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MADAGASCAR - Violence & écriture S. MEITINGER

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Écriture de la violence, violence de l’écriture

 

chez trois écrivains malgaches francophones

 

Serge Meitinger

 

 

 

Le parti adopté par les trois écrivains malgaches francophones les plus apparents de ces dernières années, Michèle Rakotoson, David Jaomanoro, Jean-Luc Raharimanana, est, nous semble-t-il, plutôt que de seulement la dire, de d’abord montrer la violence. Sous toutes ses formes. Dans le but de la dénoncer quand elle est le produit des contraintes idéologiques, politiques et sociales, du dérapage historique ; de la révéler quand elle n’apparaît pas d’elle-même ; de lui rendre sa dimension fondamentale et constituante quand ils la reconduisent à sa source ancestrale, immémoriale et sacrificielle… Mais représenter la violence dans ses conséquences physiques brutales et irrémédiables, dans sa monstruosité immédiate, même par les mots, ne peut revêtir ni la neutralité désincarnée du concept qui distingue et classe ni la distanciation habituelle de l’image ou de la scène construite et méditée : c’est faire venir un affect à l’état presque pur et dont le premier effet est de traumatiser, c’est-à-dire de tétaniser les sens et la pensée. Il s’agit bien de mettre le lecteur en état de choc. Pour tenter de l’en tirer plus ou moins vite, ensuite, par des éléments explicatifs et une manière d’universalisation ou de relativisation… La question est de savoir si le choc de départ est vraiment dépassable ou s’il reste, à l’horizon de la lecture et de la pensée qu’elle fait naître, comme un agent d’abord inhibant mais qui, brisant par sa force propre toute ordonnance sensée, se trouve en fait disposer au déploiement de tout autres affects ainsi appelés en écho. Tel est le paradoxe de toute monstration de la violence, discursive ou imagée, qu’elle engendre en un même mouvement horreur, répugnance, désir de dénonciation et une possible excitation accompagnée de délectation. Et il ne suffit pas de dénoncer la potentielle jouissance du témoin pour en venir à bout car on sait que la pitié elle-même, canalisée ou non, reste sélective et devient vite oublieuse… C’est donc un pari risqué que le parti pris littéraire ici analysé parce qu’il risque aussi de couper l’écriture ainsi engagée d’affects et de pensées plus apaisés ou du moins modérés, plus ordinaires et non moins humains, d’oblitérer des pans entiers de la vie propre au pays considéré dans sa vie vivante.

Nous voudrions d’abord esquisser l’enracinement historique de l’entreprise, de 1975 à nos jours. La situation politique et sociale du prétendu régime socialiste malgache (République Démocratique Malgache, sous la première présidence de Didier Ratsiraka, 1975-1993), né de la révolte de 1972 mais en ayant largement détourné l’esprit comme la lettre, a généré une violence spécifique dont nos trois écrivains, alors jeunes encore, ont voulu se faire l’écho. La première en date, Michèle Rakotoson (née en 1948), qui a quitté son pays en 1983, retrace dans Le bain des reliques (1988) la dégradation objective des rapports sociaux et humains dans son pays en raison des manœuvres et des méthodes du régime en place. David Jaomanoro (né en 1953) évoque, lui, dans « Funérailles d’un cochon » (1993-1994), les péripéties douloureuses et souvent inhumaines des derniers soubresauts du premier régime Ratsiraka, dans le Nord de l’île. Jean-Luc Raharimanana (né en 1967, il quitte l’île en 1989), commence, dans Lucarne (1996), par illustrer, lui aussi, des aspects particulièrement choquants et brutaux de cette même période. Les brèves années de la présidence d’Albert Zafy (1993-1996), qui voient une réelle démocratisation de la vie politique et sociale, ne laissent guère de traces dans les fictions évoquées ici mais le retour de Ratsiraka à la présidence, début 1997, provoque le départ de David Jaomanoro qui s’installe à Mayotte dont il fera désormais souvent le contexte de ses écrits. Quant aux péripéties qui entourent l’élection présidentielle de décembre 2001 et aboutissent à la prise du pouvoir par autoproclamation de Marc Ravalomanana en février 2002, elles ne trouvent pour l’heure d’écho que dans le dernier récit de Raharimanana, L’arbre anthropophage (2004), qui est en grande partie consacré aux avanies infligées à son propre père par le nouveau régime s’installant.

 

Il faut toutefois noter qu’après une première série de récits dont l’intention était surtout de témoigner en prise directe d’un intolérable présent et agissant, et/ou en marge de ceux-ci, ces auteurs ont élargi leur champ d’investigation et ont donné plus libre cours à leur imagination. Cette dernière reste cependant marquée par une vision particulièrement crue et violente bien que cette violence s’élargisse et se “ressource” à la fois : c’est le cas dans « Jaombilo » (1997) de David Jaomanaro où une affaire d’inceste au village déclenche une terrible revanche à la fois sociale et magique. Dans Henoÿ, Fragments en écorces (1998), Michèle Rakotoson se détache de tout repère par trop daté pour ouvrir le cheminement d’une quête d’amour et de mort qui conduit jusqu’au décor sidérant et apocalyptique d’une décharge publique en marge de la capitale. Dans Lalana (2002), la même inverse une fois encore le schéma initiatique pour raconter le voyage tragique et désespéré, mais non dépourvu de beauté, que devient l’ultime course vers la mer d’un sidéen au dernier stade de la maladie. Dans « Jamaïque » (1995) de Jaomanoro, le rêve sans retenue de l’ailleurs produit, dans l’ici, une cruauté sans mesure et dans ses nouvelles inspirées par le monde de Mayotte, à partir de 1997, l’auteur s’attache à de nouvelles sources de violences : celle des passeurs clandestins entre Madagascar et les Comores qui sont de modernes et impitoyables négriers, celle que réserve aux femmes une application formaliste et machiste des principes du mariage musulman. Dans Rêves sous le linceul (1998), la brutalité et le goût de la mort deviennent universels, régissant la majeure partie des rapports nord-sud, et dans Nour, 1947 (2001), Jean-Luc Raharimanana, par l’entremise des événements liés à la révolte de 1947 et à sa répression, fait une généalogie de la violence plus large encore, remontant à l’esprit de conquête des rois et à leur brutalité guerrière, à l’aube de la colonisation et embrassant aussi la barbarie raciste de la seconde guerre mondiale ; Madagascar devient ainsi le filtre et le révélateur d’un mal à plus grande échelle. De plus nos trois auteurs exhument en même temps, et de plus en plus nettement, l’ancestralité plus ou moins sacrée ou magique de cette violence, cet aspect culminant dans les rites sacrificiels et funéraires, décrits par Raharimanana, dans les visions qui parsèment la voie de Tiana, le marcheur d’Henoÿ, et de Rivo, le sidéen de Lalana, chez Michèle Rakotoson. Enfin, une nouvelle prise directe sur l’événement nous est offerte par le second volet de L’arbre anthropophage (2004) où le régime de Marc Ravalomanana apparaît, dès ses prémices, endosser toutes les mauvaises habitudes d’arbitraire et de torture du régime précédent, appuyé lui aussi par une justice servile toujours aux ordres du maître du moment.

Le bain des reliques (1988) situe son intrigue dans les années les plus noires de la République Démocratique Malgache, un peu plus de dix ans après les événements de 1972 soit en 1982-85. Un cinéaste, Ranja, qui, de retour au pays après plusieurs années d’études en France, se morfond dans les studios d’une télévision nationale entièrement dévouée au régime, est invité par un prince sakalava à faire un film sur un rituel royal du Moyen-Ouest malgache qui n’a lieu que tous les dix ans : le bain des reliques. Il y voit une chance inespérée de faire enfin quelque chose de personnel en même temps que de positif pour son pays. Mais l’atmosphère d’intrigue et de suspicion qui entoure ce projet le vide de son caractère créateur. Ranja comprend très vite qu’il s’est fourvoyé et qu’il est manipulé mais, ne voyant pas d’issue à sa situation de lent pourrissement sur place, il se lance tout de même dans l’action. Sur place, il vivra la déréliction de la province malgache en ces années de sécheresse climatique et de confusion politique conduisant à la mort civile et physique des citoyens. Il violera sans s’en rendre compte un tabou qui n’a rien de traditionnel et en mourra, sa mort toutefois sera réinterprétée en termes de sacrifice et de dévotion aux ancêtres. L’imposture l’emporte même au-delà de la mort.

C’est un roman de la prise de conscience et destiné à faire sentir plus qu’à analyser une situation politique et civique fondée sur le secret et l’arbitraire, la violence la plus brutale et l’hypocrisie, la peur et le maniement concerté de celle-ci. Ce n’est pas par hasard que le héros a fait ses études en France : il a le recul de l’intellectuel ; de plus c’est un Merina : il est presque un étranger et pire que cela parmi les Sakalava, un ennemi. Double décrochage qui stimule la conscience critique et démultiplie l’angoisse. Où est le pays vrai ? Madagascar n’a pas d’unité ethnique : l’histoire des Merina n’est pas celle des côtiers malgré un discours de consensus qui proclame l’unité nationale. Le scandale est que les plus hautes autorités du pays tiennent, d’une part, le discours de l’unité et travaillent de l’autre, par tous les moyens, à en empêcher l’actualisation. Cela se comprend sur le terrain : le prince Kandreho qui invite Ranja n’est à Tananarive qu’un petit fonctionnaire alors que, chez lui, il garde l’aura royale. Mais de fait il a perdu tout pouvoir autre que symbolique : à Tananarive il lui faut composer avec les maîtres du moment, en son fief il lui faut partager le pouvoir (même symbolique) avec Ondaty, un chef de bande, voleur de bétail qui a, apparemment, des appuis en haut lieu puisqu’il pille impunément et obtient même que l’armée massacre les villageois qui dénoncent ses pratiques. La tradition et la légalité sont doublement violées : la lignée royale n’est qu’une survivance tolérée et muselée, la loi de la république est bafouée car ce sont les bandits qui règnent. Kandreho vit en fait un désespoir muet et se débat vainement pour faire échapper les siens et leur culture à l’étouffement programmé : tenu de tous les bords, il ne lui reste que la force d’un rituel déjà dégradé pour affirmer une présence et une identité (d’où l’idée de faire un film). C’est lui qui s’adresse à Ranja mais ce dernier va en mourir.

Pourtant le tabou qu’il viole n’a rien de sacré : lors des ultimes préparatifs de la cérémonie, il rencontre le regard et le désir d’une femme mystérieuse qui se donne à lui. Cette dernière n’est autre que l’épouse d’Ondaty et cette passade suffit à condamner Ranja à mort. Le plus terrible n’est pas l’ignoble sanction mais le fait qu’elle soit a priori entérinée par l’ensemble des participants, même Kandreho et les autres membres de l’équipe qui doit filmer l’événement acquiescent, par leur absolue passivité, à la loi du hors-la-loi. Ranja mourra en fait en fuyant ceux qui veulent le tuer : dans sa panique, il fera une chute malencontreuse. Cette mort à la fois accidentelle et programmée arrange tout le monde : la condamnation prononcée par Ondaty a été exécutée (sans crime apparent) et, du point de vue traditionnel, l’on peut interpréter l’accident comme un événement voulu par les ancêtres désireux qu’on leur sacrifie un étranger impur et potentiellement sacrilège (un Merina protestant). La monstruosité est devenue l’ordinaire et le silence complice est la règle.

L’auteur nous a décrit et fait sentir la puissance de la spirale de mort qui tenait son pays, en ces années-là. Elle en a expliqué le mécanisme et les effets sur les consciences individuelles et collectives. Il est possible de mettre des noms sur les silhouettes indistinctes qui, lentement mais sûrement, se meuvent à l’arrière-plan et tirent les ficelles mais ce n’est pas le but. Le mystère, et il faut avouer qu’il demeure presque intact, c’est : comment et pourquoi un peuple entier s’est-il soumis à une telle mort, tout aussi programmée que celle de Ranja ? Et ce, presque sans sursauts car les émeutes tananariviennes de ces années noires étaient le plus souvent le fruit de provocations et comme organisées pour favoriser la répression. Faire référence à l’atavisme est une réponse insatisfaisante car la tradition fut constamment détournée et manipulée. Faire référence à l’instinct mortifère suppose une visée trop large. Mais la peur reste le fonds même de cette période d’hébétude historique, elle ne fut combattue et battue en brèche que par la reprise des échanges, d’abord économiques (dès 1985-1986), puis par la prise de parole subversive qui découla de cette réouverture, face à un régime qui se refusait toujours à une libéralisation politique (1989-1991).

Dans « Funérailles d’un cochon » de David Jaomanoro, l’action, encore toute proche du moment de l’écriture, évoque les événements qui, entre 1990 et 1992-93, ont accompagné le processus de déstabilisation du régime du président Ratsiraka (en place depuis 1975 et réélu pour un troisième septennat en 1989). Alors que les “Forces vives”, union des opposants au régime, tenaient la rue dans la capitale et les grandes villes et incitaient à la grève générale, le président en place armait et faisait opérer en province des milices dites “fédéralistes” (ou “fédé” parce qu’elles étaient censées défendre la constitution d’un “état fédéral”), destinées à faire régner la terreur et à empêcher l’électorat de basculer. Ces milices, surtout composées d’adolescents entraînés à la guérilla et au pillage, manipulés et drogués, ont fait des ravages dans le Nord de l’île pendant de longs mois alors qu’un pouvoir insurrectionnel “fédéraliste”, faisant sécession avec le pouvoir central, s’était emparé des rouages administratifs de la province d’Antsirinana (Diego-Suarez). L’auteur met en scène, ici, à l’intérieur de la cellule familiale et clanique, le déchirement qui put résulter de ces manœuvres bassement politiques. Les manipulateurs jouèrent bien sûr des différences et des animosités ethniques régnant traditionnellement entre les groupes mais surtout ils profitèrent de la “déculturation” massive d’une classe d’âge tout entière (produit de la politique éducative et culturelle d’un régime qui tenta, en même temps, une malgachisation du système scolaire et un endoctrinement marxiste) pour l’utiliser et l’armer contre les siens. Dans le cadre restreint de cette nouvelle, c’est un contresens sur les pratiques ancestrales qui déchaîne la haine du jeune Ntsay. Il ne comprend plus ce que signifie la tradition du ziva, de la parenté à plaisanterie. Deux groupes unis par le ziva se doivent en tout assistance et ne peuvent rien refuser à l’autre groupe : cette alliance, sans doute née de circonstances historiques très particulières et parfois oubliées ou réinterprétées, implique une confiance foncière entre les clans et entre les membres de ces clans. Cette dernière se manifeste par un comportement verbal particulier qui permet aux membres de chacun des clans de traiter les membres de l’autre clan d’une façon apparemment outrageante. Ici, ce sont les ziva du clan des Njoaty qui viennent accomplir les rites funéraires pour l’enterrement du frère jumeau de Ntsay, Mbe. Ils accomplissent donc une fonction essentielle et sacrée mais ils tournent en dérision tout ce qui concerne le mort et sa famille. Ce qui déclenche la fureur de Ntsay c’est la proclamation éhontée que son frère n’était qu’un cochon et l’impudence obscène et insultante qui accompagne les rites. Il en vient à frapper un ziva — acte éminemment condamnable pour la tradition — et se trouve puni par son propre oncle. Sa haine naît du décalage entre ce qu’il prend pour une insulte gratuite et déshonorante et la teneur même de la tradition. Le jeune homme ainsi blessé en son amour-propre parce qu’il a perdu les repères de sa culture d’origine est devenu une recrue idéale pour les “fédé” qui en ont fait facilement une machine à détruire les siens.

L’écriture, par sa concision et sa force d’élision, par ses calques fréquents de la formulation propre à la langue malgache, s’efforce de reproduire la violence des sentiments et l’horreur des faits, horreur renforcée par la personnalité de la “narratrice”, la propre mère de Ntsay violentée sur ses ordres. L’auteur veut faire toucher le point où la violence politique apparaît inexpiable parce qu’elle brise le ressort de la tradition et de la filiation, qu’elle aliène des enfants en les retournant contre les leurs (procédé généralement utilisé par les régimes totalitaires).

Dans Lucarne, Raharimanana évoque moins directement que Jaomanoro et Rakotoson la dimension politique de la brutalité : il en souligne plutôt les dérives qui vont jusqu’à la gangrène du corps social tout entier. Certes il montre à l’œuvre les fils des puissants du jour qui, pour secouer leur ennui et éprouver l’excitant pouvoir que leur confèrent leur argent et leurs accointances familiales, torturent et violent impunément, s’arrangeant pour faire lyncher leur victime par la foule en l’accusant de sorcellerie (“Sorcière”), et il dénonce l’extermination de tout un village par des soldats aux ordres des représentants du régime parce que les habitants s’opposent passivement à leur spoliation (“Reptile”). Mais il dépeint surtout le sort des marginaux et des laissés pour compte voués à une incommensurable misère et prêts ou contraints à faire n’importe quoi pour survivre quelques jours de plus, en particulier à exercer sur leurs semblables une cruauté sans regard ni recul, et ces histoires relèvent du fait divers le plus sordide, crûment raconté, avec une franchise verbale pleine d’une tranquille audace et qui, appelant “chat” un chat et “chiée” une chiée, est destinée à secouer le lecteur, à lui faire vraiment ressentir de quoi il est question (“L’Enfant riche”, “Lépreux”, “Lucarne”, “Affaire classée”). Toutefois, sous le conjoncturel et sous la description horrifiante de l’état social et humain du pays, perce déjà une visée obsessionnelle et quasi mythique : une figure féminine, à la fois saisissable et insaisissable, femme et élément, sensuelle et terrible, vive et déjà morte exige une manière de rituel qui fait d’elle la reine des nuits de prostitution de la capitale (“Par la nuit”), une ondine (“Vague”) dont on paie l’amour par sa propre pétrification ou le cadavre à polir et à piler pour en faire une pâte destinée à (re)sculpter un corps (“Massa”).

C’est comme si nos trois auteurs, après avoir cerné la nature et la portée de la violence qui étreint le présent de leur pays, avaient éprouvé le besoin d’en rechercher les racines, pas seulement en une intrusion étrangère et coloniale, rendue trop facilement responsable de tous les maux, mais en une ancestralité plus profonde dont il devenait urgent de prendre la mesure, dimension historique, magique et mythique, ancestralité à la fois persistante et perdue. Dans « Jaombilo », David Jaomanoro retrouve le sens de la violence villageoise, purement défensive, qui tente de détourner le malheur apporté par la transgression d’un ou de plusieurs interdits, ici l’inceste. Un vieil homme à l’agonie, considéré comme un “jaombilo”, c’est-à-dire comme le “gigolo” de celle qui fut sa compagne, décédée, est, depuis longtemps, en butte aux sarcasmes des villageois et on le laisse mourir seul mais l’aveu de l’inceste accompli avec sa propre fille précipite sa fin : on l’étouffe d’immonde manière et la chute de la foudre suit immédiatement la profanation de son fétiche. Une sorte de justice expéditive et immanente opère, rappelant la mentalité magique toujours vivante dans les campagnes et même dans les villes, entraînant parfois des actes cruels et brutaux destinés à conjurer ce que l’on croit être un mauvais sort. Michèle Rakotoson, dans Henoÿ, Fragments en écorces, situe son récit, la quête « initiatique » de son personnage masculin, Tiana, entre deux versants de la tradition : d’un côté, les histoires et les préceptes de grand-mère, ancrés dans le fatalisme ancestral et tributaire d’une vision magique empreinte de crainte et de dévotion envers les ancêtres, les esprits et les princes, tout ce qui a fait fuir Bodo, l’épouse bien aimée de Tiana, qui ne supportait plus l’enfermement et l’absence d’avenir ; de l’autre, à la fin extrême de sa traversée de l’horreur, la sagesse ancestrale qui dit qu’il faut laisser les morts enterrer les morts et la berceuse qui fait du petit vagabond Lita l’enfant qu’il serre désormais sur son cœur, lui qui devient de ce fait ses père et mère.

 

L’avis officiel du décès de sa femme, Bodo, par suicide apparemment, met en route le personnage principal, Tiana, vers la capitale. Avant de partir puis en chemin, il retraverse des lieux aimés et des lieux hantés, comme le lac d’Amparihibe où l’on jetait les entrailles princières et où il se baigne avec le sentiment du sacrilège et de la malédiction, bien que les eaux le recrachent sain et sauf. Son entrée dans les limbes de la capitale est une entrée en enfer avec comme guide le jeune Lita qui raconte que tous les habitants des villages voisins sont partis pour un lieu qu’il ne définit pas et qui se révèle être, à la place même de la ville-des-mille (Antananarivo), une immense décharge publique où survivent des hordes faméliques et brutales. En ce monde intermédiaire, et symbolique de la décomposition de tout un pays, Tiana vit les affres de la brutalité sans figure, de la mort et du pourrissement, il comprend l’esclavage et l’aliénation des paysans arrachés à leurs terres et jetés dans le brasier de la capitale. Le sort des exilés est celui de vaincus, de maudits, de zombis privés d’âme, se nourrissant d’ordures et voués à des travaux innommables qui les réduisent en charpie humaine (au sens propre, dans le texte). Tiana cherche dans cet univers indescriptible le corps de sa femme : il ne trouve que celui d’un infirme difforme et puant, un homme-araignée, mais vivant avant de découvrir le cadavre en décomposition d’une femme qui est sans doute la mère de Lita et que les chiens vont dépecer sous les yeux du lecteur. En ce tableau la crudité du livre culmine, comme si un certain hyperréalisme de la description devait aboutir, par un surcroît d’horreur, à une purification par l’excès. Le lecteur est tenté, comme le personnage, de s’évanouir, dans tous les sens du verbe. Point d’orgue : la chute du livre vient juste après. L’on ne saura pas si le corps de cette femme était le corps recherché, du moins en fut-il le symbole, et succèdent à l’angoisse et à l’horreur les convenances du deuil et le baume que la tradition jette sur les douleurs pour les apprivoiser. La tradition était au début comme la gardienne impuissante des vieilles superstitions et des vieilles injustices ; à la fin, son rôle est plus ambigu et plus positif, elle sauve peut-être, malgré tout, ce qu’il peut rester d’humain en un corps social si gangrené. Du moins, n’est-elle pas insignifiante ! Car, comme le montre Joamanoro, dans « Jamaïque » plus drastiquement encore que dans « Funérailles d’un cochon », quand la tradition s’est tout entière évaporée au profit d’un rêve tourné vers un lointain inaccessible et reconnu comme tel, le pire est le plus probable. Dans un monde où les jeunes ne connaissent plus que l’évasion par la drogue (le zamal ou cannabis) et où ils délirent sur la légende de Bob Marilé (Bob Marley), l’humiliation d’un adolescent qui se sent rejeté conduit à la mort par le feu d’un petit garçon, grillé au milieu d’une rizière, parce que sa sœur avait tourné en dérision les avances du disgracié. La fable est sans détour : quand il n’y a plus de substrat ethnique et que la brutalité couronnée par la prison est devenue le sacre des caïds et le garant de la virilité, tout peut partout et toujours basculer dans l’horreur. La tradition génère donc sa violence propre (et il faut en être conscient) mais elle est aussi capable de la réguler par une certaine sagesse, l’abandon des traditions que rien ne remplace laisse régner l’arbitraire des passions et fait triompher toutes les puissances de mort.

Cette visée qui revisite la tradition, c’est Raharimanana qui l’universalise le plus et qui lui fait rejoindre en un orbe, dont la courbe reste complexe et laisse perplexe, une sacralité sacrificielle qui pourrait être celle de l’origine. Dans Rêves sous le linceul qui se présente comme un jeu de nouvelles, fait de lettres, de récits et de passages lyriques, l’auteur enchâsse le cas malgache entre un téléspectateur-voyeur d’occident et le génocide rwandais. Dans son canapé profond comme un lit ou un tombeau, le voyeur nanti de tout le confort moderne se délecte en direct, ou presque, des massacres que lui détaille son petit écran. Sa jouissance est outrancière et sans pudeur et rime avec celle des bourreaux. De son observatoire privilégié, il a vue et droit de regard sur l’universelle boucherie. Pour en rendre l’effet plus efficace et mieux confondre encore l’image et la réalité il conjoint la drogue à son ébriété sadique. Passent alors devant ses yeux exorbités et pleins d’un désir sauvage les longues théories des peuples en exode traqués par tous les prédateurs possibles, les exactions coloniales proches ou lointaines, actuelles et anciennes, la fuite sur les mers des peuples exténués par les dictatures, la répression des événements malgaches de 1947 par les Français, le mitraillage de la foule ordonné par Ratsiraka aux abords de son palais présidentiel le 10 août 1991. Mais, sous la douleur et en contrepoint à l’horreur charnelle la plus vive, âprement mise en valeur par la crudité sans détour du verbe, par des descriptions qui bravent la décence et tordent les tripes, se déploie une dimension qui se veut aussi “l’histoire d’une purification”. Celle-ci passe par le retour à une sacralité qui transforme le massacre en sacrifice, la douleur en oblation et en offrande, le mouvement des meutes en une tornade régénératrice. La révolte contre la cruauté supposée de Dieu et le désir forcené d’être celui-qui-s’est-créé-lui-même (selon la figure légendaire du Zatovo malgache), pour n’avoir rien à rendre ou à devoir à la terre comme au créateur, se combinent à une foi viscérale en l’“ondine lumineuse” appelée Dziny et dont Nour, la bien-aimée, deviendra la préfiguration humaine.

La même perspective va être amplifiée et orchestrée dans le premier et seul texte de Raharimanana qui soit intitulé roman, Nour, 1947, et qui réécrit d’ailleurs de larges pans des ouvrages précédents. Comme si l’auteur regrettait d’avoir laissé ces moments lyriques ou allusifs par trop erratiques et souhaitait les concaténer en une construction plus nette, les insérer dans un mouvement qui atteigne plus fermement qu’auparavant à la pensée, seule en mesure en effet de dépasser l’effarement où laissent des descriptions toujours aussi horrifiantes mais qui embrassent plus largement encore les occurrences mondiales de l’oppression et de l’extermination racistes. Le livre, dont le narrateur principal et central reste masqué presque jusqu’à la fin, est une polyphonie où s’entremêlent et se composent les voix et les histoires du narrateur, de missionnaires français des dix-huitième et dix-neuvième siècles, de Nour la petite fille d’esclave, des insurgés de 1947 et même celles des esclavagistes arabes ou du milicien raciste qui remplit à La Jonquière les trains pour les camps de la mort avant de se convertir en traqueur de collabos ! Le tout est encadré par le monde, hors temps, hors lieu, de la petite île d’Ambahy, donnée pour un des refuges ultimes et désespérés des insurgés, préférant une mort sacrificielle au massacre opéré par les soldats de la Colonie, et aussi pour l’un des lieux de “stockage” des esclaves lors de la traite. Une vieille femme, Konantitra, y joue le rôle de prêtresse ou de sorcière, de sacrificatrice et de sacrifiée à la puissance de Dziny.

En ce roman qui, on le voit, densifie jusqu’à la saturation les signes et les symboles de l’oppression, en plus de la trop évidente obsession pour la décomposition et la destruction cruelle des corps, s’impose une méditation, plus qu’une analyse, sur la dimension d’appartenance propre aux êtres humains, foncièrement sociaux, laquelle est susceptible de conférer aux groupes ainsi constitués un sentiment de supériorité tel qu’il les rend absolument et comme volontairement insensibles à l’humanité même des individus des autres groupes humains. Évoquant directement le cas de Madagascar, Raharimanana souligne l’unité profonde et même viscérale de la langue comme de la culture alors que l’histoire malgache est faite de guerres entre tribus où des groupes ethniques entiers, frères ou cousins pourtant, sont réduits en esclavage et, au moment de la traite, vendus comme marchandises avec un traitement bien plus dur que celui qu’on réserve aux bêtes de somme ou de boucherie. (Cette cruauté s’explique sans doute par la volonté de réduire au maximum la ressemblance humaine en ces êtres encore trop proches de leurs maîtres et bourreaux, de les ravaler à la part animale la plus nue qui représente plus qu’une bonne moitié de notre humaine condition. Les nazis qui apparaissent aussi dans le livre firent de même.) L’auteur, on le sent, regrette que l’histoire de son pays n’ait pas été autre, que son peuple n’ait pas su opposer une unanimité aux diverses tentatives coloniales. Dans le traitement qu’il réserve à la part des vaincus qu’il veut mettre ici au premier plan, il rapproche et unit en une même déploration toutes les victimes des réducteurs d’humanité : les esclaves des régimes anciens (monarchies, dynasties locales et tribales) et ceux qui furent vendus aux étrangers (Arabes et Européens), les nouveaux asservis du système colonial (cet asservissement et la conscience qui en fut prise provoquant la rébellion désespérée de 1947 dont la référence est incluse dans le titre de l’ouvrage), les Juifs et tous les sous-hommes qui furent au vingtième siècle en proie aux pogroms nazis et autres…

La leçon est, ici, passant par la conscience du narrateur qui a assisté comme témoin passif, en tant que nègre et que “primitif”, au départ des Juifs pour les camps, qu’il y a une solidarité insue et universelle des victimes quelle que soit leur origine : une fois qu’il s’est joint aux rebelles malgaches, il se dit qu’il a eu tort de penser de la persécution des Juifs que ce n’était pas “sa” guerre. L’humanité en l’homme doit être défendue et protégée en toute circonstance et où que l’on soit, quelle que soit l’appartenance et du persécuteur et de la victime. Il y a aussi une profonde compassion pour la souffrance des démunis, des plus faibles, des réduits et la conscience à tenir sans cesse éveillée qu’il y en a partout et toujours, pour des raisons qui sont à peu près les mêmes, la situation de supériorité sans merci ni contrepoids, revendiquée et entretenue, d’un individu ou d’un groupe.

La compassion se noue d’ailleurs passionnément à l’horreur ambivalente que suscite la vision de la souffrance et de la déchéance allant jusqu’aux métamorphoses du cadavre putréfié, liquéfié sous nos yeux, jusqu’au dépeçage sacrificiel parfois suivi de l’ingestion de fragments du corps sacrifié… Car, il y a dans la cruauté en acte quand elle s’en prend à l’image de l’humain qu’elle dénature une foncière ambiguïté qui peut aussi la renvoyer à la dimension incommensurable du sacré. Bien que le narrateur récuse assez violemment cette confusion qui semble donner raison aux dieux buveurs de sang, il leur substitue une divinité évanescente et fluante, fluide, une déesse d’eau (qu’il appelle Dziny) mais qui n’en exige pas moins la vie de ceux qui se vouent à elle, à l’oubli qu’elle seule dispense. Les trois premiers livres de Raharimanana nous apparaissent sous le signe, sous le syndrome d’une telle fascination-répulsion et la violence à l’œuvre en ses pages hypnotise et tétanise autant qu’elle révulse.

 

Cette fascination-répulsion qu’elle semble, elle aussi, mettre surtout en avant dans Henoÿ, Fragments en écorces (1998), Michèle Rakotoson s’efforce de la dépasser dans Lalana (2002) en réinsérant personnages et faits dans l’histoire réelle d’une part, en méditant de l’autre la déchéance d’une génération et d’une société pour lui chercher une expression à sa mesure qui fasse sa part au pire mais aussi au possible sursaut dont le départ vers la mer de ses deux héros est comme une exploration. Naivo et Rivo sont deux représentants de cette génération perdue, celle qui a trente ans dans les années 2000 et qui, après avoir vécu la malgachisation forcée de l’enseignement lors de la première ère Ratsiraka, a laissé pourrir ses années de jeunesse dans le ghetto des cités universitaires tananariviennes où sont parqués ceux que leur famille pleine d’espoir a envoyés du fond de leur province vers l’instruction censément libératrice et prometteuse d’avenir, ne se rendant pas compte qu’elle les coupait ainsi quasiment de toute réinsertion possible dans le milieu traditionnel sans pour autant leur assurer un accès au monde très fermé de la société merina et des instances du pouvoir économique, social et politique en place. Rivo et Naivo, jeunes côtiers méritants montés dans la capitale sous ces auspices, ont noué leur indéfectible amitié dans la promiscuité des chambres universitaires où sont entassés les étudiants réels ou supposés. Rivo, « beau mec, belle gueule », était aussi et se voulait surtout un artiste qui avait placé tout son espoir dans la musique mais les facilités et opportunités de la vie nocturne de la capitale l’ont fait glisser jusqu’au statut de gigolo pour étrangers, lui qui a découvert en chemin son goût pour les hommes. Naivo, toujours corseté dans le réseau serré des interdits liés à son éducation protestante, assume difficilement son sort et il éprouve une « incapacité profonde à vivre, à être heureux » en raison surtout de l’« image d’un soi mutilé, laid », de « cette image de poussière et de cendre », de « cette image de vaincu » qu’il traîne avec lui. Il ne s’avoue pas entièrement l’exacte nature de l’affection qui le lie à Rivo. Ce dernier, victime d’un enchaînement tragique que la misère rend presque logique, attrape le sida, peut-être avec l’étranger qui lui a un jour offert un million (de francs malgaches, soit mille francs français de l’époque) pour une relation non protégée.

 

Au moment où commence le récit, Rivo qui n’est heureusement pas dépourvu de soutiens amicaux dont celui de Saroy, une amie qui a eu la « chance » de décrocher un mari vazaha (c’est-à-dire français), est dans le dernier décours de sa maladie, à l’article de la mort. Naivo a alors l’idée et l’initiative de cet ultime voyage, de cette descente vers la mer, espérée comme le dernier refuge où « retrouver les ancêtres dans la paix ». Les deux amis partent seuls avec la voiture de Saroy et leur chemin vers l’est, vers la côte, prend la tournure d’une remontée dans le temps déchu du pays lui-même, devenu « terre gaste ». S’écartant quelque peu des routes nationales, ils découvrent une campagne désertée et stérilisée par la culture sur brûlis et la désaffection des paysans happés par la capitale, un monde traditionnel en déshérence, laissé à la merci de sectes chrétiennes (voire musulmanes) fondamentalistes qui enferment leurs adeptes dans un dogme rétrograde fondé sur un vif sentiment d’inexpiable culpabilité et dans la macération d’une souffrance punitive et rédemptrice. Sur ce chemin, Rivo vit également une série de visions ou d’hallucinations (qui effleurent aussi Naivo) et ces épisodes presque fantastiques, où le cortège des fantômes naît insensiblement des cortèges sectaires, rappellent les deux jeunes gens qui, jusque là, faisaient fi, en intellectuels émancipés, des superstitions vulgaires à une épaisseur mémorielle et affective inconsciente et encore inconnue. Rivo, qui sait qu’il va mourir très bientôt, se sent appelé par les troubadours et griots des règnes ancestraux dans la confrérie immémoriale et éternelle des artistes : replacé dans une lignée traditionnelle dont les souvenirs de sa prime éducation lui restituent des images, le jeune homme qui a déjà tout perdu en ce monde entrevoit la possibilité d’un salut de portée esthétique bien que situé en un au-delà absolument indéterminé. Naivo, lui, s’en tient plutôt à la résurgence en son for intérieur des cantiques protestants de son enfance qui ne lui restituent pourtant pas toute sa foi de l’époque.

 

Le contact avec le but recherché, la mer toujours recommencée, est ambivalent : à l’émerveillement du premier instant, à la douceur qui consiste à toucher proprement l’origine (puisque les Malgaches sont venus de la mer) et la fin reculée jusqu’à la rencontre du ciel et de l’eau, succède tout de suite l’accident et le flot où se jette Rivo, fasciné mais épuisé, le noie inexorablement. Le bout du chemin est atteint : faut-il s’en remettre avec fatalisme à la volonté de Dieu, du Père, quel qu’il soit, quel que soit son jugement, ou accompagner d’une manière ou d’une autre l’oiseau blanc qui s’envole à l’horizon ? L’auteur ne tranche pas : elle nous laisse faire le pas réflexif. Mais le potentiel envol final n’atténue guère l’amertume souvent désespérée du cheminement propre à toute une génération, soumise à des formes de violence dont l’invisibilité, parce qu’elles sont désormais le fait non du pouvoir seul mais du corps social en son entier, n’atténue pas la brutalité voire la cruauté.

 

David Jaomanoro devient plus sensible, lui aussi, à la contrainte d’un corps social fermé et tyrannique qui ne laisse pas d’échappatoire à l’individu désireux d’émancipation et de reconnaissance personnelles et son installation à Mayotte l’a rendu plus attentif à la condition des femmes et jeunes filles prises dans le carcan musulman. Assiata, qui refuse le vieux mari choisi par sa famille et rêve du jeune Malgache qui parle à ses sens, réagit violemment aux préliminaires de la nuit de noces, esquissés par son époux, et elle l’agresse. Une drogue glissée par sa tante dans une tisane vient à bout de sa résistance. Une jeune élève de l’école coranique, régulièrement violée par le maître qui la contraint en la brûlant avec les pincettes du brasero, prend sa revanche en cautérisant d’un seul coup les hémorroïdes du foundi avec le même pince-braise porté au rouge. Le scandale n’éclate bien sûr pas et la jeune fille gagne un espace de liberté dont elle tente de profiter au mieux. Il y a aussi la petite cousine orpheline arrachée à sa campagne natale, recueillie à la maison comme par charité et traitée en esclave. La jeune mère qui n’accepte pas que son petit garçon, encore non circoncis, ne soit pas traité quand il meurt comme une personne mais comme un chien. La violence se niche potentiellement en toute situation humaine socialement normée et la tradition comme la coutume en protègent d’innombrables manifestations, parfaitement intégrées, camouflées par l’attitude hypocrite que permet le respect des convenances et par l’indifférence envers le sort du plus faible. Jaomanoro montre aussi la violence qui apparaît aux marges et aux frontières des États quand des groupes entiers souhaitent fuir une vie devenue intolérable et se lancent dans la clandestinité : outre les dangers liés aux intempéries, les passeurs s’accordent droit de vie et de mort sur les malheureux passagers de leurs bateaux surchargés ; des policiers et douaniers profitent des charmes des jeunes filles jetées sur leurs rivages par les nouveaux négriers et les prostituent avant de les faire renvoyer d’où elles viennent.

 

Le livre, Pirogue sur le vide (2006), qui recueille, en plus des nouvelles déjà évoquées dans les premières parties de l’article (« Funérailles d’un cochon », « Jaombilo », « Jamaïque »), cette série comorienne et mahoraise, s’achève sur un texte vengeur où la rescapée d’un naufrage clandestin, tout juste adolescente, devient, grâce à son don inné pour l’apnée, une redoutable prédatrice pour les petits chefs de bande du port de Mamoudzou. Souhaitant rester indépendante à la fois de toute emprise familiale et de toute sujétion clanique ou tribale, elle s’impose par la force et met à mort sous l’eau — son royaume — successivement le jeune despote nommé Requin, le chef du gang du Camion bar, puis le frère de Requin, la Torpille, afin d’arracher la petite Faouzia — en qui elle reconnaît l’enfant qu’elle fut — aux griffes lubriques des caïds. Ici, comme dans le cas de Tamou, la fille au pince-braise, la violence répondant à la violence a quelque chose de légitime et de roboratif car elle se trouve justifiée par un rêve de justice, de liberté et de bonheur qui déborde la brutalité ordinaire, mais elle risque d’enfermer à jamais dans une marginalité qui interdit de connaître autre chose que la précarité d’un no man’s land. La violence, qu’elle émane du corps social ou d’un État injuste et déliquescent, de la volonté de puissance comme de jouissance des classes dirigeantes, des petits chefs et des profiteurs, de l’hypocrisie, du sadisme ou de la lâcheté — ou de la réplique vengeresse de l’opprimé — semble donc indépassable et elle continue à fasciner, à aveugler même sans doute, surtout dans un contexte où l’espoir existe à peine.

 

Cet espoir, Raharimanana a cru en voir l’incarnation le 22 février 2002, le jour où Marc Ravalomanana s’est proclamé « Président » au stade de Mahamasina. L’auteur de L’arbre anthropophage (2004), qui est à Bamako, dit éprouver à ce moment « Une sensation de puissance extraordinaire. Et cette peur d’avoir franchi les limites. Au-delà de la dictature des armes et de l’argent ». Dès le 3 mars pourtant, de retour à Noisy-le-Sec, il évoque le démembrement sanglant, sur la place du 13-mai à Tananarive, de supposés séides de Ratsiraka par une foule acquise au président autoproclamé. Et ces images d’actualité font renaître en lui le souvenir de petits voleurs surpris en flagrant délit et mis à mort, sur le même lieu, par les passants et les commerçants ; celui de l’épuration des TTS, en 1984, par les adeptes du Kung-fu où les pratiquants fanatisés des arts martiaux tombèrent à coups de sabre sur les voyous utilisés par le régime pour terroriser le centre même de la capitale. Le massacre dura une journée, l’armée et la police se contentant d’évacuer, en coulisses, des camions de cadavres. Quelques mois plus tard, ce fut l’armée qui attaqua et liquida aux lance-flammes les kung-fu en leur dojo. C’était bien cela la paix civile sous le premier Ratsiraka ! Mais le même fil de violences, de magouilles et de fanatisme se prolonge : en avril 2002, des affrontements à Fianarantsoa, l’installation dans les provinces, aux postes de pouvoir, d’éléments douteux, l’emprise de la religion la plus sectaire jusqu’au sommet d’un État qui prétend se régénérer. Les partisans du président sortant détruisent les ponts et tentent de faire le blocus militaire et économique de la capitale. Les miliciens font régner la terreur.

 

Et juste au moment où la situation du pays va commencer à se stabiliser, le 14 juin, Raharimanana, qui est à La Réunion pour une série de lectures scéniques de ses œuvres, apprend que son père a été enlevé par des hommes armés et qu’il a disparu. Il saura bientôt qu’il s’agit d’agents du nouveau président et que son père a été maltraité. Arrêté à Majunga, ce dernier a été transféré à Tananarive, dans un camp de la gendarmerie d’abord, puis à la prison d’Antanimora. Venance Raharimanana est un ancien universitaire, un historien, qui a occupé quelques hauts postes administratifs au cours de sa carrière, mais il n’a jamais exercé de fonctions politiques. Depuis qu’il est revenu dans sa province de Majunga, il s’est dévoué à une action essentiellement culturelle, animant à la radio une chronique où il défend la spécificité de sa région. De fait, tout en ayant toujours été opposé au régime de Ratsiraka qui défendit un certain « fédéralisme », il milite à sa façon pour une saine et juste régionalisation donnant à chaque province une véritable autonomie, surtout en ce qui concerne l’usufruit de ses richesses. Il s’oppose aux aspects négatifs de la centralisation qui assure une suprématie injustifiée à la capitale. Sa réputation personnelle fait de lui un sage écouté par la population de sa ville. Dans le moment de vacance du pouvoir, entre la fuite des ratsirakistes et l’arrivée des alliés du nouveau président, il incite les instances villageoises et populaires à se réunir pour préserver le calme et la légalité, appelle lui-même au calme. Il semble avoir été victime d’une manœuvre de certains des nouveaux maîtres qui, craignant son influence et sa lucidité critique, l’ont accusé de tribalisme pour se débarrasser de lui en confondant sciemment ses positions décentralisatrices avec le fédéralisme et le soutien à Ratsiraka.

 

Dans ces temps d’affrontements où la nuance et l’argumentation n’ont pas droit de cité, les apparences suffisent et la rumeur est reine. Il s’est trouvé tout de suite pris dans un engrenage infernal, livré aux mains de sbires qui ne savaient rien de lui et qui, sans ménagement, l’ont considéré comme un criminel d’État. Le traitement brutal qui lui a été réservé, malgré son âge et son état de santé, son emprisonnement avant toute inculpation ont certainement embarrassé un instant le nouveau régime mais il a voulu faire comme si de rien n’était et déduire de ces faits, en leur démesure, la gravité de l’accusation à porter. Le jeune écrivain, à Paris puis à Tananarive, en symbiose avec ses frères et sœurs et tous leurs amis, se bat pour faire établir la vérité, se heurtant à la désinformation, à la mauvaise foi et à l’indifférence, voyant le sort de son père devenir un tout petit élément dans des ambitions plus hautes, voyant la vérité des faits volontiers sacrifiée à des tractations prétendument « diplomatiques ». De retour à Tananarive le 16 juillet, il va, avec les siens, tenter de faire accélérer la marche de la procédure pour que la délivrance approche plus vite : ce cheminement durera plus d’un mois avec toutes les incertitudes d’une justice délabrée, servile et corrompue, dans un pays qui ignore la réalité du droit. Le 23 août, aura lieu, en vingt minutes, une parodie de procès destinée à faire déclarer l’accusé coupable pour justifier toutes les manœuvres illégales qui ont précédé, mais à ne le condamner qu’avec sursis afin de pouvoir le libérer sur le champ. Ce jugement qui devrait soulager tout le monde ne laisse que de l’amertume et de la colère. Car la machine à produire et reproduire la violence comme à la disculper reste intacte, non questionnée par ceux qui devraient au premier chef s’en soucier. Les derniers mots du livre sont : « Je n’ai pas trouvé la paix ». En ce quatrième ouvrage, autobiographique, Raharimanana nous fait mieux saisir le maillage même de la violence et de la douleur avec sa propre vie : il nous rapporte quelques-uns de ses souvenirs les plus obsédants et pose la question de l’appartenance à partir de son cheminement intime. Nous sommes assez loin de la visée — voire de la vision — universelle qui était l’ambition de Rêves sous le linceul et surtout de Nour, 1947. Nous sommes loin également de la sacralisation doloriste qui guettait : un considérable pas a été fait vers une position de lucidité critique qui reste déchirante car elle met vivement en cause le sol le plus aimé et les plus proches d’entre les humains. Le pire est qu’un corps social en son entier s’habitue à l’injustice et finisse par admettre l’horreur comme presque naturelle ; le pire est que l’espoir apparaisse vaincu.

 

En leur dernière moisson, nos trois auteurs ont, nous semble-t-il, quelque peu dépassé le stade de cet état de choc qu’il fallait, à tout prix, faire partager au lecteur. L’amertume et la douleur, l’indignation et le manque d’espérance restent toutefois le fond même de leur tableau. Pouvons-nous cependant, d’ores et déjà, nous tenir pour exonérés de la délectation sadique et voyeuriste qui, chez Jean-Luc Raharimanana, a caractérisé un temps l’attitude du téléspectateur occidental vautré sur son divan ? Oui et non. Oui, en ce que la violence de l’écriture qui se voulait et se veut encore l’exact reflet de la violence du monde réel (mais ce fut surtout une fiction hyperréaliste) ne nous laisse toujours pas souffler, continue de nous travailler à l’estomac et de nous tordre les entrailles… Nous ne pouvons pas demeurer conscience tranquille devant de tels tableaux ; notre compassion et notre sens de la révolte sont éveillés et nous remuent ; nous nous sentons poussés à faire quelque chose (mais quoi ?) ; nous aussi, nous pouvons dire : « Je n’ai pas trouvé la paix ». Notre engagement critique risque pourtant de ne pas aller beaucoup plus loin que le discours. Non, en ce que l’état de crise où nous place l’émotivité extrême qui est ainsi suscitée ne saurait durer. En ce que la pensée qui accompagne ces monstrations (qui restent en dépit de tout des fictions) ne suffit pas vraiment à mettre en marche et n’ouvre pas de voie. En ce que l’ambivalence entre tradition qui entrave, qui barre, qui tue et tradition qui préserve, qui sauve, qui rapatrie n’est ni réduite ni vraiment assumée : l’ouverture de ce côté serait plutôt « esthétique », comme le montre Michèle Rakotoson, avec les ambiguïtés de cette polarisation. En ce que l’ambivalence propre au sacré mortifère mis au jour (à des degrés divers) par nos trois auteurs peut induire une justification à peine détournée (mais plus fondamentale que toutes les autres) de la violence devenant l’élément clef d’un rituel sacrificiel, rédempteur ou prophylactique… D’autre part, nous pouvons aussi nous interroger sur la convergence de ces écritures et sur l’accueil qu’elles ont reçu et continuent à recevoir : une telle contagion d’horreur écrite est sans doute moins un effet d’imitation ou de mode qu’une anticipation peut-être perverse de leur prévisible réception (laquelle a impliqué une demande plus ou moins implicite). C’est comme si les organismes liés à l’expansion de la francophonie (qui ont subventionné les concours d’où sont d’abord sortis ces écrivains) et les éditeurs (parisiens essentiellement) ne pouvaient envisager le monde dit tiers que sous son aspect le plus monstrueux et le plus déprimant, comme si l’horreur seule avait place au tableau. Que penser de celui qui écrit en quatrième de couverture de Rêves sous le linceul que « L’auteur de Lucarne poursuit ici sur un mode incantatoire son autopsie de l’âme malgache » ? L’expression « l’âme malgache » est un pur cliché de l’époque coloniale et même les colons et colonialistes ne la condamnaient pas si vite à mort ! Le même ou un autre ajoute au dos de Nour, 1947 (pour se racheter ?) qu’il s’agit là du « premier roman d’un pays-continent en recréation : Madagascar ». Le sacrifice ou l’oblation décrits par les toutes dernières pages de ce roman laissent mal entendre de quelle « recréation » il pourrait bien être ici question. De même pour les derniers mots de Lalana et de L’arbre anthropophage, pour les exploits de Ndzaka Lapiné, championne du meurtre sous-marin ! Le monde dit tiers semble bien là pour nous livrer ses convulsions et seulement celles-ci et nous en souhaitons tirer les émotions fortes qui font le plus souvent défaut à nos confortables contrées. Qui osera écrire, qui osera éditer des textes qui feront apparaître que Madagascar et les Malgaches sont bien vivants, qu’en ce pays aussi, l’amour, la joie, la tendresse, la beauté, l’espoir et l’humour ont droit de cité même si la vie y est difficile, parce que la vie y est difficile ? Le problème est peut-être également que nos trois auteurs sont désormais « en exil » et que la teneur exacte de la vie quotidienne de leur patrie — ou « matrie » — leur fait cruellement défaut. Quelques remarques de Raharimanana à propos de ce qu’il ressent dans les rues de Tananarive, en marge de son drame, en font foi : il s’attendrit sur de simples paroles échangées entre passantes, se « réconciliant avec le pays » et s’étonnant avec « une grande bouffée d’espoir » de ce que l’entraide, l’affection, le désir de se comprendre et de partager soient toujours à l’ordre du jour !

2004, mis à jour en novembre 2006

Bibliographie

 

Michèle Rakotoson (1948)

Juillet au pays. Chroniques d'un retour à Madagascar, Elytis, 2007, 203 pages

Lalana, roman, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2002, 200 pages.

Henoÿ. Fragments en écorces, roman, Luce Wilquin, Bruxelles, 1998. Elle, au printemps, Roman, Éditions Sepia, 1996, 122 pages

La maison morte - Un jour, ma mémoire, théâtre, L'Harmattan, 1991, 174 pages

Le bain des reliques, roman, Karthala, Paris, 1988, (repris dans Océan indien, Madagascar, La Réunion, Maurice, Anthologie réalisée et présentée par Serge Meitinger et J.-C. Carpanin Marimoutou, Omnibus, Paris, 1998)

Dadabé et autres nouvelles, Karthala, 1984, 168 pages

 

 

David Jaomanoro (1953)

Pirogue sur le vide, nouvelles, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2006, 221 pages. « Jaombilo », Revue Noire, n° 26, sept., oct.-nov. 1997.

« Jamaïque », nouvelle parue dans Nouvelles, publication du Centre Culturel Albert Camus de Tananarive, 1995.

« Funérailles d’un cochon », nouvelle publiée dans Funérailles d’un cochon et 13 autres nouvelles, éd. Sépia, Saint-Maur, 1994 et reprise dans Océan indien, Madagascar — La Réunion — Maurice.

 

Jean-Luc Raharimanana (1967)

Za, Éditions Philippe Rey, 2008, 300 pages.

Madagascar, 1947, Illustrations du Fonds Charles Ravoajanahary, Vents d'ailleurs, 2007, 62 pages

L’arbre anthropophage, récit, Éditions Joëlle Losfeld/Gallimard, Paris, 2004.

Le Bateau ivre. Histoires en Terre Malgache, avec des photographies de Pascal Grimaud, Marseille, Images en Manoeuvres, 2003.Nour, 1947, roman, Le Serpent à Plumes, Paris, 2001.

Rêves sous le linceul, nouvelles, Le Serpent à Plumes, Paris, 1998.

Lucarne, nouvelles, Le Serpent à Plumes, Paris, 1996.

Le lépreux et dix-neuf autres nouvelles, Hatier, 1992.

 

 

 

Pour citer cet article

Serge Meitinger, « Écriture de la violence, violence de l’écriture chez trois écrivains malgaches francophones », (2004), www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2008.


Date de création : 09/04/2008 18:01
Dernière modification : 09/04/2008 18:01
Catégorie : MADAGASCAR
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