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Philosophie - Jean-Louis DEOTTE

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     Philosophe, Jean-Louis Déotte est professeur à l’Université Paris 8, il travaille à l’intersection de l’art, la politique et la philosophie.

     Il nous a aimablement autorisé à mettre en ligne le texte suivant qui est un extrait légèrement modifié de son livre L’Époque des appareils (a) et dans lequel il poursuit sa réflexion sur cet oublié de la pensée politique, révélé par Walter Benjamin, « l’appareil ».

     Il commence par rappeler les grandes thèses de la pensée politique d’Hannah Arendt qui lie l’invention de la politique en Grèce antique à l’ouverture d’un nouvel espace, espace où des hommes, pluriels et différents, agissent ou plutôt co-agissent ou inter-agissent. C’est pour cela que la philosophie politique, essentialiste ou substantialiste a, de Platon à Marx, manqué le lieu de naissance du politique : la politique ne concerne pas l’homme mais l’être-avec ou l’être-entre, la politique concerne l’espace entre les hommes. Or, selon Jean-Louis Déotte, Hannah Arendt postule la neutralité et la nudité de cet espace qui accueillerait indifféremment et immédiatement tous ceux qui viennent s’y exposer, et se dispense donc de révéler des conditions de possibilité techniques, ou « appareillées » de l’être-ensemble. Chaque époque a son appareil ; chaque appareil fait époque. Les appareils inventent et imposent une temporalité et une spatialité propres, par exemple l’appareil perspectif (b) de la Renaissance italienne qui comme, les autres appareils (le musée, la photo, le cinéma), détermine le mode même d’apparaître des événements mais aussi la subjectivité qui en devient l’effet ou la conséquence. Loin d’être des médiums qui transmettent, ils configurent les événements du monde qu’ils accueillent ou « supportent » (des stèles gravées au cinéma), c'est-à-dire aussi les idées et l’action politique,

     On comprend alors l’originalité et la fécondité de ces réflexions qui nous ramènent à la politique, à la question du vivre-ensemble. La cité est d’abord le lieu commun que partagent des contemporains : être contemporains c’est être appareillés de la même façon.

 

 

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(a) L’Époque des appareils, Lignes-Manifeste Éditions Léo Scheer, 2004, 363 p.

(b) L'Époque de l'appareil perspectif. Brunelleschi, Machiavel, Descartes, L'Harmattan, 2001, 155 p.

 

 

La ville appareillée : Arendt

 

Jean-Louis Déotte

 

 

 

 

Action et politique

La Cité grecque telle que la conçoit Arendt dans Condition de l’homme moderne est un mode d’espacement spécifique, ouvert à l’accueil de l’action, c’est-à-dire à l’événement politique. Dans la hiérarchie des modes de l’activité humaine, tout se comprend chez elle en fonction du primat aristotélicien de l’action sur le poème, la praxis l’emportant sans conteste sur la poïèsis. L'artiste est une sorte d'artisan qui, comme tout homo faber, élabore de l’œuvré, c'est-à-dire un artefact qui, à la différence du produit du travail, ne sera pas consommé immédiatement. L’œuvré est destiné à perdurer, c'est le cas de tout objet produit par l'artisan. Dans le cas d'une œuvre d'art, outre cette temporalité spéciale, la temporalité d'une chose qui résiste au temps, l'autre aspect est celui de la mémoire : l’œuvre d'art, le poème épique par exemple, parce qu'elle enchaîne sur de hauts faits politiques et guerriers, transmettra la trace de l’agir inouï aux générations à venir. À la limite, pour Arendt, l'art n'est pas plus politique que ne l'est la législation d’une Cité rendant possible l'action. Si la constitution légale, le nomos, d'une cité grecque détermine les contours de l'action àvenir, l’œuvre rappelle les grandes actions du passé qui peuvent servir de modèle. On est dans l'horizon spatial de la Cité (polis) et dans l'ouverture au passé (transmission). Ce sont d'ailleurs les deux axes rendant possibles l'action. On pourrait dire que chez Arendt, la loi et l'art sont du côté de l’appareil urbain pré-politique, tandis que l'agir est du côté du surgissement du nouveau : l'apparition d'un nouveau monde telle que le pose chaque action inattendue, discontinue et ouverte à unenchaînement improbable du fait de la pluralité humaine.

Pluralité et différence

On peut en effet isoler deux propositions essentielles dans le texte d’Arendt Qu’est-ce que la politique ?, qui prépare La Condition de l’homme moderne :

« 1) La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. Dieu a créé l’homme, les hommes sont un produit humain, terrestre, le produit de la nature humaine ».

Arendt indique ainsi que le politique ne s’intéresse pas à l’essence de l’homme, ce qui au contraire relèvera de la théologie, de la philosophie, des sciences humaines, etc. Bien sûr, la philosophie s’attachant à la politique, d’ailleurs pour en nier la spécificité ou la légitimité (Platon, La République), a toujours été obligée de prendre en considération des modes d’être de la pluralité : le peuple et les différents régimes du politique chez Platon ou Aristote, l’« entre » rendant inévitable la lutte de tous contre tous chez Hobbes (Léviathan), la nécessité du contrat chez Rousseau, qui suppose fatalement l’existence d’un être-ensemble a priori pour que les hommes puissent passer contrat, et donc la nécessité du langage (Le Contrat social), la masseprolétarienne et ses rapports à la conscience de classe chez Marx (Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte), etc.

Arendt, en pointant la séparation, l’espace entre chacun, désanthropologise radicalement la formule de Kant, quand ce dernier parlait de l’« insociable socialité » de l’homme. Elle insiste sur la capacité de faire du lien sur et à partir de la division et la capacité de la division de délier tous les rapports entre les hommes. Ce qui interdit, selon Arendt, de donner une définition, même politique de l’homme. L’homme n’est pas un « vivant politique » comme l’écrit Aristote. L’homme n’a pas de substance avérée. Mais alors, d’où tient-il sa détermination ? D’une manière évidente, Arendt établit l’horizon de l’agir humain : comme ce sera un inter-agir, le monde auquel appartiennent les agissants privilégiera l’espace, la synchronie et non le temps. L’histoire, la diachronie, avec un tel point de départ, sera une dimension seconde, d’ailleurs suspecte. S’en remettre à l’histoire, c’est pour elle faire surgir un sujet collectif agissant dans le dos des hommes, sans raison (Kant) ou avec raison (Hegel). L’histoire, ce n’est pas la dimension originaire de l’entre, mais celle de l’enchaînement, avec le risque d’une dépravation de l’enchaînement d’une action sur une autre, toujours improbable, en causalité nécessaire de type physique.

La politique se situe donc entre les hommes : s’agit-il d’un vide comme entre des atomes ? D’où la seconde proposition :

« 2) La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents. Les hommes, dans un chaos absolu ou bien à partir d’un chaos absolu de différences, s’organisent selon des communautés essentielles et déterminées. »

Mais, avec un tel point de départ, peut-on penser l’effectivité d’une communauté, sa détermination sociale historique ?

L’échec de la philosophie politique

La philosophie a selon elle deux bonnes raisons de ne jamais trouver le lieu de naissance de la politique. La première est :

« Le zoon politikon : comme s’il y avait en l’homme quelque chose de politique qui appartiendrait à son essence. C’est précisément là qu’est la difficulté ; l’homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur-à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. C’est ce que Hobbes avait compris. »

« La seconde : si la pluralité n’est pas a priori, mais l’homme tel qu’il est créé par Dieu, alors ce qui importe, c’est le Même. Autrui, c’est le même que moi, une créature tout aussi méprisable et donc à combattre. »

La politique n’est pas une qualité que possède la substance « homme ». La politique, c’est le Mitsein, c’est l’espacement. C’est pour cette raison que l’irruption des masses et surtout des foules insurrectionnelles et fusionnelles que décrivait Canetti n’est pas en elle-même politique.

Qu’est-ce qu’un espace politique ?

Il faut rappeler l’horizon d’Arendt : la radicale nouveauté de l’histoire des années 30-50, c’est la disparition de masse (génocides et bombardements atomiques) par quoi s’inaugure sa réflexion sur la politique. À partir de là, Arendt va caractériser l’agir politique en termes d’apparitions, au sens de donner de soi-même aux autres une apparence véridique. Dès lors, la question de la scène où s’exposent les singularités est essentielle, et donc celle de l’espace. Avant d’être une agora, lieu de la persuasion mutuelle, c’est l’exposition de soi, qui est essentielle. La loi la plus fondamentale dirait : expose-toi !

C’est dire qu’il y aura des espaces plus ou moins appropriés à la politique. Ne sont pas politiques des espaces, pourtant communautaires, comme l’église (du fait du privilège de la transcendance). D’où le refus chrétien de la politique (Tertullien), le privilège du secret de la conscience. À l’extrême, c’est marché médiéval, chrétien ou musulman : car l’activité marchande est dédiée à la reproduction de la vie non à l’action (la vita activa). De même pour Arendt : l’usine, l’atelier, le bureau, où s’emploie l’animal laborans.

C’est dire qu’un espace commun, public, n’est pas nécessairement un espace politique s’il ne permet pas une relation strictement horizontale de persuasion : l’horizon est celui d’une multitude, mais cette multitude doit trouver sa finalité dans la persuasion mutuelle. Ce sera bien la question d’un « nous » qu’il faudra aborder en termes de frontières, de limites, de bords.

Qu’est-ce qu’un espace politique ? C’est un espace où s’adressant à des pairs, la singularité n’est pas dans un rapport de commandement avec quiconque, comme dans l’esclavage, et dans le cadre de la famille du pater familias, ni soumise à quiconque.

Dans cette horizontalité absolue, originaire, l’agissant prend la parole ou combat l’ennemi. Cette parole est une action. Parole performative. Cette parole-action ouvre un monde nouveau, à chaque fois.

L’action politique interrompt ainsi le devenir physique des choses, la continuité prévisible, et laisse advenir ce qui n’avait jamais été dit ou vu : une nouvelle proposition d’action par exemple. L’action est une véritable apparition.

L’exemple princeps d’Arendt de l’espacement entre les singularités est pris dans le monde d’Homère : c’est le principe d’isonomia comme égalité de la parole et non égalité de tous devant la loi.

Or, depuis les travaux de Marcel Detienne (Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, 1967), on sait mieux quelle était la configuration de ce « nous » homérique : un cercle centré. Une forme géométrique. Le nous politique est topologiquement appareillé. Les guerriers aristocratiques, archaïques, grecs, se mettaient en cercle au moment du partage du butin ou de la prise de décision. Celui qui allait s’adresser au groupe, au nom du groupe, pour proposer telle ou telle action, se plaçait au centre : ès méson. Le sceptre tenu était le symbole d’une légitimité, celle accordée par le groupe, le temps, limité, de la prise de parole. Arendt donne un second exemple d’espacement politique idéal : elle développe cette figure quand elle aborde la question de la véracité « politique », en fait ontologique : qu’est-ce qui nous prouve, demande-t-elle, que nous appartenons au même monde, à un monde commun ? Que la chose saisie par une multitude de regards existe et est la même pour tous ? C’est, écrit-elle, la certitude, que premièrement, regardant tous la même chose au milieu, en même temps, à partir de places différentes, donc de « perspectives » différentes, nous appartenons au même monde du fait de la convergence des regards. Secondement, c’est la même opération, réversible : car regarder de multiples points de vue la même chose, certifie l’essence complexe de cette chose et, à rebours, reconfirme notre appartenance au même monde.

L’appareil perspectif

Sans s’en rendre compte Arendt reprend pour elle, comme s’il allait de soi, un mode de la mise en espace qui ne surgira en fait qu’à la Renaissance italienne, au xve siècle, dans des Cités qui réinventeront la politique. Ce mode de la mise en espace, c’est l’appareil perspectif, que les Anciens ne connaissaient pas. Il s’agit en effet de l’articulation spatiale d’une multitude de points de vue qui ne sont comparables que du fait de leur appartenance à un même site, défini géométriquement par le géométral. Ce site n’est pas une articulation de lieux hétérogènes comme dans la pensée antique. L’appareil perspectif, c’est une certaine articulation d’un certain nombre de points (de vue) singuliers et d’un universel. Les premiers artistes à déployer cet espace privilégieront la représentation d’objets géométriques symétriques (temple à « plan centré », villes idéales, etc.). L’intérêt d’une telle représentation picturale, c’est que connaissant un point de vue sur l’objet, en en ayant donc une représentation, on peut en déduire tous les autres possibles (de derrière, d’en haut, d’en bas, etc). L’appareil perspectif permet la comparaison rationnelle de tous les points de vuesur le même objet, parce qu’il génère un site universel.

Pourtant, est-ce qu’une communauté en général ne suppose pas quelque chose comme un sol commun ? Oui : mais ce sol n’est pas nécessairement un topos, encore moins un site universel, un géométral. Benjamin affirmera dans ses textes « esthétiques » de jeunesse qu’un des rapports possibles des hommes à la loi « positive », c’est la circonscription archaïque d’un espace « sacré » se différenciant d’un espace « profane ». Ce qui faisait alors le commun de la communauté, ce n’était pas la convergence des regards sur le même, mais le fait d’être passible des mêmes récits, ceux, provenant selon la tradition, des « grands ancêtres » mythiques. L’appareil de la narration, indissociable d’une écriture de la loi sur des supports rendus équivalents (corps, Terre, objets, « fétiches »), rend compte à la fois de l’hétéronomie absolue de la loi (attribuée aux grands ancêtres mythiques), de la passibilité non-démocratique des singularités qui ne peuvent rien y changer, de la hiérarchie des lieux et d’une temporalité spécifique qui est celle du in illo tempore.

L’espace appareillé

On veut montrer par là que si la politique est « à l’extérieur de l’homme », si « elle prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes », alors cet espace n’est pas quelconque, mais doit être à chaque fois spécifié pour distinguer des époques du politique qui supposeront des époques de l’espacement et donc de la ville. Ce n’est pas un espace immédiatement vécu par tous et par chacun comme le champ perceptif des phénoménologues. L’entre, le mit de Mitsein, ce qui divise tout en liant, n’est pas l’« espace » en général, mais au minimum un certain espace appareillé : le cercle des guerriers aristocratiques grecs, l’espace de représentation des cités italiennes qui réinventèrent la politique, celui des conventions représentatives et des places révolutionnaires françaises, etc. Il y aura autant d’espaces politiques, de figures du « nous », et donc de villes, qu’il y aura d’espaces d’exposition des singularités les unes aux autres.

On voit comment Arendt, trop phénoménologue, fait l’impasse sur les conditions techniques, c’est-à-dire appareillées, de l’exposition, car un appareil a toujours une infrastructure technique, ne serait-ce que géométrique. Et finalement, il n’y a pas de ville et a fortiori de politique sans support d’inscription de l’événement et de la loi. C’est ce que l’équipe réunie autour de Marcel Detienne nous apprend d’Athènes  (Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne) : la polis, c’est un ensemble d’édifices dédiés à la prise de parole, mais aussi ces grands panneaux de pierre sur lesquels étaient enregistrés les textes de loi et qui étaient destinés aux citoyens alphabétisés.

 

 

 

Pour citer cet article

Jean-Louis Déotte, « La ville appareillée : Arendt », www.lrdb.fr, mis en ligne en avril 2008.


Date de création : 11/04/2008 09:58
Dernière modification : 11/04/2008 11:02
Catégorie : Philosophie
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