer une autre ville, refonder un nouveau contrat social ; il formule en ce sens quelques hypothèses : décroissance, démocratie participative, monnaies complémentaires, systèmes d’échanges locaux (SEL)…

     On pourrait faire de François Plassard un grand rêveur, poète généreux mais inefficace et peu réaliste. Ce serait ignorer qu’il est aussi à l’initiative de réalisations concrètes comme l’Université du temps choisi ou d’expériences vécues comme les éco-hameaux (a)…

 

________________

 

(a) Pour plus de détails, on se reportera à sa notice.

 

 

La ville à inventer

 

Défi écologique et crise sociale

 

François Plassard

 

 

 

 

Les villes sont la traduction dans l'espace de la manière dont nous pensons.

La refondation de la ville dépend de nos crises et de la manière dont nous saurons réinventer nos temps sociaux.

 

 

Si les hommes ont inventé la ville après être devenus sédentaires par l'invention de l'agriculture, c'est d'abord pour inventer des « places de marché » nécessaires pour écouler les « excédents de production » avec l'extérieur, le lointain, avec l'outil qu'est la monnaie. Puis la ville s'est investie des fonctions liées à la politique. La Défense, la Justice, mais aussi avec l'écriture, la gestion des codes, des normes, nécessaires à la gestion de la privatisation du territoire, à la spécialisation des tâches (administration, production) au sein de communautés humaines toujours de plus en plus grandes, sont aussi les fonctions de la ville.

Cela c'est pour le socle juste évoqué, tant des milliers de livres pourraient en parler.

La ville et la liberté

Ce qui m'intéresse le plus c'est la valeur de liberté qui est attachée à la ville dans notre imaginaire de la révolution des Lumières liée à la révolution industrielle.

Marx disait « l'esprit de la ville, c'est la liberté » et si la ville est le lieu du commerce avec le repère d'échange qu'est la monnaie, pour Hegel, « la monnaie, c'est de la liberté frappée » mais pour l'économiste et sociologue allemand Simmel « les hommes ont inventé la monnaie pour éviter de se regarder en face ». Utiliser la monnaie comme seul instrument d'échange a vite été associé à celui d'avoir un pouvoir sur autrui, comme à celui d'avoir plus de liberté.

Ayant pratiqué de nombreuses écoutes des habitants des territoires (notamment pour former des agents de développement territoriaux) j'ai souvent entendu : « la ville, c'est l'endroit où vous voyez tout le monde et où personne ne vous voit », alors que « la campagne est l'endroit où vous ne voyez personne, mais où tout le monde vous voit ». Quelle plus belle définition du pouvoir, que n'aurait pas démenti Machiavel, que « celle de voir sans être vu ! » que permet la ville. Vive donc l'anonymat de la ville qui nous libère de l'interconnaissance qui caractérise davantage la campagne quand elle n'est pas encore la banlieue de la ville. Anonymat qui nous libère des liens d'obligation et de dette réciproque dont nous parle l'anthropologie du don (Marcel Mauss), qui est le système d'échange sans monnaie pour vivre ensemble.

Dès lors après 1789 où Liberté-Égalité devient la devise suprême de notre Constitution (regardée par la monde entier), la ville est l'expression de l'équilibre de deux systèmes d'échange « le Marché au nom de la liberté » et l'État pour essayer de réguler l'inégalité du marché par plus d'Égalité et de redistribution.

Le couple Marché-État a relativement bien fonctionné conformément aux deux valeurs Liberté-Égalité pendant la période plus récente des trente glorieuses (1945-1975) pour produire des biens de consommation de masse et élever le niveau de confort de tout un chacun.

La vile ne fonctionne plus

Pour rejoindre Paul Blanquard l'auteur du livre Une histoire de la ville, paru il y a dix ans : la production de la ville est à l'image de la manière dont nous pensons. Les espaces où nous dormons (quartiers résidentiels), les espaces où nous administrons (centres avec institutions, banques et assurances), les espaces où nous commerçons (la grande distribution repoussée dans les périphéries aux dépens du petit commerce de proximité), les espaces de loisir où nous reconstituons notre force de travail, ont été séparés conformément à l'esprit cartésien de nos grands aménageurs.

Mais cette ville-là, de la séparation des « temps sociaux » propre à la société industrielle, ne fonctionne plus. Elle se grippe dès lors qu'une nouvelle révolution technologique, depuis les années 1970 de l'automation et de l'information (matériaux, énergie, rapport au temps instantané, rapport au vivant) a transformé notre système productif. En détruisant structurellement les emplois industriels pour reporter 80 % de nos emplois dans les services. Nous sommes loin d'avoir inventé la « traduction spatiale » de la société à dominante de services où « vivre, éduquer, travailler, produire, chômer, redistribuer, se distraire, consommer... » se conjuguent autrement.

Cette ville-là ne fonctionne plus non plus, dés lors que ce qui a fondé notre système de reconnaissance, l'emploi, pour avoir un revenu et un regard positif de reconnaissance des autres, fait de plus en plus défaut ! Selon l'hebdomadaire financier belge Tendances, en 1975, la part des revenus du travail comptait pour quelque 70 % du PIB (Produit Intérieur Brut) de l'Union Européenne. Trente ans plus tard, il n'atteint pas 58 % (Marc Mangenot, Fondation Copernic). Pour René Passet (Le monde diplomatique) ces trente dernières années en France les revenus du travail ont baissé de 17 % et les revenus du capital ont augmenté de 22 %.

Sans le voir, notre Contrat Social a changé : le Marché au nom de la Liberté a mis l'État, censé défendre l'Égalité par son pouvoir redistributif, au rancard, dans un contexte de globalisation des marchés ! Tout s'est passé comme si, dans la répartition des gains de productivité du travail entre le capital, la hausse des salaires et la baisse des prix des produits le grand gagnant avait été le Capital (les actionnaires) et la baisse des prix pour ceux qui, grâce à l'emploi, ont encore un revenu même s'il s'érode.

Si dans les 12 % des Français qui ont moins de 820€/mois de revenus (seuil de pauvreté INSEE) une bonne part vit dans les banlieues des villes que les plus riches ont quitté (40% de chômeurs dans certaines banlieues), que devient la ville ? Si l'État qui se désengage financièrement (en prônant la décentralisation) a aussi abandonné son pouvoir de création monétaire (devenu monnaie de crédit) aux banques, au point que les 40,8 milliards d'euros/an d'intérêt que rembourse l'État aux banques se rapprochent des 57,5 milliards d'impôt sur le revenus des contribuables, que devient la marge de manoeuvre de l'État pour repenser la ville ? Notre président Sarkozy n'a t-il pas dit sur la question du pouvoir d'achat « ce n'est pas moi qui fixe les salaires dans les entreprises et les caisses de l'État sont vides » ! Les rois qui autrefois créaient la monnaie sans payer d'intérêt pour construire des cathédrales, en auraient le souffle coupé !

Crise sociale et défi écologique

Dans notre histoire de France nous avons la mémoire de 1848 où s'affrontaient des ghettos de riches contre des ghettos de pauvres en faisant 3 000 morts sur les barricades à Paris. Sous mes yeux je vois, dans une situation aggravée par la crise du logement (nos aménageurs n'ont pas vu venir l'éclatement des familles qui crée une demande de logement), deux imaginaires se créer séparément. Deux imaginaires entre ceux qui ont (encore) un emploi souvent « en tentant de perdre leur vie à vouloir la gagner » et ceux qui précaires, sans revenus et reconnaissance des autres ont un « temps libre subi et non choisi » pour tenter de se débrouiller autrement. En 1848 nous avons résolu cette tension riches/pauvres par une politique de grands travaux (Haussmann qui a fait des villes en étoile pour réagir par la force à la fièvre des banlieues) et par une politique ambitieuse d'éducation (Jules Ferry) pour que « les enfants des riches et les enfants des pauvres, vêtus de la même blouse, réapprennent à vivre ensemble ». C'est aussi en 1848 que nous avons aboli l'esclavage et que nous avons rajouté le mot « Fraternité » aux deux valeurs Liberté Égalité de notre Constitution.

Comme en 1848, nous sommes dans un moment critique de « refondation » de notre manière d'imaginer un nouveau vivre-ensemble. Mais face à notre crise sociale, conséquence d'un non partage du temps de travail libéré par la révolution technologique qui a démarré dans les années 1970, qui aurait pu se transformer en temps choisi pour tous, nous avons aussi à faire face à une crise écologique sans précédent (climat, énergie fossile, biodiversité). Cette crise écologique va-t-elle exacerber la tension riche/pauvre ? C'est l'objet de mon dernier livre essais Crise écologique ou crise sociale ?, avec le slogan inversé Fraternité Équité Liberté pour y répondre (éditions leseditionsovadia.com).

Décroissance et solidarité

Je fais l'hypothèse que nous devrons quitter notre système productif linéaire, héritage de la société industrielle, qui consistait à extraire, transformer, vendre, jeter, pour passer à un système productif circulaire sur le cycle de vie des produits « Réduire, réutiliser, recycler, récupérer, reconditionner, réparer, réemployer, relocaliser ». 99 % de nos marchandises qui ont en moyenne six semaines de vie, 80 % qui n'ont qu'un seul usage, 1/3 des matériaux non recyclés (Futuribles), cela ne pourra pas durer bien longtemps dans un monde fini encore en croissance démographique, où le vocabulaire et la grammaire sont, au nom de la Liberté, ceux du marché !

Je fais l'hypothèse que nous devrons quitter une société de marché pour passer à une société « avec » un marché remis à sa juste place. Je fais l'hypothèse qu'il nous faudra plus de démocratie participative pour associer la société civile au choix pas seulement du « Comment produire ? » (thème du développement durable, actuel dialogue État-Marché) mais aussi du « quoi produire pour le plus grand nombre ? ». On est loin du discours obsessionnel de la croissance de nos élites et médias comme seul remède, sans débat sur le « contenu » de cette croissance. De plus en plus nombreux sont les citoyens qui savent que depuis trente ans l'évolution du PIB n'est plus lié à celle du BIB (Bonheur Intérieur Brut), certains se déclarant même « objecteurs de croissance » !

Pour cela nous devrons cesser de diriger nos affaires humaines avec comme seul indicateur le profit, pour y rajouter d'autres indicateurs comme le CO2, l'énergie, la toxicité des matériaux, le bien-être. Pour cela il nous faudra sortir de la monnaie unique qui a perdu son rôle premier d'échange pour devenir spéculative en inventant des monnaies complémentaires. Si la masse monétaire en circulation a été multipliée par 27 depuis 1970 en France, sommes-nous pour autant 27 fois plus riche ? Peut-on profiter alors de ce grand défi écologique pour résoudre la crise sociale au lieu de l'aggraver ?

De notre réponse, ou non réponse, à ce défi social et écologique dépendra la ville que nous inventerons pour demain. Souhaitons qu'elle ne ressemble pas à une société de la peur et de l'hyper contrôle digne des romans d'Orwell parce que la liberté aura tué la liberté.

 

 

 

Pour citer cet article

François Plassard, « La ville à inventer. Défi écologique et crise sociale », www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2008.


Date de création : 23/03/2008 10:49
Dernière modification : 24/03/2008 06:26
Catégorie : Ecologie
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