"Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience",    R. Char

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Géographie - Guy BURGEL

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     Géographe, spécialiste d’urbanisme et d’aménagement, Guy Burgel est professeur des universités, il dirige le Laboratoire de Géographie Urbaine de l’Université Paris X.

     Il a bien voulu nous envoyer ce texte qui constitue l’introduction et la conclusion de son livre La Revanche des villes (a) ; nous le mettons en ligne, très légèrement modifié, avec l’aimable autorisation des éditions Hachette.

     On a annoncé – on en parle encore, sur un mode plus ou moins catastrophiste – la fin des villes : déclin, crise, maladie ou mort, c’en était fini des villes, victimes, ici du règne de l’urbain, là d’une néo-ruralité (b). Guy Burgel commence par constater qu’il n’en est rien, « la ville revient », mieux encore c’est la Cité, lieu du politique, qui se réveille. Ou plutôt, c’est une autre ville qui vient, renonçant paradoxalement à deux de ses traits constitutifs : la localisation géographique qui la limitait et en faisait un mode d’habitation de la terre sinon marginal au moins relatif ; l’immobilité, fixité ou sédentarité, qui en signait l’origine. Aujourd’hui, le monde est très largement urbain et la ville tout en mouvement. On comprend alors la nature des défis et l’ampleur des enjeux, car ce qui apparaît tout aussi clairement, c’est à la fois une certaine réussite technique et économique et simultanément un échec social et politique : les villes sans doute, n’ont jamais été aussi riches, mais jamais non plus elles n’auront été aussi inégalitaires, fracturées et peut-être propices aux affrontements les plus violents. Il reste donc à penser ce temps des incertitudes, et les mots pour dire ces bouleversements – ville postindustrielle, informationnelle, émergente, postmoderne, archipel… –, aussi judicieux soient-ils, sont toujours réducteurs et dispensent de prendre en compte la complexité et la diversité des réalités. Les consensus prudents, les modèles (ou modes) universels naissent vite qui expliquent, dénoncent ou revendiquent d’une même voix (mobilité, pollution, gouvernance), ignorant les contextes et les histoires, les différences et les spécificités. Le temps est venu d’une pédagogie de la ville qui inverserait la hiérarchie classique des questions pour s’attaquer d’abord aux mécanismes producteurs et ensuite aux conséquences territoriales, qui irait donc de la politique à l’urbanisme.

     Ainsi donc, la fin des villes n’est plus à l’ordre du jour, selon Guy Burgel, mais cela ne signifie pas que les problèmes soient réglés ; certes, contre toute attente, la survie matérielle des villes et des citadins est assurée, il reste à traiter en revanche les questions éminemment « urbaines », au sens étymologique politiques, du bien-être, de la justice et de la représentativité. La fin des idéologies a, sinon libéré effectivement les actes et les pensées, du moins ouvert sur le champ des possibles ; il faut saisir l’occasion et s’attaquer, par exemple, au problème de la répartition des richesses urbaines, à celui de la croissance économique ou encore celui de l’intégration communautaire. Mais le temps court et prudent de la politique, soumise aux échéances électorales, ne convient pas au temps long et résolu que requièrent certaines réformes. Il faudrait un « moratoire électoral » pour soustraire quelques grandes questions à l’influence ruineuse du rythme des élections, notamment l’école et le drame de l’échec scolaire, la reconfiguration des villes et le problème insupportable des déplacements. Une question revient alors, pour finir, changer la ville oui, mais qui le fera et comment ? Pas seulement les urbanistes et leurs savoir-faire techniques, aussi innovants soient-ils, pas seulement les politiques et leurs projets, aussi révolutionnaires soient-ils. Les citoyens-citadins alors, oui, mais à la condition que leur légitime faculté d’infléchissement de la société soit subordonnée, modestement, patiemment, à un apprentissage des choses de la ville.

     Le projet est noble de vouloir transformer la « métropole d’individus » en « société de citoyens », de travailler plus à une « ville-contenu » qu’à une « ville-contenant », et à l’évidence il est urgent et salubre de développer une pédagogie active de la ville qui saura offrir un savoir et une culture au service d’un engagement déterminé et éclairé.

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(a) Guy Burgel, La Revanche des villes, Éditions Hachette, 2006, 233 p.

(b) On pourra lire l’introduction de l’article d’André Sauvage, « déplier l’urbain » et les références données dans la bibliographie. À quoi on ajoutera, pour la vision catastrophiste, Mike Davis, Le Pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2006, 250 p.

 

Les villes prendront-elles leur revanche ?

 

Guy Burgel

 

 

 

 

Quand la ville revient

Avant même la fin de l’histoire, les futurologues avaient prédit la mort des villes. Dans les pays riches, l’étalement urbain, la dispersion des activités agissaient avec la révolution de l’information et des télécommunications pour diluer les condensations de la population, que les millénaires avaient fixées et l’industrialisation enrichies. Dans le Sud, l’explosion démographique confrontait de vieilles civilisations agraires aux interpellations de la faim et d’innovations sans précédent des systèmes de cultures. Le monde redevenait rural, et la campagne était menacée tour à tour de « mitage » ou de surexploitation.

Ce scénario de l’impossible est en passe d’être démenti. On attendait pour sortir du sous-développement les « révolutions vertes » des « riz-miracles » et des « blés-miracles ». On a Shanghai, Lagos et Sao Paulo. La bataille du rendement agricole apparaît dans tout le tiers monde céder à la guerre contre la pauvreté urbaine, le bidonville, mais aussi aux luttes souvent réussies pour l’éducation, l’adduction d’eau, la santé publique et le contrôle des fécondités.

Pendant ce temps, les global cities – New York, Londres, Paris, Tokyo – continuent à imposer leur ordre financier, culturel et idéologique. On préfigurait, sous l’effet de l’ordinateur et de l’automobile, des Silicon Valleys généralisées, des urbanisations sans limites allongées en tentacules démesurés, conformes aux visions de l’architecte grec Constantin Doxiadis (Ecumenopolis : the inevitable City of the Future, 1974). Mais on a encore Manhattan et la revitalisation de Times Square à New York, Waterloo Station et l’arrivée des Eurostars à Londres, et le renouveau annoncé du Forum des Halles à Paris. Car malgré la vogue des centres commerciaux périphériques, l’attrait des loisirs de plein air et des parcs d’activités dans la nature, la fréquentation des centres-villes ne se dément pas. Dans une certaine mesure, dans l’imaginaire populaire, Paris-plage a déjà détrôné Eurodisney. Plus que la technologie, c’est la sociabilité qui a sauvé la cité.

Le retour des villes s’accompagne pourtant de deux bouleversements, qui expliquent en partie leur pérennité, mais constituent aussi leurs défis. Aboutissement d’une longue marche de l’humanité vers la sédentarisation commencée aux premiers âges du néolithique, la ville est désormais au cœur de la mobilité : transports urbains, changements de résidence, déplacements incessants proches ou lointains, mouvements de capitaux, accès à l’information sont autant de déclinaisons de dynamismes, qui confirment les sites géographiques, compliquent leur fonctionnement, mais transforment aussi leurs logiques.

Cet arbitrage des contraires implique le réveil du politique. La chute du mur de Berlin (1989), le triomphe peu contestable et omniprésent du libéralisme, l’amenuisement de l’État, semblaient pourtant entraîner inexorablement un effacement du citoyen et le repli de l’organisation institutionnelle de la société. Le pire n’est jamais sûr. Si la nouvelle légitimité des villes tient moins à leur nécessité fonctionnelle qu’à leur pouvoir sociétal et relationnel (éducation, culture, religion), n’est-ce pas revenir aux fondements mêmes de la cité ? La source de l’accumulation des richesses matérielles et spirituelles (capitalisme universel ou altermondialisme) pose moins problème que les choix dans l’agencement physique des espaces urbains et surtout la redistribution équitable des bénéfices de la croissance. Le retour du politique n’est pas seulement une évidence historique, c’est une exigence éthique. Il accentue encore l’ampleur des interrogations.

La ville nouvelle : mondiale et mobile

« Le xxie siècle sera religieux ou ne sera pas ». On connaît le mot de Malraux. Il paraît avoir réussi au-delà de l’attente : partout renaissent ou triomphent les intégrismes de toutes obédiences. Pourtant, l’idéologie et l’immédiateté risquent là encore de masquer le cours de la réalité. Plus encore que l’explosion démographique, l’invasion universelle de la ville aura été la révélation de la fin du millénaire. Elle s’accompagne d’un véritable retournement dans la signification et le fonctionnement de la cité. Traduction absolue de la fixité des populations et de la sédentarité de leurs occupations depuis des millénaires, la ville devient brutalement le témoin de la mobilité sous toutes ses formes : accélération et allongements des trajets urbains, fluidité des liens résidentiels, délocalisation des activités, massivité des transports matériels de personnes et de produits, virtualité des échanges d’informations, de connaissances et de flux financiers. Le monde s’est tout à la fois urbanisé et mis en mouvement.

Cette double révolution dépasse en importance et en conséquence la croissance du peuplement mondial au cours du dernier demi-siècle (2 milliards d’humains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, plus de 6 milliards en l’an 2000). Recul de la mort, allongement de la vie, maintien pendant plusieurs décennies de fécondités élevées dans les pays du Sud, avaient alors suffisamment éveillé les consciences et marqué les observateurs pour capter l’attention quasi exclusive de l’opinion. Dans les années soixante, un analyste aussi avisé que l’agronome René Dumont concentrait son regard sur le déséquilibre entre la charge de la population et les ressources alimentaires. En 1974, « L’utopie ou la mort », suivant le titre d’un de ses plus célèbres ouvrages, signifiait que, sans contrôle des naissances et « révolutions vertes », les plus vieilles civilisations agraires de la terre étaient menacées de disparition. Alerte justifiée et prémonition démentie : l’urbanisation a été plus rapide encore que l’accroissement global de la population terrestre, justifiant l’image de l’accélération dans l’accélération. Et la ville pourrait faire sortir du sous-développement plus efficacement sans doute que les innovations agricoles, autant par les activités qu’elle génère, les services qu’elle assure, que par le freinage des natalités qu’elle accentue.

800 millions d’urbains en 1950, 3 milliards en 2000, 5 milliards en 2030, selon les dernières prévisions des Nations Unies. Cela veut dire qu’à cette échéance historiquement proche, près des deux tiers des 8 milliards d’humains vivront dans des villes, que les taux d’urbanisation en Amérique latine approcheront ou même dépasseront ceux des zones les plus anciennement et les plus fortement urbanisées de la planète (Europe, Amérique du Nord), et qu’en Asie et en Afrique, les citadins auront définitivement supplanté les masses rurales. Mais cette universalité et ce débordement vital de la ville renvoient aussi à la diversité de ses formes matérielles, culturelles et sociales. Contrairement à la croyance naïve de la fin de l’histoire et de l’unification du monde après l’effondrement du communisme, l’urbanisation généralisée a illustré la similitude des mécanismes d’évolution des sociétés et la pluralité de leurs réponses et de leurs adaptations. L’urbain est un et les villes sont multiples.

Les villes sont surtout devenues mobiles. Par un paradoxe des mots, dont on ne s’est pas beaucoup avisé, l’« immobilier », qui caractérisait la construction pérenne des cités, devient de moins en moins l’équivalent de l’urbanité. Il ne s’agit pas seulement de l’ampleur des destructions des tissus urbains anciens, ni de la rapidité de l’expansion horizontale et verticale du bâti, autorisées par la révolution technique et industrielle des modes de construire. Plus profondément, c’est l’attachement et la fixation au lieu qui sont remis en cause et génèrent une surabondance de mobilité aux effets contradictoires inattendus. La « résidence principale » ne se confond plus avec la fixation habituelle des individus: leur adresse email accessible en tout endroit de la planète, leur téléphone portable qui les localise dans le système GPS, et demain dans Galiléo, sont des marqueurs autrement plus fiables. Le désir de tranquillité, d’identification à un territoire restreint (immeuble, rue, quartier), s’accompagne d’un besoin parfois frénétique de mouvement, à la recherche d’informations, de sensations inédites, de contacts originaux et de paysages nouveaux.

Il en résulte une double contradiction. Matériellement, la capacité et la congestion simultanée de tous les réseaux de transports augmentent et le désir de « circulations douces » s’affirme. Voies rapides saturées, encombrement des routes aériennes et avions gros porteurs, autoroutes de l’information et opérateurs téléphoniques multiples, cohabitent avec l’extension des circuits piétonniers, l’utilisation des rollers et du vélo, ou la redécouverte du tramway. Socialement, les catégories qui bougent le plus dans leur tête et sur leurs pieds (cadres supérieurs, professions libérales), réclament au nom du développement durable des mobilités assagies et des moments de tranquillité partagée. Tandis que les couches les moins favorisées (ouvriers, employés), subissant dans la ville les trajets les plus pénibles, voudraient tout à la fois travailler près de chez elles, accéder à l’autonomie de transport (la possession d’une voiture individuelle), et voyager comme les riches. Plus encore que les craintes suscitées par la construction européenne ou la mondialisation de l’économie, la mobilité, dont elles sont d’ailleurs en grande partie les traductions économiques ou institutionnelles, unifie à la fois les réalités et les rêves des citadins, et les divise dans leurs espaces et leurs sociabilités.

Urbanisation vs civilisation

Ces constatations accroissent la conviction d’un renforcement des incertitudes (1). Non seulement le temps n’est pas encore venu de la reconstruction des savoirs sur la ville, mais le cours du temps paraît nous éloigner toujours un peu plus de cette exigence. Contrairement à une croyance bien ancrée, ce n’est pas la croissance économique, mesurée aussi bien en produit national brut qu’en revenu individuel moyen, qui manque au rendez-vous de la cité contemporaine. Des conurbations proliférantes de la Chine méridionale au développement informatique des villes indiennes, de l’exubérance des métropoles brésiliennes ou mexicaines à l’essoufflement prétendu des vieilles urbanisations européennes ou de la mégalopole nippone, les exemples abondent du maintien ou du surgissement de l’accumulation des richesses. Le capitalisme urbain a prouvé là encore sa capacité d’assimilation et d’innovation. Mais ni la cohésion sociale, ni les progrès de la démocratie politique, qui étaient traditionnellement les prolongations de ces avancées matérielles, n’accompagnent ces poussées de l’économie.

En effet, pendant les deux ou trois dernières décennies, les inégalités entre couches résidentielles d’une même ville, entre quartiers d’une même agglomération, entre espaces d’une même région ou d’une même nation, se sont creusées de façon d’autant plus vive et plus visible que le dynamisme des mutations technologiques était puissant et que les masses démographiques et les territoires concernés devenaient immenses (2). Elles démentent et inversent même la tendance longue de la fin des sociétés industrielles à l’éradication de la lutte des classes entre bourgeoisie et prolétariat et à un certain nivellement des systèmes urbains, dont les « trente glorieuses » françaises offraient l’exemplarité caricaturale (progression généralisée des villes moyennes, ralliement de larges fractions de la population autour d’un modèle consumériste). Le temps des affrontements dans la ville (cf. Manuel Castells, Luttes urbaines, Maspéro, 1973) est-il revenu avec une légitimité plus assurée ?

Le 11 septembre 2001 et l’effondrement des Twin Towers au cœur même du symbole orgueilleux de la réussite citadine la plus voyante ajoute à la question une résonance dramatique inattendue. Précédé par Belfast ou Sarajevo, New York remplace définitivement la guérilla rurale par le terrorisme urbain. Les pauvres ne sont plus les sans-terres qu’il faut combattre ou doter par des réformes agraires révolutionnaires. Mais seraient-ce les déshérités de cités gigantesques, travaillés par les fondamentalismes, qui menacent, à distance et par procuration, la sécurité des personnes et des infrastructures dans les villes des pays riches (Madrid, 2004, Londres, 2005) ? Contrôles multiples, résidences fermées, affrontement des forces du bien contre les forces du mal, deviennent des alternatives dérisoires de l’ouverture, de l’intégration et de l’hybridation urbaines. À l’heure des échanges commerciaux mondialisés, des mobilités globalisées, des mélanges ethniques multipliés, jamais la ville ne sera autant apparue divisée, inégalitaire, déséquilibrée socialement et politiquement, à l’image d’un monde fini, mais incertain et fracturé. L’urbanisation triomphe et la civilisation urbaine recule.

Abondance des mots, modestie des logiques

Cette ambiguïté fondamentale explique-t-elle à elle seule le malaise ressenti devant les écrits et les mots sur la ville ? Recherches terminologiques, inventions lexicales, néologismes, s’y multiplient en même temps que paraissent s’affaiblir les essais de reconstruction globale de savoirs ébranlés par le bouleversement des processus (3). Ainsi, l’expression de ville « postindustrielle » s’est-elle couramment répandue pour désigner tout à la fois la fermeture des usines (apparition de friches urbaines), la diminution de la valeur de la production industrielle dans l’évaluation de la richesse collective (désindustrialisation) et la baisse considérable des effectifs ouvriers (désouvriérisation). Si ces tendances sont exactes, en quoi se traduisent-elles par une perte d’influence de la fabrication et de la consommation de produits manufacturés chez des populations qui en sont universellement de plus en plus avides, du téléphone cellulaire à l’ordinateur miniaturisé et au lecteur MP3 ? La postindustrialisation est une appellation facile plus qu’une périodisation historique fondée.

N’en est-il pas de même du vocable de ville « informationnelle » et « communicationnelle », qui insiste sur le rôle des nouvelles technologies de l’information pour modifier les comportements dans l’entreprise (diffusion des instructions, des normes de fabrication, sinon des téléconférences et de la télésurveillance généralisées) et les pratiques des citadins (télétravail, chargements de fichiers sur Internet, blogs) ? Mais n’est-ce pas un « leurre » exagéré, tout comme à la fin du xxe siècle, l’engouement subit pour la « nouvelle économie » (informatique et télécommunications) a fait oublier que l’économie ne se nourrissait pas seulement de virtualité, mais aussi du prix de l’acier et du pétrole ? Le début du nouveau millénaire a tôt fait de nous le rappeler. Et la fréquentation physique des colloques ou des musées, l’affluence accrue dans les gares de trains à grande vitesse et sur les autoroutes de liaison ou dans les aéroports internationaux, confortent la ville dans ses manifestations les plus pérennes et les plus matérielles.

Une autre appellation fait florès : la « ville émergente » (4). Venue des États-Unis où l’edge city (littéralement « la ville des franges ») veut résumer l’extension démesurée des périphéries urbaines, de la suburbia, avec ses alternances de nappes de maisons, de shopping centers, de parcs de bureaux et de campus universitaires, la « ville émergente » met l’accent sur les nouvelles pratiques de sociabilités et de mobilités entraînées par la croissance diluée et diffuse des territoires urbains. Observations exactes, mais qui n’altèrent pas, surtout en Europe, le maintien des vieilles localisations citadines sans cesse régénérées et revivifiées, ni le goût simultané de nos contemporains pour la consommation des centralités les mieux établies et les plus denses.

D’une manière générale, tous les néologismes pèchent par simplification et réduction des logiques. Avec la « ville postmoderne », on a cru dépasser l’uniformité et la norme de l’architecture et de l’urbanisme fonctionnels de la Charte d’Athènes. Ne s’est-on pas aperçu que c’était pour leur substituer les principes d’un autre formalisme urbain : la recherche du détail, le pastiche de la monumentalité historique ou même le retour de la rue ? La modernité n’est-elle pas de tout temps une tension de l’histoire sociale, qui ne saurait donc connaître un avant et un après ?

Enfin, la « ville-archipel » (5) traduit bien les discontinuités spatiales des systèmes urbains, plus fondées sur les échanges lointains des produits et des hommes que sur les complémentarités régionales proches. Mais la métaphore n’apparaît pas justement la mieux adaptée aux échelles de ces nouvelles mobilités : les archipels sont beaucoup plus propices au cabotage qu’aux navigations au long cours entre cités globales actuelles (New York, Londres, Paris ou Tokyo). Et parler du passage de la « ville-outil », industrielle, à la « ville ludique », marquée par le développement des activités culturelles et l’avènement de la société de loisirs (6), masque les véritables transitions et évite certainement de poser les différentes étapes de liaison organique entre production et consommation. La ville contemporaine reste le témoin d’affleurements successifs toujours visibles plus que de transgressions généralisées fossilisant les patrimoines hérités. Les mots trahissent toujours alors la complexité des choses.

Mobilité, écologie et gouvernance

Face à cette observation, comment ne pas se réfugier prudemment sur des approches ponctuelles ou des propositions d’ajustements normatifs ? Trois domaines retiennent ainsi l’attention particulière des analystes : la mobilité, l’environnement, la gouvernance. Ils témoignent en général d’une même univocité des points de vue. L’accélération et la multiplication des déplacements chez les citadins, à toutes distances et périodicités, sous l’effet conjugué des progrès technologiques et du développement du temps libre, constituent un des traits les plus marquants de la ville aujourd’hui. Au lieu d’y constater l’extension au plus grand nombre d’une tendance historique progressive, beaucoup voient dans cette « circulation généralisée » (7) une « dépendance » (8), une addiction pénalisante à des moyens de transports polluants, voraces en temps et en espace, qu’il faudrait réduire, notamment par le fameux rapprochement de l’emploi et de la résidence. Illusion évidemment, au moment où la féminisation de l’emploi, la tertiarisation de l’économie, l’augmentation des occupations personnelles et ludiques, accroissent les exigences, les motifs et les directions de la mobilité. Mais plus encore contradiction d’une société urbaine globalisée, qui ajoute à la sédentarisation structurelle le nomadisme périodique. C’est là encore souligner les paradoxes des mobilités urbaines contemporaines. Il faut intégrer pourquoi au moment où s’éteint, au moins dans les pays du Nord, un exode rural, contemporain dans ses racines de la révolution néolithique et de l’apparition de la ville (9), la fixation et la concentration de masses démographiques de plus en plus nombreuses s’accompagnent de brassages incessants des populations. Dans les villes occidentales, les paysans déracinés ne justifient plus les mouvements de peuplement : ce sont les citadins très majoritaires et très concentrés sur le territoire qui engendrent flux et turbulences. La mobilité extrême n’est que la face visible de la densité extrême.

La même insatisfaction pourrait bien naître de la mode actuelle pour le développement durable et la ville écologique. Dans le souci louable de sauvegarder les ressources naturelles et de transmettre une planète vivable à nos descendants, exégètes et opinion paraissent souvent confondre durée et durabilité (10). Les villes sont des organismes vivants qui s’inscrivent dans le temps long de l’histoire, non seulement parce que l’apparition du phénomène urbain est multimillénaire, mais parce que chaque cité a son rythme identitaire d’évolution et de régénération. L’ignorer ou l’assimiler à des règles uniques de conservation fixiste du milieu construit aboutirait plus sûrement encore que toutes les atteintes inconsidérées au patrimoine culturel et environnemental à une véritable vitrification de la ville, à sa muséification totale et à sa mort programmée. Conçu de matière artificielle, le développement durable urbain, ce serait Pompéi : la mobilité de l’artisan, du passant dans la rue, de la forme vivante de la ville, figée sous la lave ou la nuée ardente de la réglementation et du conformisme. Inversement, les grandes étapes de construction des villes européennes – l’État antique, le mercantilisme médiéval, la révolution industrielle – ont été des périodes de profonds bouleversements matériels (infrastructures, destruction de murailles et reconstruction de nouvelles enceintes, ouverture de voiries, mutations des productions et des consommations), et d’ébranlements spirituels de la cité, qui ont assuré la survie collective et l’épanouissement individuel. Les villes vivantes sont celles qui ont su négocier les transformations pour s’adapter à la modernité en respectant le génie de leur lieu. Nul doute que le tournant contemporain appartienne à ces moments-clés de l’histoire, où les sociétés basculent ou se rétablissent. C’est aussi le sens du défi urbain actuel.

Une dernière illustration sera trouvée dans le succès du terme et des formes de gouvernance de la ville. L’affaiblissement de l’État, la montée du libéralisme sous toutes ses acceptions, l’échec des politiques publiques en matière de chômage, d’insécurité ou de cadre de vie, assurent à cette notion vague une estime universelle et une utilisation commune. Le plus étrange est que ce mode d’association contractuelle entre acteurs de natures différentes (élus, entreprises, associations, syndicats, techniciens) réussit à passer pour un modèle de démocratie locale et de participation civique, quand il peut être suspecté de détournement des légitimités de la démocratie représentative : les élus pouvant manipuler la concertation, ou au contraire se laisser influencer par des meneurs d’intérêts ou de prises de parole. On n’aura jamais poussé aussi loin l’imaginaire des sociétés urbaines contemporaines à se payer de mots et à s’aveugler sur ses propres enjeux d’avenir (11).

Pour une pédagogie de la ville

Raisonner en termes de renversement des priorités inspire le présent propos. Il repose sur deux hypothèses fondamentales qui entendent répondre à une même exigence de pédagogie de la ville pour les spécialistes et les politiques, comme pour les habitants et les citoyens. La première découle de l’observation de la convergence croissante des logiques et des problématiques entre les villes, quels que soient leur positionnement géostratégique (Nord ou Sud de la planète), leur niveau de développement économique ou même la répartition des pouvoirs politiques (urbanisme étatique, collectivité territoriale décentralisée, morcellement ou unité de l’autorité locale). Le développement de l’emploi, l’équilibre social résidentiel, la sécurité des habitants, la gestion des mobilités, la sauvegarde de l’environnement, s’affirment toujours comme des objectifs incontournables, soumis aux mêmes contraintes de la mondialisation, de la diffusion des technologies, de l’uniformisation des comportements des populations. Pourtant les réactions des sociétés et leurs matérialisations spatiales restent diverses, difficilement transmissibles, liées à leur histoire, à leur culture, à leur mentalité même. Elles sollicitent par l’évocation d’expériences choisies notre capacité à nous étonner, à nous émerveiller des facultés de rebondissement des villes, au-delà du pessimisme et du catastrophisme ambiants.

Le second principe réside dans la conviction que le questionnement, même incertain dans ses réponses, est une étape indispensable et préalable à la reconstitution d’un corps de savoirs cohérents sur la ville, susceptible d’articuler des analyses et des connaissances éclatées. L’effort est ici individuel, même s’il se poursuit et se nourrit par ailleurs de réflexions collectives (12). L’émergence simultanée des interrogations est toujours dans l’histoire un signe de la maturité des problèmes autant que de l’échange des informations et des savoirs.

Renversement des priorités : des politiques urbaines aux traitements spatiaux

Mais l’important dans ce parallélisme des démarches est de souligner le renversement rapide dans la hiérarchie des questions. Classiquement, le géographe allait des dimensions spatiales aux politiques urbaines. Sans allégeance particulière à la nouveauté, il convient maintenant d’inverser les développements. En moins de deux décennies, le gouvernement de la ville est devenu central. Quand on pensait que tout devenait économique, l’observation signe au contraire le retour du politique : démocratie participative ou démocratie représentative, dessein de ville, plan de zone ou projet de quartier ? Ce n’est pas seulement la nature des actions qui est en jeu, mais l’échelle des territoires et des temporalités de la cité.

Quelle forme donner à la ville constitue une seconde entrée. Là aussi, la posture est différente. Nous vivons actuellement l’achèvement du cycle de fonctionnalisme urbain triomphant depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit moins aujourd’hui pour les urbanistes et les politiques, de faire une ville-contenant, que pour les hommes de l’art et les habitants, de faire d’abord la ville-contenu : place du geste architectural dans l’urbanisme, de la modernité à côté de la sauvegarde du patrimoine historique et naturel, significations et expressions de la mobilité urbaine, et des différentes façons de consommer l’urbain. C’est s’essayer à donner sens aux transformations des territoires et des pratiques.

Si l’appellation de ville « postindustrielle » a déjà été contestée et si la mondialisation ne se réduit pas à l’uniformisation, il reste que la diversité des modes d’évolution des économies et des sociétés urbaines mérite examen. L’association variée d’activités productives renouvelées, de services directionnels aux entreprises, et de dessertes banales des populations, compose un premier éclairage sur la multiplicité des réponses économiques aux mutations et sur la performance inégale des sociétés à les affronter. Mais la capacité des villes à créer ou à maintenir des processus d’intégration des individus et des groupes au corps social ne se réduit pas à cette dimension de réussite matérielle. Elle dépend aussi d’appréciations symboliques et idéologiques (place respective du citoyen et de l’habitant, hiérarchie de la nation et des communautés institutionnelles) et de la performance prolongée ou contestée des systèmes institutionnels de cohésion. La famille et l’école en constituent notamment les pierres angulaires.

Enfin, il faut s’attacher au sens à donner au retour de la ville, ou à la ville. Dans les années quatre-vingt, la « contre-urbanisation », la décentralisation et la dispersion, apparaissaient l’avenir des sociétés urbaines. La trajectoire n’est plus aussi linéaire au début du xxie siècle. Le centre-ville se consomme et se pratique à nouveau, tout autant que les périphéries s’étendent et se diversifient. Les global cities congestionnées, insécurisées, mais fascinantes par leurs infrastructures matérielles et leurs innovations culturelles, drainent les flux d’intérêts et de mobilités. Ne l’emportent-elles pas souvent sur les charmes parfois désuets des villes moyennes ? Fréquentation touristique, organisation de grandes manifestations internationales, sauvegarde de l’environnement, à l’échelle mondiale, les capitales économiques du Nord (New York, Paris, Londres, demain Moscou ou Berlin) résistent finalement bien au gigantisme démographique des mégapoles du Sud (Mexico, Sao Paulo ou Shanghai). La centralité réaffirme son identité pérenne avec la cité. Ce n’est ni la fin de l’histoire (13), ni la fin des villes (14).

 

 

 

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Le courage n’est pas de relever les défis,

mais de se donner les moyens de les gagner.

Survie matérielle et bien-être existentiel

La ville aujourd’hui est dans un nouveau tournant de sa longue histoire. La fin des villes, hantise ou prévision de certains observateurs parmi les mieux avertis (15), il y a deux décennies, n’est plus à l’ordre du jour. Au contraire, l’urbanisation ne cesse d’étonner ses admirateurs et ses détracteurs de ses facultés, d’adaptation, de rebondissement, ne serait-ce que d’absorption des masses humanisées, quand hier encore le pari semblait plutôt se poser pour des civilisations agraires millénaires. Mais si la survie matérielle des villes et des citadins ne fait plus tellement question, la qualité de leur vie ne cesse d’interroger : sécurité, travail, environnement, mobilité, épanouissement individuel et collectif, avenir surtout des générations futures, constituent autant de champs d’action que d’incertitude.

C’est moins sans doute la singularité du débat, que son intensité et son universalité qui en composent l’originalité. Avec des termes différents, d’autres époques de bouleversements ont certainement connu les mêmes angoisses : la fin de l’Empire romain, les grandes découvertes, les débuts de l’ère industrielle. Mais jamais aussi les mutations n’auront été aussi rapides, n’auront concerné simultanément autant de populations, avec pour la première fois surtout, une conscience assez nette à l’échelle de l’existence d’un individu du changement et des périls qu’il entraîne. Il apparaît désormais illusoire d’attendre seulement de la technique, de la science, ou même de l’art de construire, une réponse en temps réel à ces interpellations de l’histoire. Non qu’il faille se précipiter évidemment, comme on le déplore trop souvent, dans les faux-semblants des dogmes, des drogues, des sectes ou des intégrismes, pour se consoler de la misère des temps et de la pauvreté des alternatives. Au contraire, la poursuite de l’approfondissement des connaissances, qu’elles soient technologiques (systèmes de transports, protection de l’environnement), médicales (lutte contre les pandémies, comme le sida, ou prévention des affections dues au vieillissement des populations), ou sociales et culturelles (architecture, compréhension des mécanismes de l’urbanisation), est une condition indispensable d’améliorations radicales du bien-être des communautés urbaines. Mais le rythme des transformations impose de changer d’approche. Il ne s’agit plus principalement de fonder des reconstructions théoriques pour organiser la ville, mais au contraire de faire, au sens étymologique du terme, du politique la priorité première de conduite de la société pour l’action et la compréhension urbaines.

La mort de l’idéologie exige la priorité du politique

En moins de deux décennies, depuis le séisme gorbatchévien dans l’empire soviétique (1985) et la chute du mur de Berlin (1989), le monde a découvert qu’il n’y avait pas deux voies de conduite des sociétés, si on voulait assurer leur prospérité matérielle et spirituelle. Sans véritable combat, et encore moins guerre généralisée, le libéralisme a montré sa supériorité sur le communisme, et même dans une certaine mesure sur le « socialisme à visage humain », qu’on croyait encore pouvoir promouvoir dans les premières années du septennat inaugural de la présidence de François Mitterrand (1981-1988). La leçon, dure pour les uns, joyeuse pour les autres, fait plaisir ou déplaisir. Mais la nier, ou la dissimuler, serait plus qu’une erreur, une faute. Il en est de même de la mondialisation. Les faits sont têtus. Cette victoire, sans condition, du capitalisme ne vient pas aux yeux des opinions de la supériorité d’une argumentation idéologique, mais d’une comptabilité pragmatique des profits et des pertes : les déficits de la démocratie valent mieux que la confiscation totale du pouvoir du peuple, le partage inéquitable – souvent inique – des richesses, mieux que l’absence d’accumulation, la libre circulation des personnes et des biens, avec son lot de chômage et de délocalisations, mieux que les entraves à la mobilité des individus et l’isolat de l’économie. Mais on aurait tort de croire que ce consensus de résignation masque les inquiétudes profondes des peuples (développement économique inégal, insécurité de l’emploi, exclusion, dérèglement climatique, intolérance et terrorisme), et surtout nie la possibilité de choix politiques. Le déclin des idéologies ouvre au contraire l’horizon nécessaire des possibles pour la réflexion, la proposition et l’action des citoyens et de leurs élus.

Et la ville, on l’a vu, ne manque pas de terrains d’expérimentation de cette nouvelle pratique de la liberté. Le premier, incontestablement, s’exprime dans l’inégale répartition des richesses urbaines à différentes échelles géographiques. Partout, la ville, notamment la grande ville, est aujourd’hui le lieu de production et d’accumulation des biens, matériels et immatériels. Mais ce profit universel s’assortit immédiatement de son corollaire : l’accroissement des disparités sociales et spatiales dans la distribution des bénéfices. Dans une large mesure, le processus est naturel et correspond, à taille humaine, à l’enrichissement normal d’un individu faisant fructifier une initiative. Il n’empêche que la somme de cette logique, cumulée sur des milliards d’êtres humains et plusieurs décennies, produit des effets indésirables et déséquilibrants pour l’ensemble de la société mondiale, nationale et locale. Villes du Sud et capitales du Nord, métropoles et petites agglomérations, quartiers nantis et zones d’exclusions, l’illustration en est facile. S’il est vain d’attendre spontanément des riches une réduction de leurs privilèges et de leurs consommations, et des pauvres qu’ils s’enrichissent comme le voulait déjà Guizot au xixe siècle, il n’est pas illusoire que droite et gauche, pour reprendre une division facile, s’opposent et proposent sur les processus inégalitaires. Combien la société prospère est-elle disposée à payer pour diminuer l’inégalité spatiale et sociale, au double risque de restreindre l’esprit d’entreprendre par perte d’intérêt d’un côté, ou de mettre en cause sa sécurité intérieure et extérieure et son équilibre de l’autre. Paix sociale, aménagement du territoire, respect de l’environnement local et mondial, développement durable et équitable, désarmement au moins de la charge explosive du terrorisme, les enjeux sont lourds, et le débat n’est pas éthique, mais politique.

Une autre illustration en sera donnée par les choix liés en matière de politique économique et démographique. Dans le cas des villes françaises, notamment des métropoles, le parti a été suivi, plutôt que pris, depuis de longues années d’une croissance à sens unique, fondée sur l’excellence des activités et l’accroissement de la productivité. On a montré que cette voie vertueuse est une spirale sans fin, qui rétrécit les dynamismes de l’emploi, et rend le chômage structurel et assisté des plus faibles, inéluctable. Le vieillissement des populations va compliquer la donne, surtout si on persiste à vouloir entrer plus tard dans la vie active, pour cause de diplôme, et à en sortir aussi plus tôt pour jouir de son temps libre. Mais continuer n’est pas impossible, à condition d’y mettre un prix de plus en plus lourd. Pourtant une autre issue n’est pas exclue : diversifier en même temps vers le bas les activités (productions matérielles, services à la personne). Elles réduiraient mécaniquement le chômage, peut-être avec des diminutions salariales, mais il faudrait surtout accepter et prévoir d’intégrer, socialement et politiquement, des contingents croissants de migrants étrangers, pour remplacer les travailleurs que l’âge mettra à la retraite en plus grand nombre.

Autre itinéraire vertueux, qui comporte aussi ses risques (montée du racisme et de l’extrême droite). La société française y est elle prête ? La question du modèle d’intégration des différentes communautés ethniques se pose alors de façon aiguë : communautarisme à l’anglaise ou à l’américaine, ou réaffirmation du modèle français de fusion nationale ? Ce n’est pas seulement se demander où s’arrête le respect de la différence culturelle, voire cultuelle, ou paraître trancher de façon déjà délicate sur le port du voile islamique à l’école, mais prendre parti sur le marquage communautariste de l’espace urbain. La ségrégation ethnique pourrait être plus redoutable que la division sociale des territoires résidentiels. Ce sont là quelques unes des interrogations fondamentales qui devraient départager démocratiquement les citoyens et la classe politique. Elles exigent des programmes clairs et responsables et des engagements précis. C’est déjà beaucoup demander.

Un moratoire électoral pour l’école, la densité et les transports urbains

Inversement, il est des choix, toujours possibles et donc souvent difficiles, où les conséquences budgétaires, les investissements et les effets attendus, sont à si long terme que la récurrence des échéances électorales en système démocratique est un frein à la décision et au courage politique qu’elle implique. On peut même craindre qu’elle n’entraîne timidité pour ne pas mécontenter son électorat futur, ou basculement périodique des majorités par surenchère des oppositions à contester des positions présentées comme extravagantes ou dispendieuses. La remarque vaut en France aussi bien pour les consultations nationales, présidentielles et législatives, que locales, municipales et régionales. Cette situation classique est ruineuse pour la nation. Certaines questions sont si cruciales, qu’elles devraient faire, après débat, l’objet d’un consensus entre les partis républicains, qui s’engageraient à ne pas en faire un objet de programme électoral alternatif. On sait déjà, que sans l’énoncer aussi clairement, la politique des villes nouvelles a été fondée sur un pareil compromis politique poursuivi pendant près de quarante ans.

Un premier champ d’application de la proposition est l’éradication de l’échec scolaire. Dans la patrie de Jules Ferry, il est inadmissible et suicidaire de continuer à admettre depuis des décennies qu’une partie de l’enfance et de la jeunesse vivant sur le territoire national ne parvienne pas à suivre avec efficacité le système éducatif (école, collège, lycée, Université). C’est la source principale de l’inadaptation économique, du rejet social, voire ethnique, réciproque, et de la mise en cause des principes fondateurs de la République. L’engagement, nécessairement à long terme, ne souffre ni relâche, ni exception, ni limite budgétaire. Tous les moyens doivent en être envisagés : brassage scolaire des populations, très faibles effectifs jusqu’à des cours particuliers, avantages financiers pour le corps enseignant et les familles, internat dans les cas extrêmes. Mais plus encore que sur les victimes des accidents de la route et les statistiques du chômage, tout gouvernement devrait être jugé sur les avancées qu’il aura obtenues pas à pas en matière d’efficience de l’École et de réussite de la population scolarisée, même si le redressement et la stabilisation mettront trente ans à se mettre en place.

Un second thème de consensus nécessaire porte sur le choix à faire entre ville dense et ville diffuse. Les deux modèles spatiaux ont leurs mérites et leurs supporters. Mais ils ont surtout leurs conséquences en matière d’investissements urbains et de politiques de transport, dont les réalisations et les effets induits se comptent en décennies (cf. à nouveau, les villes nouvelles et le RER programmés au début des années soixante). La production en nombre et en qualité suffisante de logements pour tous dans la ville, et pas seulement d’abris pour les plus démunis ou d’appartements de luxe pour les plus nantis, l’offre librement choisie d’une mobilité efficace et respectueuse du cadre de vie, devraient devenir des objets de débats et de décisions collectives. Une fois une option prise, elle devrait être poursuivie sans relâche et surtout sans défaillance dans tous ses aspects. Ainsi, dans l’aménagement de la capitale française, il ne sert à rien de reconnaître et de vouloir promouvoir l’agglomération centrale dense (proclamation assez unanime de la Ville de Paris et du Conseil régional d’Île-de-France), si en même temps, on n’accepte pas de nouvelles formes architecturales et spatiales de ville continue, et surtout l’extension du maillage du réseau ferré lourd (métro) à l’ensemble de la proche couronne avec création d’une ceinture ferroviaire. Au rythme actuel d’ouverture des travaux, il faudrait un demi-siècle ! Le courage serait de le réduire à vingt ans sans discontinuité, ni parcimonie, ni état d’âme.

Pour une pédagogie active de la ville

On mesure ce que ces esquisses portent de provocation, d’irréalisme social, d’utopie économique et politique. L’imagination et la créativité exigent d’en restreindre l’espace, en transformant la « métropole des individus » en société de citoyens conscients des enjeux et des contradictions de la ville. Le projet est rude là encore, mais pas insurmontable. Il nécessite d’abord qu’experts et techniciens – architectes, urbanistes, aménageurs, chercheurs en sciences sociales – quittent leurs incertitudes théoriques habituelles, ou leurs trop grandes certitudes professionnelles de conseillers du prince, pour endosser l’habit plus humble du pédagogue populaire, qui montre et démontre avec lucidité et clarté, les logiques contradictoires de la ville, sans juger ni préjuger. Il faut ensuite que les élus cessent de brandir la participation comme un simple artifice de communication, ou comme un outil de substitution à leur devoir de décision légitime. L’éducation civique mérite mieux que les plans illisibles, les concertations confidentielles ou les consultations grandiloquentes : une véritable pédagogie de la ville. Comme tout projet éducatif, elle suppose l’apprentissage de la lecture et des exercices graduels d’expression et de composition. Il faut réapprendre à l’habitant à aller à l’école de la ville. Enfin, elle suppose de la part des citadins une véritable capacité d’écoute, pas immédiatement de dépassement des égoïsmes locaux et individuels, là encore normaux, mais de compréhension de ceux des autres. Malgré ses défaillances, les progrès universels de l’enseignement sont dans cette perspective de citoyenneté militante, un puissant adjuvant.

« Changer la ville, pour changer la vie » proclamait-on au début des années soixante-dix. L’expérience a appris à être plus modeste et surtout plus lucide. La réponse à la question urbaine n’est principalement, ni dans l’urbanisme, ni dans la révolution politique. Elle commence par le patient apprentissage collectif des modes de fonctionnement de la société et par la détermination citoyenne de leur infléchissement. Le spectacle est certes moins excitant que l’implosion de tours, et la perspective moins exaltante que l’espérance de grands bouleversements. Mais l’efficacité en est-elle moins assurée ?

 

 

(1) Cf. Guy Burgel, La ville aujourd’hui, Hachette, 1e édit., 1993 et Yves Chalas, L’urbanisme dans la société d’incertitude in L’imaginaire aménageur en mutation, (Y. Chalas dir.), L’Harmattan, 2004

(2) Éric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004

(3) Cf. Alain Cluzet, Au bonheur des villes, l’Aube, 2002

(4) Geneviève Dubois-Taine et Yves Chalas (dir.), La ville émergente, l’Aube, 1997

(5) Pierre Veltz, Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel, PUF, 1996

(6) De la ville-outil à la ville ludique, Villes en Parallèle, Laboratoire de Géographie Urbaine, Doc 3, 2004

(7) Yves Chalas, L’invention de la ville, Anthropos, 2000

(8) Gabriel Dupuy, La dépendance automobile, Economica, 1999

(9) L’idée est maintenant contestée (cf. Yves Chalas, 2000, loc. cit.). Il reste certainement la simultanéité des deux processus dans leur plénitude.

(10) Voir Guy Burgel, « Ville et développement durable : un défi majeur du XXIe siècle », Passages, n° 142-143, Panorama 2004 du développement durable, 2005

(11) Cf. Guy Burgel, « Contrat social ou constitution politique », in Villes en parallèle n° 30-31, Gouverner les métropoles, 2000

(12) Élaboration d’une Encyclopédie critique de la ville, projet mené en commun par le Laboratoire de Géographie Urbaine de l’Université de Paris X et les Écoles d’Architectures de Paris-Malaquais et de Paris-La Villette.

(13) Francis Fukuyama, 1990

(14) Paul-Henri Chombard de Lauwe, 1981

(15) Paul-Henri Chombart de Lauwe, La fin des villes, mythe ou réalité, Paris, Calmann-Lévy, 1981

 

 

 

Pour citer cet article

Guy Burgel, « Les villes prendront-elles leur revanche ? », www.lrdb.fr, mis en ligne en avril 2008.


Date de création : 21/04/2008 07:20
Dernière modification : 21/04/2008 07:20
Catégorie : Géographie
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