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Littérature - Bernard VOUILLOUX

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     Spécialiste de Julien Gracq (a), professeur de littérature à l’Université de Bordeaux, Bernard Vouilloux s’intéresse aux rapports qu’entretiennent le mot et l’image, la littérature et la peinture.

     Il nous a aimablement envoyé cette « notule » inédite qui se rattache à un essai en cours d’écriture (b) et dans laquelle il évoque un genre littéraire particulier, « la prose urbaine ».

     Retraçant la genèse de cette prose, Bernard Vouilloux montre que si elle est urbaine, ce n’est pas seulement par son sujet, c’est aussi par sa forme, son style : l’écriture vagabonde, au gré des incidentes, et se perd en digressions comme on déambule dans les rues d’une ville, sans plan rigide, sans direction rectiligne, sans unité thématique, mais en juxtaposant des tableaux, comme on peut voir se succéder des scènes variées, croiser des visages dissemblables dans des quartiers différents. Cette prose « flexueuse » ou « serpentine » évolue bien évidemment, de Marivaux à Gracq, comme évoluent la ville et les citadins, mais en s’alimentant pourtant toujours au bruit et au remuement de la vie urbaine.

 

_______________

 

(a) Il vient de publier Julien Gracq. La littérature habitable chez Hermann (voir sa notice).

(b) Cet article inédit se rattache à un essai en cours, Écritures de fantaisie. Grotesques, arabesques et serpentins, à paraître prochainement.

 

 

D’une prose urbaine

 

Bernard Vouilloux

 

 

 

 

Parmi les nombreux rapports qui s’établissent entre l’écriture et la ville, il en est un qui semble modeler l’allure de la première sur la sorte d’attention flottante qu’appelle la déambulation dans la seconde. Ce rapport se manifeste sans doute pour la première fois dans The Spectator d’Addison et Steele, publication périodique qui rencontra un immense succès dans la seconde décennie du xviiie siècle. C’est bien là que s’est inventé dans la prose anglaise le style digressif, versatile, à bâtons rompus, qui allait susciter des émules dans l’Europe entière. L’un des moindres ne fut pas Marivaux, dont Le Spectateur français (1) fait plus que transposer la formule anglaise : inventant lui aussi un « style » de composition libre (un genre autant qu’une manière d’écrire), sans sujet imposé, il enchaîne histoires, anecdotes, confessions, dialogues, lettres, observations, réflexions (2) …

La formule du Spectator, élaborée dans une Angleterre fraîchement acquise au parlementarisme, puis raffinée dans la France de la Régence, fit école jusque fort avant dans le xixe siècle, entre la fin de la monarchie bourgeoise et la fin du Second Empire – deux époques qui furent favorables, il faut le souligner, au développement de la presse. La persistance de cette impression, deux facteurs peuvent l’expliquer. Pas davantage que le Neveu de Diderot, qui élit domicile dans les cafés du Palais-Royal, le Spectateur de Marivaux ne se conçoit sans le « spectacle » de la ville, de ses cafés, de ses salons et ses rues : c’est là le nouveau terrain de l’observation morale, bien éloigné de l’abstraction géométrique de la Cour et de la Ville, qui formaient l’horizon minéralisé des moralistes du règne précédent. Ce Paris, toutefois, n’est pas encore celui du « grand désert d’hommes » qu’arpentera l’« homme des foules » et dont les premiers daguerréotypes délivrent l’image négative : des boulevards désertés par les hommes. Les Parisiens du xixe siècle purent avoir la nostalgie de l’ancien Paris : au moins trouvaient-ils là des termes de comparaison, que ne pouvait leur offrir le paysage, avec ses bergers et ses divinités, avant que ne le réforme le sentiment de la nature. L’Embarquement pour Cythère flattait certes leur goût de la « fantaisie », retrouvant même pour certains les accents de la comédie italienne, voire shakespearienne, que Jules de Goncourt attribuait en partage à Marivaux (3), mais c’était au détriment de tout ce sensible que fait lever l’observation directe. Certaines pages de L’Art du xviiie siècle des frères Goncourt permettent, en revanche, de saisir cette atmosphère si caractéristique du Paris d’avant la révolution industrielle, qu’il s’agisse des boulevards tels que les représente Augustin de Saint-Aubin ou du Palais-Royal de Debucourt. Ce Paris passé, ce Paris d’avant les « passages », est celui-là même dont pourrait donner quelque idée telles « facéties » du comte de Caylus ou, plus tardifs, les « tableaux » de Mercier, les « nuits » de Restif.

Et puis, il y a, on l’a dit, le charme de cette prose flexueuse dans laquelle l’auteur renonce à se présenter comme tel, manière de se démarquer de l’essai montaignien, pour mieux laisser cours à l’« esprit humain, quand le hasard des objets ou l’occasion l’inspire (4) ». Aussi différentes que soient leurs postulations, que rassemble du moins un commun « égotisme », le Rousseau des Rêveries parisiennes lorsque ses pas le conduisent dans les faubourgs et le Stendhal des Promenades romaines ne procèderont pas autrement – et peut-être même, aujourd’hui, l’ego mis à part, le Julien Gracq de La Forme d’une ville ou d’Autour des sept collines. Une large carrière s’ouvre au fil cent fois retourné, jamais brisé, d’une prose qu’il faudrait dire « pédestre » (mais pas à la façon dont l’envisageaient les rhéteurs latins) ou « courante » (en songeant à la danse du même nom), une prose riche en « grotesques » ou en « arabesques », « en mille fantaisies baroques (5) », dira Gautier – bref, une prose que je qualifierai volontiers de « serpentine ».

À suivre ce fil au-delà de l’époque de Gautier, et à distance de toute fantaisie, nous pourrions alors déboucher sur certaines zones franches, marches ou marges où l’essayisme et le journalisme mêlent leurs libertés – du côté, pour prendre un exemple contemporain, d’un Bernard Franck : peu de points communs, apparemment, entre l’auteur des fameuses chroniques hebdomadaires et le Marivaux du Spectateur ou les écrivains fantaisistes du xixe siècle, si ce n’est que leurs « sauts » et « gambades » ne s’accommodent assurément pas de la sacro-sainte tripartition de la dissertation, qu’ils s’accordent même le luxe de rompre en visière avec tout plan, qu’ils passent volontiers du coq à l’âne, qu’ils multiplient incidentes et digressions, qu’ils écrivent un peu comme on parle, ce qui est continuer à écrire et qui n’a rien à voir avec la transcription de la parole conversante ; peu de points communs encore, si ce n’est que leur prose se nourrit de l’air de la ville, aussi misogynes ou misanthropes qu’ils pussent être parfois, qu’il lui faut, cette prose, s’imprégner de ce qui se dit et s’entend dans la rue, dans les parcs et les jardins, dans le foyer des théâtres, dans les salles de rédaction, les brasseries…

 

_______________________________

 

(1) Marivaux, Le Spectateur français in Journaux et œuvres diverses, éd. F. Deloffre et M. Gilot, Paris, Classiques Garnier, 2001

(2) Voir Bernard Vouilloux, « De la prose serpentine. À propos du Spectateur français de Marivaux », Studies on Voltaire and Eighteenth-Century, 2004-7, p. 187-217.

(3)  « Chose étrange ! Les deux poètes les plus français du plus français des siècles – Marivaux et Watteau – ont, dans leur grâce légère je ne sais quoi d’ailé, de volant, de pur dans la coquetterie, d’élyséen dans l’amour, qui les rapproche du Grand Maître [Shakespeare] » (Jules de Goncourt, Lettres, Paris, Flammarion et Fasquelle, 1930, p. 212 ; à Paul de Saint-Victor, 12 juillet 1862).

(4) Marivaux, Le Spectateur français, Journaux et œuvres diverses, éd. F. Deloffre et M. Gilot, Paris, Classiques Garnier, 2001, p. 114 (Première feuille).

(5) Théophile Gautier, Préface à Les Grotesques (1853), Bassac, Plein chant, 1993, p. 10-11. C’est l’une des déterminations importantes de la « fantaisie » post-romantique.

 

 

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Bibliographie complémentaire (lrdb.fr)

 

 

Joseph Addison (1672-1719) et Richard Steele (1672-1729), The Spectator (1711-1714).

Watteau (1684-1721), peintre français, Pèlerinage à l’île de Cythère (1717), Le Louvre ; Embarquement pour Cythère (1718), Berlin.

Marivaux (1688-1763), Le Spectateur français, Journaux et œuvres diverses (1721-1724), éd. F. Deloffre et M. Gilot, Paris, Classiques Garnier, 2001.

Comte de Caylus (1692-1765), Les Facéties du comte de Caylus, Plein Chant, 1993.

Rousseau (1712-1778), Les Rêveries du promeneur solitaire (posthume).

Diderot (1713-1784), Le Neveu de Rameau.

Gabriel-Jacques de Saint-Aubin (1724-1780), peintre français, La parade du Boulevard (1760), Londres, The National Gallery.

Restif de la Bretonne (1734-1806), Les Nuits de Paris (1788-1794).

Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), Tableaux de Paris (1781-1788).

Philippe-Louis Debucourt (1755-1832), peintre français, Promenade de la galerie du Palais-Royal (1798).

 

Stendhal (1783-1842), Promenades dans Rome (1829) ; Jérôme Millon, 1993, 472 p.

Théophile Gautier (1811-1872), Les Grotesques (1853), Bassac, Plein chant, 1993.

Baudelaire (1821-1867), « L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant » ; « La modernité », in Le Peintre et la vie moderne (1863).

Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt, L’Art du xviiie siècle (1859-1875), Tusson, Du Lérot, 2007, (2 vol).

 

Walter Benjamin (1892-1940), Paris, capitale du xixesiècle. Le livre des passages (1927-1940), Cerf, 2000.

Julien Gracq (1910-2007), La Forme d’une ville, José Corti, 1985, 216 pages ; Autour des sept collines, José Corti, 1988, 152 pages.

Bernard Franck (1929-2006), Les Rues de ma vie, Éditions Le Dilettante, 2005, 224 p.

 

 

 

Pour citer cet article

Bernard Vouilloux, « D’une prose urbaine », www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2008.


Date de création : 09/04/2008 07:20
Dernière modification : 26/05/2008 21:46
Catégorie : Littérature
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